Part 9
Elle s’interrompit, espérant qu’il allait lui répondre. A l’altération profonde de ses traits, elle avait maintenant la certitude qu’il était frappé en plein cœur, ainsi qu’elle l’avait souhaité. Il rencontra ses yeux noirs, splendides, qui l’examinaient, brillant d’une flamme de triompha et la voix âpre et méprisante, il lui jeta violemment:
--Quelle femme êtes-vous donc pour vous abaisser à de pareilles vengeances!
Elle releva le mot, redevenue maîtresse d’elle-même, souriante même dans la joie de son succès.
--Vous parlez de vengeance?... De quoi voulez-vous que je me venge?... De ce que vous êtes résolu désormais à porter tous vos hommages à la seule miss Lilian? Vous êtes bien fat, mon cousin, et il vous faut renoncer à vos prétentions! Je sais bien que nous autres femmes nous contribuons fort à vous les donner; nous avons l’air de nous laisser prendre au prestige des noms célébrés dans les journaux, mais en réalité...
Il la regardait de ses yeux d’une clairvoyance sans merci; et tout à coup, elle se sentit entièrement pénétrée jusqu’au plus profond de son cœur. Une espèce de colère aveugle lui monta au cerveau à cette idée qu’il devinait aussi aisément que si elle les lui eût dits les mobiles qui la faisaient parler; et, le ton insultant, elle acheva, interrompant sa propre phrase:
--Réellement, miss Lilian avait bien joué son personnage de petite fille naïve et su vous amener là où elle prétendait. Il est vraiment dommage que la hardiesse lui ait manqué au dernier moment et qu’après avoir si bien réussi elle ait jugé à propos de disparaître mystérieusement avec sa tante...
Il ne l’entendait plus... Lilian, fille d’un homme flétri! Lilian, présentée à lui comme une aventurière!... Et brusquement, tandis qu’il songeait cela, l’âme torturée d’angoisse, dans sa pensée, se dressait la vision d’un délicieux visage de jeune fille, illuminé par deux grands yeux clairs et francs, par une bouche d’enfant rieuse. Si un homme lui eût parlé comme Isabelle venait de le faire, il l’eût souffleté et tué. Mais, elle, il n’avait pas même le droit de l’effleurer d’un geste. Il devait résister à cette tentation folle qu’il avait de lui étreindre les poignets jusqu’à les lui briser pour lui faire avouer qu’elle avait menti en insultant Lilian.
--Alors vous prétendez, reprit-il encore, rassemblant toute sa volonté pour se maîtriser, que l’accusation portée par vous contre le père de Mlle Evans est l’entière vérité?
--Le père de miss Vincey, voulez-vous dire? Parfaitement; ne vous ai-je pas dit déjà que je tenais de sources très sûres les petits détails biographiques en question?...
L’accent d’Isabelle était si absolu qu’il ne douta plus cette fois de sa parole. Mais était-il donc possible que Lilian connût la vérité au moment où elle mettait sa main dans celle de l’homme qui avait foi en elle... Était-il vrai qu’elle se fût enfuie, effrayée par la pensée qu’il pouvait apprendre le secret qu’elle lui avait caché... Oh! s’il lui avait été possible de la voir, de lui parler... Mais où était-elle?... Il demanda une dernière fois:
--Et maintenant, me direz-vous de qui vous avez reçu les... renseignements que vous venez de me donner?... Vous comprenez qu’ils sont assez graves pour que j’aie le droit de vouloir en connaître l’auteur, afin de le questionner à mon tour...
Elle secoua négativement la tête:
--Pour un homme d’esprit, mon cher ami, vous vous montrez bien naïf... Alors vous supposez que je vais, de l’humeur où vous êtes, vous nommer la personne qui a été assez aimable pour m’instruire? Nullement! Allez, je vous le répète, dans le Cornouailles. Interrogez de droite et de gauche, et vous serez bientôt suffisamment édifié, j’imagine. Ensuite, vous agirez comme bon vous semblera... Et je comprendrai qu’alors, avec vos opinions d’homme moderne sur l’atavisme, vous hésitiez à poursuivre vos projets matrimoniaux.
Il ne lui répondit même pas. Il se leva, ayant la même impression que si d’interminables années s’étaient écoulées depuis le moment où il avait franchi le seuil de ce salon fleuri de roses.
