Chapter 4 of 10 · 3981 words · ~20 min read

Part 4

En vérité, l’homme est un étrange animal... Je n’ignore pas que Henry Digbay,--Mme de Grouville ne m’en a point fait mystère,--est animé des intentions les plus matrimoniales à l’égard de miss Lilian... Je n’ai vraiment qu’à leur souhaiter à tous deux une longue suite de prospérités, au cas échéant, et ne me reconnais nul motif pour m’inquiéter de la réponse que fera «ma petite amie» le jour où Digbay lui adressera sa demande. Il est clair qu’il l’aime; il le laisse d’ailleurs voir avec une naïveté touchante, en homme très jeune. De plus, il est beau garçon, de bonne naissance, d’âme excellente, je suis sûr, et d’intelligence bien moyenne...

Miss Lilian ne paraît guère lui donner plus d’attention qu’elle n’en accorde aux autres; et ni avec lui, ni avec personne, elle ne flirte, tout Anglaise qu’elle est. Et moi, je suis charmé, sans me l’avouer, parce qu’elle rit des phrases sentimentales qu’il lui débite; elle en rit d’une jolie façon moqueuse et fine, sans nul soupçon de méchanceté... Je suis charmé, parce que, quand nous causons ensemble, je la sens toute aux idées que nous échangeons, parce qu’elle ne paraît jamais pressée d’interrompre ces conversations dans lesquelles sa parole révèle toujours sa pensée vraie...

Hier soir, cependant, nous n’avons pas eu notre habituelle causerie. Une réunion dansante s’était organisée dans l’hôtel, et miss Lilian s’en amusait en vraie petite fille, fort occupée à griffonner des noms sur son carnet, les yeux étincelants, la bouche rieuse, une flambée rose aux joues, ses cheveux d’or roux moussant autour de la nuque et du front. Pour la première fois, je la voyais décolletée, et les épaules adorablement jeunes s’échappaient d’un harmonieux fouillis de tulle ou de dentelle, que sais-je?...

Tout à coup, je l’ai aperçue assise sous un lustre dont la lumière ruisselait sur sa fraîcheur de blonde; Digbay, derrière elle, lui parlait si penché que son visage effleurait les cheveux légers des tempes; et il avait sur les traits un air de satisfaction qui a fait tressaillir en moi quelque chose d’obscur et m’a jeté vers elle brusquement, sans réflexion, pour lui adresser une prière que je n’avais pas prononcée depuis bien longtemps:

--N’avez-vous point un pauvre tour de valse pour moi?

Et comme il a été dit: «Demandez et vous recevrez», je n’ai pas été repoussé; j’ai obtenu la faveur convoitée; et, à ma honte, j’avoue que j’en ai éprouvé un plaisir analogue à celui que je ressentirais en voyant l’excellent Digbay partir seul et pour toujours à l’extrême fond de l’Angleterre...

N’avais-je pas raison de dire que l’homme est un étrange animal?

1er juillet.

J’ai la nostalgie de la vraie montagne, de la Suisse sauvage... Je rêve d’un petit village solitaire, où jadis j’ai écrit quelques-unes de mes meilleures pages peut-être. Ce village s’appelait Ballaigues; on y jouissait d’incomparables couchers de soleil, d’une constante et délicieuse odeur de sapins, d’aperçus fugitifs et charmants sur la chaîne des Alpes Bernoises. Les habitants y étaient très calmes et très polis, d’une honnêteté idéale telle que jamais on ne prenait soin d’y tenir sa porte bien close. Les bois y avaient des solitudes à peine connues, et des senteurs pénétrantes et sauvages emplissaient le matin leurs sentiers déserts... Les champs, vers l’automne, étaient mauves de colchiques.

Je rêve de ce petit village, sa vision me hante et m’attire... Aucune obligation ne m’arrête à Vevey, et pourtant j’y reste et je sais que si je partais, j’éprouverais une sorte de sourd déchirement, un de ces déchirements bizarres et inexplicables, subtils, et dont cependant la cicatrice demeure sensible longtemps après que le mal est guéri...

5 juillet.

