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Part 7

Les jeunes gens, je n’en excepte pas même quelques-uns qui ont de l’esprit, sont sujets, en arrivant dans le monde, à regarder, comme des traits d’imagination, des maximes de morale rebattue[36], qu’ils placent curieusement, & qu’ils débitent avec confiance, parce qu’ils pensent montrer, par là, un esprit de réflexion. Ce n’est pas encore l’abus de la mémoire le plus à craindre pour eux; il y a une certaine quantité de phrases & de bons mots fastidieux, qui les séduisent d’abord, soit par le brillant de l’antithése, soit parce qu’ils ont ouï dire ces prétendus traits d’esprit, par des personnes qui leur en imposent à quelques autres égards. Si malheureusement il arrive qu’une certaine paresse à réfléchir, ou le défaut de goût les accoutume à l’usage facile des lieux communs, ils déplairont bien davantage par cette sottise empruntée, que s’ils s’abandonnoient à leur imagination, quelque bornée qu’elle pût être; ce naturel ingrat, joint à ce faux art avec lequel on le gâte encore, caractérise sensiblement, à ce qu’il me paroît, la différence qu’il y a de manquer d’esprit, à être sot: l’un n’est qu’une indigence, malgré laquelle, on peut être aimable; l’autre est un tort volontaire que notre orgueil ajoûte à la misére de notre esprit, & qui nous rend insupportables.

[36] La Morale étant un des principaux objets de l’éducation, on doit sans doute en imprimer dans le cœur des jeunes gens les maximes les plus simples & les plus communes, ainsi que celles qui sont plus réfléchies; mais il faut en même temps leur apprendre que l’usage qu’ils doivent faire des unes & des autres, est de se conduire par elles & non de les étaler dans la conversation.

Je désirerois qu’avant que les jeunes gens entrassent dans le monde, on leur donnât par écrit une énumération[37] de ces véritez triviales, de ces bons mots, de ces contes qui ne sont ignorés de personne, & qui déplaisent si fort à entendre répéter.

[37] Voici à peu près la forme que j’y donnerois: _Liste des lieux communs, qui ne peuvent qu’ennuyer, quand ils sont donnés pour des traits d’esprit_.

Quand on parle d’être jeune, _dire que c’est un défaut dont on se corrige tous les jours_.

S’il est question du nombre convenable de personnes pour un souper, décider qu’il faut être _au-dessus du nombre des Graces, & au-dessous de celui des Muses_, c’est adopter des platitudes, &c.

Voyez ce que parut à Madame de SEVIGNÉ, un jeune homme d’une représentation aimable, lorsqu’à propos de ce qu’on le trouvoit grand pour son âge, il répondit: _Méchante herbe croît toujours._

On a dit des Comédies qui plaisent, sans causer des éclats de rire, _qu’elles font rire l’esprit_: ce mot n’est plus que précieux, on l’adopte en pure perte, &c.

On vous avertit que les traits de distractions de M. de B... si bien contés par La Bruyere, ne le sont plus dans le monde que par les sots, &c.

Je ne prétens pas conclure de ce que je viens de dire, ni de ce que j’ajoûterai sur les lieux communs, qu’il faille les exclure de la conversation; une attention réfléchie, à n’y produire que des traits recherchés, seroit une autre extrémité plus à charge peut-être encore; je demande seulement, qu’on y donne les lieux communs pour ce qu’ils sont; ils n’y déplaisent que quand ils sont amenés sottement, comme des découvertes; ou qu’on paroît y entendre une finesse que peut-être ils ont eue, mais que l’usage vulgaire où ils sont tombés, leur a fait perdre.

Un autre genre de lieux communs, où l’esprit trouve en quelque maniére occasion de briller, & où les gens sensés regrettent toujours qu’on l’emploie; ce sont ces théses sur le cœur, ces différences subtilement frivoles, dont l’examen ne rend l’esprit ni plus solide ni plus délicat, & dont la solution la plus heureuse, n’est presque jamais qu’une fadeur. Quel dégoût pour la raison, que d’entendre discuter scrupuleusement, _lequel est le plus insupportable, d’apprendre la mort, ou l’infidélité de ce que l’on aime; lequel est le plus tendre, de l’Amant qui voyant sa Maîtresse dans un grand péril, tombe évanouï, ou de celui qui vole à son secours?_

Il y a un Recueil intitulé: _Les Arrêts de la Cour d’Amour_, qu’il faudroit faire apprendre par cœur aux enfans, de la maniére qui les en dégoûteroit davantage, afin qu’il leur restât pour les théses galantes, le même éloignement qu’ils gardent, si constamment, pour quelques livres de Grammaire, dont ils ont été excédés dans leurs Classes.

