Part 1
LÉON TOLSTOÏ
LA RÉVOLUTION RUSSE SA PORTÉE MONDIALE
TRADUIT DU RUSSE Par E. HALPÉRINE-KAMINSKY
PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11 1907
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume.
PLAISIRS VICIEUX, traduction par Halpérine-Kaminsky, préface par Alexandre Dumas, de l’Académie française 1 vol.
PLAISIRS CRUELS, contenant la profession de foi de l’auteur, traduction par Halpérine-Kaminsky, préface par Charles Richet, professeur à la Faculté de médecine de Paris 1 vol.
LA VRAIE VIE, traduct. par Halpérine-Kaminsky 1 vol.
APPELS AUX DIRIGEANTS, traduction par Halpérine-Kaminsky 1 vol.
CONSEILS AUX DIRIGÉS, traduction par Halpérine-Kaminsky 1 vol.
LA FOI UNIVERSELLE, _précédé d’un Appel au Clergé_, traduction par Halpérine-Kaminsky 1 vol.
LE GRAND CRIME, _précédé d’une Lettre au Tsar_, traduction par Halpérine-Kaminsky 1 vol.
GUERRE ET RÉVOLUTION (_La fin d’un Monde_), traduction par Halpérine-Kaminsky 1 vol.
LES RÉVOLUTIONNAIRES, traduction par J.-W. Bienstock 1 vol.
CORRESPONDANCE INÉDITE, réunie et traduite par J.-W. Bienstock 1 vol.
Il a été tiré du présent ouvrage cinq exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norwège.
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--16258.
LA PORTÉE
DE LA
RÉVOLUTION RUSSE
Nous vivons une grande époque. Jamais les hommes n’ont eu devant eux une œuvre aussi grandiose à accomplir. Notre siècle est le siècle de révolution dans la plus haute acception de ce mot: révolution morale et non matérielle. Il se forme une idée supérieure d’organisation sociale et de perfectionnement moral. Nous n’assisterons pas à la moisson, mais c’est un grand bonheur que de semer avec foi.
CHANNING.
Les dévots de l’utile n’ont d’autre moralité que celle de l’intérêt, et d’autre religion que celle du bien matériel. Ils ont trouvé le corps humain mutilé et épuisé par la misère: dès lors, dans leur zèle inconsidéré, ils se dirent: «Guérissons ce corps; quand il sera bien portant, gras, gavé, l’âme reviendra y habiter.» Je dis, moi, qu’on ne saurait guérir ce corps qu’après avoir guéri l’âme. L’origine du mal est en elle, tandis que les maux corporels ne sont que les manifestations extérieures de ce mal. L’humanité meurt, de nos jours, de l’absence d’une foi commune, d’une idée commune, unissant la terre au ciel, l’univers à Dieu. L’absence de cette religion spirituelle, dont n’ont survécu que les formes creuses et les formules inertes; l’absence complète du sentiment du devoir, de l’aptitude de se sacrifier, ont fait que l’homme est tombé dans la sauvagerie et a dressé sur un autel vide l’idole de l’utilité. Les despotes et les princes de ce monde sont devenus ses pontifes. Ce sont eux qui ont donné l’odieuse formule de la morale utilitaire proclamant: «Chacun pour les siens, chacun pour soi.»
Joseph MAZZINI.
Et voyant la multitude du peuple, Il fut ému de compassion envers eux de ce qu’ils étaient dispersés et errants, comme des brebis qui n’ont pas de berger.
SAINT MATTHIEU (IX, 36).
LA PORTÉE
DE LA
RÉVOLUTION RUSSE
AVANT-PROPOS
Une révolution s’accomplit en Russie, et le monde entier la suit avec une attention soutenue, cherchant à deviner et à prévoir où elle conduira les Russes.
Il est peut-être intéressant et important, pour les spectateurs qui observent la révolution russe du dehors, de prévoir son aboutissant; mais pour nous, Russes, qui la vivons, qui la faisons, l’intérêt primordial n’est pas là; il est dans la détermination la plus nette et la plus certaine de ce que nous devons faire en ces instants dangereux, graves et d’une si grande portée pour nous.
Toute la révolution est dans la sanction du changement survenu dans les rapports du peuple avec le gouvernement.
