Chapter 9 of 10 · 3923 words · ~20 min read

Part 9

Il rêve, il médite, il est pénétré de douleur (car rien n’est si humiliant que la déraison affectée en pure perte); dans ce trouble d’esprit, il est abordé par un petit homme, qui, avec tout l’ajustement, & le maintien d’un vieillard, avoit à peine dix-huit ans. Je vois bien que vous êtes un homme simple, un esprit sensé, lui dit le faux vieillard. On vous a bien étonné dans la maison dont vous sortez? Vous n’êtes pas encore assez instruit de l’humeur capricieuse de nos Citoyens; ce sont des espéces de fous, qui s’imaginent que c’est un grand mérite que d’étonner les autres par une conduite singuliére, & vous sentez bien quelle est la sottise de penser ainsi? Les usages communs sont des conventions sages, qui épargnent, à notre esprit, le soin de s’exercer sur des objets qui ne méritent pas de l’occuper. Concevez combien on rétrécit son imagination, combien on l’avilit, quand on la tient sans cesse appliquée à nous faire marcher, ou rire, ou tenir nos coudes différemment des autres hommes; à nous faire paroître impatiens ou tranquilles, passionnés ou indifférens, par contenance, à nous faire dire oui ou non, d’une maniére remarquable? Vous verrez ici bien des scénes qui vous surprendront, vous n’en verrez peut-être pas une qui vous amuse. A force de se singulariser à tous égards, nos Insulaires ont épuisé les moyens les plus bizarres d’y parvenir; & imaginez-vous ce que c’est que l’extravagance qui se répéte! Pour moi, revenu de la sotte ambition de paroître extraordinaire, je baille au seul souvenir de ce qu’elle m’a fait faire; & pour ne plus retomber dans un pareil égarement, je me suis imposé tous les assujettissemens, & en même temps, tous les avantages de la vieillesse. Je méne constamment la vie sage & retirée, qui lui est propre; je passe les journées au coin de mon feu dans mon fauteuil, bien clos, j’y radote au milieu de ma famille; je ne sors qu’un moment à midi, pour me promener au soleil, & ne songe pas s’il y a dans le monde des fous, qui veulent se distinguer, & servir de spectacle aux autres. Le sage vieillard étala tout de suite une quantité de maximes rebattues sur la simplicité des premiers hommes, & qui commençoient toutes par _Autrefois_. Zanis écoutoit avec un secret dépit, de l’étonnement que lui causoit cet homme, qui extravaguoit par principe. Cette scéne finie, plusieurs autres, aussi peu attendues, se succédérent, & remplirent la journée de Zanis; s’il vouloit rêver ou parler, il étoit interrompu; désiroit-il se mettre à table, on lui donnoit une comédie; enfin, outré de la persécution que lui faisoient souffrir les fantaisies de tous ceux qu’il rencontroit, il courut chez l’Enchanteur: Laissez-moi partir, dit-il, vos habitans se donnent pour extraordinaires, & ils ne sont que contrarians, capricieux, extravagans. Vous faites leur portrait & le vôtre, répondit l’Enchanteur, au lieu de vous vanter d’être singulier, que ne me disiez-vous de bonne foi: Je meurs d’envie de le paroître; l’un est bien différent de l’autre. Les gens naturellement singuliers, plaisent ordinairement dans la Société, au lieu que celui qui ne l’est que par étude, outrant bien-tôt son personnage, ne tarde guére à ennuyer, & finit par être insupportable; mais j’ai voulu vous désabuser, & non vous punir. Tout ce qui vous est arrivé, ainsi qu’à Almon, n’étoit que prestige; retournez, l’un & l’autre, dans votre Patrie, & n’oubliez jamais, s’il est possible, que le naturel qui déplaît doit se cacher, & que l’ambition d’être extraordinaire, méne insensiblement à la folie.

LES AYEUX,

OU

LE MERITE PERSONNEL.

CONTE.

Il y avoit jadis à la Cour de Perse, un usage singulier sur la maniére de briguer & d’obtenir les grandes places. Lorsqu’il s’en trouvait une à remplir, tous ceux qui pouvoient y prétendre, se présentoient, en même temps, devant le Souverain: là, sur un talisman composé par les Génies, ils gravoient, avec un diamant, les titres qui leur donnoient lieu d’espérer la préférence; & tel étoit le pouvoir du talisman, que, si pour se faire valoir, on y traçoit quelques faits, quelques éloges de soi-même, qui blessassent la vérité, les caractéres, en cet endroit, changeoient de couleur, lorsque le talisman passoit entre les mains du Monarque. Le Roi, qui étoit le Prince de son siécle le plus équitable, n’avoit trouvé que cet expédient, pour n’être jamais trompé par la vraisemblance.