L’observation que je viens de faire, n’a lieu que pour la conversation; une analyse fine des sentimens, sera toujours un genre d’ouvrage propre à faire honneur à l’esprit, & qui trouvera le plus grand nombre de Lecteurs. Eh! de quels objets plus intéressans peut-on nous occuper, que de nous découvrir les sources de nos plaisirs & de nos peines?

On doit encore prévenir les jeunes gens sur une autre espéce de lieux communs. Je parle de ces disputes, tant de fois recommencées, & qui n’ont peut-être jamais eu de fondement bien raisonnable, telles que la prééminence entre _Corneille_ & _Racine_, entre _la Musique Italienne_ & _la Musique Françoise_, & plusieurs autres matiéres à dissertation, sur lesquelles leur esprit ne commence qu’à s’exercer, & où celui des gens du monde ne trouve plus de prise, à force de les avoir disséquées. C’est la nouveauté dont ces sortes de théses frapent leur esprit, qui les en occupe; s’ils étoient plus instruits, ils sentiroient qu’il n’y a plus rien de nouveau à dire sur ces matiéres.

Ce seroit aussi une précaution sage que de faire connoître, sur-tout à ceux qui ont de l’esprit, l’abus qu’on fait ordinairement de certaines hypothéses fabuleuses, que le vulgaire regarde comme l’effet d’une belle imagination, & qui sont au contraire, la ressource de ceux dont l’imagination ne peut rien produire. Ces systémes chimériques, qui n’ont qu’un faux éclat, ne portent ordinairement que sur deux suppositions, qui se présentent aux esprits les plus bornés; l’une est de prendre le contraste des mœurs communes, tel, par exemple, que d’attribuer aux femmes l’autorité & la conduite des hommes, en donnant à ceux-ci la pudeur & les foiblesses des femmes; & la seconde, qui suppose un esprit aussi peu inventif, a pour base ce qu’on appelle _le merveilleux_, comme de posséder _l’Anneau d’Angélique_, d’avoir _un Génie_ à ses ordres; & d’entamer, de là, un long & frivole détail des avantages qu’on sauroit en tirer. Ce n’est pas que ces idées ne puissent être employées avec succès[38], mais il faut pour cela se garder d’abord de l’habitude d’en faire usage, parce qu’elles entraînent souvent dans des lieux communs. Il y a si long-temps qu’il passe des exagérations, & des extravagances, par la tête des hommes, qu’on n’en imagine guéres qui ayent un caractére de nouveauté. En second lieu, il faut aussi, lorsqu’on se permet ces rêveries, observer de ne les point mener trop loin, fussent-elles ingénieuses: le suffrage de ceux qu’elles amusent, ne dédommage pas du peu d’opinion qu’on donne de son esprit, & de l’ennui qu’on cause à un petit nombre de gens, qui sentent combien les idées gigantesques, ou renversées, sont froides & dénuées d’imagination. En général, l’imagination n’est point caractérisée par les chiméres, elle se marque & réussit bien mieux, en mettant la vérité dans son plus beau jour.

[38] Quelques Ouvrages de ce siécle-ci en sont la preuve; mais c’est la maniére dont l’imagination a employé le merveilleux, & non le merveilleux même, qui en fait le prix.

Il y a d’autres lieux communs qui consistent dans des opinions fausses, que le vulgaire conserve comme un dépôt, (le surnaturel lui paroissant toujours croïable)[39] & que quelques personnes d’esprit adoptent, par paresse d’approfondir. Il seroit utile qu’on en formât des espéces de tables, afin que ces opinions & l’idée de la chimére qu’elles renferment, se plaçassent, en même temps, dans notre mémoire. Car lorsque rien n’interrompt l’habitude que les enfans prennent de penser, d’après leur Gouvernante, _que les songes sont des présages, ou que l’Astrologie est la science de l’avenir_, il faut, pour effacer ces idées, des réflexions que les uns négligent de faire, & dont les autres ne sont pas capables.

