Chapter 2 of 10 · 3999 words · ~20 min read

Part 2

Assis devant sa table à écrire, Robert Noris restait pensif, le regard loin de la page blanche allongée sous ses yeux. Et pourtant, cette heure de calme absolu devait lui être précieuse; aucun bruit de pas dans l’hôtel, devenu tranquille comme un cloître, ni un son de voix, ni le heurt d’une porte. D’ordinaire, il aimait à travailler ainsi, enveloppé par cette paix silencieuse de la nuit; mais, ce soir, nuls caractères ne venaient noircir la page immaculée.

--Je suis incapable aujourd’hui d’écrire quoi que ce soit, fit-il tout à coup, jetant la plume au hasard, si bien qu’elle roula hors de la table sur le tapis.

Il se mit à marcher dans la pièce, d’un pas nerveux; puis, brusquement, il chercha dans un tiroir bien fermé une suite de feuillets,--les notes écrites par lui depuis le jour où, deux mois plus tôt, il avait quitté Paris. Et il se prit à lire:

9 mai (en route pour Vevey).

Le jour vient de naître brumeux; il est bien pâle encore, mais il me permet cependant de tracer mes hiéroglyphes et de distinguer vaguement la physionomie des compagnes de voyage dont je jouis depuis la moitié de mon trajet. Grâce à une certaine dépense de diplomatie et d’arguments sonnants, j’avais pu me conserver une solitude complète au départ de Paris... Je jouissais de mon bonheur silencieusement, avec l’égoïsme propre aux individus civilisés, ayant eu soin de plonger mon wagon dans une obscurité bienfaisante, quand, à Dijon, la portière s’ouvre brusquement et une voix quelconque d’employé crie, triomphante à souhait:

--Mais il y a de la place ici!

L’instinct du confort dominant, j’ai un mouvement de protestation; mais deux silhouettes de femmes apparaissent; et la courtoisie devenant obligatoire alors, je laisse l’invasion s’accomplir. Le wagon s’emplit d’un bruissement de soie, d’un parfum de violettes, et une voix jeune s’écrie avec un léger accent anglais:

--Dieu, qu’il fait noir ici!

Et avant que j’aie pu tenter le moindre mouvement dans ce sens, une main impatiente a relevé le store qui voilait la lumière; et, tandis que le train s’ébranle, je distingue, à la flamme vacillante et timide de notre lampe, l’ovale fin et les cheveux blonds d’une jeune femme ou jeune fille encore debout. Sa compagne qui, selon les apparences, pourrait être sa mère, est déjà installée dans le wagon. D’ailleurs, elle-même est bientôt blottie dans le «coin» qu’elle a adopté; sa petite toque a été prestement jetée dans le filet et remplacée par un capuchon de dentelle; les mains, soudain dégantées,--ne portant ni bague ni anneau de mariage,--se sont glissées dans les profondeurs du manteau de voyage; et un silence complet règne bientôt dans le wagon qui nous emporte, de nouveau plongé dans l’ombre.

... Maintenant le grand jour est venu et je puis mieux voir les deux étrangères, ou plutôt l’une d’elles, la plus âgée, qui me fait vis-à-vis: cinquante ans environ, un air distingué de femme de race. La peau a des tons de cire jaunissante; les cheveux gris sont lissés en bandeaux réguliers. Elle sommeille encore, le buste droit, superbe dans ses lignes majestueuses et pleines. Ainsi, au repos, les traits ont une singulière expression de tristesse; une ride profonde creuse le front et y semble tracée par un souci constant. Cette femme doit porter le fardeau d’une épreuve,--peut-être ancienne,--qui l’a durement meurtrie.

De la jeune fille qui l’accompagne, je ne puis distinguer qu’une forme mince, singulièrement élégante, et, se dégageant à demi d’un vaporeux fouillis de dentelle noire, quelques mèches blondes, un petit nez droit, de vraies lèvres de bébé toutes fraîches, des cils qui font une ombre sur la joue d’une carnation transparente...

Je finis de griffonner ces quelques notes et je m’aperçois, en relevant la tête, que ma jeune compagne ne dort plus; elle a rejeté son capuchon, et ses cheveux apparaissent ayant une couleur de feuilles mortes très lumineuse, formant un joli contraste avec les sourcils brun foncé. A son tour, elle m’examine, la bouche un peu fière, avec des yeux d’une hardiesse candide que l’iris, de teinte bleu sombre, semble emplir tout entiers.

