Part 4
Cette nouvelle organisation de la vie se distinguerait de l’actuelle en ce que les objets dus au progrès de l’industrie et de l’art n’auraient plus pour but l’amusement des riches, la curiosité des oisifs, la préparation à l’assassinat, la conservation de vies inutiles et nuisibles au détriment de celles qui sont nécessaires; le nouveau régime ne se soucierait pas de l’invention des machines permettant de produire à l’aide d’un petit nombre d’ouvriers une grande quantité d’objets ou de cultiver de grandes étendues de terre; les machines ne fabriqueraient que ce qui peut accroître la force productrice du travail des agriculteurs qui cultivent individuellement, de leurs bras, leur terrain, et pourraient améliorer l’existence de ces derniers sans les détacher de la terre ni porter atteinte à leur liberté.
XIV
Mais quelle sera l’existence de ceux qui n’obéiront pas à l’autorité des hommes? Comment seront administrées les affaires publiques? Que deviendront les États? Que deviendront l’Irlande, la Pologne, la Finlande, l’Algérie, les Indes, les colonies en général? En quelles collectivités se grouperont les nations?
Ces questions sont posées par ceux qui sont habitués à croire que les conditions de la vie des sociétés sont déterminées par la volonté de quelques-uns, et qui supposent, par suite, que les hommes peuvent connaître comment s’organisera la vie future des sociétés.
Si l’on avait demandé à un citoyen romain, le plus érudit et le plus perspicace, habitué à croire que la vie du monde dépend de la décision du Sénat et des empereurs romains, ce que serait le monde romain plusieurs siècles plus tard; ou bien si ce Romain avait eu l’idée d’écrire un livre comme Belami de nos jours, on peut dire avec certitude qu’il n’aurait jamais pu prévoir, même approximativement, ni les barbares, ni la féodalité, ni la papauté, ni la dispersion et la reconstitution des peuples en grands États. Il en est de même des machines volantes, des rayons X, des moteurs électriques, du régime socialiste et des autres tableaux du monde futur que se représentent avec tant de hardiesse les Belami, les Morice, les Anatole France et autres.
Non seulement il n’est pas donné aux hommes de connaître les formes futures de la vie sociale, mais encore c’est un mal pour eux de croire qu’ils peuvent les connaître. C’est un mal parce que rien n’empêche plus le développement normal de la vie que cette prétendue science.
La vie des individus et des collectivités est caractérisée précisément par ce fait que les uns et les autres marchent vers l’inconnu sans cesser de se transformer; les uns et les autres évoluent non pas suivant les plans dressés d’avance par quelques-uns, mais sous l’action de la tendance naturelle de tous les hommes à se rapprocher de la perfection morale, qui est atteinte par l’activité infiniment variée de millions et de millions d’hommes. C’est pourquoi les rapports qui naîtront entre les hommes, les formes que prendront les organisations sociales dépendent exclusivement de la nature des hommes et non de la prévision de telle ou telle forme de la vie que certains voudraient voir se créer.
Néanmoins, ceux qui ne croient pas en la loi de Dieu s’imaginent qu’ils peuvent connaître le régime futur de la société et, partant, accomplissent des actes qu’ils jugent eux-mêmes comme mauvais, afin que se réalise l’ordre qu’ils prévoient et qu’ils considèrent comme nécessaire.
Ils ne se troublent pas de voir d’autres hommes imaginer différemment la cité de demain. En effet, cela ne les empêche pas non seulement de décider que telle sera l’organisation de l’avenir, mais encore d’agir, de combattre, de s’emparer des biens d’autrui, d’emprisonner, d’assassiner, en vue du bonheur futur qu’ils ont imaginé. La vieille formule de Caïphe: «Qu’un seul périsse plutôt que le peuple entier» demeure indiscutable pour ces gens.
De fait, comment ne pas tuer jusqu’à des centaines de milliers d’hommes, lorsqu’on est fermement convaincu que la mort de ces milliers aura pour résultat le bonheur de millions?