[39] Les présages. Les horoscopes. Les présentimens. La persuasion que certains songes sont des avertissemens. La ressemblance prétendue dans les événemens de la vie de deux jumeaux. La vertu des talismans. Que la Lune fait croître & décroître la cervelle des animaux: qu’elle cause la plénitude, plus ou moins grande, des huîtres, des écrevisses, &c. Qu’un animal est plus pesant à jeun qu’après le repas. Qu’un tambour de peau de brebis se créve au son d’un tambour de peau de loup, &c. _Voyez Bayle, Pensées diverses, Tom. 1_. _Voyez aussi Rohault, Physiq. 2. p._

Ce n’est pas qu’on ne puisse être d’une conversation agréable, quoiqu’on ait toutes les craintes frivoles & les opinions chimériques; c’est la philosophie de presque toutes les femmes; mais la nature a donné, à celles qu’elle a destinées à plaire, un charme qui se répand sur tout ce qu’elles pensent. Leur imagination, telle qu’on nous peint cet art de féerie, qui fait naître des Palais & des Jardins, où l’instant d’auparavant on ne voyoit que des rochers & des ronces, embellit tout ce qu’elle nous présente; tandis que les hommes, pour réussir constamment, sont réduits à joindre de la solidité aux graces de l’esprit, & que leur imagination, quelque brillante qu’elle puisse être, ne les sauve pas de la honte d’une certaine ignorance.

A l’égard des personnes, qui entrent dans le monde, préservées ou guéries de ces préjugés, elles ne peuvent trop ménager l’amour propre de celles qui sont accoutumées à les regarder comme des vérités[40], la plûpart des hommes tiennent à la petitesse de leur esprit, comme certains Amans idolâtrent une laide maîtresse; on ne pourroit les éclairer, qu’en leur découvrant leur erreur, & l’art le plus ingénieux échoue bien souvent, quand il s’agit de désabuser, sans déplaire. Il y a, à cet égard, un milieu à saisir, qui, nous éloignant également, de commettre notre jugement avec les personnes éclairées, & de faire paroître une supériorité qui blesse les esprits communs, nous sauve du mépris des uns & de la haine des autres.

[40] Je rêvassois présentement, comme je fais souvent, sur ce combien l’humaine raison est un instrument libre & vague. Je vois ordinairement que les hommes, aux faits qu’on leur propose, s’amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu’à en chercher la vérité; ils passent par-dessus les propositions, mais ils examinent curieusement les conséquences; ils laissent les choses, & courent aux causes: plaisans causeurs, ils commencent ordinairement ainsi. Comme est-ce que cela se fait? Mais se fait-il? Faudroit-il dire? Je trouve quasi par-tout qu’il faudroit dire, il n’en est rien, & employerois souvent cette réponse, mais je n’ose. MONTAIGNE, _Essais_.

Pour faire connoître, dans toute son étendue, la nécessité de s’assujettir aux usages du monde, & de s’appliquer à connoître le caractére des personnes qui composent la Société, afin de pouvoir s’en faire aimer; on ne peut trop préparer les jeunes gens à la sévérité avec laquelle on les examinera, quand ils paroîtront sur cette grande scéne[41]. Ils doivent être prévenus qu’ils trouveront deux juges dans chaque spectateur, la raison, & l’amour propre; l’une, équitable, rend justice gratuitement; l’autre n’est jamais favorable, qu’à de certaines conditions. L’amour propre veut qu’on le flatte, qu’on ne perde point de vûe ses intérêts; & dans la plûpart des jugemens, où il semble que ce soit la raison qui prononce, il se trouve que l’amour propre a presqu’entiérement dicté l’arrêt.

[41]

Le premier pas... que l’on fait dans le monde Est celui d’où dépend le reste de nos jours; Ridicule une fois, on vous le croit toujours. L’impression demeure: en vain, croissant en âge, On change de conduite, on prend un air plus sage: On souffre encor long-temps de ce vieux préjugé: On est suspect encor, quand on est corrigé; Et j’ai vû quelquefois payer dans la vieillesse Le tribut des défauts qu’on eut dans la jeunesse. Connoissez donc le monde, & songez qu’aujourd’hui Il faut que vous viviez moins pour vous que pour lui.