Voyant que je n’écris plus, elle se détourne et, après avoir frotté la vitre avec un microscopique mouchoir, elle y appuie son visage et regarde attentivement fuir les pâturages trempés de rosée, les lointains changeants, les collines basses de l’horizon qui se dégagent de la brume... Le paysage est exquis à cette heure matinale; le ciel semble pâle encore, d’une nuance indécise; des lambeaux de nuage traînent nonchalamment sur les coteaux boisés, noirs de sapins, et des chalets qui révèlent l’approche du pays suisse se dressent, pareils à des maisons de poupées, au bord de ruisselets d’une adorable limpidité. Je ne vois que de profil ma petite inconnue,--pourquoi «petite»?... elle est plutôt grande, au contraire...,--mais son œil bleu, large ouvert sous l’arcade légèrement saillante du sourcil, m’apprend qu’elle jouit avec une profondeur étonnante du charme de cette campagne maintenant dorée de soleil.

Puis, tout à coup, la vue d’une station que nous laissons passer sans nous y arrêter la fait sortir de sa contemplation. Elle regarde sa montre, entr’ouvre son sac de voyage; et avec une aisance parfaite, comme si elle était seule dans son appartement, elle en tire une petite glace qu’elle suspend à sa hauteur, vis-à-vis d’elle. Alors, en quelques mouvements dont la vivacité stupéfierait ma belle cousine de Vianne, elle rétablit l’harmonie dans la masse blonde et souple de ses cheveux, se coiffe de la petite toque abandonnée dans le filet depuis la nuit, et, toujours avec la même rapidité, referme le précieux sac sur les trésors d’utilité qu’il contient.

--Lilian, vous voilà déjà réveillée?... Approchons-nous?

--Oui, _aunt_ Katie. Dans vingt-cinq minutes, nous serons à Pontarlier...

Et miss Lilian, puisque tel est son nom, se lève, jette au hasard deux ou trois baisers chauds et caressants sur le visage mélancolique dont l’expression est devenue bien tendre en la regardant. Ensuite, sur une question de sa compagne, elle se met à parcourir le Guide, l’éternel Guide, qui reposait près d’elle, et parait amusée de ce qu’elle lit... J’imagine qu’elle doit, en effet, trouver en toute chose un sujet d’intérêt; il y a en elle une intensité de vie qui frappe et la rend curieuse à suivre dans les manifestations de cette activité tant morale que physique...

Une ou deux fois, elle interrompt sa lecture et regarde vers sa tante; elle semble deviner que je l’observe, si discrètement que je m’efforce de le faire; et ses sourcils se rapprochent un peu, donnant une énergie inattendue à son visage de jeune fille. Les lèvres, devenues presque hautaines, s’écartent comme pour laisser échapper une parole de protestation contre l’audace de cet étranger qui se permet de fixer son attention sur elle... Puis, brusquement, elle détourne la tête.

D’ailleurs, voici Pontarlier. Sans doute, de même que moi, miss Lilian et sa tante se dirigent vers Lausanne, car elles aussi descendent pour le changement de train.

Battues par l’air vif du matin dont la fraîcheur les fait frissonner, bon nombre des voyageuses rassemblées dans la gare ne sont guère en beauté; les cheveux ont des enroulements singuliers dus au hasard et les yeux sont cerclés d’une ombre très visible dans la pâleur des visages fatigués. Miss Lilian est étonnante; le teint, éclairé maintenant par la pleine lumière, est d’une exquise finesse de coloris, d’un ton laiteux qui s’avive aux joues d’un reflet rose. Du pas rapide et léger de ses petits pieds bien chaussés, elle arpente le quai, suivie d’une sorte de vieille gouvernante ou femme de chambre, la taille dessinée à souhait par la longue casaque qui en trahit les contours jeunes; et toujours, les larges prunelles, fidèles à leur mission, s’attachent à tous et tout, attentives et intéressées.