Une explication a-t-elle donc eu lieu entre miss Lilian et Henry Digbay?... Tantôt, j’ai entendu ce dernier annoncer son départ pour demain, et il n’a pas paru à la table d’hôte. Durant le dîner, miss Lilian avait une fièvre dans les yeux et elle était plus grave que je ne l’avais jamais vue. De bonne heure, elle est remontée dans l’appartement de lady Evans. Celle-ci paraissait préoccupée et triste; mais les rapports de la tante et de la nièce avaient toujours la même tendresse. En France, je connais plus d’une mère et d’une tante qui n’eussent point laissé de la sorte s’éloigner un prétendant aussi bien pourvu que Henry Digbay, sous le rapport de la fortune... Mais, miss Lilian, en sa qualité d’Anglaise, est laissée absolument libre de disposer de sa vie.

8 juillet.

J’arrive chez Mme de Grouville. Je la trouve fourrageant dans une revue, animée, nerveuse, son coupe-papier froissant les feuilles qu’elle lit. Par extraordinaire, elle est seule; il est vrai qu’il est encore de fort bonne heure. Et tout de suite, elle commence, me montrant les pages qu’elle tient entr’ouvertes, et avec la véhémence qui lui est particulière:

--Avez-vous lu cet article?... La police traduit en justice les gens qui écrivent des livres pornographiques, et elle laisse tranquillement poursuivre leur œuvre ceux qui s’efforcent d’ôter à leurs concitoyens toute illusion, toute foi, tout espoir... C’est insensé et criminel, oui, criminel!... Ces écrivains-là mériteraient d’être pendus comme des misérables!

Je connais l’article dont elle me parle; il est subtil, amer et décevant dans son ironie aiguë, discrète et éveillant, en effet, l’impression poignante du vide de tout ce qui est humain... Mais comment condamnerais-je ces pages?... Sous une autre forme, n’en ai-je pas écrit de semblables, qui arrivaient à la même conclusion de désespérance absolue?...

--Ah! vous faites de jolie besogne, vous autres psychologues, termine Mme de Grouville du même accent emporté.

Et elle envoie loin d’elle, au hasard, la revue qu’elle tenait. Puis, me regardant, les yeux fâchés, elle me dit:

--Savez-vous de quoi vous êtes coupable, en ce moment, vous, Robert Noris? Tout simplement de la rupture des projets de fiançailles entre Henry Digbay et ma petite Lilian.

Pourquoi, au dedans de moi-même, ce frémissement qui m’a secoué les nerfs, tandis qu’à haute voix je répondais:

--Quel singulier reproche!... Voulez-vous me permettre, chère madame, de vous demander comment je l’ai mérité?

--Comment!... Vous demandez comment vous avez pu arriver à un aussi heureux résultat?... Tout simplement parce qu’avec votre gloire, votre célébrité, grâce à l’attention constante que vous prodiguez à Lilian, vous avez éclipsé l’infortuné Digbay, tout beau garçon qu’il était... Le malheureux n’était pas de force à rivaliser avec vous, surtout aux yeux d’une femme aussi intelligente que Lilian; et pourtant il se fût dévoué à elle tout entier, il lui eût donné autant de bonheur que possible... C’était le meilleur des hommes, et le voilà désolé!

Une exclamation presque impatiente m’est venue:

--Ne regrettez pas ainsi la non-réussite de ce mariage projeté... Henry Digbay était intellectuellement d’une parfaite insignifiance; il eût bien vite semblé insipide à miss Lilian; et, grâce à l’heureuse nature qu’il possède, il se consolera de sa déception, je puis vous le certifier.

--Il se consolera, c’est évident; et même il ne fera pas, comme vous n’y manqueriez pas, à sa place, un livre dans lequel il racontera, pour 2 fr. 75, ses chagrins d’amour... Ce n’était pas un aigle... eh! mon Dieu! je suis de votre avis; mais peut-être se fût-elle contentée de lui si vous n’étiez venu vous jeter à la traverse... Ne m’interrompez pas; les vieilles femmes comme moi ont le droit de tout dire aux jeunes gens... Donc vous vous êtes jeté à la traverse, sans le vouloir, je vous l’accorde, parce que vous n’avez pensé seulement qu’à votre propre plaisir d’observateur. Mon cher maître, vous et vos pareils, vous êtes des voleurs d’âmes... Savez-vous maintenant ce que vous auriez de mieux à faire? Épouser Lilian.

