Part 8
Les deux Princesses, qui ne se ressembloient, ni par la figure, ni par l’esprit, étoient ornées de bien des qualités rares. Celle qu’épousa Alcimédor, avoit en partage tous ces traits réguliers, dont l’assemblage forme ce qu’on est convenu d’appeler la beauté; mais quand on avoit dit qu’elle étoit extrêmement belle, il ne restoit plus rien à ajouter à l’éloge de sa figure. Ce qui fut remarqué bien davantage, c’est qu’elle se trouva avoir, exactement, le même esprit, & le même caractére qu’on découvroit dans Alcimédor; & cette conformité fit penser aux deux Cours, que ces Epoux passeroient, ensemble, une vie extrêmement heureuse. L’événement fut tout-à-fait contraire: Tous deux, ne voulant qu’être sévérement justes & équitables, étoient sans complaisance, dès qu’ils croyoient leur opinion ou leurs desseins raisonnables: Tous deux, avec beaucoup d’esprit, trouvoient, dans leur entretien, des sujets de dégoût, d’éloignement, & d’inimitié: Chacun, par amour de la sincérité, ne ménageoit point la vanité de l’autre, même à l’égard des objets indifférens, quand il voyoit un juste motif de la mortifier; &, par cette conduite, ils furent bien-tôt réduits au simple commerce de convenance, & de représentation.
La destinée d’Asaïd devint bien différente, & ce fut son ouvrage. La Princesse, à qui l’hymen l’unissoit, & dont il fut toujours aimé éperduement, avoit tout ce qui peut remplir le cœur, & exercer la raison d’un époux; sa figure ne donnoit point l’idée de ce qu’on regarde communément comme la beauté; mais les femmes mêmes avouoient, en la voyant, que pour être sûre de plaire, il faloit être faite comme elle. D’ailleurs, par les graces de l’esprit & du caractére, charmante pour les personnes qui lui étoient indifférentes, elle devenoit, à l’égard de ce qu’elle aimoit, du commerce le plus épineux & le plus difficile: Née sincére & avec un cœur extrémement sensible, le sérieux, ou la joie, les égards, les devoirs, la raison même, prenoient en elle toute l’impétuosité des passions: Pénétrante sur ce qui se passoit dans une ame qui lui étoit chére, si elle ne découvroit pas dans la complaisance qu’on lui marquoit, le peu que lui coûtoit celle qu’elle faisoit si naturellement paroître; si elle ne trouvoit pas dans l’amitié, dans la confiance, cette délicatesse, cette étendue sans réserve, qui caractérisoit la sienne; elle passoit aux reproches, à la douleur, au désespoir; sa société, enfin, étoit alternativement délicieuse & insupportable.
Asaïd charmé des vertus, de l’esprit, & de la tendresse qu’il trouvoit en elle, faisoit grace aux imperfections du caractére: Loin d’y opposer jamais, ni d’impatience, ni d’aigreur, c’étoit cette condescendance, cette douceur, qui naît d’une véritable amitié, que soutient la raison, & qui n’a rien de la foiblesse. Persuadé qu’on ne peut trop prendre sur soi, pour faire cesser les torts & les chagrins de ce qu’on aime, il cédoit, il ramenoit bien-tôt le calme; & insensiblement, ayant vaincu l’impétuosité de l’humeur, il ne resta que la tendresse; eh quelle tendresse! Elle n’avoit plus de sentimens, qui ne servissent à le rendre heureux. Leur Cour ne respiroit que le plaisir, la décence & le zéle: Tout ce qui les environnoit, sentoit un empressement à leur plaire, qui ne tenoit ni de l’intérêt ni de la servitude. Bonheur inestimable, & presque toujours ignoré des Souverains! Ils pouvoient quelquefois oublier qu’ils avoient des Courtisans, & ne se croire entourés que d’amis aimables & sincéres. Les talens, les arts, chéris & protegés par eux, avoient, pour principale ambition, la gloire de concourir aux douceurs de la vie de deux maîtres si respectables; tandis qu’à la Cour d’Alcimédor, le désir de plaire, n’étoit qu’une crainte de la disgrace, & que, jusques aux amusemens & aux plaisirs, tout étoit mis au rang des devoirs austéres: Ainsi les dons de Zulmane, n’avoient produit, à Alcimédor, d’autre fortune, que de se voir Souverain, sans avoir l’amour de ses Sujets, & Epoux malheureux, sans aucun motif considérable de se plaindre de la Princesse.