Un instant, la pensée me vient de suivre cette enfant, là où elle se rend, puisque, en somme, rien ne m’oblige à gagner Vevey; peut-être me fournirait-elle un sujet d’étude; elle doit être amusante à regarder vivre... Un employé vient aimablement m’avertir que l’heure est arrivée de monter dans le paisible petit chemin de fer suisse qui va désormais nous transporter; alors je fais quelques pas pour atteindre le compartiment vers lequel je vois se diriger mes compagnes de la nuit. Mais je rencontre les yeux de miss Lilian qui paraissent me dire qu’elle a soupçonné mon intention. A coup sûr, elle en est mécontente, si j’en juge d’après la légère contraction de ses sourcils bruns... Et, rappelé de cette façon muette aux lois sévères de la discrétion absolue, je renonce à suivre mon vague désir... Seul, cette fois, dans mon wagon, je rassemble ces quelques notes. A Lausanne, j’ai l’avantage d’apercevoir, sur le quai, miss Lilian, debout auprès d’une collection de malles dont elle paraît la souveraine maîtresse...

Pourquoi, en définitive, ne suis-je pas resté à Lausanne, comme j’en ai eu la tentation? Cette petite Anglaise, que le hasard mettait sur ma route, fût peut-être devenue pour moi le Saint-Graal, selon l’expression de Mme de Vianne.

14 mai.

Je savais qu’à l’hôtel où je suis descendu était installé Nodestorf, l’écrivain russe, que je n’avais pas revu depuis son mariage, qui semble l’avoir fixé à Moscou. Et c’est pourquoi, afin de profiter de ce rapprochement inattendu et fugitif, je suis venu élire domicile dans ce caravansérail de grand style, riche et banal, où je retrouve la brillante société cosmopolite que j’ai rencontrée maintes et maintes fois dans mes pérégrinations à travers le monde.

Quand les Nodestorf seront partis, dans une huitaine de jours, j’irai m’établir dans une vraie pension suisse, bien paisible, dépourvue d’un luxe insipide, une pension dans laquelle les hommes ne seront point des clubmen et les femmes ne porteront point de noms aristocratiques, ne seront point coquettes, banales, ou encore,--il en est ici même plusieurs exemples,--enfermées dans les règles d’une étiquette cérémonieuse qui anéantit leur personnalité.

Dans la petite pension que je chercherai, je rencontrerai des créatures féminines infiniment plus humbles, selon les castes sociales, mais chez lesquelles je trouverai peut-être des «caractères». Beaucoup parmi elles sont de pauvres filles sans _home_, qui s’en vont ballottées d’hôtel en hôtel, jusqu’au moment où, les forces leur manquant, la nécessité les contraint à se créer enfin un asile stable, afin de pouvoir y mourir tant bien que mal comme elles ont vécu. Mais cette obligation même, qui les suit partout, de se conduire seules, de ne compter sur personne qu’elles-mêmes, leur donne une résolution, une indépendance d’esprit et d’allure qui les rend intéressantes.

Dans notre somptueux hôtel, rien de pareil: une société de gens envers qui la fortune a été fort généreuse; plusieurs, portant des noms connus, illustres même, mais d’une sonorité étrangère; peu ou point de Français; quelques familles allemandes, passablement de Russes, et une colonie anglaise et américaine très nombreuse. Quant au clan des jeunes filles, il est assez mal représenté; sur leur ensemble insignifiant, une seule se détache, miss Enid Lyrton, pas jolie, mais de physionomie spirituelle et drôle, fille d’un père vigoureux et d’une mère presque diaphane, l’aînée d’un garçonnet de quinze ans et de deux petites personnes, véritables et délicieuses vignettes de Kate Greenaway. En résumé, miss Enid ne vaut point, en apparence du moins, sa compatriote, miss Lilian. Cette dernière méritait vraiment que je fisse, à son intention, une station d’un jour à Lausanne, quitte à la trouver ensuite aussi banale que la grande foule de ses sœurs en jeunesse.

Sceptique, toujours sceptique! me dirait Nodestorf. Lui ne l’est point; il possède même un fonds d’optimisme très sincère qui lui crée une originalité véritable, à notre époque où les pessimistes foisonnent,--qui le sait mieux que moi!--De là, chez lui, une façon particulière de juger les hommes et les événements, qui donne une saveur inoubliable à sa conversation.