Épouser Lilian Evans! J’ai regardé Mme de Grouville, un tourbillon d’idées soudaines dans l’esprit, tout prêt à relever ses étranges paroles. Mais on eût dit vraiment qu’elle avait attendu, pour me les jeter, la minute où il ne serait plus possible de les discuter avec elle, des visiteurs entraient. Je suis resté quelques instants espérant, sans conviction, qu’un moment de solitude avec elle me permettrait de l’interroger sur le mobile qui la dirigeait quand elle m’avait parlé ainsi. Mais j’ai vu bientôt que je souhaitais une chose impossible... Et puis n’eût-elle pas, après tout, été surprise de l’importance que je donnais à un mot tombé par hasard peut-être de sa bouche, qui en prononce tant au hasard...

En entrant à l’hôtel, j’ai aperçu miss Lilian sous la véranda, un lire ouvert sur ses genoux, ses doigts tordant, d’un geste distrait, quelques pétales de fleur, ses yeux perdus vers le lac. Au bruit de mes pas sur le sable, elle a tourné la tête, j’ai rencontré son regard profond dans lequel a passé soudain un fugitif éclair, et ses lèvres ont eu pour moi un beau sourire de bienvenue... Alors, brusquement, la pensée m’a traversé l’esprit, brûlante, pareille à un trait de feu, que je devrais aller prendre dans les miennes les petites mains croisées sur la robe, et dire à cette jeune fille tout ce qu’elle pourrait être pour moi...

Un homme qui ne serait point un analyste aurait pu obéir à cette impulsion violente qui l’emportait peut-être vers le bonheur... Moi, je n’ai pas su le faire... J’ai simplement salué miss Lilian et j’ai passé...

10 juillet.

Pourquoi Mme de Grouville m’a-t-elle jeté ainsi tout à coup dans l’âme une pensée que je n’aurais jamais osé formuler, et qui, depuis lors, me revient obsédante, et,--pourquoi ne l’avouerais-je pas?--douloureuse avec sa poésie de rêve irréalisable.

Et pourtant... non, je ne puis dire que cette possibilité soudain émise soit absolument neuve pour moi. Une parole inattendue lui a donné corps; mais dans les abîmes les plus secrets de mon être sensitif, elle était déjà née et existait flottante et vague.

Mais ai-je donc le droit, moi blasé, désillusionné, moi dont l’âme est triste et fatiguée, de vouloir faire mon bien de cette jeune créature qui respire la joie de vivre?... suis-je même capable de discerner à cette heure, si ce n’est pas encore mon misérable dilettantisme qui m’entraîne vers elle, justement parce qu’elle est une révélation pour moi?... Serait-elle assez puissante pour me faire oublier, dès qu’il s’agirait d’elle, mes curiosités impitoyables d’analyste?... J’ai bien dédaigneusement parlé de Henry Digbay; et avec lui, elle eût peut-être été mille fois plus heureuse qu’elle ne pourrait l’être à mes côtés, alors même que je lui consacrerais tout ce qui peut encore exister de bon en moi...

Il y a une heure, elle était, comme bien souvent le soir, assise à son piano, dans le petit salon de lady Evans, où n’étant, en définitive, qu’un étranger pour elle, je n’avais pas la liberté de la suivre; et je l’écoutais, arpentant l’allée qui longe les fenêtres, secoué d’un désir irrésistible et jaloux d’aller la rejoindre; sa belle voix passionnée m’arrivait avec des notes d’une douceur et d’une puissance infinies.

Était-ce donc parce qu’elle chantait ainsi qu’il me revenait soudain mes anciens rêves de bonheur intime, ceux que je formais, il y a plus de dix grandes années, quand j’espérais avoir, moi aussi, ce trésor des plus humbles, un foyer; quand j’aimais si stupidement Isabelle... Et je me prenais à penser que ce serait un bonheur exquis de commencer, auprès de cette enfant devenue femme, une existence nouvelle, dont elle serait l’âme; de me dévouer tout à elle; de vivre dans une atmosphère de tendresse, stable, très pure, très forte; d’oublier à ses côtés les heures fiévreuses, vides et mauvaises d’autre fois, de devenir autre pour être mieux à elle...

Je songeais cela... et je ne sais seulement si elle ne répondrait pas à ma prière comme à celle de Henry Digbay, si elle n’aurait pas tout simplement un petit sourire indulgent pour la folie qui m’a fait espérer, même une seconde, le don de son âme aimante et fière...