On auroit crû, qu’avec une conduite si différente, ces deux Princes n’auroient dû jamais éprouver une commune destinée; mais, tout à coup, il sortit du fond de la Tartarie, un Peuple de Guerriers, qui parvinrent jusqu’en Arabie. En vain les autres Souverains joignirent leurs forces à celles d’Alcimédor & d’Asaïd. Ces hommes inconnus, étoient braves, disciplinés, & si formidables en nombre, qu’ils accablérent tout ce qui s’opposa à leur passage. Leur Roi, nommé Aterganor, ajoûtoit encore à leur force & à leur valeur, par la haute opinion qu’ils avoient de l’élévation de son ame. Ce Conquérant s’étant emparé de la Ville Capitale des Etats d’Asaïd, (car ce Prince, qui avoit été vaincu le dernier de tous, s’y étoit retiré avec son frere) Aterganor assembla les hommes les plus considérables des deux Nations, & leur parla ainsi. Je n’ai pas prétendu vous conquérir, pour vous mettre dans l’esclavage. Je sai quelles sont vos vertus; elles ont accrû l’ambition que j’avois de régner dans l’Arabie. Des hommes, tels que vous, ne doivent obéir qu’au plus grand Roi de la terre, au Monarque de la Tartarie. Peuples, que j’ai soumis, je ne viens point emporter vos richesses, ni forcer vos volontés: Conservez vos usages, vos mœurs, & choisissez, vous-mêmes, le nouveau Maître, qui, sous mon autorité, sera chargé du soin de vous rendre heureux. J’établis, de ce moment, l’entiére égalité de condition. Que, pendant douze soleils, il n’y ait plus entre vous, d’autres distinctions, d’autres égards, que ceux qui seront volontaires: Employez ces jours, d’une liberté si pure, à vous élire un Souverain; fût-il tiré du sang le plus obscur, sur la foi de votre choix, il me paroîtra digne de régner. Le Vainqueur dit ensuite aux deux Princes, qu’il les laissoit libres dans leur Palais, & il alla camper au milieu de cette redoutable Armée qui environnoit la Ville.
L’égalité de condition ordonnée, fit naître une révolution subite; tous ceux pour qui la servitude, les devoirs, le respect, avoient été un fardeau, ne songérent plus à le supporter. Entre les personnes accoutumées à être prévenues, à faire autant de loix de leurs volontés, plusieurs conserverent, à peine, de l’autorité dans leur famille. Les Gardes, les Officiers d’Alcimédor, désertérent tous de son Palais, & un Palais déserté est plus triste qu’une cabane habitée; ses Courtisans l’abandonnérent, ne s’occupant plus que de la part qu’ils devoient avoir à l’élection d’un nouveau maître. Alcimédor & la Princesse son Epouse, accoutumés à la hauteur & la confiance qu’une longue prospérité fait naître, ne connoissoient point l’élévation d’ame, qui fait ennoblir l’adversité; ils restérent seuls, & humiliés. Aterganor voulut jouïr du spectacle de ces changemens; il aimoit à voir l’abbattement ou la dignité avec laquelle on soutenoit les grands revers. Il remarqua, dans les différens états, avec plaisir, des hommes dont toute la considération avoit disparu avec leur crédit ou leurs titres; qui, d’un rang distingué, & qui les élevoit, réduits à leur propre mérite, tomboient confondus & méprisés, dans la foule. Mais quel fut l’excès de son étonnement, lorsqu’arrivant au Palais d’Asaïd, il chercha inutilement les marques de la révolution qu’il s’attendoit d’y reconnoître? Il voit les Gardes dans leur devoir, & les Courtisans, d’autant plus occupés à marquer leur fidélité à leur Maître, que cet hommage étoit un gage de leur vertu. Il trouva le Prince & la Princesse dans une assiette d’ame également éloignée de la fermeté fastueuse, & de la tristesse humiliante: Ils ne s’entretenoient que du désir de voir