--Je vous remercie, dit-il avec une indescriptible ironie, du grand intérêt que vous avez bien voulu montrer pour mon avenir et que je n’oublierai jamais...
Il la salua profondément. Elle répondit par un léger signe de tête. Comme au début de leur entretien, ses yeux étincelaient sous ses paupières un peu tombantes, et ses petites dents mordaient ses lèvres pourpres, éclairées par un sourire de triomphe.
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Lorsque, quinze jours plus tard, Robert Noris débarqua d’Angleterre, il avait la preuve qu’Isabelle lui avait dit vrai au sujet de Charles Vincey.
VII
Le matin où, quelques jours à peine après son départ de Vevey, Lilian était, selon son désir, arrivée à Ballaigues, elle s’était sentie prise tout de suite de sympathie pour cet humble village de montagne; d’abord parce que Robert Noris l’avait aimé, s’était plu à y venir travailler, lui en avait parlé plusieurs fois; puis parce que le pays lui-même l’avait conquise au premier regard.
Une telle sensation de calme puissant se dégageait de cette solitude abritée, non encaissée, par les cimes du Jura, noires de sapins dont l’odeur parfumait l’air vivifiant!... Elle avait l’impression bizarre de se sentir protégée par ces montagnes mêmes qui semblaient faire bonne garde autour d’elle, la séparer du monde cruel, empêcher qu’une parole méchante ne vînt l’atteindre, la délivrant de sa crainte obsédante: voir connu de tous, autour d’elle, le pénible secret qui la concernait.
Certes, la colonie anglaise était relativement assez nombreuse à Ballaigues; mais ceux qui la composaient lui étaient étrangers. Tous lui faisaient bon accueil, voyant son charme, sa simplicité exquise et aussi la jugeant une riche héritière. Elle le savait et un pauvre petit sourire amer errait sur ses lèvres quand un mot ou un détail trahissait cette opinion flatteuse que l’on avait d’elle.
--S’ils connaissaient la vérité, ils se détourneraient de moi, pensait-elle avec un sombre découragement.
Elle, si spontanée, si franche, si accueillante, était devenue d’humeur sauvage. Cette nombreuse société qu’elle trouvait autour d’elle lui était pénible; et si elle avait écouté son seul sentiment, elle se fût invariablement dérobée à toutes les invitations de promenade, à toutes les réunions du soir qui la rapprochaient des autres habitants de l’hôtel.
Pourtant, afin de rassurer lady Evans, inquiète à son sujet, par fierté aussi, parce qu’elle ne voulait point trahir le regret poignant et constant qui lui déchirait le cœur au souvenir de Robert, elle ne repoussait pas toutes les avances qui venaient à elle. Seulement elle avait bien perdu sa belle gaieté juvénile, son rire joyeux et sonore; et sa vivacité originale de pensée et d’expressions l’avait abandonnée.
Elle causait bien encore quelquefois avec une animation presque fiévreuse; mais un observateur eût vite remarqué combien les paroles qu’elle prononçait paraissaient lui être indifférentes. Dès qu’elle se trouvait livrée à elle-même, son visage prenait une expression d’indicible mélancolie; et les yeux devenaient profonds et sombres avec un regard désolé qui bouleversait lady Evans quand elle le surprenait dans ses larges prunelles.
Jamais Lilian ne prononçait le nom de Robert dont elle ne savait rien... Pas un mot n’était venu de lui! De Vevey, plusieurs lettres avaient été renvoyées à lady Evans; mais celle qu’il devait lui adresser de Genève ne s’y trouvait point mêlée.
Ah! elle avait bien réussi à établir entre eux une séparation irrévocable! Sa volonté ne chancelait pas; elle demeurait ferme dans sa résolution de ne point le revoir, puisqu’une fatalité impitoyable les éloignait l’un de l’autre.
Mais, obscurément, quelquefois, au fond de son cœur, une révolte grondait qu’il eût accepté sa décision sans protester, sans lutter pour la vaincre, qu’il n’eût pas deviné qu’elle lui avait donné seulement un prétexte, et tenté de la rejoindre pour lui arracher la véritable raison de son départ...
Pourtant, même s’il avait souhaité la revoir, comment eût-il eu la pensée qu’elle pouvait être dans ce village solitaire? N’avait-elle pas tout fait pour qu’il ignorât où elle se trouvait, pour le détacher d’elle?... Ne lui avait-elle pas surtout adressé une lettre?... Ah! cette lettre!
