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Part 5

Nous, les Orientaux, nous devons être reconnaissants à la destinée de nous avoir placés dans la situation qui nous permet de profiter de l’exemple des Occidentaux; nous devons en profiter non pas pour l’imiter, mais au contraire pour éviter les fautes que les Occidentaux avaient commises; nous ne devons pas nous avancer sur la voie funeste d’où nous les voyons déjà revenir à notre rencontre, eux qui s’y étaient aventurés si loin.

C’est bien dans cet arrêt de la marche sur la voie de l’erreur, ainsi que dans l’indication de la possibilité et de la nécessité de s’en frayer une autre, plus facile à suivre, plus joyeuse et plus naturelle à l’homme, qu’est la grande portée de la Révolution qui s’accomplit actuellement en Russie.

L’UNIQUE SOLUTION POSSIBLE

DE LA

QUESTION AGRAIRE

I

Le droit exclusif sur la terre des uns privant les autres de la possibilité d’en jouir, est une iniquité aussi cruelle et aussi nuisible pour tous que l’était en son temps le droit de posséder des serfs.

Instinctivement consciente chez tous les hommes, cette iniquité était surtout et, de tout temps, ressentie par le monde rural de Russie. Ce sentiment est plus vivace que jamais en ces jours de révolution, et c’est vers son abolition que tendent actuellement tous les souhaits et toutes les revendications du peuple russe.

Les cercles gouvernementaux autant que les groupements anti-gouvernementaux sont occupés aujourd’hui à rechercher les moyens de donner satisfaction à ces demandes.

Malheureusement, les uns et les autres ont généralement en vue leurs buts particuliers de parti et non ce qui doit être leur but unique, prédominant: le rétablissement de la justice.

Les uns espèrent répondre aux revendications du peuple en ajoutant au lot de chaque paysan une part prise sur les terrains d’État et une partie des apanages impériaux.

Les autres proposent de faciliter aux paysans, par l’intermédiaire de la Banque agricole, l’achat des propriétés foncières mises en vente.

Les troisièmes voient le remède dans l’émigration des paysans qui manquent de terres dans des régions où de vastes terrains demeurent inoccupés.

Les quatrièmes veulent établir le fermage obligatoire et héréditaire.

Les cinquièmes préconisent l’expropriation des terres appartenant à la couronne, aux apanages, aux couvents, aux propriétaires fonciers, et en constituer une réserve pour la distribution des terrains aux paysans.

Les sixièmes s’appliquent à prouver la nécessité de la nationalisation du sol, qui serait la préface d’une organisation socialiste.

Les septièmes, enfin, aperçoivent le remède dans la reconnaissance de toute la terre comme propriété des seuls agriculteurs.

Toutes ces propositions se divisent en réalité en deux catégories: celle des gouvernementaux et des conservateurs qui voudraient résoudre la question agraire sans que cela modifie sensiblement leur situation privilégiée, tout en apaisant, grâce à quelques concessions, l’agitation populaire; celle des révolutionnaires, qui visent un but tout opposé: l’accroissement de l’effervescence chez le peuple et son entraînement à l’action révolutionnaire qu’ils considèrent comme la plus utile au bien commun.

Jusqu’ici, les révolutionnaires atteignent de mieux en mieux leur but. Sous l’influence de leur propagande verbale ou écrite, le peuple se rend compte chaque jour davantage de l’iniquité, si ancienne et si lourde, qui pèse sur lui, celle de la spoliation de son droit de jouir de la terre.

Voyant que le gouvernement ne se soucie pas de faire disparaître cette iniquité, s’en persuadant plus encore après la dissolution de la Douma, le peuple s’irrite de plus en plus et il est tout prêt à commettre, commet déjà, des actes les plus cruels pour se venger de l’injustice dont il souffre depuis si longtemps.