_L’Indiscret, Comédie, scéne 1._

_Conclusion de cet Ouvrage._

C’est dès la premiere année de notre vie, que doit commencer notre éducation: Et après les principes de la Religion, qui est elle-même la source de toutes les vertus sociables, rien n’est plus important que d’établir en nous le désir & les moyens de disposer, en notre faveur, les esprits, afin de parvenir à nous concilier les cœurs; parce que dans le commerce ordinaire de la vie, pour être heureux, il faut être aimé; que pour être aimé, il faut plaire, & qu’on ne plaît qu’autant qu’on fait contribuer au bonheur des autres.

AVERTISSEMENT.

_Les Contes des Fées, qu’on va trouver à la suite de cet Ouvrage, seroient sans doute déplacés, s’ils ne faisoient partie de l’Ouvrage même; mais on reconnoîtra que les idées, les événemens qui constituent chaque Conte, servent à prouver l’utilité de quelques-uns des principes répandus dans ces Essais. Mon objet a été d’embrasser une sorte de Roman, dont toute l’action tendît à établir une ou plusieurs vérités morales. J’ai cru que le merveilleux de la Féerie concourroit à mettre ces maximes dans un jour plus agréable. J’ai varié le stile de ces Contes, selon le genre des sujets & le caractére des personnages; mais je sens combien je serai loin de la perfection à laquelle est parvenu, dans de pareils Ouvrages, un de ces Auteurs célébres[42] qu’on relit sans cesse, & qu’on regarde comme d’excellens modéles, sans qu’on ose chercher à les imiter, parce qu’on les admire toujours davantage._

[42] Mr. DE FENELON, Archevêque de Cambray. _Voyez_ les Fables qu’il a composées pour l’éducation de M. le Dauphin. _Tom. 2._ de ses _Dialogues des Morts, anciens & modernes_.

LES DONS

DES FÉES,

OU

LE POUVOIR

DE L’ÉDUCATION.

CONTE.

Entre les différens Souverains, qui, dans les temps reculés, partagérent l’Arabie, la Princesse Zoraïde fut célébre par l’amitié qu’elle avoit contractée avec deux Fées; elle étoit bien digne de plaire à ces Intelligences, qui n’exerçoient alors leur supériorité sur les mortels, que dans la vûe de les rendre heureux. Peu de temps après la perte de son époux, qui lui fut extrêmement sensible, cette Princesse devint mere de deux fils, & sentant approcher la fin de sa vie, que tout l’art des Fées ne pouvoit reculer, elle leur parla ainsi.

Je laisse deux enfans au berceau, tous deux destinés par nos loix à régner en même temps: vous connoissez mieux que nous, ce que les vertus, ou les défauts des Souverains, répandent de biens ou de maux sur leurs Sujets. Vous m’avez trop aimée, pour me refuser, dans mes derniers instans, la douceur de me flatter que mes enfans feront le bonheur des Etats que je leur laisse; vous allez les douer l’un & l’autre, des qualités qui rendent les hommes dignes de la suprême autorité.

L’une des Fées, qui s’appelloit Zulmane, s’approcha du berceau, & touchant de sa baguette l’aîné des deux Princes; Enfant, né pour régner, dit-elle, une puissante Fée te doue; elle te donne _l’esprit, la valeur, & la probité_. A ces mots, elle embrassa la Reine, & vola dans l’Empire des Fées, graver sur la Table d’émeraude, où sont inscrits les dons qu’elles font aux Souverains, ceux dont Alcimédor, (c’est ainsi qu’on nommoit ce Prince) venoit d’être favorisé.

Alsime, c’est la seconde Fée, resta dans le silence, portant alternativement ses regards sur les deux Princes. Quoi! dit Zoraïde, mon second fils n’obtiendra-t-il rien de votre puissance? Tandis que son frere brillera de toutes les qualités qui font les vrais Monarques, celui-ci ne montrera-t-il que des vertus communes? Est-ce dans ce moment (le seul qui me reste peut-être) que je dois cesser d’être chére à la plus secourable des Fées, à la généreuse Alsime?