Un jour que la Province la plus considérable de l’Empire, se trouva sans Gouverneur (c’étoit le Khorassan), comme il faloit, pour y représenter avec dignité, avoir des richesses immenses, deux hommes seuls vinrent se prosterner devant le Roi. L’un des concurrens, qui s’appelloit Kosroun, descendoit des Giamites, cette race si ancienne & si illustre dans la Perse, que peu d’autres osoient lui disputer la prééminence; outre un avantage si favorable, pour être traité avec distinction par le Souverain, Kosroun, incapable de manquer à l’honneur, quoiqu’au fond il n’y fût attaché que par vanité, joignoit encore à une belle figure, beaucoup d’esprit; mais il étoit né farouche & impérieux; son sérieux désignoit la fierté, son sourire marquoit une ironie méprisante. Occupé sans cesse de ses Ayeux, il s’approprioit, en idée, comme si c’eût été une partie de leur succession, tout ce qui avoit fait leur gloire. Tharzis, (c’est le nom de son concurrent) descendu d’une ancienne famille, mais peu connue, s’étoit acquis une considération, telle, qu’une plus haute naissance que la sienne, n’auroit pû y rien ajouter; ayant les vertus, & les talens qui rendent digne des grandes places, il pensoit si modestement sur tout ce qui pouvoit être à sa gloire, il paroissoit si peu occupé de son esprit, dans les momens où il réussissoit davantage, qu’on lui pardonnoit, sans peine, une supériorité qui ne servoit qu’à rendre son commerce plus aimable.

Kosroun, après s’être prosterné avec affectation, (comme si la Cour avoit eu besoin de son exemple, pour rendre au Souverain ce devoir indispensable) reçut le talisman, & persuadé que son mérite seul décidoit suffisamment en sa faveur, voici ce qu’il se contenta d’y tracer.

_Mes ayeux & moi._

Le talisman passa ensuite dans les mains de Tharzis, qui pensant que ses grandes richesses étoient le seul titre qui dût le faire préférer à plusieurs hommes de la Cour, très-dignes comme lui de cette place, grava, pour motifs de la grace qu’il attendoit du Monarque, ce peu de mots.

_Vos bontés & mon zéle._

Le Roi resta, quelques momens, dans le silence, observant le talisman; il se tourna ensuite vers les portiques d’un sallon intérieur, dont l’accès étoit interdit à tous ses Courtisans: A l’instant, les portiques s’ouvrirent; on entendit un bruit mêlé du son des instrumens, & des acclamations qui accompagnent un triomphe; & l’on vit paroître soixante Vieillards vénérables, qui, après s’être inclinés, avec respect, se placérent aux deux côtés du Trône, chacun sur un trophée qui venoit de s’élever. Kosroun, étonné, demanda, en secret, quelles étoient ces figures bizarres, qui osoient se placer si près du Souverain. Tout garda le silence.