Le peuple sent qu’au moment où tout change en Russie, il ne peut et ne doit demeurer davantage dans sa situation précaire. D’autre part, il ne saurait se contenter des mesures de circonstances, des palliatifs, tels que l’achat des terres par l’intermédiaire des banques, l’expropriation forcée, la colonisation, le fermage ou la constitution des réserves de terre. Il veut un changement radical du système agraire actuel, changement à la suite duquel il ne serait plus permis aux uns de ne pas travailler la terre et d’empêcher en même temps les travailleurs de la cultiver, tels des chiens gardant le foin qu’ils ne mangent pas eux-mêmes. Le peuple veut que tous les hommes aient la faculté égale de jouir de tous les profits et avantages que procure la terre.

Et le peuple a parfaitement raison de formuler cette revendication. Là où il a tort, c’est lorsqu’il s’imagine, influencé qu’il est par des hommes peu sérieux et égarés, que pour instituer le droit égal pour tous à la terre, il suffit d’enlever les propriétés foncières aux possédants et de les partager entre les cultivateurs qui travaillent de leurs bras.

Comment partager la terre expropriée?

Quelle part reviendra à telle communauté?

Comment distribuer les terres les plus fertiles, les prairies, les forêts?

Que faire des petits propriétaires?

Que faire des hommes qui ne possèdent pas de terre et qui désirent pourtant avoir leur part?

En cas d’une trop grande densité de population, qui doit émigrer et où aller?

Toutes ces questions ne peuvent être résolues par aucune Commission; elles ne peuvent que susciter des discussions, des querelles sans fin et, surtout, donner naissance à des iniquités pires que celles d’aujourd’hui.

Les paysans, occupés par leurs intérêts locaux, ne s’en aperçoivent pas et ne peuvent s’en apercevoir. Mais les hommes qui se considèrent comme appelés à résoudre ce problème au point de vue de l’équité générale devraient s’en rendre compte.

Or, la solution du problème agraire, au point de vue général, n’est aucunement dans l’expropriation forcée des uns et la distribution des terres aux autres; elle n’est pas dans la disposition arbitraire de terrains, mais uniquement en ceci: l’abolition complète de la vieille propriété foncière qui est l’origine de toutes les oppressions et de la haine entre les hommes.

Pour résoudre la question agraire, il importe donc avant tout de rétablir le droit naturel de tous les hommes à la terre et le droit de chacun au produit de son travail.

II

Tous les hommes ont le même droit à la terre et chaque homme a le droit inaliénable au produit de son travail. L’un et l’autre droit furent transgressés par la reconnaissance du droit de propriété exclusive sur la terre et par les impôts et les taxes sur le produit du travail.

Pour rétablir le véritable droit, il n’est qu’un moyen: l’institution d’un impôt sur la terre dont la valeur égalerait le profit que les propriétaires tirent de leur terre, et la substitution à tous les autres impôts, payés par le travail, d’un impôt unique sur toute la terre.

L’établissement de cet Impôt unique fut déjà proposé à diverses reprises, dans différents pays, et fut de nos jours exposé en détail par l’Américain Henry George.

Les principes de l’Impôt unique sont les suivants:

1º Tous les hommes ayant le droit égal à la terre, et chaque homme ayant le droit inaliénable au produit total de son travail, nul ne doit avoir le privilège de jouir de la terre et nul ne doit déposséder les travailleurs du fruit de leur travail sous forme de redevance ou celle d’impôts et de contributions;

2º Afin que ni l’un ni l’autre droits ne puissent être violés, il faut que ceux qui jouissent de la terre payent à la communauté un impôt correspondant aux profits qu’on tire de tel terrain comparativement aux profits des autres terrains. Il faut ensuite que ceux qui ne possèdent pas de terre et s’occupent d’autres affaires soient libérés de tout impôt ou contribution.

Dans une pareille organisation, toutes les ressources, fournies actuellement par le travail et destinées aux dépenses des services publics, seraient tirées de la terre, suivant sa situation procurant tel ou tel bénéfice aux possédants.

Par exemple, les terrains les plus fertiles ou situés à proximité des voies de communication, rapportant, par suite, davantage que le sol sablonneux ou le terrain situé loin des centres populeux, payeraient davantage; les terrains situés dans les villes, ou près des lieux d’embarquement, ou contenant des minerais, payeraient plus encore. Enfin, ceux qui possèderaient un sol dépourvu de tout avantage, ou ceux qui ne possèderaient pas de terre, jouiraient quand même de toutes les commodités de l’organisation sociale: administration municipale, voies de communication et tout autre service public, sans rien payer.

