Chapter 3 of 10 · 3915 words · ~20 min read

Part 3

--Pas toujours autant que je le devrais! Mais je suis une vraie sauvage, prétend Enid. Certainement je trouve admirables bien des œuvres et des inventions de mes semblables; mais, par-dessus tout, j’aime ce qui est beau sans qu’ils y aient touché. Ici, par bonheur, s’il y a des tramways, il y a aussi le lac, les couchers de soleil, la neige, la Dent du Midi, des roses qui sentent bon, etc. Et puis les montagnes ne sont point trop hautes, et ainsi me paraissent moins irritantes!

--Irritantes?

--Mais oui, irritantes; elles se dressent pour empêcher la vue: il est vrai qu’elles font ainsi leur rôle de montagnes!... Mais elles écrasent de leur grandeur les pauvres mortels microscopiques devant elles. Les montagnes très élevées me donnent une sensation d’étouffement, un désir de bébé d’étendre les mains en avant pour les repousser... J’aime tant l’espace! Sans doute, parce que j’ai grandi au bord de la mer et que je l’adore comme une vraie amie...

--Pas plus vraie ni meilleure que moi! conclut miss Enid, qui vient se mêler à la conversation et interrompre miss Lilian dans la révélation de ses goûts.

Elle est suivie aussitôt de Mme de Grouville, dont la grande et belle main se pose sur la tête blonde de miss Evans.

--Ma petite fille, vous avez fait connaissance avec notre ami Noris, qui souhaitait vous être présenté. Vous le retrouverez ce soir à l’hôtel. Maintenant, je vous réclame: venez nous faire un peu de musique.

Quel talent possède donc cette enfant, pour que Mme de Grouville, dont le goût est si difficile, la fasse entendre chez elle, dans son salon, connu pour les remarquables séances musicales qu’elle y donne.

Miss Lilian s’est assise au piano, elle enlève ses longs gants, les jette de côté sur une petite table, et sourit à Henry Digbay, qui les ramasse précieusement, car ils ont glissé à terre. Puis elle se met à chanter...

J’ai entendu de très grandes cantatrices dans ma vie, j’ai admiré des voix splendides, je n’en ai pas écouté qui, plus que celle de cette jeune fille, fût capable de s’emparer des âmes, de les étreindre, de les emporter en plein rêve... Le contralto, qu’elle a très étendu, avec de superbes notes graves, sonores et chaudes, gagnera en souplesse et en moelleux avec le travail et les années, mais il ne pourra gagner en puissance d’expression... Elle possède en elle-même ce don qui ne s’acquiert pas...

J’ai cru un instant que je la jugeais ainsi parce que la musique, pour peu qu’elle soit bonne, opère sur moi à la manière d’un charme; mais, regardant froidement autour du salon, j’ai constaté que, chez tous les auditeurs, à des degrés divers, selon les natures, l’impression était identique à la mienne.

Miss Lilian ne semblait plus la même en chantant: elle n’était plus une enfant, une jeune fille, mais une femme, surtout une artiste. L’œil bleu brillait très grave et très profond sous la ligne fine et sombre des cils; le dessin juvénile du profil s’était accentué, et, perdant quelque chose de sa grâce capricieuse, avait pris une régularité de marbre antique.

Quand miss Lilian s’est tue, elle était blanche et ses lèvres tremblaient; mais quelqu’un l’a félicitée, et, au bout d’une seconde, j’ai entendu de nouveau son rire de petite fille. A mon tour, je me suis approché d’elle, et nous nous sommes mis à causer musique jusqu’au moment où le bel Henry Digbay est venu implorer la grâce de l’avoir pour partner dans une nouvelle partie qui s’organisait sur le _tennis court_.

Lorsque je suis parti de chez Mme de Grouville, elle était toute au jeu, animée, rieuse, la raquette à la main. Et je suis rentré charmé, en ma qualité d’analyste, d’avoir, dès le premier moment, compris que miss Lilian n’était point quelconque; charmé aussi de penser qu’en elle j’allais avoir un joli «papillon» à étudier...

25 mai.