Voyez, dit le Roi aux deux Prétendans, ces sages Vieillards qui m’environnent, plus éclairés que moi, ils vont choisir entre vous. Kosroun, blessé de cette loi, représenta qu’il s’aviliroit à reconnoître d’autre Juge que son Souverain, & loin de chercher à se rendre favorables ces mêmes Vieillards, dont sa destinée pouvoit dépendre, il exposa, sans ménagement, que l’âge pouvoit avoir altéré leur raison; qu’attachés à des préjugés, des usages qui avoient vieilli avec eux, ils seroient peut-être injustes, avec le dessein d’être équitables; enfin son caractére présomptueux & altier, son mépris pour le reste des hommes, parurent à découvert: Et quelques-uns de ces Vieillards voulant lui remontrer l’indécence des discours qu’il osoit se permettre, il ne daigna pas les écouter. Son orgueil alla jusqu’à leur reprocher de manquer à ce qu’ils devoient au seul homme qui restât de l’illustre race des Giamites. A ce nom, les Vieillards firent un cri d’indignation; Sachez, dit le plus vénérable, à qui vous faites ce reproche, c’est aux Giamites mêmes, que vous parlez; c’étoit eux, effectivement, que le Roi pour confondre le présomptueux, par les motifs même, qui faisoient naître sa confiance, avoit évoqués, avec le secours du talisman. Kosroun, alors, dépouillé subitement de tout ce qui fondoit sa considération, ne fut plus aperçû que par ses défauts; il ne vit plus, pour lui, dans tous les yeux, que le mépris, ou une sorte de pitié, presqu’aussi humiliante. Apprenez, malheureux Kosroun, continua le Vieillard, que celui à qui les vertus de ses Ancêtres n’inspirent qu’un sentiment d’orgueil qui le fait haïr, est desavoué d’eux, & que loin d’avoir part à leur gloire, il doit être condamné à l’oubli & à la honte d’être inutile à ces mêmes Concitoyens, dont il dédaigne d’être aimé. Le Roi, alors, nomma Tharzis, & les Vieillards disparurent. On conçoit quelle impression cet événement fit dans la Perse, sur l’esprit de ceux qui avoient d’illustres ancêtres. Dans la crainte de les voir renaître tout à coup, on ne songea qu’à se rendre digne d’eux; mais, malheureusement, le secret de les évoquer s’est perdu, & voici le seul effet qui reste du pouvoir du charme; quand on marque aux Grands, qui ne méritent rien, par eux-mêmes, des déférences, ou du respect, une voix, qu’eux seuls n’entendent pas, leur crie, Ce n’est pas à vous, c’est à vos Ayeux, que les égards dont vous jouïssez s’adressent.

ALIDOR,

ET THERSANDRE.

CONTE.

Alidor, & Thersandre, étoient jumeaux, & d’une figure qui ne laissoit rien à désirer. C’étoit encore un autre prodige, que leur parfaite ressemblance; ils avoient, avec beaucoup d’esprit, l’un & l’autre, les mêmes traits, la même action, le même son de voix; il sembloit, enfin, que la nature, ayant formé l’un des deux, avoit été si contente de l’ouvrage, qu’elle avoit pris plaisir à l’imiter, sans la moindre différence. Ayant été adoptés, dès le berceau, par un Enchanteur, & par une Fée, ils ne manquoient pas d’usage du monde, quoiqu’ils n’eussent jamais habité qu’une Campagne. Par le secours de la Féerie, les gens aimables de chaque Nation étoient transportés, tour à tour, dans cette habitation, sans qu’ils s’en aperçussent, sans que cela dérangeât rien à leur maniére de vivre, ni à leurs plaisirs; c’étoit pendant la nuit, que le charme les attiroit; soit qu’ils dormissent ou qu’ils fussent à table, soit qu’un bal, ou quelque autre fête, les rassemblât; les personnes, le souper, le lieu, tout étoit enlevé & devenoit le spectacle du Palais de la Fée, & de l’Enchanteur. Ceux qui avoient été transportés pendant le sommeil, & qui s’étant réveillés dans le Palais, en avoient vû les merveilles, s’imaginoient n’avoir fait que dormir, & rêver; on a été bien long-temps qu’on prenoit ces sortes de voyages pour des songes.

Alidor, & Thersandre passoient ainsi une vie agréable. L’Enchanteur étoit le meilleur homme du monde; il n’avoit qu’une chose de gênante, c’est que, comme il pensoit fort peu, il vouloit qu’on pensât pour lui, qu’on fût, tant que le jour duroit, occupé à l’entretenir. Ce n’étoit pas des raisonnemens, ni des réflexions qu’il demandoit; il ne vouloit que de ces choses qu’on entend, sans presque y donner attention; il exigeoit, par exemple, que vous lui contassiez tous les petits détails de votre journée, & cent minuties pareilles qui ennuyent, ordinairement, tout autre que celui qui a la petitesse d’esprit de les raconter. La Fée, au contraire, avoit en antipathie quelqu’un qui parloit de soi, sans nécessité; elle auroit mieux aimé qu’on n’eût eu rien à lui dire; mais ne voulant contraindre personne, comme Alidor parloit volontiers de tout ce qui le regardoit, elle l’avoit abandonné à l’Enchanteur, & s’étoit réservé Thersandre; l’ayant accoutumé, de bonne heure, à ne point entretenir les autres de ses petites avantures, de ses goûts, de ses haines, ni enfin de tout ce qui n’intéressoit que lui.