III

Les résultats de cette organisation seraient les suivants:

1º Les propriétaires fonciers, surtout les grands, qui ne cultiveraient pas eux-mêmes leurs terres, mais qui devraient payer l’impôt, renonceraient généralement à leurs possessions et les transmettraient aux agriculteurs manquant de terre.

2º L’Impôt unique, en supprimant toutes les autres taxes sur les produits de première nécessité: sucre, pétrole, allumettes, beurre, œufs, etc., diminuerait les dépenses des travailleurs et améliorerait ainsi leur bien-être.

3º Le même Impôt unique supprimerait les droits de douane, rétablirait, dans les pays où il serait institué, le libre commerce avec le monde entier et donnerait à ses habitants la possibilité de jouir sans obstacle de tous les produits du sol, du travail et de l’art de tous les autres pays.

4º L’Impôt unique, en permettant l’accès de la terre à tous les travailleurs, améliorerait la situation des salariés: ils ne seraient plus obligés, comme aujourd’hui, d’accepter les conditions que leur imposent les patrons, mais établiraient eux-mêmes les conditions de leur travail.

Cette situation indépendante des ouvriers ferait que toutes les inventions facilitant le travail, qui ne sont aujourd’hui que des moyens d’asservissement, ne seraient plus une calamité, mais un bien pour tous.

5º En améliorant le bien-être des travailleurs, l’Impôt unique rendrait impossible la surproduction, si habituelle aujourd’hui, les ouvriers ayant désormais plus de facilité d’acquérir les objets produits par eux; de plus, on fabriquerait principalement des objets nécessaires à la grande majorité et en quantité proportionnée à la demande réelle.

6º L’institution de l’Impôt unique dans tous les pays, surtout en Russie et actuellement, ferait que toutes les revendications légitimes du peuple recevront satisfaction dans une mesure plus grande qu’on ne s’y attend; car, non seulement chacun aurait la possibilité de jouir au même degré de tous les produits de la terre, mais encore les travailleurs seraient libérés de tout impôt et contributions sur le produit de leur travail.

Ainsi, quel que soit le régime social, celui d’aujourd’hui fondé sur la violence gouvernementale, ou celui de demain fondé sur l’entente universelle, l’institution de l’Impôt unique sur la terre serait le moyen le plus sûr et le plus pratique tant pour se procurer, sans imposer le travail, les ressources nécessaires aux dépenses de la société que d’établir des relations agraires équitables.

(Il a été démontré dans nombre d’ouvrages traitant cette question que l’Impôt unique sur la terre suffirait amplement pour remplacer toutes les autres impositions. Les meilleurs ouvrages concernant l’Impôt unique sont ceux de Henry George: _Progrès et pauvreté_, _Discours et études_, _Problèmes sociaux_, etc.)

IV

Mais, dira-t-on, l’établissement de l’Impôt unique ruinerait les assises de la société (la propriété foncière et le système fiscal), édifiées et consolidées durant des siècles; il jetterait un trouble profond dans la société et la masse populaire, ce qui, aux temps si agités d’aujourd’hui, serait inopportun et dangereux.

J’estime, au contraire, qu’aucune des mesures qu’on propose actuellement pour résoudre la question agraire ne saurait être appliquée avec moins d’effervescence, d’agitation et de trouble dans les masses et parmi les propriétaires, que l’institution de l’Impôt unique.

Il me semble que l’on pourrait procéder ainsi à son application:

La terre serait déclarée propriété nationale, et le produit du travail de chacun, sa propriété à lui. C’est afin de rétablir ces droits fondamentaux, aujourd’hui violés, qu’on instituerait ensuite l’Impôt unique, selon la valeur du terrain et remplaçant toutes les autres taxes et impositions.