C’est bien ce changement qui s’effectue actuellement en Russie, et c’est nous, tous les Russes, qui concourons à ce changement.
Pour savoir comment nous pouvons et devons modifier nos rapports envers le pouvoir, il nous faut donc élucider ce qu’est celui-ci, quelle est son origine et quelle serait la meilleure attitude à garder envers lui.
I
Les mêmes phénomènes se sont invariablement produits chez tous les peuples. Parmi ceux qui étaient occupés aux travaux indispensables à leur subsistance: la chasse, ou l’élevage des bétails, ou l’agriculture, se sont trouvés des individus, compatriotes ou étrangers, qui enlevaient à ceux qui travaillaient le produit de leur travail: ils pillaient d’abord, puis asservissaient leurs victimes et exigeaient d’elles soit leur travail, soit un tribut.
Les choses se passaient ainsi dans l’antiquité et se passent encore en Afrique et en Asie. Et c’est ainsi que les travailleurs, toujours occupés à leur œuvre indispensable et habituelle de la lutte contre les forces naturelles, œuvre de leur subsistance et de celle de leurs enfants, se soumettaient à toutes les exigences des conquérants, bien qu’ils fussent plus nombreux et plus moraux que ceux-ci.
Ils se soumettaient en raison de la répulsion qu’ont toujours les hommes de lutter contre des hommes. Cette répulsion caractérise surtout ceux qui sont occupés à l’œuvre grave de la lutte contre la nature. Ils préfèrent donc subir toutes les suites qu’entraînent pour eux les violences que d’abandonner leur travail coutumier, si nécessaire et si affectionné d’eux.
Il n’y avait certes question d’aucun «contrat» que font intervenir Hugo Groz ou Rousseau pour déterminer les rapports entre manants et seigneurs. Il ne pouvait pas y avoir non plus entente commune, comme l’imagine Spencer dans ses _Principles of Sociology_, entente sur la meilleure façon d’organiser la vie sociale. Au contraire, il se produisait tout naturellement ceci: lorsque les uns subissaient la violence des autres, les opprimés préféraient toutes les misères aux soucis et aux efforts de la lutte contre les oppresseurs, et cela d’autant plus que ceux-ci se chargeaient de défendre les pays soumis contre les perturbateurs extérieurs ou intérieurs de l’ordre et de la tranquillité.
Lorsqu’on étudie l’organisation des sociétés primitives, on omet toujours le fait que ce sont les membres qui assurent l’existence de toute la communauté qui sont les plus nécessaires et les plus moraux. Il est donc plus naturel qu’ils n’abandonnent pas leur œuvre indispensable pour aller lutter contre la violence.
Il en fut ainsi dans l’ancien temps, comme il en est aujourd’hui lorsque nous voyons des Birmans, des Fellahs d’Égypte et des Boers se soumettre à des Anglais ou des Bédouins à des Français.
Une étrange doctrine, fort répandue aujourd’hui et qu’on appelle la science sociologique, affirme que les rapports sociaux évoluent et ont toujours évolué suivant des conditions économiques. Mais cette affirmation n’est que la substitution à la cause claire et évidente du phénomène, de l’une de ses conséquences. La cause des unes ou des autres conditions économiques a toujours été et n’a pu être que dans l’oppression des uns par les autres; tandis que les conditions économiques sont le résultat de la violence et ne peuvent, par suite, déterminer les rapports entre les hommes.
De tout temps, les méchants, les envieux aimant l’oisiveté: les Caïn, attaquaient les laboureurs: les Abel, et, en menaçant ceux-ci des pires violences, jouissaient du produit de leur travail. Par contre, les bons, les paisibles, ceux qui aimaient le travail, au lieu de lutter contre les violateurs, trouvaient préférable de se soumettre à ceux-ci, parce qu’ils ne pouvaient interrompre leur besogne nourricière. C’est bien sur ces violences, et non pas sur le système économique, que reposaient et reposent aujourd’hui tous les groupements humains existants.