Que vous êtes dans l’erreur, répondit la Fée! mon silence ne présageoit rien de funeste pour le Prince Asaïd votre second fils; je cherchois à démêler, dans l’avenir, quelle sera la destinée de son frere; il semble que Zulmane l’ait doué de tout ce qui doit rendre un Prince accompli, tous ses dons auront leur effet; mais seront-ils suffisans? Puisse-t-elle ne s’être point abusée sur le succès qu’elle en espére! J’employerai bien mieux ma science en faveur d’Asaïd. Dans ce moment où il ne fait que de naître, ce seroit peut-être en vain que je le douerois des plus heureuses qualités; les impressions qu’il recevra, dans la suite, des objets dont il sera environné, mille obstacles différens, pourroient altérer l’effet de mes dons, si je l’abandonnois à lui-même. Elle prit alors le Prince entre ses bras: O précieux enfant de la mortelle que j’ai le plus chérie, dit-elle, je verserai, sans cesse, dans ton ame ces Philtres imperceptibles qui dévelopent les vertus, & qui étouffent les semences des vices: Je ne te perdrai pas un instant de vûe, jusqu’au temps où tu seras digne de régner.

A cette promesse, si intéressante, Zoraïde sentit un transport de joie, qui, en terminant sa vie, en rendit les derniers instans délicieux. La Fée, qu’elle tenoit embrassée, vit son ame, qui, s’élevant sur ses aîles immortelles, retournoit au centre de la lumiére, d’où elle étoit descendue.

Alsime prit les rênes du Gouvernement pendant l’enfance des deux Princes, & respectant l’ouvrage de Zulmane, elle ne s’occupa, à l’égard de l’aîné, que du soin de veiller à la conservation de sa vie, & réserva, pour le second, tous les secrets de son art, qui servoient à embellir les ames.

Les deux Souverains avancérent insensiblement en âge; Alcimédor marqua de bonne heure le mépris des dangers, ou plutôt il parut s’y exposer sans les connoître; il montra toujours plus d’esprit qu’on n’en devoit naturellement attendre des différens âges, où il passoit successivement; mais on démêloit qu’en lui, l’esprit n’étoit que comme un talent par lequel il étoit dominé, & non une lumiére dont il fît usage au gré de sa raison. On reconnut, enfin, qu’il ne lui manquoit aucun des dons que Zulmane lui avoit faits; mais qu’il s’en faloit bien que ces dons ne remplissent l’idée qu’on en avoit conçue: cependant personne n’osoit lui donner des conseils, par respect pour la Fée qui l’avoit doué.

A l’égard d’Asaïd, son esprit ne s’étoit dévelopé que par une gradation ordinaire; mais dans ses différens progrès (graces aux premiéres impressions qu’il avoit reçûes de la Fée, & qui, par ses soins, se perfectionnoient tous les jours) il prenoit un caractére aimable. Ce n’étoit point ce que la supériorité a d’éblouissant, qui éclatoit en lui, on y découvroit ce qui la caractérise bien davantage, une raison éclairée, égale, & assaisonnée d’agrément. La Fée lui avoit fait deux présens d’un prix inestimable; l’un étoit une glace, dont voici la merveilleuse propriété: il ne faloit que s’y considérer fixement, après s’être fait une habitude de la regarder, on s’y voyoit, en même temps, tel qu’on étoit, & tel qu’on croyoit être. L’autre, étoit une sorte de microscope, qui faisoit distinguer dans les objets les plus attirans, ce qu’ils avoient de trompeur, & de chimérique. Il semble qu’à faire un usage habituel de ce secret, comme presque tous les plaisirs sont mêlés d’illusions, on dût tomber bien-tôt dans une indifférence insipide; mais le microscope ne grossissoit que les illusions dangereuses, pour la Société; celles qui ne pouvoient nuire qu’à nous-mêmes, il laissoit à notre raison le soin de les apercevoir. Ces dons précieux sont restés sur la terre, mais on a presque entiérement renversé la maniére d’en faire usage.