Vers onze heures, pour rentrer à l’hôtel, je m’engage sur le quai presque désert, dans ce quartier voisin de la Veveyse, qui promène quelques filets d’eau mousseuse et jaunâtre sur un lit de cailloux. Au bord de la chaussée, solitairement, un pauvre diable casse des pierres, sans penser à rien, comme le dit hautement l’œil terne qu’il lève sur moi quand je passe; existence de bête de somme qui semble peut-être aussi compliquée à ce malheureux qu’elle nous paraît simple, dans sa brutalité, à nous autres raffinés qui nous plaignons parce que nous possédons trop.

Assise sur le parapet du quai, les jambes pendantes, les pieds nus, une fillette regarde, avec un intérêt qui lui entr’ouvre les lèvres, le groupe formé à quelques pas d’elle par une jeune femme, en robe blanche, et trois gamins debout devant elle, l’attitude embarrassée. L’un d’eux tient attaché à une corde un chat, le plus maigre de tous les chats, le plus horrible produit, je veux l’espérer, de la race féline, d’une laideur fantastique, le poil rebroussé, l’air effaré et peureux. Je fais encore quelques pas, et je reconnais la forme élégante de miss Lilian, ses cheveux couleur de feuilles mortes, sa taille d’une invraisemblable souplesse.

J’approche encore et je la vois très bien maintenant: les sourcils se rapprochent de cette façon que je connais bien, la bouche est sévère et elle paraît absorbée dans la contemplation du chat maigre; sa voix très vibrante arrive jusqu’à moi, impérative et fâchée.

--Donnez-moi ce chat... Je vous l’achète, puisque vous prétendez qu’il est à vous... Regardez dans quel état vous l’avez mis... Vous l’avez frappé. C’est affreux d’être ainsi cruels!

Miss Lilian parle avec la conviction qui lui est habituelle, et son indignation semble ahurir complètement les trois coupables qui demeurent tout gauches, et considèrent leur victime, aplatie sur le pavé chaud de soleil... La scène est amusante, et j’ai bonne envie de continuer à jouer le rôle de spectateur. Mais miss Lilian m’aperçoit et me prend à témoin qu’elle a le droit d’acheter le chat pour l’arracher à ses ennemis. J’entre aussitôt dans les intérêts de l’animal infortuné, je traite ses persécuteurs comme il convient, pour satisfaire l’humanité et miss Lilian, qui, contente d’être arrivée à ses fins, distribue force pièces blanches aux trois petits drôles, lesquels, enchantés de la conclusion de l’aventure, détalent joyeusement.

Miss Lilian et moi, nous restons seuls sur le trottoir; l’homme continue à casser des pierres et la fillette est toujours en observation sur le parapet, insoucieuse du brûlant soleil qui l’enveloppe. Entre ses mains finement gantées, miss Lilian a pris l’objet de son sauvetage, et une exclamation bien sincère lui échappe:

--Mon Dieu, comme cet animal est laid!

Et avec une égale conviction je lui réponds:

--Il est affreux et sale! Maintenant que vous l’avez délivré, laissez-le partir, c’est un vrai monstre en son genre...

--Le laisser partir!... Oh non!... Ces abominables enfants pourraient le rattraper; ils voulaient lui faire faire des exercices de cirque, m’ont-ils avoué, et comme le malheureux ne comprenait pas leurs intentions, ils le battaient pour le rendre plus intelligent. Mais vous avez raison, il est bien sale! Pour le rapporter à l’hôtel, je vais le mettre dans mon mouchoir. Aidez-moi, je vous prie.

Et nous voilà, appuyés sur le rebord du parapet, installant le chat, qui se montre rebelle à nos désirs, dans un petit carré de batiste qui embaume le muguet... Alors, tout à coup passe, dans mon esprit, la vision de l’artistique salon d’Isabelle de Vianne, des correctes visites que j’y fais à l’heure de son _five o’clock_, et je pense, amusé, aux sourires de Mme de Vianne et de ses belles amies, si elles voyaient à quelle bizarre occupation m’entraîne une petite Anglaise que je trouve curieuse à observer.