Parmi ses compatriotes il possède un grand renom et, de plus, a un nombre considérable d’admirateurs dans tout le monde lettré en Europe. Or, il jouit extrêmement de sa célébrité. Il y a une heure encore, tandis que, la nuit venue, nous longions le lac, il me parlait, avec un accent de bonne humeur robuste et naïve, des éloges, des ovations et honneurs qui lui sont prodigués; et finalement, il a conclu en riant, mais c’était sa pensée sincère qu’il trahissait:

--Mon cher, moquez-vous de moi, mais je ne suis point un dédaigneux comme vous; j’avoue en toute humilité que j’aime la gloire. D’ailleurs, j’ai une femme qui l’adore... Rien que pour elle, je serais heureux de la posséder!

Cela est très bien et parfaitement conjugal... Aussi n’ai-je rien à répondre à cette déclaration... Suis-je donc un dédaigneux comme il le dit? Autrefois, j’ai rêvé, moi aussi, cette célébrité que je possède aujourd’hui... Je l’ai rêvée quand j’étais très jeune et que je la voulais, comme Nodestorf, pour la femme à qui je souhaitais voir porter mon nom... Quand je l’ai eu acquise, je l’ai aimée avec amertume, parce qu’elle me vengeait, en m’élevant sur le piédestal qui eût été capable de séduire ma belle et ambitieuse cousine... Maintenant je ne l’aime plus; elle m’est indifférente. Je m’en soucie comme de la cendre du cigare que j’ai secouée par hasard, au moment même où Nodestorf me faisait son aveu...,--cela, sans doute, parce que je la possède pleinement. Il est probable que j’en sentirais bien vite le prix si elle m’échappait.

Mais je ne puis me faire d’illusions, dans cinquante ou soixante ans, mes œuvres, à cette heure très recherchées parce qu’elles répondent à la situation présente des esprits, paraîtront lettre morte à la génération nouvelle qui les entourera de cette admiration respectueuse et lointaine dont nous gratifions nos prédécesseurs, démodés aux yeux du public... Je ne serai plus qu’un nom appris avec ennui par la collection des lycéens français et qui éveillera seulement, dans les esprits curieux, l’idée de documents susceptibles d’être consultés sur l’état moral d’un temps qui n’est plus... Certains trouveront encore que c’est beaucoup. Et moi, je ne me sens capable que de répéter les paroles désolées du grand pessimiste de l’Écriture: «Vanité des vanités...»

16 mai.

Au moment où je rentrais, l’omnibus de l’hôtel débarquait son monde de voyageurs; et avant même que j’eusse pu distinguer quels étaient les nouveaux venus, j’avais entendu, devant le vestibule, un bruit de voix joyeuses, des rires jeunes et, à ma grande surprise, en approchant, j’ai aperçu sur la première marche du perron, auprès de miss Enid, ma jeune compagne de voyage, escortée de sa tante et de sa respectable duègne qui, en la regardant, a vraiment des yeux d’animal fidèle et dévoué.

Elle et miss Enid devaient être de très bonnes amies, car, tout en ayant l’air de surveiller la descente des bagages perchés sur l’omnibus, elles bavardaient sans discontinuer; entre elles, c’était un continuel échange d’exclamations, d’éclats de rire, de baisers qui tombaient en averse aussi vite rendus qu’ils étaient donnés; et les questions et les réponses s’entre-croisaient avec une prodigieuse vivacité, en anglais, ce qui donnait à leurs paroles une sonorité claire de gazouillement.

Miss Lilian m’a reconnu; je l’ai vu à l’imperceptible éclair qui a traversé ses yeux; et nous avons été l’un et l’autre d’une parfaite politesse. Je l’ai saluée, elle m’a répondu par un petit signe de tête d’une irréprochable correction, tout imprégné d’une grâce fière, et elle a passé devant moi, appuyée, dans une attitude tendre et câline, sur le bras de son amie...

Et maintenant va-t-elle rester ici, a Vevey?... Si le nombre des malles signifie quelque chose en pareille occurrence, je suis fixé sur ce point; mais dans la gare de Lausanne, j’ai vu autour d’elle égale abondance de bagages... Il me plairait qu’elle demeurât ici quelque temps; mon pauvre esprit, éternellement épris de psychologie, espérant trouver en elle matière à observer... Pour moi, elle deviendrait le petit papillon à disséquer... Et pourquoi non?... La dissection s’opérerait sans qu’elle en souffrît et j’y gagnerais peut-être la connaissance exacte d’un cœur de jeune fille...