Ceux qui ne croient pas en Dieu et en sa loi ne sauraient raisonner autrement. Ils n’obéissent qu’à leurs passions, à leurs raisonnements et à la suggestion du milieu; ils n’ont jamais pensé à leur mission dans la vie ni à ce qu’est le véritable bonheur humain; si même ils y ont pensé, ils décidaient qu’il était impossible de le connaître. Et ce sont eux, ignorant en quoi consiste le bonheur de chacun, qui s’imaginent de connaître avec certitude le bonheur nécessaire à toute la société! Ils en sont tellement persuadés que pour atteindre ce bonheur, ils accomplissent toutes sortes de violences qu’ils jugent eux-mêmes condamnables.
Il semble singulier que ces hommes, qui ne savent pas où est leur propre bonheur, s’imaginent connaître avec certitude où est celui de toute la société, et que précisément parce qu’ils sont dans l’ignorance en ce qui les concerne personnellement, ils puissent croire à la possibilité de savoir ce que doit faire pour son bien la société entière.
L’instructif mécontentement qu’ils éprouvent en l’absence de toute direction dans leur vie, leur en fait rejeter la responsabilité non pas sur eux-mêmes, mais sur la mauvaise organisation sociale; et, dans les préoccupations qu’ils mettent à réorganiser la société, ils voient la possibilité de faire taire leur conscience qui leur rappelle la fausseté de leur vie. C’est pour ces raisons que ceux qui ignorent leur mission individuelle croient connaître d’autant mieux la mission qui incombe à la société. Tels sont, soit les jeunes gens les moins sérieux, soit les hommes publics les plus corrompus: les Marat, les Napoléon, les Bismarck. C’est bien pour ces raisons que l’histoire des peuples fourmille des plus grandes atrocités.
Mais la conséquence la plus néfaste de cette prétendue prévision de l’avenir et de l’action qui en résulte est que l’une et l’autre empêchent précisément, et plus que toute autre chose, la société de marcher dans la voie qui conduit au véritable bonheur.
Nous répondons donc à la question: comment s’organisera la vie des peuples qui cesseront d’obéir au gouvernement? nous répondons que nous ne pouvons pas le savoir; et nous ne pouvons même pas croire que quiconque puisse le savoir.
Il nous est impossible de connaître les conditions futures de la vie sociale sans pouvoir central, mais nous savons fermement ce que chacun de nous doit faire pour que ces conditions soient les meilleures. Nous savons fermement qu’à cette fin nous devons avant tout nous abstenir des actes brutaux qu’exige de nous le gouvernement existant, et nous devons autant ne pas commettre les violences auxquelles nous engagent ceux qui combattent le régime actuel afin d’en établir un nouveau.
En un mot, nous devons refuser l’obéissance à toute autorité. Et nous le devons non pas parce que nous savons comment, à la suite de ce refus, s’organisera le régime futur, mais parce que l’obéissance à l’autorité nous demandant de violer la loi divine est un péché. Cela, nous le savons avec certitude; et nous savons aussi qu’en ne désobéissant pas à la volonté divine il ne peut en sortir que du bien, tant pour chacun de nous que pour l’humanité entière.
XV
Les hommes ont la tendance de croire à la réalisation des événements les plus fantastiques: la possibilité de voler, de communiquer avec les planètes, d’établir le régime socialiste, de communiquer avec les esprits, et à bien d’autres choses d’une irréalisation pourtant certaine; mais ils se refusent à croire que la conception de la vie qu’ils professent à l’époque présente pût changer.
Pourtant ces changements, et les plus surprenants, se produisent constamment en chacun de nous, ainsi que chez les sociétés et nations entières; et c’est cette transformation continue qui est le fond même de la vie humaine.
Sans rappeler les évolutions de la conscience sociale dont témoigne l’histoire, il se produit devant nos yeux, en Russie, une de ces modifications, qui étonnent par leur rapidité, dans la conscience du peuple, et qui ne s’était en rien manifestée il y a deux ou trois ans à peine. Cette modification nous semble soudaine parce qu’elle a mûri lentement dans les esprits sans que nous nous en soyons aperçus.