«Vous avez eu grand tort de l’écrire, Lilian, puisqu’elle ne contenait point la vérité», avait dit gravement lady Evans.
«Vous avez eu grand tort!» Que de fois les mots lui étaient revenus, durs implacables, lui broyant le cœur... Certes! si elle avait commis une faute alors, elle en était cruellement punie... Mais savait-elle seulement ce qu’elle faisait, le jour où, dans une fièvre de désespoir, elle avait tracé ces malheureuses lignes!... Combien aussi elle se répéta cela dans ses promenades solitaires!...
Il y avait, dans la montagne, un sommet voisin du village qu’on appelait le _Signal de Ballaigues_. Dès son arrivée, elle se l’était fait indiquer, se souvenant que Robert y était venu souvent... Et, chaque jour, à l’heure où le soleil allait mourir, elle s’y rendait toute seule; elle s’asseyait sur une roche d’où la vue s’étendait très loin; et les mains tombées sur ses genoux, la pensée reprise par le souvenir des heureux jours, elle restait les yeux perdus vers l’horizon admirable des Alpes, toutes de neige, qui, sous le reflet pourpre du couchant, se rosaient, devenaient insensiblement mauves, puis violettes, et disparaissaient enfin dans une brume d’un gris de perle. Surtout, elle aimait à regarder vers le lointain bleu où frémissaient les eaux du Léman, au pied de Vevey. Elle les contemplait jusqu’à la dernière minute où il lui était possible de les apercevoir, jusqu’au moment où tout se voilait sous l’ombre sans cesse grandissante qui enveloppait étrangement vite les villages épars au loin dans la vallée. Alors, un peu frissonnante sous l’humidité du soir tout proche, elle redescendait vers le village par les sentiers déserts; à peine, parfois, elle rencontrait quelque montagnard allant vers le pâturage trempé de rosée, visiter son troupeau dont les clochettes tintaient avec une harmonie mélancolique dans la paix silencieuse du crépuscule.
Elle se plaisait surtout aux longues courses qui, la fatiguant, parvenaient à l’endormir d’un sommeil sans rêves; car elle redoutait ses réveils subits dans la nuit, alors qu’une vision bienheureuse lui avait donné l’illusion de la présence de Robert. Alors, parfois, tandis qu’elle était là, immobile, la tête abandonnée sur l’oreiller, les paupières grandes ouvertes dans l’ombre, quand rien ne la distrayait de son chagrin, il lui venait le désir fou d’écrire à Robert que jamais elle n’avait douté de lui, de l’appeler par un mot pour lui tout expliquer!... Oh! comment lui, si perspicace, avait-il pu croire aux caractères glacés et froids de sa lettre, plus qu’aux paroles tombées de ses lèvres frémissantes quand elle lui répondait dans la paisible allée du parc...
Mais si, par hasard, il venait, se rendant à sa prière, quand il serait là, devant elle, que lui dire?... La vérité?... Rien qu’à cette pensée, dans la nuit, son visage devenait brûlant... S’il se fût agi d’elle seulement, elle eût maintenant fait bon marché de son orgueil et accepté sans hésiter, pour obtenir le droit d’être réunie à lui, la souffrance de le voir instruit, même de l’instruire elle-même du douloureux secret. Mais c’était à lui surtout qu’elle songeait désormais, et, impitoyablement, elle se disait qu’elle n’avait pas le droit de lui demander une pareille preuve d’amour. En vain, lady Evans, effrayée de la voir ainsi, tentait de l’encourager, de lui rendre confiance dans l’avenir; elle n’avait plus foi.
--Tante, que voulez-vous que j’espère?... Rien ne peut changer ma position... Vous ne pouvez pas empêcher que le passé n’existe et qu’il ne soit impossible de m’épouser à un homme qui tient à sa réputation...
La voix jeune avait un accent de désespoir calme, en prononçant ces mots. Lilian énonçait simplement des faits indiscutables sur lesquels, pendant de longues heures, elle avait dû réfléchir... Le chagrin l’avait atteinte en plein bonheur, au plus profond du cœur; et il se trouvait des moments où sa pauvre âme ne savait plus où se prendre, des moments où, contemplant le mélancolique portrait de sa mère, elle se prenait à murmurer, avec un désir ardent d’être exaucée:
--O maman, maman, prenez-moi avec vous, c’est trop dur et trop difficile de vivre!