couronner un Souverain, qui rendît heureux des Sujets dont ils éprouvoient, d’une maniére si admirable, le respect & l’amour. Aterganor crut être abusé par un songe. O fortuné Asaïd! s’écria-t-il, & vous, respectable Princesse, que votre gloire est supérieure à la mienne! Vous m’apprenez que je n’ai point encore régné. Je n’envisageois que la domination qui naît de la force, qui ne s’entretient que par la crainte, & qui ne cherche qu’à s’étendre. Vous me faites connoître que la véritable autorité sur les hommes, a sa source dans leur cœur. Alors les Députés des deux Nations se présentérent pour proposer le Roi qu’ils avoient choisi. Tous proclamérent Asaïd; on ne voyoit par-tout que des larmes de zéle, d’amour & de joie; on n’entendoit que le nom d’Asaïd. Aterganor, à ce spectacle, descendit du trône; il déposa son sceptre entre les mains d’Asaïd, & plaçant sa propre couronne sur la tête de la Princesse: Regnez, leur dit-il, puisque tous les cœurs vous appellent, non pour reconnoître un Roi supérieur à vous. Oserois-je assujettir ceux dont j’admire l’exemple, & dont les vertus m’instruisent? Je rens la Souveraineté à tous les Princes que j’avois vaincus, je n’exercerai ici qu’un seul droit de l’Empire: Qu’Alcimédor cesse d’être Souverain. Je réunis, pour vous seul, les Etats que vous aviez partagés avec lui. Comme Aterganor achevoit ces mots, on entendit un coup de tonnerre, Zulmane parut sur un char; & pour dérober, aux yeux des mortels, le Prince à qui ses dons avoient été si peu profitables, elle enleva Alcimédor, ainsi que sa Princesse, & se perdit dans l’immensité des airs. Alsime s’offrit, alors, sur un trône brillant des plus vives couleurs de la lumiére; elle confirma la loi, si juste, qu’Aterganor venoit de faire, & qui assuroit le bonheur des Peuples que lui avoit recommandés Zoraïde. Elle reconnut, avec transport, dans la nouvelle gloire, dont Asaïd étoit environné, les fruits heureux de son éducation; & c’est depuis cette époque du régne d’Asaïd, que cette Partie de l’Arabie a été nommée l’Arabie heureuse.
L’ISLE
DE LA LIBERTÉ.
CONTE.
Un Enchanteur, ennuyé d’entendre des hommes condamner, particuliérement, dans autrui, les défauts qu’ils avoient eux-mêmes, résolut de démasquer les premiers qui lui tiendroient pareil langage. Il se retira dans une Isle, & publia que ceux qui viendroient s’y établir, y seroient libres de faire leur volonté, & n’éprouveroient jamais d’injustices, de la part des habitans. A peine cette nouvelle fut-elle répandue, qu’il vit arriver trois personnages, de l’espéce de ceux qu’il attendoit. Vous désirez le droit de Citoyens, leur dit-il? je vais vous l’accorder. Voici l’unique condition que j’impose: Dites-moi, chacun, quel est votre caractére, votre goût dominant; on écrira sur la Liste de nos Insulaires ce que vous allez dicter, &, dès ce moment, vous pourrez vivre ici de la maniére qui vous conviendra, sans que personne vous en empêche.
L’un, qui s’appelloit Almon, dit: _Je suis naturel, je hais la dissimulation, je me montre tel que je suis_, voilà mon caractére. On écrivit: _Almon est naturel_. _Pour moi_, dit le second, qui se nommoit Alibé, _J’aime à plaire, à faire ce qui amuse les autres, j’ai acquis les talens qui peuvent y contribuer_. On écrivit: _Alibé aime à plaire_. _Il faut que je l’avoue_, dit le troisiéme, qui avoit nom Zanis, _Je suis extrémement singulier_. On écrivit: _Zanis est singulier_. Vous pouvez à présent, leur dit l’Enchanteur, vous livrer, sans aucune contrainte, au genre de vie qui vous plaira; allez, on va vous conduire à l’habitation qui vous est destinée.