17 mai.

En vérité, la destinée se montre bienveillante à mon égard. Miss Lilian Evans doit rester à Vevey un mois, peut-être même six semaines ou davantage, selon que la période des chaleurs viendra plus ou moins vite, m’a dit Mme de Nodestorf, qui a le talent d’être toujours admirablement renseignée. Par l’effet de son charme insinuant de Slave, elle a su conquérir la sympathie de Mrs Lyrton et se montre, de plus, toujours prête à écouter les récits de la causeuse Enid. De très amusante façon, elle s’est mise à nous instruire, son mari et moi, de détails que nous ne lui demandions pas sur les nouvelles arrivées... Nodestorf a épousé un véritable reporter!

Grâce à ses excellents offices, j’ai appris, bon gré, mal gré, que miss Lilian est orpheline et ne quitte jamais sa tante, lady Evans, qui partage son existence entre le séjour de son château de Cornouailles et ses stations plus ou moins longues à l’étranger... De même, je sais maintenant que la vénérable duègne est la gouvernante qui a élevé miss Lilian et lui demeure dévouée corps et âme, prête à accomplir ses moindres fantaisies... Enfin, conclusion fort appréciable pour moi, lady Evans est liée avec Mme de Grouville; d’où la probabilité que je rencontrerai plusieurs fois chez elle miss Lilian, et aurai ainsi une occasion sérieuse de lui être présenté; par suite, de la mieux étudier.

Une femme très originale que la baronne de Grouville. Au physique, la majorité la juge, et sans conteste, franchement laide... Et pourtant... Les traits irréguliers sont d’une rudesse masculine et déconcertante; mais les yeux petits ont une vivacité étincelante, les dents sont admirables et la bouche aux lèvres fortes est bien spirituelle. Il y a infiniment d’intelligence dans cette femme brusque et capricieuse, dont l’activité, sans cesse en quête d’aliments, se traduit par des œuvres artistiques et littéraires d’un caractère inoubliable: dans les expositions, par des statuettes hardiment campées et exécutées avec une brutale inexpérience; par des toiles impressionnistes aussi; dans les journaux et revues que lui ouvre sa position, par des romans, nouvelles, articles animés d’une imagination débordante, originale, et qui semblent écrits avec une massue. Je crois bien que Mme de Grouville a autant d’ennemis que d’amis, car, si elle est en réalité très bonne, elle a parfois des mots mordants, à l’emporte-pièce; et d’ailleurs elle aime ses amis comme elle agit dans la vie, à tort et à travers, de façon à justifier la prière célèbre: «Seigneur, préservez-moi de mes amis, je me charge de mes ennemis!»

Cette femme fantasque possède l’un des plus agréables salons que l’on puisse fréquenter, et elle en fait les honneurs avec un tact surprenant, eu égard à sa nature d’essence volcanique. Elle est, il est vrai, secondée en cela par le baron, son mari, un homme sec et maigre, d’une courtoisie d’un autre âge, d’une rare finesse d’esprit, et qu’elle adore comme le ferait la plus sage petite bourgeoise venue, probablement parce que, très calme et très égal d’humeur, il ne lui ressemble en rien.

Durant les mois qu’elle passe chaque année à Vevey, sa villa est le lieu de réunion du monde cosmopolite le plus choisi. Cette semaine, elle donne une _garden-party_ pour laquelle je viens de recevoir une carte d’invitation. Quoique je sois bien résolu à fuir ici les réceptions mondaines, j’irai cependant passer quelques instants aux Cytises, certain de n’y point trouver une société banale.

21 mai.

Ainsi que je le prévoyais, lady Evans et sa nièce assistaient à la _garden-party_ en question. Quand je suis entré dans le salon de Mme de Grouville, il s’y trouvait déjà nombreuse société. Dehors, sur une terrasse sablée, se poursuivait l’inévitable partie de tennis.