Toutefois, comme la levée brusque et dans toute son étendue de l’impôt sur la terre et la suppression non moins soudaine de tous les autres impôts ruineraient nombre de propriétaires fonciers et d’industriels; que, d’autre part, l’institution de l’Impôt unique demanderait l’évaluation exacte des terrains à laquelle il serait impossible de procéder rapidement, cette mesure serait appliquée progressivement.

La première année, on imposerait 15, 20 ou 30 pour cent de la rente totale; l’année suivante une autre partie, et ainsi de suite, jusqu’au transfert complet de tous les impôts sur la valeur de la terre, transfert qui peut être effectué pendant un délai plus ou moins prolongé.

Cette imposition progressive de la terre et la suppression des impôts sur le travail ne pourraient et ne devraient produire ni trouble ni agitation, puisque l’application progressive de cette mesure permettrait aux propriétaires fonciers et aux industriels de s’adapter avec la même gradation aux nouvelles conditions de la vie sociale.

La réalisation d’une pareille réforme générale ferait cesser la dure iniquité que perpétue le droit exclusif sur la terre, iniquité dont se rendent bien compte tous les hommes, mais surtout les cent millions de paysans russes; elle ferait disparaître en même temps l’autre iniquité, aussi cruelle, mais dont on se rend moins compte: l’imposition arbitraire du travail; ce serait enfin le moyen le plus efficace d’établir la paix et l’ordre dans toutes les classes de la société et dans le monde rural en particulier, comprenant les neuf dixièmes du peuple russe.

Cette solution de la question agraire ne viserait pas une seule classe, si nombreuse soit-elle; elle ne serait ni locale ni provisoire: expropriation, achat, colonisation, réserve de terrain, etc., mais une solution générale, fondamentale et d’un caractère moral. Elle supprimerait sûrement la si ancienne et si flagrante injustice en établissant le droit égal à la terre et au travail, tant pour le millionnaire que pour le plus pauvre des paysans, et seule cette solution apaisera entièrement le peuple.

Les hommes qui participent au gouvernement justifient leur fonction par le fait qu’ils assurent la justice à leurs administrés. Le rétablissement de la justice devrait donc être reconnu par eux comme leur premier et le plus urgent devoir. Ils le devraient d’autant plus que l’iniquité est devenue évidente et est entrée dans la conscience de tous.

Le servage, notamment, avait en son temps ce caractère, et il fut aboli par le gouvernement d’alors. De notre temps, l’injustice de la propriété foncière est ressentie plus vivement encore que ne le fut, il y a cinquante ans, l’iniquité du servage.

Les hommes qui font partie du gouvernement en Russie ont donc présentement le devoir devant Dieu, devant le peuple et devant leur propre conscience, d’abolir cette criante iniquité dont le peuple est devenu conscient. Ils ont le devoir de le faire s’ils ne s’abusent pas et ne cherchent pas à abuser les autres sur leur mission.

Pourquoi dès lors demeurent-ils inertes?

La seule explication de leur inertie est que, par une habitude invétérée d’imiter en tout l’Europe, ils craignent de recourir à une mesure qui n’a pas encore été expérimentée nulle part. Ils oublient que les conditions dans lesquelles se trouve le peuple russe sont tout autres que celles des peuples occidentaux et qu’il n’est vraiment pas, à jamais, prédestiné à imiter l’Europe.

Le temps est venu où le peuple russe peut déjà prétendre à sa majorité, se fier sur sa propre raison et se conduire suivant sa nature et les conditions qui l’entourent.

Les hommes qui sont maintenant au pouvoir en Russie doivent particulièrement s’en souvenir, parce qu’en laissant subsister de nos jours le système inique de la propriété foncière, ils ne remplissent pas ce qu’ils reconnaissent comme leur devoir strict; ils deviennent donc les fauteurs des plus grandes calamités et prononcent ainsi leur faillite et leur inutilité.

L’IMPOT UNIQUE

D’HENRY GEORGE[4]

SON APPLICATION URGENTE ET FACILE EN RUSSIE

[4] Ces pages, complétant les précédentes, ont servi de préface à la traduction des _Problèmes sociaux_ de Henry George.