Quand ils furent partis, l’Enchanteur dit à ceux qui formoient sa Cour: Vous voyez avec quelle confiance ces trois hommes viennent d’annoncer leur caractére; Je vais vous en faire un portrait véritable: Almon, sans égards pour ce qui convient aux autres, est accoutumé à ne se jamais contraindre; quoiqu’il ait de l’esprit, s’il loue, ou s’il blâme, c’est toujours par caprice; voilà ce qu’il appelle être naturel. Sans dessein de dominer, il est décidant; il parle par la seule envie de parler; il interrompt pour dire son avis, & contrarie souvent celui qui vient à le suivre; en un mot, rempli de défauts contre la Société, & leur donnant libre carriére; voilà ce qu’il appelle haïr la dissimulation. Alibé, qui effectivement a bien des talens, ne les emploie que contre lui; il veut qu’on l’écoute, sans cesse, il veut être applaudi, & l’être seul; & il appelle cette sorte de tyrannie, aimer à plaire. A l’égard de Zanis, toujours occupé à ne ressembler à personne, il rit de ce qui attristeroit les autres, & regarde d’un œil funeste tout ce qui excite la gaieté. Facile à démêler, lorsqu’il se croit impénétrable, on voit qu’il s’est fait le matin une liste des étonnemens, des distractions, des caprices qu’il aura dans sa journée; indiscret, contredisant, injuste; il se croit justifié, suffisamment, quand il a dit, _C’est que je suis singulier_; il croit, même, avoir fait son éloge. Jouïssons sans qu’ils nous aperçoivent, des avantures qui vont les surprendre. A ces mots, l’Enchanteur & ses confidens devinrent invisibles.
Almon, en sortant de chez l’Enchanteur, se trouva près d’un superbe Palais, & découvrit au frontispice une table de Lapis, sur laquelle des cailloux transparens, formoient cette inscription, qui étoit éblouïssante.
_Tout le monde a raison._
Almon, frapé de curiosité, entre; & comme il approchoit du vestibule, il entend un bruit de divers instrumens. Le bruit cesse, deux portiques s’ouvrent, & il voit paroître deux Hérauts, dont l’habillement étoit composé de tout ce qui caractérise les différentes conditions des hommes, & qui marchoient vers lui, tantôt avec une affectation de gravité, tantôt avec de fausses graces, & quelquefois d’une maniére comique. _C’est ici le Palais d’Alcanor_, lui dit le premier qui l’aborda: _Vous pourrez le regarder comme le vôtre_, ajoûta le second; & tout de suite, reprenant alternativement la parole, sans donner à Almon le temps de répondre, ils continuérent ainsi: _Cette retraite est charmante_; ON PEUT S’Y ENNUYER, ET LE DIRE; _On peut, dès qu’on s’y plaît, y passer les jours entiers_; ON PEUT N’Y VENIR QUE PAR CAPRICE, RESTER OU DISPAROÎTRE. _Alcanor est sans cesse environné de tout ce qui fait l’amusement des autres._ ON PEUT CROIRE QUE C’EST POUR LE SIEN PROPRE QU’IL EN USE AINSI, ET NE LUI EN SAVOIR PAS LE MOINDRE GRÉ. Ce dialogue achevé, Almon se trouva près de l’appartement; les deux Hérauts alors lui répétérent trois fois de suite, parlant en même temps: _Ici tout le monde a raison._
Les Hérauts se retirérent, & Almon entra dans un magnifique sallon. Il vit un grand nombre d’hommes & de femmes, qui, par leur maintien, leurs occupations, leurs discours, sembloient se croire seuls. L’un rêve, l’autre danse; celui-ci parle, & n’est point écouté; celle-là s’examine dans une glace, & révéle, tout haut, ce qu’en secret son amour propre lui inspire de bonne opinion d’elle-même: ici on entend dire, j’ai beaucoup d’esprit; là, je suis une créature parfaite. Enfin ce sont beaucoup de gens en un même lieu, qui ne forment point de Société.