II
Depuis les temps immémoriaux et chez tous les peuples de la terre, les rapports entre dirigeants et dirigés ont donc eu la violence pour base. Mais ces rapports, comme tout ici-bas, changent constamment, et cela pour deux raisons: premièrement, parce que les oisifs qui détiennent le pouvoir se pervertissent à mesure que leur pouvoir se prolonge, deviennent insensés et cruels et leurs exigences sont de plus en plus nuisibles à leurs subordonnés; deuxièmement, parce que la folie de la soumission aux maîtres pervertis apparaît de plus en plus marquée aux opprimés.
Quant aux maîtres, ils se pervertissent toujours: d’abord parce qu’ils sont immoraux, et cela par le fait même qu’ils préfèrent l’oisiveté et la violence au travail; puis, en mettant leur puissance au service de leurs passions et de leurs vices, ils peuvent s’y adonner de plus en plus; enfin, tandis que les simples mortels rencontrent des obstacles à leurs penchants vicieux, les maîtres n’en rencontrent aucun, et, loin d’en être blâmés, en sont couverts d’éloges par leurs courtisans. Car le plus souvent ceux-ci tirent profit de la folie de leurs maîtres, et il leur est en même temps agréable de penser que les vertus et la sagesse, commandant le respect aux hommes sensés, sont attribuées à ceux à qui ils se soumettent; c’est pourquoi les vices des dirigeants, vantés comme des vertus, se développent dans des proportions monstrueuses.
C’est bien là la cause qui a entraîné les chefs couronnés ou non couronnés jusqu’à la limite extrême de la folie et du vice qu’ont atteinte les Néron, les Charles, les Henri, les Louis, les Ivan, les Pierre, les Catherine, les Marat.
Mais il y a autre chose. Si les chefs se contentaient d’être débauchés personnellement, ils ne seraient pas si nuisibles. Mais les débauchés oisifs et blasés, tels que sont généralement les dirigeants, ont besoin d’un but dans la vie qu’ils cherchent à atteindre. Or, ce but ne peut être que l’accroissement de leur gloire.
Dans toutes les autres passions, la limite de la satiété est vite atteinte; seule, la passion de la gloire est illimitée, et c’est pourquoi tous les dirigeants ont toujours ambitionné la gloire, principalement militaire, comme l’unique passion où les hommes débauchés et blasés peuvent toujours trouver de nouvelles jouissances.
Or, pour entreprendre une guerre, il faut de l’argent, des soldats et surtout une possibilité de carnage. C’est ce qui rend la situation des soumis de plus en plus pénible. Finalement elle arrive à un degré si aigu qu’ils ne peuvent plus supporter le poids du pouvoir et cherchent à modifier leurs rapports envers lui.
III
Il est une autre cause, plus puissante encore, des changements de rapports entre dirigeants et dirigés. Reconnaissant au pouvoir le droit de les dominer et étant habitués à la soumission, ces derniers commencent, à mesure que l’instruction et la conscience morale se répandent, à se rendre compte non seulement de la nocivité grandissante du pouvoir au point de vue matériel, mais encore de l’immoralité de la soumission.
Il y a dix, ou même cinq siècles, les nations pouvaient, sur l’ordre de leurs chefs, massacrer des populations entières des autres pays dans un but de conquête, de dynastie ou de fanatisme religieux. Mais, au XIXe et au XXe siècle, les dirigés, éclairés par le christianisme ou par d’autres doctrines humanitaires engendrées par lui, ne peuvent plus obéir aux autorités exigeant la participation à l’assassinat de ceux qui défendent leur liberté, comme cela eut lieu notamment en Chine, au Transvaal, aux Philippines; ils ne peuvent plus, comme jadis, la conscience tranquille, se savoir participer aux violences que commettent aujourd’hui tous les gouvernements.
Le pouvoir oppresseur, à mesure qu’il dure, fond par les deux bouts: d’une part, par l’accroissement de l’immoralité des dirigeants augmentant progressivement le poids qui écrase les dirigés, et, de l’autre, en répondant de moins en moins au principe de moralité des dirigés.
L’heure survient donc immanquablement quand se modifie l’attitude du peuple envers l’autorité. Elle peut survenir tôt ou tard, suivant le degré et la rapidité de la corruption du pouvoir, le tempérament plus ou moins calme ou agité du peuple, voire suivant sa situation géographique facilitant ou empêchant la communication des hommes entre eux; mais, tôt ou tard, cette heure arrive forcément chez tous les peuples.