Thersandre, & son frere étoient dans leur vingtiéme année, lorsqu’ils entendirent un Héraut qui crioit à haute voix: _Qui osera mériter l’honneur d’épouser la fille du Roi, ou d’être Gouverneur de la moitié du Royaume?_

_Il vient de naître un homme, ou plûtôt un horrible monstre à deux têtes, & qui porte écrit sur chaque front, en caractéres de feu_: Qu’on me donne la Princesse en mariage, ou je renverserai le monde. _Comme il est fils d’un Enchanteur, il dissipe une Armée par le seul bruit de sa voix; mais il peut succomber, s’il n’est attaqué que par un petit nombre. Quiconque l’aura vaincu, & apportera sa dépouille, recevra, au choix de la Princesse, l’une des récompenses promises._

Le Héraut ayant achevé, il leur remit un rouleau d’écorce d’arbre, sur lequel ils trouvérent tracé:

PORTRAIT DE LA PRINCESSE.

_Qu’avec le secours de l’imagination la plus ingénieuse, on se représente tout ce qui forme une personne charmante, par la figure, l’esprit & le caractére; qu’ensuite on considére, on entende la Princesse, on dira: Je n’avois fait qu’une ébauche. Voilà ce que je voulois dépeindre._

Mon frere, dit Thersandre, nous ne sommes encore connus que par la singularité de notre ressemblance. C’est ici l’occasion de nous signaler. Alidor fut du même sentiment. Ils s’armérent chacun d’un dard, d’un bouclier & d’une épée; & ayant appris que le Géant, qui parcouroit cent lieues de pays d’un soleil à l’autre, n’étoit pas loin de leur château, ils allérent à sa rencontre. A peine furent-ils sur le bord d’un bois assez proche de leur demeure, qu’ils aperçûrent un Monstre haut de trente pieds, ayant deux têtes humaines, des aîles de cristal, & quatre bras armés de griffes fort longues, & dentelées; il ne voloit pas, mais secouru de ces mêmes aîles, il marchoit avec une rapidité étonnante, s’appuyant sur une énorme massue.

Malgré la supériorité que paroissoit avoir, sur eux, un colosse si terrible, comme il avoit quelque chose d’humain, ils crûrent que ce seroit une lâcheté de l’attaquer ensemble. Ils pensoient que le courage & l’adresse, étoient un genre de force, supérieur à tout autre, & ayant tiré au sort, à qui le combattroit le premier, Alidor fut le fortuné. Il marcha aussi-tôt vers le Monstre, qui s’étant armé de son arc, tira plusieurs fléches, dont la pesanteur auroit ébranlé une tour. Alidor les évita, avec une adresse extrême, & lançant son dard, il fit, à l’une des têtes du Géant, une légére blessure. Le Monstre, alors, faisant plusieurs mouvemens de son énorme massue, causa une si grande agitation dans l’air, qu’Alidor tomba comme si un ouragan l’eût renversé. Thersandre, voyant son frere hors de combat, courut pour le venger. Le Géant tenoit un bras levé pour accabler son ennemi vaincu, lorsqu’il aperçût le nouveau combattant, qui lui crioit de se défendre; & furieux de ce qu’un adversaire, qu’il trouvoit méprisable, se flattoit de le mettre en péril, il résolut de lui faire souffrir une mort horrible. On vit alors jaillir, de ces mêmes caractéres qu’il avoit imprimés sur chaque front, des serpentaux enflammés, & des fléches brûlantes. Thersandre, loin d’en être effrayé, se jetta à travers ces dangers; il lança son dard avec tant de justesse, qu’il fit au Monstre une profonde blessure. Le Monstre, alors, leva sa massue, mais les forces lui manquérent, il tomba, & Thersandre lui trancha ces deux formidables têtes, qui avoient causé tant de frayeur au Roi & à la Princesse, lorsque le Monstre avoit été la demander en mariage.

Pendant ce combat, Alidor ayant repris ses esprits, Thersandre & lui, allérent faire part de ce triomphe à l’Enchanteur & à la Fée, qui furent charmés de ce qu’ils avoient tenté cette grande entreprise de leur propre mouvement. Allez, leur dit l’Enchanteur, apprendre au Roi la mort du Monstre. Contez-lui, bien en détail, les circonstances de cette admirable nouvelle; & recevez les récompenses que vous avez méritées. La Fée parla différemment à Thersandre; sans doute, lui dit-elle en secret, vous voulez être l’Epoux de la Princesse? Il faut mériter qu’elle vous préfére; observez, plus sévérement que jamais, de ne point parler de vous, lors même que vous l’entretiendrez du service que vous venez de lui rendre. Thersandre remercia la Fée, rejoignit son frere; ils partirent.