Le même phénomène se produit aujourd’hui sur le terrain spirituel, inaccessible à notre observation. Si le peuple russe, qui considérait il y a deux ans comme impossible de désobéir au pouvoir existant ou seulement de le juger, le condamne aujourd’hui, se prépare à lui désobéir et à le remplacer par un nouveau, pourquoi ne pas supposer que dans sa conscience est en train de mûrir un autre changement de ses rapports avec le pouvoir, savoir la nécessité de son affranchissement moral, religieux?
Pourquoi une pareille évolution ne pourrait-elle s’accomplir chez n’importe quel peuple et, aujourd’hui, chez les Russes? Pourquoi ne pas supposer que la lutte égoïste, la peur, la haine qui font agir tous les peuples; que la propagande du mensonge, de l’immoralité et de l’ignorance, par les journaux, les livres, les discours et les actes, pourraient être remplacées, chez tous les peuples et particulièrement chez les Russes aujourd’hui, par une aspiration religieuse, humanitaire, raisonnée, affectueuse, qui révélerait toute l’horreur de la soumission au pouvoir et la joyeuse possibilité d’une vie sans violence ni autorité?
Pourquoi telle influence, qui a agi dans la même direction pendant des dizaines d’années, a-t-elle pu préparer la manifestation actuelle de cette orientation dans la révolution, et pourquoi la conscience de la possibilité et de la nécessité de l’affranchissement du péché d’autorité, ainsi que l’établissement de l’union entre les hommes fondée sur la concorde, le respect et l’affection mutuelle, ne pourraient-elles pas mûrir de même?
Il y a une quinzaine d’années, l’écrivain français de talent Dumas fils écrivit une lettre à l’adresse de Zola[2], où cet homme fort doué et intelligent, mais occupé principalement de questions esthétiques et sociales, a dit vers la fin de sa vie des paroles d’une surprenante prophétie. C’est bien le cas de dire que l’esprit divin souffle où il veut:
[2] Ce n’est pas tout à fait exact. Dans sa lettre intitulée _Le Mysticisme à l’école_, Dumas fils faisait bien allusion au discours de Zola prononcé la même année, en 1893, au banquet de l’Association générale des étudiants, mais cette lettre fut adressée au directeur du _Gaulois_.
«L’âme est en travail incessant, en évolution continue vers la lumière et la vérité, écrivait Dumas. Tant qu’elle n’aura pas reçu toute la lumière et conquis la vérité, elle tourmentera l’homme.
«Eh bien, elle ne l’a jamais autant harcelé, elle ne lui a jamais autant imposé son empire qu’aujourd’hui. Elle est pour ainsi dire répandue dans la masse de l’air que tout le monde respire. Les quelques âmes individuelles qui avaient eu isolément la volonté de la régénération sociale se sont peu à peu cherchées, appelées, rapprochées, réunies, comprises; elles ont formé un groupe, un centre d’attraction vers lequel volent maintenant les autres âmes des quatre points du globe, comme font les alouettes vers le miroir; elles ont, de la sorte, constitué, pour ainsi dire, une âme collective, afin que les hommes réalisent désormais en commun, consciemment et irrésistiblement, l’union prochaine et le progrès régulier des nations récemment encore hostiles les unes aux autres. Cette âme nouvelle, je la retrouve et la reconnais dans les faits qui semblent le plus propres à la nier.
«Ces armements de tous les peuples, ces menaces que leurs représentants s’adressent, ces reprises de persécutions de races, ces inimitiés entre compatriotes et jusqu’à ces gamineries de la Sorbonne, sont des exemples de mauvais aspect, mais non de mauvais augure. Ce sont les dernières convulsions de ce qui va disparaître. Le corps social procède comme le corps humain. La maladie n’y est que l’effort violent de l’organisme pour se débarrasser d’un élément morbide et nuisible.