Chez les nations occidentales, nées sur les ruines de l’empire romain, ce moment était arrivé depuis longtemps. La lutte du peuple contre le gouvernement a continué dans les États qui lui avaient succédé, continue encore aujourd’hui. Chez les Orientaux: la Turquie, la Perse, l’Inde, la Chine, ce moment n’est pas encore venu. Enfin, il vient de sonner pour le peuple russe.
Ce peuple est aujourd’hui en présence d’un terrible dilemme: doit-il continuer, à l’exemple des populations orientales, à se soumettre à son gouvernement irraisonné et corrompu malgré tous les maux dont il en souffre; ou bien, à l’exemple des nations occidentales, reconnaissant le caractère nuisible du gouvernement existant, doit-il le renverser par la force et le remplacer par un nouveau?
Ce dilemme se présente comme naturel à ceux des Russes qui, n’appartenant pas aux classes ouvrières, se trouvent en rapport avec les classes supérieures des nations occidentales et considèrent comme un bien la puissance militaire, le progrès industriel et commercial, le perfectionnement technique et l’éclat extérieur auxquels sont parvenus les peuples d’Occident à la suite du changement de leur régime politique.
IV
La plupart des Russes n’appartenant pas aux classes laborieuses sont persuadés que le peuple ne saurait rien faire de mieux, pendant la crise actuelle, que de s’engager dans la voie qu’ont suivie et suivent encore les nations occidentales: combattre le gouvernement, limiter son pouvoir et élargir de plus en plus celui du peuple.
Cette conviction est-elle juste et cette activité est-elle rationnelle?
Les nations d’Occident, engagées sur cette voie depuis des siècles, ont-elles atteint le but qu’elles poursuivaient? Se sont-elles débarrassées de tous les maux dont elles souffraient?
Ces nations, comme toutes les autres, commencèrent par se soumettre à toutes les exigences des autorités parce qu’elles préféraient la soumission à la lutte. Mais le pouvoir, en la personne des Charles-Quint, des Philippe, des Henri VIII, est parvenu à un tel degré de corruption que les peuples ne purent plus en supporter le poids. Aussi se révoltèrent-ils à plusieurs reprises contre leurs princes.
Cette lutte se manifestait en divers pays et à diverses époques, mais toujours et partout sous les mêmes aspects: guerres civiles, pillages, assassinats, supplices; finalement, l’ancien gouvernement devait faire place à un nouveau. Lorsque celui-ci commençait à trop peser à son tour au peuple, il était également renversé et remplacé par un autre, lequel, par la perversité propre au pouvoir, se rendait aussi nuisible que le précédent.
En France, par exemple, il se produisit, en l’espace de soixante-dix ans, dix changements de gouvernement: les Bourbons, la Convention, le Directoire, le Consulat, l’Empire, encore les Bourbons, Louis-Philippe, de nouveau la République, de nouveau l’Empire, de nouveau la République. Les changements de régime s’effectuaient également parmi les autres peuples, quoique avec moins de brusquerie.
Ces successions de régime n’amélioraient généralement pas la situation des peuples, et les auteurs des révolutions ne pouvaient se défendre de l’idée que les maux proviennent moins de la nature des personnes revêtues du pouvoir que du fait de la domination d’un petit nombre sur la grande masse. C’est pourquoi ils cherchèrent à rendre le pouvoir inoffensif en limitant ses attributions. Et on l’obtenait par l’institution de corps élus où étaient représentées les diverses classes.
Mais les hommes appelés à siéger dans les assemblées et à limiter l’arbitraire du gouvernement, en détenant eux-mêmes l’autorité, subissaient à leur tour l’influence corruptrice du pouvoir; collectivement ou séparément, ils faisaient le même mal et pesaient aussi lourdement sur le peuple que les souverains autocrates.
Pour y remédier et circonscrire davantage l’arbitraire, certains peuples firent disparaître presque entièrement le pouvoir monarchique, et établirent un gouvernement composé d’hommes élus par le suffrage universel. Par la suite, s’établit le régime républicain en France, en Amérique, en Suisse: d’où la possibilité pour chaque membre de la société d’intervenir et de participer à la confection des lois.