J’ai rempli en conscience mon rôle d’être revêtu d’une notoriété quelconque, et fait une suffisante dépense de saluts, sourires, compliments. Je me suis laissé présenter par Mme de Grouville à plusieurs femmes de types et d’âges divers, qui ont cru devoir me parler de mon dernier roman, ce dont je les eusse volontiers dispensées... Seule, lady Evans n’a heureusement pas pensé nécessaire de se répandre en félicitations plus ou moins quelconques, et j’ai goûté près d’elle le très vif plaisir de causer avec une femme vraiment supérieure. Pour la première fois, depuis qu’un même toit nous abrite, nous avons échangé autre chose que des paroles de pure politesse, et j’ai vu lady Evans sortir de la réserve mélancolique et légèrement hautaine, dont elle paraît s’envelopper pour empêcher les paroles indifférentes ou curieuses d’arriver jusqu’à elle, capables de raviver peut-être quelque ancienne blessure.

Tout en causant avec elle, je cherchais du regard miss Lilian, que je ne voyais pas dans le salon. Tout à coup, je l’ai aperçue. Elle était sur le seuil de la porte-fenêtre, vêtue d’une robe claire, d’un bleu de pâle turquoise; une grande collerette de crêpe, de même teinte, dégageait la nuque et le col très fin; et la pleine lumière baignait, sans scrupule, sa belle carnation de blonde. En ce moment, avec quelqu’un que je ne voyais pas, elle riait, d’un rire franc de petite fille, qui relevait pleinement ses lèvres sur des dents incomparables. Puis elle est entrée, en compagnie de son inséparable Enid, a pris une glace sur la table de lunch, et, pour la manger, est demeurée debout, comme si son corps souple et jeune fût destiné à ne sentir jamais la nécessité d’un repos. Ses yeux limpides, d’une étonnante vivacité d’expression, faisant le tour du salon, m’ont effleuré. Ensuite elle s’est détournée, et s’est mise à causer avec un grand et assez beau garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, Henry Digbay, blond, robuste et musclé, qui est en état de constante admiration à son égard.

Alors, comme Mme de Grouville passait près de moi, je l’ai arrêtée, lui demandant de me présenter à miss Evans. Elle a répété, avec une expression malicieuse et amusée:

--A miss Evans? Parfaitement... Le charme opère donc sur vous aussi?... Vous avez raison, d’ailleurs, de désirer connaître ma petite amie autrement que de vue... Elle est adorable, et vaut la peine d’attirer votre attention de psychologue.

Et, sans plus attendre, s’avançant vers miss Lilian, elle lui a dit, de sa façon brusque, en souriant:

--Ma petite, je vous présente l’auteur d’un certain nombre de livres affreusement beaux... Faites de lui tout ce que vous voudrez, et bien vite, car, dans un moment, je vais venir vous enlever.

Et, sur cette déclaration, elle nous a laissés. Miss Lilian y avait répondu par un léger signe de tête, toujours debout et droite, avec cet air de dignité fière qui contraste d’une façon si piquante avec l’extrême jeunesse de toute sa svelte personne. Mais un sourire fin a glissé sur sa bouche.

--Savez-vous, monsieur, que Mme de Grouville a une façon de parler de vos œuvres qui me donne bien envie de les connaître autrement que de nom... Jusqu’ici, je ne les ai guère vues en ma possession.

--Parce qu’elles ne méritaient pas d’y être mises, ai-je répondu en toute sincérité. Et certes, en cet instant, j’eusse mieux aimé brûler certaines d’entre elles que de voir ces yeux clairs de jeune fille les parcourir même.

Une légère flamme rose a passé sur ses joues et drôlement elle m’a dit, avec son très léger accent anglais:

--Alors il me faut les réserver pour plus tard, quand je serai vieille ou mariée. En attendant, je suis aise de vous connaître parce que j’avais entendu bien des fois prononcer votre nom, et parce que j’aime beaucoup à connaître les hommes célèbres.

Cela dit très simplement, sans ombre de compliment dans la voix, tandis qu’elle fendait un petit morceau de glace et le portait à sa bouche d’enfant aux lèvres caressantes. Je n’ai point relevé ses paroles, et, désireux d’échapper à une conversation dont j’étais l’objet, j’ai demandé, au hasard, à miss Lilian:

--Vous plaisez-vous à Vevey?

--Oui... oh! mon Dieu, oui!... Mais je m’y plairais bien plus encore, si je n’y trouvais tant de tramways, de lumière électrique, de magasins et d’autres choses du même genre!

--Vraiment?... Alors vous n’appréciez pas ce qu’il est d’usage d’appeler les «bienfaits du progrès»?

Elle s’est mise à rire.