«Ceux qui ont profité et qui comptaient profiter longtemps encore des errements du passé s’unissent donc pour qu’il n’y soit rien modifié. De là, ces armements, ces menaces, ces persécutions; mais, si vous regardez attentivement, vous verrez que tout cela est purement extérieur. Ce colossal est vide. L’âme n’y est plus; elle a passé autre part; ces millions d’hommes armés, qui font l’exercice tous les jours en vue d’une guerre d’extermination générale, ne haïssent pas ceux qu’ils doivent combattre et aucun de leurs chefs n’ose déclarer cette guerre. Quant aux revendications, même comminatoires, qui partent de ceux qui souffrent en bas, une grande et sincère pitié, qui les reconnaît enfin légitimes, commence à répondre d’en haut.
«L’entente est inévitable dans un temps donné plus proche qu’on ne le suppose. Je ne sais pas si c’est parce que je vais bientôt quitter la terre et si les lueurs d’au-dessous de l’horizon qui m’éclairent déjà me troublent la vue, mais je crois que notre monde va entrer dans la réalisation des paroles: «Aimez-vous les uns les autres», sans se préoccuper, d’ailleurs, si c’est un homme ou un Dieu qui les a dites.
«Le mouvement spiritualiste qu’on signale de toutes parts et que tant d’ambitieux ou de naïfs croient pouvoir diriger va être absolument humanitaire. Les hommes, qui ne font rien avec modération, vont être pris de folie, de la fureur de s’aimer. Cela n’ira pas tout seul de suite, évidemment; il y aura quelques malentendus, sanglants peut-être, tant nous avons été dressés et habitués à nous haïr, quelquefois par ceux-là mêmes qui avaient reçu mission de nous apprendre à nous aimer; mais, comme il est évident que cette grande loi de fraternité doit s’accomplir un jour, je suis convaincu que les temps commencent, et nous allons irrésistiblement vouloir que cela soit[3].»
[3] Voir la lettre de Dumas fils dans l’ouvrage de Léon Tolstoï, traduit par E. Halpérine-Kaminsky: _Zola, Dumas, Guy de Maupassant_.
Si étrange que paraisse l’expression: «Le temps viendra où les hommes vont être pris de la fureur de s’aimer», je crois que cette idée est absolument juste et est ressentie plus ou moins par tous les hommes de notre temps. Il est impossible que l’époque ne vienne quand l’amour, qui est le fond même de l’âme, occupera dans la vie des hommes la place qui lui revient et deviendra la base des relations humaines.
Ce temps se prépare, ce temps est proche.
«Nous sommes aujourd’hui au temps prédit par le Christ, écrivait Lamennais. D’un bout de la terre à l’autre tout s’ébranle. Rien de solide dans toutes les institutions, quelles qu’elles soient, ni dans les systèmes les plus divers qui sont la base de la vie des sociétés. On sent que tout doit bientôt s’écrouler et que, de ce temple aussi, il ne restera pas une seule pierre debout. Mais de même que des ruines de Jérusalem et de son temple, que le Dieu vivant a déserté, devaient surgir une cité nouvelle et un temple nouveau, vers lesquels affluaient volontairement les hommes de toutes les tribus et de tous les peuples, des ruines des temples et des villes d’aujourd’hui sortira une cité nouvelle et un temple nouveau destinés à devenir le temple de l’univers et la patrie commune du genre humain, aujourd’hui désuni par des doctrines qui se combattent, font de frères des étrangers et sèment parmi eux la haine sacrilège et les guerres hideuses. Lorsque viendra l’heure--de Dieu seul connue--de l’union des peuples en un seul temple et en une seule cité, alors s’établira vraiment le règne du Christ, se réalisera définitivement sa divine mission.»
«Des forces puissantes travaillent le monde, écrivait de même Channing. Nul ne peut les arrêter. Les signes en sont la naissance de la nouvelle conception du christianisme, du nouveau respect pour l’homme, du nouveau sentiment de fraternité et d’une égale attitude des hommes à l’égard du Père de tous les hommes. Nous le voyons, nous le sentons. Et devant cette manifestation de l’esprit nouveau tomberont toutes les persécutions. La société pénétrée de cet esprit substitue la paix à la guerre permanente. La force de l’égoïsme qui englobe tout et qui semble invincible cède à cette puissance naturelle: «Paix sur terre et concorde parmi les hommes» ne demeurera pas toujours un rêve.»