Tous ces changements ne firent que corrompre de plus en plus les citoyens de ces pays, en raison de leur participation au pouvoir et de la négligence de leurs occupations. Quant aux maux dont souffraient les peuples, ils ne continuaient pas moins à subsister, quel que fût le régime: monarchie constitutionnelle ou république, avec ou sans _referendum_.
Il n’en pouvait être autrement, car l’idée de limiter l’arbitraire du pouvoir en y faisant participer tous les hommes pèche par sa base même.
S’il est injuste qu’un seul homme, avec le concours de ses auxiliaires, puisse gouverner la collectivité entière et que son administration soit nuisible au peuple, il n’est pas douteux qu’il en sera de même lors de la domination de la minorité sur la majorité.
Mais le règne de la majorité sur la minorité ne garantit pas plus une administration équitable, car il n’y a aucune raison de croire que la majorité puisse être plus sensée que la minorité qui ne participe pas au gouvernement.
Quant à l’extension du droit de gouverner _sur tous_,--par le développement progressif du _referendum_ et du droit d’initiative,--elle aboutirait simplement à ce que tout le monde lutterait contre tout le monde.
Le pouvoir d’un homme sur un autre, fondé sur la violence, est un mal dans sa source même. Aucune organisation ayant pour base la violence ne saurait empêcher le mal de demeurer un mal.
Il s’ensuit que dans tous les pays, quel que soit leur régime, despotique ou démocratique, les maux fondamentaux restent les mêmes: accroissement progressif et effrayant des budgets; animosité envers les voisins suscitant les préparatifs à la guerre; impôts et monopoles; privation du peuple de son droit à la terre devenue propriété privée; nationalités opprimées; enfin, guerre fauchant et corrompant de nombreuses vies humaines.
V
Certes, les régimes représentatifs de l’Europe occidentale et de l’Amérique, tant monarchie constitutionnelle que république, ont supprimé certains abus des autorités, rendu impossible l’existence de monstres, tels que les Louis, les Charles, les Henri, les Ivan.
(Il est vrai que sous un régime représentatif le pouvoir peut être détenu par des hommes insignifiants, rusés, immoraux et intrigants, mais l’organisation politique actuelle est telle, que seuls des hommes de cette catégorie peuvent accéder au pouvoir.)
Le régime parlementaire a supprimé sans doute des abus: par exemple les lettres de cachet, les persécutions religieuses; il a soumis l’impôt à l’examen des représentants du peuple, rendu publics les actes du gouvernement, concouru au perfectionnement technique de l’industrie, facilitant ainsi la vie aux riches et ajoutant plus de puissance militaire à l’État.
De sorte que, grâce à cet ordre de choses, les nations sont devenues incontestablement plus puissantes dans l’industrie, le commerce et l’art militaire que ne le sont celles où subsiste le régime despotique, et la vie des classes privilégiées fut rendue plus assurée, plus commode, agréable et belle qu’auparavant.
Mais la vie de la majorité de ces nations est-elle devenue mieux assurée, plus libre, et surtout plus rationnelle et morale?
J’estime que non.
Sous le régime du pouvoir personnel, le nombre de ceux qui sont pervertis par la participation au pouvoir et par leur existence parasitaire est limité; il comprend les proches, les conseillers et les courtisans du maître. La cour des souverains est l’unique foyer des contagions immorales d’où elles rayonnent de tous côtés. Tandis que, sous le régime constitutionnel, le nombre de ces foyers augmente, car chacun des participants au pouvoir a ses amis, auxiliaires, courtisans, ainsi que des descendants.
Enfin, sous le régime du suffrage universel, le nombre de ces centres de contagion se multiplie davantage encore. Chaque électeur est l’objet de flatterie et de subornation. Le caractère de la domination se modifie également: au lieu de reposer sur la violence directe, elle a pour base l’argent, ce qui est encore la violence, mais par transmission complexe.
Le nombre des hommes oisifs vivant du produit des travailleurs se multiplie donc; une classe se forme, appelée bourgeoisie, qui, sous la protection de la force, mène une vie facile et agréable, exempte de tout travail pénible.
Étant donné qu’il faut--pour organiser une pareille existence pour des milliers de roitelets remplaçant un seul souverain--une grande quantité d’objets enjolivant et égayant leur vie de fête, à chaque passage du régime despotique au régime représentatif surgissent des inventions facilitant la production d’objets de plaisir et de sécurité pour les classes fortunées.