Par acquit de conscience, eu égard, toujours, aux inflexibles lois de la courtoisie, j’offre à miss Lilian, avec un très vif désir qu’elle n’accepte pas, de prendre le fardeau d’une nouvelle espèce dont elle s’est chargée. Mais elle a dû deviner ma secrète pensée, car elle me regarde, une indéfinissable malice rit dans ses yeux et elle répond:

--Vous êtes bien obligeant; je vous remercie beaucoup; mais je sais que les hommes détestent porter des paquets; et puis j’aurais trop peur de vous voir laisser échapper mon protégé...

Là-dessus, nous voilà partis, tous les deux, grâce à la liberté que nous donnent les mœurs anglaises, miss Lilian ayant son chat aux trois quarts mort entre les bras. Le soleil de midi rend le lac éblouissant, mais les arbres du quai nous donnent un peu d’ombre, atténuent la pleine lumière et la transforment en une clarté discrète et voilée, qui baigne d’une façon exquise la beauté blonde de miss Lilian.

Ma jeune compagne, je ne sais à quel propos, s’est mise tout à coup à réveiller le souvenir de notre première rencontre, dans le train de Lausanne. De sa manière simple et franche, elle me raconte qu’elle était fort intriguée de ce que je pouvais griffonner sur mon carnet; un moment, elle m’a pris pour un artiste, a cru que je faisais d’elle un croquis, devinant mon intention tendue de son côté, et m’a jugé alors fort impertinent.

Ici elle s’interrompt pour calmer son protégé, qui s’agite éperdument; et, après l’avoir ramené de son mieux à une immobilité relative, elle me demande en riant:

--Vous m’avez trouvée ridicule, tout à l’heure n’est-ce pas, quand vous m’avez aperçue en compagnie des petits misérables et du pauvre animal? Nous devions avoir l’air échappés d’un livre d’images d’enfants, un de ces livres anglais que l’on me donnait quand j’étais très jeune, où l’on voyait d’excellentes petites filles qui sauvaient de malheureuses bêtes martyrisées... En France, vous devez avoir aussi des histoires édifiantes comme celles-là?

Dans les profondeurs de ma mémoire, je cherche et je trouve le nom d’un auteur vertueux appelé «l’Ami des enfants», que j’ai eu dans les mains, il y a très, très longtemps, aux jours de ma prime jeunesse... J’annonce le résultat de mes investigations à miss Lilian, qui en a l’air fort amusée...

Quels vieux souvenirs me fait-elle réveiller de la sorte, des souvenirs du temps où j’étais un petit garçon très ardent, très curieux et très naïf... Il doit y avoir des siècles de cela!... Et parce qu’elle m’adresse, devenue sérieuse, une nouvelle question sur cette époque lointaine de ma vie, son œil bleu si clair levé vers moi, je me mets à parler avec elle de ces heures, les plus chères de ma vie passée, que, depuis des années, je n’ai effleurées d’un mot avec personne. Mais cette enfant est très différente des femmes que j’ai l’habitude de rencontrer partout où je vais...

27 mai.

Quelles pensées douloureuses ou amères éveillent donc parfois dans l’esprit de lady Evans certaines paroles prononcées par sa nièce? Il y a deux heures, nous causions sous la véranda, attendant la cloche du dîner. Un hasard avait amené miss Lilian à parler de son enfance, à en raconter divers épisodes, avec cette vivacité qu’elle apporte à tout ce qu’elle fait; et les souvenirs défilaient pêle-mêle, au hasard, les uns par-dessus les autres, évoqués de cette façon pittoresque et imprévue qui rend si piquants ses moindres récits; le nom de sa mère revenait à chaque instant sur ses lèvres.

Tout à coup elle a prononcé celui de son père, dont elle parle fort peu en général, ne se le rappelant pas, m’a-t-elle dit un jour, car elle l’a perdu quand elle était tout enfant... Par hasard, mes yeux sont tombés, à ce moment, sur le visage de lady Evans; les tons de cire en paraissaient plus pâles encore, la bouche avait une ligne méprisante et dure, et sa haute taille s’était redressée dans une sorte de mouvement orgueilleux. Mais, sans doute, elle a eu soudain conscience de sa transformation inattendue; elle a fait un léger geste de la main vers son front, comme pour chasser une pensée importune, et elle est redevenue, ainsi qu’elle est toujours, d’une affabilité calme de grande dame: de nouveau, ses yeux doux et tristes se sont arrêtés avec beaucoup de tendresse sur miss Lilian.