Parce qu’une parole est tombée dans mon oreille: «c’est à cause de vous qu’elle a refusé Henry Digbay», la tentation me poursuit, âpre, incessante, de chercher à lire dans ses prunelles bleues qui ne se détournent pas des miennes, d’y découvrir le secret de sa pensée intime, d’y apprendre si je suis pour elle plus qu’un indifférent avec qui elle aime, tout au plus, à causer. En l’observant, j’arriverais bien vite à démêler ce qui se passe en elle; mais je ne veux plus, à son égard, être un voleur d’âme...

15 juillet.

Épouser Lilian!... Toujours les mêmes mots me reviennent... Est-ce donc le parfum de jeunesse émanant d’elle qui m’a grisé et m’ôte la conception nette de mes sentiments réels?... Par un effort de volonté, je m’efforce de reconquérir mon entière liberté de jugement; et froidement, comme s’il s’agissait du destin d’un étranger, je me mets à raisonner... Si je redoute d’être entraîné par un enthousiasme passager que je regretterai plus tard d’avoir subi, je puis partir, afin de secouer le charme dont elle m’a enveloppé inconsciemment. Je ne lui ai jamais adressé une parole qui ressemblât même à un aveu; et eût-elle vraiment éprouvé quelque chose du sentiment que lui prête Mme de Grouville, elle est trop jeune,--et trop fière,--pour ne pas oublier, si profondément qu’elle soit capable de sentir. Elle pensera que je ne méritais pas l’amour qu’elle m’eût donné,--et elle aura raison.

Donc, je le répète, je puis partir, reprendre l’existence qui m’est habituelle et que je connais tant,--que je connais trop! Je retrouverai cette atmosphère intellectuelle, mondaine, fiévreuse à laquelle je suis accoutumé, que j’ai aimée avec passion,--cela est vrai,--et dont la sécheresse dissolvante m’apparaît formidable aujourd’hui. Je publierai le livre auquel j’ai travaillé ici même, sous l’influence de «ma petite amie», et le «livre de Lilian», ainsi qu’il restera secrètement nommé pour moi, deviendra, j’en ai la conscience, l’une de mes meilleures œuvres, à coup sûr l’une des moins décevantes... Ce qui ne l’empêchera point, durant un mois ou six semaines, d’être autant critiquée que louée. J’entendrai cependant les paroles flatteuses d’un millier d’individus dont l’opinion est nulle à mes yeux et me laissera indifférent. Je recueillerai l’approbation, je l’espère, de quelques-uns dont le jugement m’est précieux. Des lèvres féminines, carminées à souhait, m’appelleront «cher maître», et me feront encore quelques-unes de ces confidences que j’ai tant de fois écoutées comme la révélation d’un état psychologique curieux à noter.

Et après?... Je continuerai à porter le poids de cette solitude morale dont j’ai tant souffert autrefois, quand Isabelle a disparu de ma vie qu’elle avait toute remplie, et qui, depuis lors, ne m’a jamais entièrement quitté au milieu même de la foule. Avec une impitoyable clairvoyance, je comprends que, si je pars, il se trouvera, dans l’avenir, bien des heures où je reverrai mon séjour à Vevey, où je penserai à ce qui aurait pu être...

Parmi les hommes que je rencontre dans le monde, il en est quelques-uns,--très rares!--qui ont réalisé, même en pleine société parisienne, ce rêve d’un autre âge, un réel et parfait bonheur dans le mariage. Et tout bas, moi qui me montrais si jaloux de mon indépendance, en paraissais si satisfait, je les ai enviés de toute l’ardeur de mon âme... Combien de fois, quand je les quittais vers la fin du jour, à l’heure où ils rentraient, n’ai-je pas éprouvé une sorte de jalousie douloureuse et naïve,--oui naïve,--à cette idée qu’ils étaient attendus par une femme qu’ils pouvaient adorer sans avoir à dissimuler leur amour; à l’idée de leur bonheur hautement avoué, parce qu’il n’était pas fait du bien d’autrui... Oui, je les ai enviés, alors même que mes œuvres et mes actes semblaient en contradiction absolue avec mon sentiment intime.

Oh! oublier près de cette enfant qui ne sait rien ce que je sais trop; ne plus être avant tout un cérébral; exister, sans torturer mon esprit à vouloir arracher aux êtres et aux choses le secret des mouvements qui les agitent; ne plus m’attacher désespérément à la compréhension impossible des éternels et insolubles problèmes de la vie... Est-ce donc un rêve impossible à réaliser?