Elle avait si soigneusement fait le vide autour d’elle, dans son fiévreux désir de fuir tous ceux qui pourraient connaître son origine, qu’aucunes nouvelles d’amis ne lui parvenaient plus.
--Lilian, une lettre pour vous! dit cependant un soir lady Evans, comme elle rentrait d’une courte promenade dans le village, en compagnie de plusieurs jeunes femmes de l’hôtel.
--Pour moi? tante Katie.
Elle prit l’enveloppe que lui tendait lady Evans venue à sa rencontre dans le jardin. Soudain, son cœur avait des battements éperdus. Il faisait trop sombre pour qu’elle pût reconnaître l’écriture, et elle dut rassembler toute sa volonté pour ne point gravir en courant les marches du perron afin de gagner le vestibule éclairé. Mais elle arriva cependant bien vite, et la faible rougeur qui avait un instant coloré son blanc visage s’effaça. Non, ce n’était point Robert qui lui écrivait! Sa raison le lui avait crié tout de suite. La lettre que tenaient ses petites mains tremblantes venait d’Enid. Elle allait l’emporter, indifférente, pour la lire; mais elle aperçut, à ses côtés, lady Evans qui l’avait suivie et attendait, anxieuse. Elle devina que sa tante avait eu, durant une seconde fugitive, la même pensée qu’elle au sujet de la lettre, et, s’efforçant de parler, la voix indifférente, elle dit:
--Ce sont des nouvelles d’Enid, tante. Je vais les lire tranquillement, puis je me coucherai; je suis un peu lasse. Bonsoir, chère tante.
Oui, elle était bien lasse! L’émotion qui l’avait ébranlée dans une espérance folle la laissait sans force. Elle s’assit épuisée, et sans faire un mouvement, elle regarda, de ses yeux tristes, bien loin dans la nuit. Un souffle léger, parfumé de senteurs balsamiques, arrivait jusqu’à elle par la fenêtre restée ouverte, soulevant le rideau de mousseline, faisant vaciller un peu la flamme de la lampe, autour de laquelle voletait éperdument un frêle papillon. De même que jadis, à Vevey, le soir où elle avait, pour la première fois, parlé de Robert avec Enid, un admirable croissant de lune illuminait les profondeurs bleues de l’espace assombri; et la cime découpée des montagnes se dentelait merveilleusement sur l’horizon plus clair.
Elle demeurait immobile, et, sans qu’elle en eût conscience, une à une, de grosses larmes ruisselaient sur son visage. La saveur amère lui imprégnant les lèvres la rappela à elle-même. Alors elle se redressa, aperçut la lettre jetée sur la table près d’elle, la prit lentement et commença à lire:
«Ma Lilian chérie, pourquoi restes-tu ainsi sans m’écrire, sans répondre à la lettre que je t’ai adressée il y a plus de trois longues semaines?... Tu étais plus confiante à Vevey, quand, la veille de mon départ, nous parlions d’une personne qui t’intéressait tant... Te souviens-tu?...»
Si elle se souvenait!... Le papier lui échappa et glissa à terre.
--Pourquoi Enid me parle-t-elle de tout cela? murmura-t-elle d’un accent douloureux et bas. Je voudrais tant oublier!
La lettre lui semblait poignante à lire; pourtant elle la reprit et continua:
«Tu m’avais écrit, chérie, que je ne devais plus jamais te parler de _lui_, que tu m’en faisais l’ardente prière, et je t’ai obéi... Je t’obéirais même encore, si je ne croyais aujourd’hui, pour ton bonheur même, devoir aller contre ton désir. Entends-moi bien, ma Liban; Robert Noris est ici, à Lugano, depuis trois jours. En ce moment, tandis que je t’écris, je le vois de ma chambre, qui arpente avec mon père une allée sous ma fenêtre, et souvent il lève la tête de mon côté... Je devine bien pourquoi; il sait à qui va être adressée la lettre que je griffonne à cette heure.