Cette enfant paraît posséder le secret d’attirer à elle toutes les sympathies et les affections. Mistress Bessy, son ex-gouvernante, a pour elle, non pas seulement de la tendresse, mais une adoration touchante, telle qu’il ne faudrait pas que la tante et la nièce se trouvassent, sur un même sujet, à donner des ordres différents à mistress Bessy. Celle-ci, sans hésiter, je le crains bien, accomplirait la seule volonté de miss Lilian!

5 juin.

Pourquoi ne le reconnaîtrais-je pas et ne l’avouerais-je pas en toute sincérité, d’autant que mon amour-propre ne laisse point que d’être satisfait de ma perspicacité?...

Miss Lilian, «ma petite amie Lilian», comme disait Nodestorf, m’intéresse réellement, plus même que je ne l’avais prévu. En son honneur, je ne songe pas à quitter Vevey. Elle m’intéresse, parce que, en dépit de sa jeunesse, elle possède déjà, dans sa petite sphère, une personnalité étonnante, et n’est point coulée dans le moule général des jeunes filles de son monde. Cela tient, sans doute, à ce qu’elle a grandi isolée, au seul gré, en réalité, de sa nature qui est remarquablement riche, je le constate chaque jour davantage, à mesure que je la connais plus, que nous causons plus longuement ensemble, qu’elle me permet de pénétrer davantage dans l’intimité de sa pensée, dont elle est singulièrement jalouse en dépit de sa grande franchise. Mme de Grouville, à qui je parlais d’elle, me dit qu’elle a été élevée solitairement, lady Evans redoutant tout commerce mondain, en Angleterre, et vivant toujours, sauf ses quelques mois de voyage à l’étranger, dans la retraite de son domaine de Kilworth. Est-ce donc là un effet du mystérieux souci que je la devine incapable d’oublier et au sujet duquel je me suis interdit toute question, même à Mme de Grouville?

J’imagine qu’au temps où miss Lilian était une écolière, elle a dû être généreusement dotée d’institutrices et professeurs variés, car elle a «des clartés de tout». Mais, de la manne intellectuelle qui lui était ainsi prodiguée, elle n’a pris, grâce à sa naturelle indépendance d’esprit, que ce qui attirait son âme ardente et chaude. Et ainsi elle s’est fait, sur bien des questions littéraires, artistiques ou morales, des opinions à elle, d’une justesse surprenante, originales et primesautières, et d’une sincérité absolue.

Elle sent ce qu’elle pense et ce qu’elle dit avec une intensité et une fraîcheur d’impressions qui sont un régal pour un esprit tourmenté comme le mien. Ce qu’elle admire, elle l’admire profondément, passionnément, en toute franchise, à moins qu’elle n’ait la résolution de concentrer son sentiment, si elle croit devoir le faire.

Le dessin très ferme de ses sourcils bruns, de ses lèvres souriantes, de son menton effilé, ne trompe point; il y a, chez cette jeune fille, une énergie latente, qui la rendrait capable de sacrifier tout à un devoir qu’elle reconnaîtrait. Elle pourra se tromper plus d’une fois dans l’avenir, par l’effet même de sa nature vive, mais elle le fera loyalement, trop droite pour ne pas avouer son erreur quand elle en aura la conscience.

Mais une véritable originalité chez elle, c’est une complète absence de coquetterie, qui vient de son amour même de la sincérité et de la conception profonde qu’elle a de la dignité féminine. Une discussion curieuse s’était élevée sur ce chapitre même de la coquetterie, hier, durant le _five o’clock_ de lady Evans. Miss Enid et ses jeunes compatriotes présentes soutenaient hautement, avec une franchise drôle, la cause du flirt à outrance; et je dois rendre cette justice à miss Enid, qu’elle met admirablement ses principes en action: la colonie masculine de l’hôtel en sait quelque chose. Miss Lilian, elle, en revanche, s’insurgeait contre les opinions... libérales de son amie; elle avait de petites phrases indignées, méprisantes contre tous les manèges de la vanité féminine. Qu’eussent dit, en l’entendant, Mme de Vianne et tant d’autres?--Et elle défendait bravement sa conviction, debout, tout ensemble rieuse et frémissante, adorable dans sa fierté jeune.