Alcanor, assis sur une espéce de Trône, paroissoit n’être point occupé des autres; & les autres ne l’étoient point de lui. Dans des momens, il étoit environné d’un cercle, où tous parloient ensemble, quelquefois c’étoit un silence taciturne qu’on y voyoit régner. Almon, qui n’avoit été remarqué de personne, vint s’asseoir auprès d’Alcanor, lorsque l’entretien se tournoit sur l’éloge de la politesse. Si vous en êtes, dit Almon, en interrompant, à définir la politesse des habitans de cette Isle, la conversation tombera bien-tôt: Je serois bien fâché de vous empêcher de penser comme il vous plaît, répondit Alcanor, avec un air de circonspection; mais, comme je hais la dissimulation, je vous avouerai que votre opinion me paroît la plus dénuée de sens commun, de jugement, de raison, d’esprit; la politesse ne consiste que dans de certains usages convenus, & vous ignorez les nôtres? Et je les ignorerai, repartit Almon, à moins que pour m’acquiter avec vous, je n’apprenne à répondre d’une maniére fort désobligeante. Désobligeante! dit l’épouse d’Alcanor, avec un sourire d’amitié, elle n’est que naturelle, & je vous avertis (car j’aime mes voisins) qu’à en juger autrement, vous paroissez ridicule; & vous faites bien, on se montre ici tel qu’on est. Almon voulut répliquer. Si vous insistez, interrompit la Dame, vous serez un sot, je vous le dis, parce que je le pense, & que je hais la dissimulation. L’Enchanteur parut alors. Quelle insupportable liberté que celle de votre Isle! s’écria Almon; on n’y éprouve, m’aviez-vous dit, aucune injustice de la part de vos Citoyens! Sans doute, répondit l’Enchanteur, c’est vous qui êtes injuste. Vous avez déclaré que vous étiez naturel, & j’approuve que vous le soyez; mais croyez-vous avoir le privilége exclusif de l’être? Apprenez que c’est aussi le caractére de tous nos habitans. Pouvez-vous vous plaindre des gens qui vous ressemblent? Mais sortez d’erreur, Almon, & que les scénes qui viennent de vous déplaire, vous instruisent; il n’y a point de Société qui pût s’entretenir, si les hommes se montroient toujours tels qu’ils sont: il n’est permis de s’abandonner à son naturel, que quand ce naturel s’accorde avec les usages, & les vertus qui lient la Société. Je le vois, dit Almon, frapé de ces vérités; Madame m’avoit bien promis que j’allois n’être qu’un sot; je le suis, je commence à le connoître, & je veux rester parmi vous, afin de m’en convaincre, au point de ne l’être bien-tôt plus, si je puis. Je répons de vous, continua l’Enchanteur, sans même que mon art s’en mêle; avec de l’esprit & un vrai désir de plaire, on se corrige bien-tôt de ses défauts. Venez être témoin des avantures de vos camarades, elles serviront encore à vous instruire. A ces mots, ils furent transportés dans une maison, où Alibé venoit d’être présenté. C’étoit le rendez-vous de la bonne compagnie. A peine Alibé fut-il assis, qu’il s’empara de la conversation, & ce fut pour étaler toutes ses connoissances, pour montrer beaucoup d’esprit, & pour parler de soi; comme s’il n’y avoit eu dans le monde d’autre mérite que le sien, ou que celui des autres ne dût consister qu’à savoir lui rendre hommage. On l’écouta d’abord, en lui donnant tous ces témoignages équivoques d’applaudissement, tels qu’un certain sourire de complaisance, qu’on place, souvent, sans avoir entendu ce qu’on loue; un mot dénué de sens, & qu’on répéte, d’après la personne qui parle, comme si ce mot étoit un oracle; un regard, qu’on adresse à celui des écoutans, qui passe pour avoir le plus d’esprit, comme pour lui faire part de l’admiration