Or, la fabrication de ces objets détache de plus en plus les ouvriers du travail des champs. Ainsi se forme la classe des ouvriers de ville, qui, en raison de leur situation précaire, tombent sous la complète dépendance des classes aisées.
A mesure que le régime parlementaire se prolonge, le nombre des travailleurs de ville augmente et leur situation empire. Aux États-Unis, sur soixante-dix millions d’habitants, on compte dix millions de prolétaires. La même proportion est observée en Angleterre, en Belgique, en France.
On voit par là que le nombre de ceux qui abandonnent le travail produisant les objets de première nécessité, pour fabriquer les objets de luxe, croît progressivement dans ces États.
Il est donc clair que cette situation rend de plus en plus pénible la vie des hommes qui sont forcés d’assurer le luxe aux oisifs dont le nombre grandit sans cesse. Il est évident qu’une pareille vie sociale ne saurait durer.
Il se produit ici un phénomène qui pourrait être comparé à ce qui se passerait chez un homme dont le torse augmenterait de plus en plus, tandis que ses jambes deviendraient de plus en plus grêles: les jambes ne pourraient plus supporter le poids du torse.
VI
Les peuples d’Occident, comme partout ailleurs, se soumettaient à leurs maîtres afin d’éviter les tribulations et le mal que comporte la lutte. C’est seulement lorsque l’oppression leur devenait trop lourde, que les peuples, tout en reconnaissant la nécessité du pouvoir, se mettaient à le combattre. Ceux qui prenaient part à la lutte étaient d’abord peu nombreux; mais, devant l’insuccès des efforts des premiers combattants, d’autres se joignaient à eux, et leur nombre croissait de plus en plus. Et en voici le résultat: au lieu de se libérer des maux qu’engendrait le pouvoir, la plupart des hommes de ces pays prirent part à ce même pouvoir dont ils voulaient s’affranchir.
Il arriva ce qui devait arriver: la perversion, propre au pouvoir, s’est répandue non pas parmi un petit nombre comme cela a lieu sous le régime d’un gouvernement personnel, mais bien parmi tous les membres de la société. (Aujourd’hui, on s’emploie à ce que les femmes subissent la même perversion.)
Sous le régime parlementaire et du suffrage universel, chaque député commence sa carrière par la subornation, l’enivrement des électeurs, les promesses qu’il sait ne pouvoir tenir, et, siégeant à la Chambre, il participe à la confection des lois qu’on fait appliquer par la force. Il en est de même des sénateurs, des présidents.
Les places au Parlement sont cotées; il est des hommes d’affaires qui négocient cette opération financière entre les candidats et les électeurs. La même corruption caractérise l’élection d’un président de République. L’élection du président des États-Unis coûte des millions aux brasseurs d’affaires qui escomptent l’élection de leur candidat en vue des profits qu’ils tireront de tel ou tel système d’impôt ou de l’exploitation de tel ou tel monopole, et ils regagnent en effet avec usure ce que leur avait coûté l’élection présidentielle.
Cette corruption foncière en entraîne bien d’autres: le penchant à éluder tout travail pénible, la jouissance des commodités et des plaisirs procurés par d’autres, les intérêts et les soucis d’État empêchant de s’occuper des classes laborieuses, la propagation des journaux remplis de mensonges et d’animosité; enfin, et surtout, la haine entre peuples, classes, et individus. Cette corruption, progressant toujours, a atteint de notre temps un tel degré, que la lutte des uns contre les autres est devenue un phénomène général, et que la science--celle qui s’emploie à justifier toutes les vilenies--a proclamé que la lutte et la haine sont les conditions nécessaires et bienfaisantes de la vie humaine.
La paix qui, aux yeux des peuples antiques, apparaissait comme le bien suprême,--ils se congratulaient avec les paroles: paix à vous,--a disparu complètement parmi les peuples de l’Occident. Non seulement elle a disparu, mais les hommes cherchent à se convaincre que la mission de l’homme n’est pas dans la paix, mais dans la lutte de tous contre tous.
Effectivement, une lutte incessante, industrielle, commerciale, militaire y est menée: État contre État, classe contre classe, parti contre parti, ouvrier contre capitaliste, homme contre homme.