17 juillet.

Il y a deux heures, nous étions à Clarens, au château des Crêtes. D’ordinaire, je ne me joins guère aux excursions de notre petit cercle anglais; mais _elle_ m’avait demandé de venir... Et je l’avais suivie, irrité seulement de voir miss Enid, qui part dans quelques jours, sans cesse à ses côtés. A peine, durant le chemin, avais-je pu échanger avec elle de rares paroles. D’un peu loin seulement, je la voyais, dans l’étroit sentier que nous suivions, marcher de son pas infatigable et souple, arrachant au passage, d’un geste distrait, des herbes hautes qu’elle jetait ensuite, sur l’herbe froissée.

Nous arrivons enfin; et aussitôt elle se fait couper une véritable profusion de roses par le gardien du château inhabité; puis elle revient vers moi. Ses petites mains d’enfant ont peine à enserrer sa moisson fleurie dont le parfum flotte autour d’elle. Je fais un mouvement pour la décharger de son précieux fardeau, mais elle ne veut point l’abandonner.

--Non, merci, je vais arranger tout de suite ces roses, elles ne sont pas pour moi.

Nous sommes un peu à l’écart, elle a déposé ses fleurs sur la balustrade en pierre de la terrasse qui domine le lac et elle demeure songeuse. Mais elle a vu pourtant que mes yeux l’interrogeaient; et, en quelques mots tout simples, tout frémissants de compassion, elle me raconte l’histoire d’une pauvre vieille fille que, tout enfant, elle a connue en Angleterre, et qui, après avoir vécu d’une existence d’humble sacrifiée, est venue mourir enfin à Vevey...

--Dans sa dernière lettre, finit doucement Lilian, elle me racontait avec admiration une promenade au château des Crêtes et me parlait des roses qu’elle y avait vues et trouvées belles comme des fleurs de rêve!... Je me rappelle encore son expression... Aussi demain je veux aller lui en porter au petit cimetière de Vevey...

Ces graves paroles sont bizarres à entendre avec leur évocation d’images funèbres, tombées de ces lèvres chaudes que la vie empourpre, devant cet horizon éblouissant qui rayonne d’une beauté presque insolente.

Lilian est restée silencieuse, les mains jointes sur les roses; et d’un ton assourdi où palpite une sorte d’angoisse douloureuse, elle demande:

--Pourquoi y a-t-il donc ainsi de pauvres créatures qui ont si petite leur part de joie?... Comme il est triste de penser que l’on ne peut rien pour elles quand on est soi-même si heureux!

Je l’interroge, Dieu sait avec quel secret élan:

--Vous êtes heureuse?

--Oh! oui, fait-elle un peu bas; et une allégresse contenue semble la faire tressaillir toute. Il est si bon de vivre!

Ses lèvres entr’ouvertes ont l’air d’aspirer non seulement l’air pur, mais la lumière, mais les senteurs pénétrantes qui l’enveloppent. Et quand je l’entends parler ainsi, quand je la contemple à mes côtés toute jeune, l’âme frémissante d’espoirs, l’irrésistible désir me vient de l’emporter jalousement dans mes bras, de la voir devenir mienne, afin d’écarter d’elle les difficultés, les chagrins, les souffrances, autant qu’il me sera humainement possible...

Et peut-être, j’allais lui dire tout ce qu’elle est devenue pour moi, entraîné par le grand souffle qui emportait, dans un brusque tourbillon, mes doutes, mes hésitations, mes scrupules... Quelqu’un s’est approché; lady Evans, je crois, l’a appelée; miss Enid est revenue se placer près d’elle... Et je me suis tu.

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Robert Noris avait fini de lire; les derniers feuillets étaient tombés de sa main et la brise tiède de la nuit les soulevait, arrivant par la fenêtre large ouverte... Des heures et encore des heures, il pourrait réfléchir ainsi. Maintenant, sans qu’il lui fût possible d’en douter, il savait qu’il aimait Lilian... Mais était-ce assez entièrement pour avoir le droit de vouloir en faire sa femme et d’éveiller à l’amour cette âme candide de jeune fille?...

N’ignorait-il pas aussi ce que Lilian pensait réellement de lui et ce que dirait l’aristocratique lady Evans de cette demande d’un étranger que les hasards de la vie d’hôtel lui avaient seuls fait connaître?...