Les deux Princes, ayant atteint dix-huit ans, la Fée déclara que de cet instant ils restoient chargés, l’un & l’autre, du poids redoutable du Gouvernement. Il ne m’est plus permis, dit-elle à Asaïd, de rester auprès de vous; mais je descendrai souvent de la Région lumineuse d’où les Fées considérent, d’un coup d’œil, tous les événemens de la terre; je viendrai jouir, avec le Prince que j’ai formé, & que j’aime, de la félicité qu’il maintiendra dans cet Empire. A ces mots, elle s’éleva dans les airs, portée sur un nuage d’azur, & disparut.

La puissance souveraine se trouva donc partagée, également, entre Alcimédor & Azaïd. Ils avoient une tendre amitié l’un pour l’autre; tous deux désiroient régner avec équité; tous deux agissoient dans cette même vûe; mais leur caractére n’avoit aucune ressemblance; & il arrive souvent, qu’avec des principes communs, & même des lumiéres égales, la différence du caractére des hommes, en met une bien grande dans leur conduite. Alcimédor, inébranlable dans ses projets, dès qu’ils lui paroissoient équitables, n’examinoit jamais assez les inconveniens qui en pourroient naître. Son ambition se tournoit-elle vers la gloire, son courage ne lui laissoit envisager que celle des Conquérans; sa probité ne lui auroit pas permis de faire usage, pour y parvenir, de moyens injustes; mais tout ce qui pouvoit être un sujet de guerre légitime, lui paroissoit une nécessité de l’entreprendre. Par-tout où la force pouvoit être employée, sans injustice, il la préféroit à des voyes douces, qui, avec plus de temps, auroient amené les mêmes succès. Son frere, accoutumé par degrés, dès l’enfance, à ne considérer, dans les prérogatives du Trône, que les vertus qu’elles donnent lieu au Souverain d’exercer, ne se permettoit aucune idée de gloire, qui ne fût compatible avec le bonheur de ses Sujets. Il pensoit que la véritable puissance doit s’imposer elle-même des bornes; il regardoit, comme autant de triomphes, ces effets favorables que la prudence & le temps épargnent à l’autorité; la Cour, le Peuple, bénissoient sa conduite, autant qu’ils voyoient celle de son frere avec trouble & inquiétude.

Il étoit difficile que des Souverains, si différens par le caractére, vécussent long-temps dans l’union parfaite, qui étoit nécessaire pour le bien du Gouvernement. En effet, il nâquit bien-tôt, entr’eux, un sujet de division. Alcimédor ayant découvert qu’ils avoient d’anciens droits sur un Royaume voisin, possédé alors par le Prince Mutalib, proposa d’armer pour le faire valoir. Asaïd se refusa à ce projet: Mon frere, dit-il, l’ambition la plus glorieuse pour nous, n’est pas de devenir plus puissans; nous le sommes assez, étant supérieurs aux autres Princes d’Arabie. Que nous serviroient de nouvelles Provinces, & de nouvelles richesses? Elles ne nous donneroient pas de nouvelles vertus. Pourquoi exposer des Sujets, qui nous aiment, pour en soumettre d’autres, qui ne nous regarderoient que comme des Tyrans? Rien n’ose troubler notre tranquillité; nous sommes respectés; faut-il, sans sujet, nous montrer redoutables? Asaïd parla en vain, & voyant que son frere persistoit dans ses desseins, il lui proposa de séparer leur Etat en deux Souverainetez différentes; ce partage accepté, à peine fut-il entiérement terminé, qu’Alcimédor entreprit la guerre; elle fut malheureuse. Vaincu, au lieu d’être Conquérant, il eut recours à Asaïd; il demanda des troupes, pour venger sa défaite; mais Asaïd préféra de lui procurer un secours plus salutaire. Il fit alliance avec le Prince qu’Alcimédor avoit attaqué; & devenant, pour l’avenir, un garant contre les attentats de son frere, la paix fut conclue. Le sceau de cette paix étoit un double mariage; Mutalib, ayant deux filles, il fut arrêté que l’aînée épouseroit Alcimédor, & qu’Asaïd seroit uni à la seconde. Bien-tôt les fêtes de l’hymen succédérent aux troubles de la guerre, & la présence d’Alsime acheva de donner, à cette cérémonie, tout l’éclat qui pouvoit l’embellir.