XVI
Pourquoi s’imaginer que les hommes, qui sont en la puissance de Dieu, demeureront toujours dans l’erreur étrange que seules les lois humaines, changeantes, injustes, locales, sont importantes et obligatoires, et non la loi de Dieu, éternelle, juste et commune à tous les hommes?
Pourquoi penser que les pasteurs de l’humanité prêcheront toujours que cette loi n’existe pas et ne saurait exister, lorsque chaque secte possède ses lois religieuses, lorsque telle autre croit à celles qu’on appelle scientifiques (lois de la matière, celles de la sociologie), qui sont sans obligation ni sanction, ou lorsqu’on obéit à des lois civiles que les hommes peuvent établir et changer à leur volonté?
Cette erreur peut être provisoire.
Pourquoi supposer, en effet, que les hommes, auxquels est révélée la loi divine commune à tous, écrite dans leur âme, trouvant son expression dans les doctrines des Brahmanes, de Bouddha, de Lao-Tseu, de Confucius, du Christ, n’adopteront pas enfin cet unique principe de toutes les lois, qui leur donnera et la satisfaction morale et une vie sociale heureuse? Pourquoi demeureraient-ils fidèles au chaos des doctrines théologiques, scientifiques et politiques, méchantes et pitoyables, qui les détournent de la seule chose nécessaire, et les poussent vers les choses vaines, ne leur donnant aucune indication sur la façon de se conduire dans la vie individuelle et sociale?
Pourquoi se dire que les hommes continueront à endurer toutes les souffrances, les uns en cherchant à dominer les autres, les autres en se soumettant avec haine et envie à leurs maîtres et en s’efforçant à devenir eux-mêmes des dirigeants?
Pourquoi supposer que le progrès, orgueil des hommes d’aujourd’hui, consistera toujours dans l’accroissement de la population, dans les mesures policières de nous conserver la vie, et non dans l’amélioration morale de notre vie?
Pourquoi croire qu’on verra toujours le progrès dans de piètres inventions mécaniques produisant de plus en plus des objets inutiles et nuisibles, et non dans la marche vers l’union toujours plus étroite entre les hommes et dans la nécessité, pour parvenir à cette union, de vaincre nos passions?
Pourquoi ne pas supposer que les hommes se réjouiront et rivaliseront non pas dans la richesse et le luxe, mais dans la simplicité, la modération et la bonté?
Pourquoi ne pas penser que les hommes verront le progrès non pas dans l’accroissement des biens, mais dans la tendance de demander de moins en moins et de donner de plus en plus aux autres; non plus dans l’élargissement de notre pouvoir, ni dans le succès, ni dans la victoire, mais dans la tendance de nous modérer de plus en plus, et de communier de plus en plus étroitement, individu avec individu, nation avec nation?
Pourquoi se représenter les hommes toujours assoiffés de luxure ou se multipliant comme des lapins, construisant dans les villes des usines d’alimentation chimique pour assurer l’existence des générations qui se multiplient et vivent dans les villes où il n’y a ni plantes ni animaux?
Pourquoi ne pas les voir plutôt chastes, luttant contre leurs passions, vivant en paix avec leurs voisins, au milieu des champs, des jardins, des forêts et des animaux domestiques bien nourris, et cela avec la seule différence entre leur état actuel et celui de demain de ne pas reconnaître la terre comme une propriété privée, ni eux-mêmes comme appartenant à tel ou tel État, ne payer à personne d’impôt, ne pas guerroyer, mais communier dans une paix universelle?
Pour se représenter ainsi la vie humaine on n’aurait rien à imaginer de nouveau, ni à modifier, ni à ajouter à la vie des pays agricoles, telle que nous la connaissons en Chine, en Russie, aux Indes, au Canada, en Algérie, en Égypte, en Australie.