«Ma bien chérie, j’ai tenu la promesse que je t’avais faite de ne point dire où tu étais..., mais je me demande si je fais bien en t’obéissant. Je suis sûre maintenant que M. Noris est venu à Lugano, sachant que nous y étions, afin d’obtenir de tes nouvelles. Le premier jour, simplement, comme pour s’acquitter d’un devoir de politesse, il s’est informé de lady Evans et de toi; et je lui ai répondu par quelques mots brefs, car, je ne sais pourquoi, je m’imaginais qu’il avait mal agi à ton égard, ma Lilian. Puis, hier, sa présence me rappelait tant de choses qu’avec les enfants je me suis mise à parler de toi, à me souvenir de notre cher séjour à Vevey; et malgré moi, pensant que tu étais triste, mon aimée, je t’appelais «ma pauvre Lilian», quand j’avais à prononcer ton nom.
«Je ne croyais pas que M. Noris, arrêté à quelque distance, m’entendît; mais je me trompais... Un peu plus tard, comme je me trouvais à l’écart dans le salon, il est venu s’asseoir près de moi et m’a dit de sa manière grave, avec ce regard qui oblige toujours à lui donner une franche réponse:
«--Sans le vouloir, j’ai été indiscret tantôt et j’ai surpris l’une de vos paroles dont je voudrais bien avoir l’explication...; seriez-vous assez bonne pour me la donner? En parlant de Mlle Evans, vous paraissiez la plaindre; lui est-il arrivé un malheur?
«--Je ne sais, ai-je dit; Lilian, depuis son départ de Vevey, ne m’a écrit que quelques lignes; mais elles étaient si courtes et si brèves! Autrefois, quand nous étions séparées, elle m’envoyait des volumes! Il y a tant d’années que nous sommes amies! Nous étions encore des bébés quand nous nous sommes connues, et, jamais, avant ces derniers jours, nous n’avions eu de secret l’une pour l’autre...» Il a insisté avec un singulier accent: «Jamais?» J’ai répété: «Jamais!» Et j’en avais le droit, n’est-ce pas? ma Lilian.
«Alors il s’est mis à me parler de notre enfance, à m’interroger, non pas curieusement, mais avec quelque chose de si vibrant et de si triste dans la voix, que moi, qui le matin même eusse été charmée de lui être désagréable, je me suis efforcée de lui donner sur toi tous les détails dont je me souvenais... Ils avaient l’air de lui paraître si bons à entendre! et je voyais bien qu’il s’intéressait à toi, Lilian, comme à Vevey... Aussi je ne comprenais plus, je ne comprends plus ce qui se passe entre vous... De même que toi, il semble changé! Chérie, ne veux-tu plus m’accorder ta confiance? Dis-moi ce que tu souhaites que je fasse... Tu sais bien que je te suis dévouée du fond du cœur.»
La lettre retomba sur les genoux de Lilian. En elle, venait de se réveiller plus ardent que jamais l’irrésistible désir de ne plus soutenir son rôle d’indifférence aux yeux de Robert, de lui révéler qu’elle s’était éloignée seulement pour un motif grave, si grave que ses lèvres n’avaient pu se résoudre à le prononcer.
Et la tentation d’agir ainsi était si forte en elle, était tellement le cri de tout son être, que, machinalement, elle se leva pour aller écrire les mots qui se pressaient dans sa pensée. Mais son mouvement même l’arrêta. A quoi bon cette lettre! Ne regrettait-elle pas déjà bien amèrement celle qu’elle lui avait adressée ainsi, emportée par une folle et première impulsion... Si cette fois encore elle allait se tromper!... Attendre, elle devait attendre; et puis quand elle serait plus calme, elle s’efforcerait de faire ce qui lui paraîtrait juste et bien, elle demanderait conseil à lady Evans.
N’était-ce pas déjà une douceur inespérée et suprême de savoir que Robert ne l’avait point rejetée tout à fait de sa pensée..., même plus, semblait encore aimer à parler d’elle?...
Était-ce l’influence de la lettre d’Enid? le lendemain elle désira avec une sorte d’impatience fébrile le moment du courrier de midi. Mais l’heure passa, n’apportant rien pour elle. Il lui fallait maintenant attendre jusqu’au soir; et, sans qu’elle se le fût avoué, elle sentit bien que, durant plusieurs jours, ces apparitions quotidiennes du facteur seraient le seul intérêt de sa vie... Pourtant, que pouvait-elle espérer?