Ils arrivérent le lendemain à la Cour. Le Roi & la Princesse déja informés de toutes les circonstances de leur victoire, voulurent, pour les recevoir avec distinction, leur donner à chacun une audience particuliére. Alidor, comme l’aîné, parut le premier: sa figure si belle & si noble, une certaine grace, qui paroissoit dans toutes ses actions, & l’une des têtes du Monstre qu’il portoit, avec fierté, au bout de son épée, tout cela formoit un contraste qu’on voyoit avec une sorte d’admiration. Le Roi & la Princesse en furent frapés. Alidor conta comment son frere & lui, sur le récit du Héraut, avoient résolu de chercher le Géant. Il ne songea point à parler du portrait de la Princesse, mais il dépeignit la figure effrayante du Monstre, & tout le péril de le combattre, la blessure qu’il lui avoit faite, & enfin l’effet de ce tourbillon, dont il avoit été renversé, comme d’un coup de tonnerre.

Pendant ce récit, qu’Alidor orna de traits d’esprit & d’éloquence, flatté de l’espoir d’obtenir la main de la Princesse, il avoit paru beaucoup moins occupé d’elle, que de l’éclat de sa propre avanture. Le Roi, après lui avoir donné toutes sortes de témoignages d’estime: Allez, lui dit-il, vous apprendrez, bien-tôt, quelle sera votre récompense. Alidor se retira, & Thersandre fut introduit.

Thersandre ne portoit point une des têtes du Monstre, comme avoit fait Alidor, il l’avoit déposée dans la salle des Gardes, au pied du faisceau d’armes. Il parut avec l’extérieur simple, d’un homme qui n’auroit eu aucune part à l’événement du jour; ce fut toute la différence que la Princesse aperçût entre son frere & lui; étant, d’ailleurs, très-surprise de leur ressemblance. Thersandre s’avança, avec beaucoup de grace, & de modestie; il resta dans le silence, attendant que le Roi lui parlât, & regardant de temps en temps la Princesse. C’est donc vous, brave Thersandre, qui avez triomphé du Géant, lui dit le Roi? Mon frere l’avoit blessé, répondit Thersandre, & depuis sa blessure, il avoit peine à se défendre. Vous rabaissez beaucoup la gloire de votre combat, continua le Monarque, mais je suis instruit des périls que vous avez bravés. Le Monstre étoit facile à vaincre, reprit Thersandre, sa vie troubloit le bonheur du Roi, & les beaux jours de la Princesse. C’est vous qui me les rendez ces beaux jours, dit la Princesse, & vous ne parlez point de la récompense! Vous venez de l’accorder, Princesse, répondit Thersandre, vous annoncez que vous allez vivre heureuse. Cependant, ajouta le Roi, j’ai promis la moitié de mon Royaume. Il appartient tout entier à la Princesse, interrompit Thersandre, un don qui diminueroit de son bonheur, ou de sa gloire, pourroit-il être regardé comme un bienfait par aucun de vos Sujets? C’est assez, dit le Roi, vous apprendrez comment je sais reconnoître un service de cette importance.