où l’on est de ce qu’on vient d’entendre; & Alibé augmentoit de bonne opinion de lui-même, & d’envie de parler. Bien-tôt, pour commencer à le tirer de son erreur, lorsqu’il prodiguoit des traits d’imagination, on le louoit sur l’étendue, sur la fidélité de sa mémoire; s’il passoit à des recherches, qui ne supposent que de l’érudition, on admiroit en lui l’excellence du génie; s’il faisoit des plaisanteries de mauvais goût, ou des contes usés, on le félicitoit d’avoir si bien l’esprit & le langage du monde; enfin on l’accabloit de louanges déplacées, & d’abord il n’entendit que les louanges; l’amour propre, même dans un homme d’esprit, est quelquefois si sottement crédule! Alibé s’aperçut ensuite, que ces louanges étoient à contre-sens; mais il pensa que c’étoit manque de justesse d’esprit dans les gens qui l’applaudissoient, & leur sût gré de l’intention. Il les reprenoit, avec bonté, quand il les voyoit ainsi se méprendre; il leur enseignoit, d’une façon détournée, la maniére de le louer convenablement. L’assemblée jouïssoit du plaisir de voir croître l’orgueil & le ridicule d’Alibé: mais ce n’étoit pas assez pour elle, il faloit qu’il sentît sa situation. Tout d’un coup chacun change avec lui de conduite; il venoit d’annoncer le récit d’une avanture très-singuliére qui lui étoit arrivée: il commence, un homme l’interrompt, & à propos de singularité, raconte un songe très-extraordinaire qu’il a fait la nuit précédente. Alibé se contraint, s’impatiente; il saisit enfin une occasion de proposer des vers assez heureux qu’il a composés. Au mot de vers, un autre en récite de nouveaux, & voilà Alibé réduit à l’ennui d’écouter, ou du moins au dépit de se taire. Enfin il se voit environné de talens qui le persécutent, parce qu’ils sont applaudis, & qu’il ne trouve pas le moindre jour, pour faire briller les siens; il n’y peut plus tenir, il sort indigné du peu d’égards qu’on a dans cette maison, pour le mérite d’autrui. Il va chez l’Enchanteur, qui, pour toute réponse à ses plaintes, lui présente le Livre sur lequel on avoit inscrit son caractére; il l’ouvre, & lit: Alibé, comme il croit être, _Il aime à plaire_. Alibé, comme il est, _Il ne veut que briller_. Alibé referme le Livre, regarde en pitié l’Enchanteur, & court se rembarquer. Il s’en retourne plus incorrigible que jamais, dit l’Enchanteur, quelques connoissances, divers talens médiocres, & peu d’esprit, c’est de cet assemblage que la fatuité a pris naissance.
Il ne manquoit à l’Enchanteur que de voir Zanis sur la scéne, il eut bien-tôt satisfaction. Comme Zanis passoit sur une grande place, une troupe de gens, parés d’une maniére bizarre, l’entourent, & l’engagent à monter dans un char. On connoît votre mérite, lui dit-on, vous êtes digne du triomphe. Ils le conduisent, ainsi, dans une espéce de Temple, où il trouve une nombreuse assemblée. Il se présente avec une ferme résolution d’être plus singulier que jamais: maintien recherché, propos hazardés, tout est mis en œuvre, & n’est point remarqué; il voit que, bien loin d’étonner personne, il est regardé comme un homme à l’ordinaire. Cela le décontenance; il reprend courage, il avance une maxime inouïe, tout le monde est de son opinion, on connoissoit cette façon de penser, elle est commune. Son embarras se renouvelle, il conte, il exagére, on commence à l’écouter; mais un autre prend la parole, & tient des discours si outrés, que Zanis est presque réduit à se trouver raisonnable; enfin il se retire avec le dépit d’avoir été unanimement loué sur la justesse de son esprit, & sur la retenue de son imagination.