Part 10
--Alors écoutez-moi, Lilian. Vous m’avez demandé tout à l’heure pourquoi j’étais revenu? C’est que je ne vous avais pas rendu votre parole, moi, que je vous considérais toujours comme mienne et voulais retrouver mon trésor... Seulement...
Il s’arrêta, se pencha vers elle, et sa voix devint basse et tendre comme s’il eût eu peur de l’effrayer.
--Seulement, ce n’est plus Lilian Evans que je désire pour femme, mais Lilian Vincey...
Elle se rejeta en arrière avec un cri d’indicible souffrance et cacha son visage dans ses mains.
--Mon Dieu, vous savez!!! Oh! qui vous a dit?...
--Alors vous pensez que je vous aurais ainsi laissée disparaître sans chercher à connaître le motif qui entraînait ma Lilian à se dérober à sa promesse?
--Mais maintenant, vous le connaissez!... Pourquoi êtes-vous ici?... Pourquoi n’avez-vous pas eu pitié de moi et me rappelez-vous mon pauvre rêve fini?... J’ai trop souffert, je n’en puis plus!...
Les mêmes mots lui venaient aux lèvres que sa mère avait prononcés des années auparavant. Il l’enveloppa d’un regard de suprême tendresse:
--Ma pauvre petite enfant, murmura-t-il.
Et il écarta les doigts minces qui voilaient le visage pâli.
--Lilian, mon enfant chérie, regardez-moi. Vous me demandez pourquoi je suis venu vous trouver? Est-ce que vous ne le savez pas?... Est-ce que depuis longtemps vous n’avez pas compris à quel point je vous aimais... Et maintenant que je vous ai près de moi, aurez-vous le courage de me repousser?
Elle eut la tentation poignante de répondre à cet amour qui s’offrait généreusement à elle en dépit de tout, d’oublier auprès de cet homme, prêt pour elle à tous les sacrifices, la douloureuse épreuve qu’elle venait de traverser, de s’abriter sous sa protection mâle et dévouée. Mais elle l’aimait trop pour ne pas songer à lui seul, malgré l’élan éperdu de sa jeune âme qui l’emportait vers le bonheur possible.
--Oui, je dois vous repousser, reprit-elle, raidie contre son ardent désir. Je ne puis être votre femme! Je ne puis vous apporter un nom déshonoré... Je ne veux pas que vous puissiez être insulté peut-être à cause de moi. Dans Paris, tout le monde connaîtrait bien vite cette cruelle histoire...
Il passa la main sur son visage. Ce qu’elle disait là, durant des nuits entières, il y avait réfléchi depuis le jour où Isabelle de Vianne lui avait fait sa terrible révélation, depuis qu’en Angleterre, il avait appris tous les détails du procès de Charles Vincey. L’âme déchirée et irrésolue, il était arrivé à Lugano sachant y trouver encore la famille Lyrton, altéré d’entendre parler de Lilian. Était-elle responsable, elle, l’enfant adorée, du crime de son père, le seul qui eût failli dans les deux vieilles et respectables familles dont elle descendait, et que lady Evans représentait aujourd’hui, toute la première, avec tant de dignité?
Et cependant il avait hésité. Elle le connaissait bien, Lilian, sévère, inflexible par nature sur les questions d’honneur, jaloux que pas une ombre ne passât sur sa réputation d’homme. Il avait hésité malgré la révolte de son amour, jusqu’au jour où les naïves confidences d’Enid lui avaient révélé que Lilian souffrait, lui prouvant en même temps que la jeune fille avait toujours ignoré la malheureuse destinée de son père. Alors, soudain, les scrupules hautains qui l’arrêtaient avaient été emportés comme des feuilles mortes par un tourbillon de tempête...
Et maintenant qu’il l’avait revue, qu’il la retrouvait toujours la même, délicate jusqu’au scrupule, qu’il subissait de nouveau le charme de sa jeunesse franche, passionnée et fière, il comprenait qu’aucune insulte ne serait capable de l’atteindre quand elle, l’aimée, serait auprès de lui... N’avait-il pas, un jour, au château des Crêtes, souhaité, dans l’absolue sincérité de son âme, de lui faire un avenir heureux et béni, autant qu’une puissance humaine pouvait le permettre...
--Lilian, reprit-il avec la même tendresse absolue et grave, il ne faut plus songer au passé, ni à un malheureux homme qui a expié durement ses folies, mais à tous ceux de votre famille qui ont été des gentilshommes, à votre mère, dont le nom est sans tache... Il faut oublier, comme je le fais, cette triste histoire dont bientôt personne ne se souviendra plus... Il faut avoir confiance en moi surtout, ma Lilian... Je vous jure que jamais un mot offensant ne pourra monter jusqu’à vous...
Il vit qu’elle allait parler... mais il l’arrêta d’un geste. Il ne voulait plus entendre une parole de refus tomber des lèvres chères... Autour d’eux, c’était toujours ce grand silence qui permet aux âmes de se parler; à peine, au loin, une faible sonnerie de clochettes. La lumière se faisait plus douce et l’horizon se voilait sous l’approche du crépuscule. Dans cette brève minute de silence entre eux, Robert Noris eut la vision rapide de son existence passée dont le vide l’avait si souvent accablé; ce but, cet aliment suprême de la vie qu’il avait tant désiré rencontrer, il le possédait enfin; il lui était donné de se dévouer, jusqu’au sacrifice de son légitime orgueil d’homme, au bonheur d’un être cher...
--Lilian, acheva-t-il, et sa voix résonnait suppliante, j’ai vécu longtemps isolé, même au milieu de la foule, triste jusqu’au plus profond de mon âme, avec la conviction désolante que je dépensais inutilement mes heures;... aujourd’hui, tout ce que je n’avais pas, tout ce dont le manque m’a si souvent fait souffrir, vous pouvez me le donner... Vous êtes toute ma joie, tout mon espoir; par vous seule, je puis être heureux... Ma chère aimée, n’écoutez plus votre orgueil. Ayez pitié de moi, et, comme à Vevey, dites que vous serez ma femme...
Elle avait courageusement lutté, mais elle était vaincue. Elle le regarda de ses yeux pleins de lumière; et alors, sans un mot, elle vint s’abattre palpitante et brisée sur ce cœur de sceptique qu’elle avait rendu capable d’aimer et de croire, et qui lui appartenait désormais tout entier...
FIN
PARIS TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie Rue Garancière, 8.