Mais, après tout, elle n’a qu’un mérite bien mince à ne point user des artifices qu’emploient tant de femmes pour nous attirer et nous retenir. Elle est assez séduisante pour plaire sans effort, par la seule puissance de son charme qui n’a rien de grisant, de capiteux, mais, au contraire, est apaisant par sa pureté. Je défierais l’homme le plus hardi d’adresser à miss Lilian un mot d’admiration trop vive; il y a dans son regard expressif un rayonnement candide qui déconcerterait toutes les audaces...

Et moi, je l’envie parfois, cette enfant, quand je la vois, toute vibrante, défendre une idée qui lui est chère, parler d’un poète ou d’une œuvre musicale qu’elle aime... Je l’envie, quand j’entends son rire joyeux, quand je constate combien la vie l’intéresse.

10 juin.

Une partie de _tennis_ très animée se poursuit en ce moment jusque sous mes fenêtres, tandis que j’écris; et, pour peu que je relève la tête, j’aperçois les moindres mouvements des joueurs. Je puis noter les gestes secs et précis de miss Enid, ses coups de raquette d’une sûreté remarquable. J’aperçois aussi une autre silhouette de jeune fille, une lourde torsade blonde ébouriffée sous le béret de laine, et aux seules attitudes que prend, selon les instants, cette fine silhouette, je sais quelles sont les impressions qui agitent successivement miss Lilian.

Toute la jeunesse anglaise de l’hôtel,--masculine et féminine,--est groupée sur le _tennis-ground_, les hommes alertes et robustes dans l’aisance des costumes de flanelle. Les péripéties du jeu les passionnent, car ils sont avant tout des êtres d’action, ils ont l’intelligence saine et vigoureuse comme le corps. Ces jeunes gens ne sont point des rêveurs, des désabusés, des sceptiques, et je les envie dans la sincérité de mon âme, que je sens aussi lasse que si elle portait le poids de plusieurs existences antérieures. A quoi suis-je arrivé, en somme, à l’heure présente, avec ma soif de constante analyse?... A ruiner en moi la faculté de jouir pleinement. J’ai contemplé, discuté, observé, avec des yeux de myope saisissant les plus menus détails, des choses qui étaient belles et bonnes; j’ai pénétré leur essence; et ensuite je n’ai plus su sentir ni goûter leur charme dont je connaissais la cause.

Aujourd’hui le hasard place sur ma route une créature assez séduisante pour être follement aimée, même par un être blasé comme je le suis. Je m’en rends compte nettement. Un autre s’arrêterait, s’efforcerait de conquérir ce trésor, une âme fraîche de jeune fille... Mais je suis un disciple de la psychologie, et je songe seulement à noter, dans toutes ses manifestations, le charme de fleur à peine épanouie qu’elle possède; je dissèque son être moral frémissant qui m’intéresse, m’attire et me repose; et je ne sais pas, comme le fera bientôt un plus sage, simplement l’adorer, être heureux par elle...

A ce moment arrive jusqu’à moi son beau rire insouciant et jeune. Mes yeux s’arrêtent sur les feuillets que je viens de noircir et je me produis l’effet d’un insensé qui, glacé de froid, resterait volontairement éloigné de la flamme capable de le ranimer.

Alors je repousse tout ce griffonnage inutile, les pages de mon œuvre nouvelle, que j’ai écrites ce matin... et, à mon tour, je descends sur le _tennis-ground_...

18 juin.

Aujourd’hui dimanche, Vevey est transformé en une petite ville morte dont les magasins sont impitoyablement clos. Tantôt ses minuscules tramways seront bondés de promeneurs du cru... Mais à ces premières heures du matin, ils passent presque vides. Les femmes,--les hommes aussi,--qui traversent les rues ne se promènent pas; elles s’en vont à leurs temples respectifs pour assister au service religieux, très suivi en pays protestant.