III

--Lilian, es-tu là? Pourquoi ne me réponds-tu pas?

Et la porte de la chambre s’ouvrit devant Enid, qui vint glisser son bras autour de la taille de son amie. Lilian, accoudée sur l’appui de la fenêtre, le regard perdu dans la nuit criblée d’étoiles, se retourna vivement et rencontra sous ses lèvres le visage d’Enid, dont les yeux riaient d’une façon caressante, levés vers elle.

--Tu oublies que je pars demain, Lilian. Il y a deux mois, tu ne m’aurais pas ainsi laissée te chercher partout sans me répondre, alors que nous allons être quelque temps peut-être sans nous voir, car il n’a pas été décidé du tout que vous viendriez nous rejoindre à Lugano.

--Non, c’est vrai, nous ne pensons pas encore à quitter Vevey, fit Lilian avec un imperceptible frémissement dans la voix. Nous y sommes si bien! Toute ma vie, je me souviendrai des semaines que je viens d’y passer.

Une flamme malicieuse étincelait sur le visage d’Enid.

--Et tu crois que nulle part ailleurs tu ne pourrais être aussi bien qu’à Vevey, même si nous nous trouvions de nouveau réunies? Lilian, je ne compte décidément plus pour toi...

Lilian, d’un geste de tendresse, se pencha vers son amie.

--Ne dis pas cela... Je t’aime toujours autant, ma chérie.

--Seulement..., continua Enid.

Les yeux de Lilian interrogeaient.

--Seulement, je ne suis plus toute seule à occuper ta pensée, n’est-ce pas, ma Lilian?... Je n’arrive plus en première ligne..., voilà tout?

Une rougeur ardente envahit le visage de Lilian, et elle tourna vivement la tête vers l’ombre de la fenêtre... Enid la considéra une seconde avec un affectueux petit sourire de triomphe, satisfaite d’avoir deviné si juste; puis, elle alla s’asseoir sur le pied de l’étroite couchette de son amie, et, après un léger silence, elle appela:

--Lilian, ne regarde plus ainsi la lune, viens près de moi que nous profitions de notre dernière soirée.

Lilian obéit, approcha du lit un siège bas, et s’assit dans une attitude d’enfant câline, la tête appuyée à demi sur les genoux de son amie; et quand elles furent ainsi, Enid s’inclina, et très doucement, tout bas, elle demanda:

--_Il_ te plaît donc beaucoup, chérie?

D’un mouvement rapide, Lilian se redressa.

--O Enid, comment peux-tu parler ainsi?... Comment sais-tu?... Qu’est-ce qui te fait croire?...

--Mes constantes observations... J’ai deviné tout simplement, puisque tu n’avais plus confiance en moi, et ne me disais rien.

--Oh! ne me parle pas de ces choses, fit Lilian avec une sorte de révolte.

Elle était bien toujours pareille à elle-même, ne voulant point qu’on pénétrât sa pensée intime quand elle croyait devoir la cacher. Seulement, Enid avait des privilèges que ne possédaient point les autres; elle le savait et usait de son droit. Un instant, elle demeura silencieuse, caressant les cheveux de Lilian qui songeait, contemplant, sans le voir, un mince croissant de lune profilé sur le ciel insondable. Puis, elle reprit:

--Et _il_ t’a plu ainsi, tout de suite, du premier coup?

Lilian réfléchit. Elle revoyait soudain le wagon à peine éclairé par les lueurs pâles du jour naissant, un homme d’allures froides et distinguées qui, en dépit des mouvements du train, griffonnait des notes sur un carnet, mais aussi l’examinait avec des yeux dont l’expression profonde et attentive l’avait frappée, ainsi arrêtés parfois sur elle.

--Non, _il_ ne m’a pas plu tout d’abord, fit-elle lentement, très sincère, s’interrogeant elle-même. Je sentais qu’il m’observait, en dépit de son air correct, respectueux même... J’en étais mécontente, irritée, et j’aurais voulu, je m’en souviens bien, avoir l’occasion de lui dire quelque chose de désagréable pour lui faire comprendre à quel point je trouvais... déplaisante la liberté qu’il prenait de m’examiner.

--O Lilian, quel aveu!... Tu mériterais qu’il fût porté à la connaissance de M. Noris.

--Ce ne serait pas une révélation pour lui... Il y a longtemps que je le lui ai fait!...