Pour s’imaginer cette vie, on n’a pas à inventer quelque organisation compliquée, mais simplement à se dire que les hommes ne doivent reconnaître qu’une seule loi supérieure, la loi de l’amour de Dieu et de son prochain, celle qui est invariablement exprimée dans les religions de Brahma, de Bouddha, de Confucius de Lao-Tseu, du Christ.
Pour que cette vie se réalise, il n’est nullement besoin que les hommes se transforment au point de devenir des anges vertueux. Les hommes garderont leur faiblesse et leurs passions, pécheront, se querelleront, commettront des adultères, spolieront la propriété, tueront même; mais tout cela ne sera que l’exception, non la règle. Leur vie sera tout autre par le seul fait qu’ils ne considéreront plus la violence organisée comme condition nécessaire, ne seront plus formés sous l’influence des crimes de l’autorité envisagés comme actes méritoires.
La vie des hommes sera tout autre parce que la violence, contraire à la loi divine, considérée aujourd’hui comme légitime et nécessaire, ne sera plus un obstacle à l’enseignement de bonté, d’amour et de soumission à la volonté de Dieu.
Pourquoi ne pas s’imaginer que la souffrance conduira les hommes au désir de s’affranchir de la suggestion, de l’hypnose auxquelles ils doivent leurs longues misères, à se souvenir qu’ils sont les fils et les serviteurs de Dieu, et peuvent et doivent par suite n’obéir qu’à lui et à leur conscience? Loin d’être difficile à se l’imaginer, il est au contraire difficile de croire que cela ne puisse pas être.
XVII
«Si vous n’êtes pas comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume de Dieu.» Cette parole évangélique vise non seulement les individus, mais aussi les sociétés. De même qu’un individu, ayant souffert par ses passions et les tentations de la vie, revient consciemment à l’état simple d’affection pour tous, état dans lequel se trouvent inconsciemment les enfants, et y revient avec toute l’expérience et l’acquis intellectuel de l’adulte, les sociétés, ayant éprouvé toutes les conséquences malheureuses de l’oubli de la loi divine et de l’obéissance à la loi humaine organisant leur vie en dehors du travail de la terre, doivent aujourd’hui, avec toute l’expérience acquise durant leurs errements, abandonner les tentatives d’existence fondée sur la production industrielle et revenir à la loi supérieure de Dieu et à la vie primitive des champs.
Cette indépendance consciente à l’égard de l’autorité humaine et la soumission à l’autorité divine signifient la reconnaissance comme obligatoire, partout et toujours, de la loi éternelle de Dieu, qui est la même dans toutes les doctrines religieuses.
Quant à la vie rurale, elle implique la reconnaissance du travail de la terre, non comme une condition provisoire de notre existence, mais comme une occupation toujours et partout préférée, parce qu’elle nous facilite le mieux l’accomplissement de la volonté divine.
Or, les peuples orientaux, et la Russie parmi eux, se trouvent dans les meilleures conditions pour revenir à cette nouvelle vie.
Les Occidentaux, qui se sont déjà engagés si loin sur la fausse voie des transformations politiques de régime, ayant toutes pour principe l’autorité et la substitution du travail industriel au travail agricole, ne sauraient revenir à la nouvelle vie qu’après de grands efforts. Mais, tôt ou tard, l’animosité qui grandit parmi eux et l’instabilité de leur situation les forceront bien à revenir à la véritable existence indépendante et rationnelle fondée sur leur propre travail et non sur l’exploitation des autres peuples.
Si séduisants que puissent paraître le progrès extérieur de l’industrie et la façade de la vie actuelle, les esprits les plus pénétrants de l’Occident montrent depuis longtemps à leurs nations la voie funeste qu’elles suivent et la nécessité de retourner à la vie agricole qui fut la forme primitive de la vie de toutes les sociétés et qui est faite pour procurer à tous une existence heureuse et rationnelle.
Les peuples orientaux, parmi lesquels le russe, n’ont besoin à cette fin de ne rien changer à leur existence; il leur suffit de s’arrêter sur la voie fausse où ils viennent de s’engager et de manifester leur indépendance à l’égard du pouvoir, ainsi que leur prédilection pour l’agriculture qui fut toujours leur occupation naturelle.