Ma flânerie m’amène devant l’église catholique, et je me souviens que j’y ai vu partir lady Evans et sa nièce, qui doivent, à leur origine irlandaise, de ne point appartenir au culte anglican... Alors l’envie me prend d’entrer et de me mêler à la foule des fidèles; et j’entre, non pas, hélas! entraîné par un mobile religieux ou même élevé, mais attiré par le désir secret, dont j’ai pleine conscience, de pénétrer plus avant, plus profondément dans la connaissance de l’âme de feu de ma petite amie. Elle semble croyante; l’est-elle réellement?...

L’atmosphère est chaude et, par les fenêtres grandes ouvertes, des rameaux d’arbres apparaissent d’un vert adorable. Un vague parfum d’encens flotte sous les voûtes, et les chants qui s’y élèvent sont remarquables. Très vite, je découvre la tête blonde de miss Lilian... Alors je me dissimule dans la foule des assistants, me méprisant d’être venu l’observer jusque dans sa prière,--et restant toutefois. Je me suis mis à l’écart, précaution inutile; elle ne songe point à remarquer ceux qui l’entourent; ses lèvres sont infiniment sérieuses, sa physionomie si expressive a pris un air de gravité recueillie qui fait d’elle une Lilian encore inconnue pour moi. Durant quelques minutes, la tête un peu levée, elle contemple l’ostensoir qui flamboie sur l’autel; et son œil bleu a ce regard profond que j’y ai surpris déjà quand elle parlait des questions qui lui sont très chères.

Je le sais maintenant, cette enfant aime et croit; elle ne discute point sa foi. Elle est mille fois plus sage et plus heureuse que nous autres hommes qui nous jugeons des penseurs, détruisons incessamment nos croyances à peine définies, et ne réussissons qu’à faire de nous-mêmes de pauvres épaves désemparées, ballottées, meurtries par les remous de nos incertitudes, de nos doutes, par les élans vite brisés de notre âme qui ne sait plus où se prendre. L’arbre de science est toujours dangereux à approcher... Bienheureux ceux qui ignorent et ne font point une divinité de leur intelligence!

Ce soir, comme miss Lilian venait de chanter et que j’avais encore dans l’oreille sa voix merveilleuse, je me suis rappelé la musique que j’avais entendue le matin même dans l’église et j’en ai parlé à lady Evans. Miss Lilian, qui, encore assise au piano, jouait en sourdine une mélodie très douce, s’est interrompue en m’entendant et m’a demandé:

--Comment vous étiez ce matin à la messe? C’est très bien!

Elle paraissait étonnée, et l’expression de ses yeux clairs était bien révélatrice. Il est évident qu’elle m’avait, et avec raison, jugé pour un mécréant... Et soudain, quand ce «très bien» tout chaud de sympathie est tombé de ces lèvres qui ne savent pas mentir, la pensée m’est venue, aiguë comme un remords, que je la trompais. Elle croyait qu’un sentiment religieux m’avait amené dans cette église, et j’y étais entré en dilettante, en indifférent, en curieux, dans le seul but de continuer l’analyse sans merci dont elle était l’objet...

Alors je me suis juré que désormais je ne chercherais pas à savoir de son âme plus qu’elle ne m’en laisserait voir librement...

25 juin.

Y a-t-il réellement six semaines que je suis ici? Le temps est exquis... Aucune chaleur excessive encore, mais une tiédeur de printemps, une admirable éclosion de fleurs... Ce séjour à Vevey restera pour moi une halte inoubliable dans ma vie agitée et fiévreuse... Il y a des instants délicieux où je parviens à vivre sans faire de psychologie à mon égard ou à l’égard des autres, et je _veux_ qu’il continue à en être ainsi encore quelque temps. Quand j’aurai quitté Vevey, que j’aurai, à Paris, repris possession de mon _moi_ habituel, j’arriverai bien assez vite à comprendre de quoi était faite la sensation d’apaisement que j’ai goûtée. Ici, pour un instant, je souhaite vivre comme ceux que j’ai enviés tant de fois, et accepter, sans en chercher le pourquoi, cette rare minute de bien-être moral.

28 juin.