Dans un des derniers chapitres de son livre: _Problèmes sociaux_, Henry George dit: «Quiconque n’a pas pénétré le fond de la question, jugerait ridicule le fait que je vois dans ce simple changement du système d’impôts la plus grande révolution sociale.

«Mais celui qui a suivi le développement de ma pensée doit se rendre compte que, dans ce simple changement, réside la plus grande transformation sociale, transformation, ou révolution, au regard de laquelle ne sont rien ni la révolution qui a aboli l’ancien régime en France ni celle qui a supprimé l’esclavage aux États-Unis.»

C’est cette portée considérable de la révolution indiquée par Henry George qui demeure jusqu’ici incomprise des hommes.

La principale raison en est que sa pensée est travestie ou est passée sous silence. La plupart croient y déceler un système de changement des lois réglementant la propriété foncière, changement dans le sens de la nationalisation du sol comme l’entendent les socialistes.

Ceux qui se croient très savants objectent à l’idée de Henry George, comprise dans ce sens étroit, tantôt en lui attribuant ce qu’il n’a jamais dit, tantôt en lui opposant les axiomes, selon eux absolus, tirés de l’ordre des choses existant, et qui furent cependant réfutés d’une façon péremptoire par Henry George.

Les hommes du monde, les propriétaires fonciers, les opulents en général, n’ayant pas la moindre notion des théories de Henry George, mais se doutant vaguement qu’il veut, on ne sait comment, démunir la terre de ses possesseurs actuels, sentent, par instinct de conservation, le danger de sa théorie et nient tout simplement son caractère rationnel.

«Oui, je sais, disent-ils. Imposer la terre pour que les propriétaires, déjà écrasés par toutes sortes de taxes, paient encore l’impôt foncier.»

Ou bien: «Oui, je sais. Ce système consiste à faire payer aux propriétaires fonciers toutes les améliorations qu’ils auront introduites dans leurs propriétés.»

Et voilà trente ans, depuis l’exposition si claire, si probante et si fortement étayée, de cette grande idée, qu’elle demeure absolument ignorée de l’immense majorité des hommes.

Il ne pouvait en être autrement. De fait, cette idée, qui bouleverse toute la vie sociale de l’humanité pour le plus grand profit de la majorité opprimée et muette et au détriment de la minorité dominatrice, est exprimée sous une forme si convaincante et, surtout, si simple, qu’il est impossible de ne pas la comprendre.

Et une fois comprise, il est impossible de ne pas chercher à la réaliser. Pour avoir raison d’elle, il ne reste donc qu’à la déformer ou à la passer sous silence.

Voici plus de trente ans qu’on s’y emploie avec un tel succès qu’on a bien de la peine à décider les hommes à lire avec attention ce qu’a écrit Henry George, et à y réfléchir.

Certes, il existe en Angleterre, aux États-Unis, en Australie, en Allemagne, de petites revues consacrées à la question de l’Impôt unique et assez bien rédigées, mais elles sont fort peu répandues. Aussi, les idées de Henry George continuent-elles à demeurer ignorées parmi les classes cultivées du monde entier, et l’indifférence pour elles semble plutôt s’accroître.

La société résiste aux idées qui troublent sa quiétude,--et l’idée de Henry George est une de celles-là,--comme les abeilles se défendent contre les vers nuisibles qu’elles sont impuissantes à détruire: elles bouchent de résine les nids des vers et empêchent ainsi ces derniers de se propager et de faire du mal. Les sociétés européennes se comportent de même à l’égard des idées qu’elles jugent nuisibles pour l’ordre, ou plutôt pour le désordre, établi.

«Mais la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’absorbent point.» Une idée juste et féconde ne peut être déracinée. On a beau l’étouffer sous des pensées et des paroles creuses, obscures et prétentieuses, elle luit toujours, et, tôt ou tard, la vérité consume le voile qui la couvre et elle brille sur le monde entier. Il en sera ainsi de l’idée de Henry George.