Quand Thersandre se fut retiré, le Roi, qui n’aimoit pas moins que l’Enchanteur, à entendre raconter de belles histoires, dit à sa fille: Me voilà bien embarrassé; celui-ci ne veut pas de la moitié de mon Royaume; il mérite, cependant aussi, une grande récompense; mais si tu te détermines à épouser l’un des deux, vraisemblablement tu ne prendras pas Thersandre. Il me paroît qu’il a bien moins d’esprit que son frere: il n’a pas sû nous conter son combat, comme avoit fait si agréablement Alidor. Mon pere, répondit la Princesse, pardonnez si mon sentiment n’est pas conforme au vôtre. Thersandre ne me paroît avoir d’avantage sur Alidor, que l’élévation d’ame, qu’il montre, en n’étant point occupé de sa victoire: Eh, quelle différence cela met entr’eux! Quiconque peut n’avoir point de vanité sur l’événement le plus brillant de sa vie, a sans doute une force d’esprit, une raison supérieure, qui ne se démentiront jamais. J’avoue que Thersandre m’a prévenue en sa faveur, & que je l’épouserois sans répugnance. Il me semble que je ne trouverois dans Alidor, qu’un Libérateur, qui se plairoit à me faire souvenir que je suis sa conquête, qui dès que la moindre inquiétude viendroit le saisir, me présenteroit la tête du Géant, pour me faire souvenir de ce que je lui dois, & qui réduiroit ainsi ma tendresse à la reconnoissance. Dans Thersandre, je découvre, à la fois, un extrême désir de m’intéresser en sa faveur, avec la crainte généreuse de me rappeller qu’il m’a servie; il n’envisage, dans ce qu’il a fait pour moi, il ne sent, que le plaisir d’avoir contribué au bonheur de ma vie, & n’ose s’en faire un titre pour me plaire. L’un s’applaudiroit sans cesse d’avoir mérité ma main; l’autre, en la méritant davantage, regardera, comme une grace, de l’avoir obtenue. Combien la modestie ajoute aux autres qualités qui rendent aimables! Me voilà détrompé, dit le Roi, je vois qu’effectivement Thersandre te plaît plus que son frere; demain nous leur apprendrons leur destinée; envoyons inviter l’Enchanteur & la Fée qui les aiment, à venir être témoins des effets de notre reconnoissance. Le lendemain, l’Enchanteur & la Fée étant arrivés, le Roi déclara, qu’Alidor auroit le Gouvernement de la moitié du Royaume; il ordonna qu’on préparât les fêtes qui doivent précéder l’hyménée; ensuite il posa sa couronne sur la tête de sa fille, lui remit son sceptre, & présentant Thersandre: Vous êtes Reine, dit-il, & voilà votre Libérateur. La Princesse regarda Thersandre, lui donna le sceptre, & Thersandre tomba à ses pieds; devenu éperduement amoureux d’elle, pour avancer, d’un moment, le bonheur de recevoir sa foi, il auroit combattu un nouveau monstre. Enfin ce moment désiré arriva; la Princesse ne s’étoit point trompée; Thersandre, Epoux & Roi, garda la douceur, la simplicité de son caractére; on parle encore de la félicité, toujours égale, dont la vie de ces deux Epoux a été remplie.

LES VOYAGEUSES.

CONTE.

Une Fée avoit trois niéces; l’aînée étoit belle, la seconde jolie, & la troisiéme laide. La belle étoit si contente, si glorieuse de l’être, qu’elle n’étoit, qu’elle ne vouloit être que cela; elle n’imaginoit point d’autre avantage dans le monde. Si elle marchoit, sa contenance sembloit vous dire: Voyez de quelle air la beauté se proméne; devenoit-elle rêveuse, la voyoit-on s’endormir, s’éveiller, c’étoit en attitude de belle personne. Quand vous l’entreteniez des choses qui la regardoient le moins, elle vous répondoit comme si vous lui eussiez donné des louanges. On lui auroit raconté la mort du grand Pan, ou l’entreprise des argonautes, qu’elle auroit crû que c’étoit une allégorie sur ses charmes. La jolie, vive naturellement, fort piquante, & supérieurement coquette, vouloit que tout fût occupé d’elle, jusqu’aux femmes; car il faloit, pour être heureuse, se voir l’unique objet de leur jalousie, de leurs plaintes, de leur aigreur; comme celui de l’empressement, des soins, des inquiétudes, des préférences de tous les hommes. On ne cessoit presque pas de parler, afin que les autres femmes n’eussent pas le temps de montrer de l’esprit; & quand on ne se sentoit pas ce fond d’enjouement, qui donne si bien l’air de la premiére jeunesse, on y suppléoit, en prenant l’air de l’étourderie. Il faloit voir encore comme on affectoit de paroître sensible aux amusemens, afin de laisser imaginer que si on se permettoit des passions, on les auroit extrêmement vives: elle tiroit même parti de sa mauvaise humeur; (car elle en avoit) elle en montroit aussi sans en avoir, & alors, elle devenoit moqueuse; ainsi c’étoit être, toujours, le personnage qui attiroit l’attention de toute l’assemblée; enfin, pour achever le portrait, sensible uniquement par vanité, indifférente dans le cœur, elle n’exigeoit de l’amitié, ni n’en vouloit rendre, aussi n’en avoit-elle jamais inspiré.