Vers la fin de l’après-midi, elle sortit pour sa chère promenade de chaque jour dans la montagne; et quand elle fut assise à sa place accoutumée, elle prit la lettre d’Enid pour la lire, la relire, bien qu’elle la sût désormais par cœur...
Mais soudain, brusquement, elle releva la tête, croyant avoir entendu prononcer son nom tout près d’elle; et ses mains s’ouvrirent et la lettre d’Enid glissa sur le sol... Debout devant elle, la regardant avec cette expression qu’elle n’aurait plus jamais espéré revoir, était Robert Noris... Elle se leva toute droite, incapable de dire un mot, de faire un geste, presque effrayée de cette réalisation d’un rêve cru impossible; mais son regard bleu avait un indicible rayonnement.
--Vous n’avez pas même une pauvre parole d’accueil pour moi, Lilian?... Êtes-vous donc si irritée que je sois venu sans votre consentement? dit-il d’un ton bas et vibrant, sans cesser de la contempler, comme s’il eût eu peur qu’elle ne lui échappât encore. D’un seul coup d’œil, il avait lu l’affreuse tristesse des jours écoulés sur le jeune visage effilé et pâli, dans lequel les yeux paraissaient immenses.
Avant qu’il eût fini même de parler, d’un geste irréfléchi, elle avait mis ses deux petites mains dans celle qu’il lui tendait, ainsi que le matin où il l’avait quittée à Vevey.
--Irritée? répéta-t-elle doucement avec une voix de rêve. Oh! non, il me paraît si bon de vous voir!... Et pourtant... pourquoi, oh! pourquoi êtes-vous venu?... Qui vous a dit que j’étais ici?...
--Votre amie, à Lugano... Elle n’a pas été sans pitié, comme vous! Elle a compris que, pour notre bonheur à tous deux, je devais vous parler, et elle m’a révélé où vous étiez cachée, Lilian, afin que je pusse venir vous demander pourquoi vous m’avez si durement repoussé.
--Mon Dieu, mon Dieu! fit-elle remuée jusqu’au fond de l’âme par cet accent dont il parlait et qui résonnait plein d’une douceur grave dans ce grand silence de la montagne. Ils étaient aussi seuls qu’ils l’avaient été à Vevey la dernière fois qu’ils s’étaient vus.
--Lilian, continua-t-il du même ton;--il était debout devant elle, assise à sa même place, blanche comme sa robe,--Lilian, vous souvenez-vous qu’un matin vous m’avez promis d’être ma femme «dans la joie et dans la peine»...? Et pourtant, vous vous êtes reprise tout de suite!...
--Parce qu’il le fallait, dit-elle faiblement; et le flot des pensées torturantes monta soudain dans son âme avec une irrésistible force, dissipant la joie infinie et fugitive qui l’avait envahie à la vue de Robert. Le jour où je vous ai fait la promesse dont vous parlez, je croyais en avoir le droit; mais, le soir même, quand vous avez été là-bas, à Genève, j’ai appris que je ne pouvais devenir votre femme..., qu’une raison très grave me le défendait.
--Et vous n’avez pas voulu même me faire connaître cette raison!... Pourquoi, Lilian, ne m’avoir pas demandé ce que je pensais de l’obstacle auquel vous faites allusion?
--C’était impossible! fit-elle passionnément.
--Et voilà pourquoi vous m’avez écrit des choses si cruelles, vous avez voulu me faire douter de vous! Pourquoi vous vous êtes calomniée...
Elle l’interrompit:
--Oh! pardonnez-moi... j’ai eu tort... mais je souffrais tant, je ne réfléchissais plus! Je savais seulement que je ne pouvais plus vous revoir, que je devais tout faire pour vous détacher de moi, pour que vous m’oubliiez, car, cela, il le fallait absolument?...
Il gardait toujours les mains tremblantes serrées dans les siennes.
--Lilian, répondez-moi, je vous en supplie... Aviez-vous donc pour moi si peu d’affection que vous acceptiez ainsi sans hésitation l’idée que nous ne nous retrouverions peut-être jamais?
Elle avait une telle soif de sincérité que l’aveu jaillit de son cœur tout frémissant.
--Parce que votre bonheur m’était mille fois plus cher que le mien, je me suis résignée à être séparée de vous... Du moins, j’ai essayé de me résigner!
Une sorte de sourire étrangement lumineux passa sur la physionomie grave de Robert et détendit ses traits.