Je crois bien que son heure est venue, et en Russie spécialement. L’heure est venue parce qu’il s’accomplit en ce moment en Russie une révolution qui est toute dans la négation de la propriété foncière par le peuple, par le vrai peuple; l’heure est venue spécialement en Russie, parce que dans l’immense majorité de sa population a toujours vécu la même pensée que celle qui est à la base de la théorie de Henry George: la terre est un bien commun des hommes et elle seule, non le travail, peut être imposée.

Henry George dit encore que transmuer tous les impôts en un seul, frappant la valeur de la terre, c’est conformer les réformes sociales les plus importantes aux lois naturelles (_a conforming of the most important adjustments to natural laws_).

Il dit que l’idée de disposer de la valeur de la terre (la rente) au profit de toute la société est aussi naturelle pour un groupement que l’est pour l’individu le fait de marcher sur ses pieds et non sur ses mains.

Cette pensée a non seulement toujours été celle du monde rural en Russie, mais encore a été réalisée par lui tant qu’il n’en fut pas empêché par la contrainte gouvernementale.

Le statisticien Orlov écrivait vers 1870 ce qui suit sur la façon des paysans russes de se comporter à l’égard de la terre:

«Le _mir_[5] ne comprend ni ne distingue entre les divers impôts qui sont désignés dans les listes de contributions. Tous ces impôts, redevances et contributions payés par les communautés sont confondus, lors de leur répartition par le mir, en une somme globale qui est prélevée sur les membres de la communauté d’après le nombre des «âmes de taille» dont le chef de famille est le répondant. Une «âme de taille» représente, dans l’esprit du paysan, la possession d’un lot de terre. «L’âme de taille», d’après la conception particulière du paysan, est inséparable de la possession de la terre; bien plus, le terme «âme» est synonyme de celui de «nadiel», c’est-à-dire équivaut à chaque lot faisant partie des terrains communaux et payant sa part de contributions collectives. Si à la demande concernant le nombre d’âmes qu’il représente, le chef du foyer répond qu’il est inscrit pour deux âmes, si un autre répond qu’il en représente trois, cela veut dire que le premier possède deux parts et le deuxième trois parts de la terre communale (du mir).

[5] Société rurale, ou assemblée des chefs de famille du village.

«Or, tous les impôts que doit payer la communauté d’après le rôle des impositions sont intimement liés au revenu global de la terre du mir, quelle que soit la dénomination ou la destination des taxes.»

Ces quelques lignes définissent l’idée fondamentale du peuple russe sur la possession de la terre et sur la portée des impôts; et cette idée est précisément celle que préconise et répand Henry George.

Elle n’est pas dans une nouvelle répartition des terres, comme on se l’imagine généralement lorsqu’on caractérise les théories de Henry George, mais dans la garantie à chaque homme de l’intégrité du produit de son travail et dans la faculté égale de jouir de tous les revenus de la terre.

Telles sont les vues du peuple russe, tant sur le travail que sur le droit à la terre.

On comprend que les peuples d’Europe soient hostiles aux théories de Henry George, puisque leur réalisation détruirait entièrement l’ordre des choses établi, qui est favorable à la majeure partie des nations occidentales.

Mais, chez nous, en Russie, où les neuf dixièmes de la population appartiennent au monde rural et où cette théorie du penseur américain ne fait qu’exprimer ce qui a toujours été reconnu comme juste par tout le peuple russe, elle peut et doit trouver son application et terminer ainsi par un grand acte de justice la révolution qui a pris jusqu’ici une direction fausse et criminelle.

QUE FAIRE?

Oubliez votre sainteté et votre sagesse, et le peuple vivra cent fois plus heureux. Oubliez que vous êtes bons et que vous êtes justes, et le peuple reviendra à la primitive affection entre enfants et parents. Oubliez votre ingéniosité et vos calculs, et il n’y aura plus de voleurs ni de brigands. On ne peut réaliser ces trois choses de façade seulement. Il faut être plus simple, moins enchaîné par les passions et moins raisonnant.

LAO-TSEU.

I

Il y a quelque temps, je reçus la visite de deux jeunes gens qui venaient m’emprunter des livres.