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Part 7

«Ainsi, ajoutent les éditeurs, Tolstoï veut dire seulement, dans le passage indiqué de son appel, que le remède n’est pas dans la Douma, mais dans un changement plus radical de la condition du pays.»

II

AUX RÉVOLUTIONNAIRES

(_J’entends par révolutionnaires tous ceux qui, depuis les constitutionnalistes les plus pacifiques jusqu’aux terroristes les plus violents, ont pour but de remplacer le gouvernement existant par un autre, différemment organisé et comprenant d’autres personnes._)

Vous, les révolutionnaires de toute nuance et de toute dénomination, vous considérez le régime existant comme mauvais; et vous cherchez à le remplacer par un nouveau; à cet effet vous recourez à des moyens divers: réunions autorisées ou non; propagande à l’aide d’articles et de discours; grèves, manifestations et, conséquence naturelle et forcée de tous ces actes, meurtre et révolte armée.

Bien que vous soyez en désaccord sur la forme du régime futur et sur les moyens pratiques de l’organiser, vous ne vous arrêtez pas devant aucun crime.

Vous n’avez pas assez de mots de mépris pour exprimer votre blâme aux hommes de gouvernement qui luttent contre vous. Mais tous les actes de cruauté qu’ils commettent en vous combattant sont parfaitement justifiés à leurs yeux, car tous, depuis le tsar jusqu’au moindre agent de police, formés qu’ils sont dans le respect infini pour l’ordre établi, sont absolument convaincus qu’en défendant cet ordre, ils obéissent précisément aux vœux de millions de gens qui reconnaissent la légitimité de l’ordre existant et la situation privilégiée des gouvernants.

La responsabilité morale de leur cruauté ne retombe donc pas sur eux seuls, mais se répartit sur un grand nombre de personnes.

D’autre part, vous les révolutionnaires, vous avez toutes sortes de professions; vous êtes médecins, professeurs, ingénieurs, étudiants, journalistes, mécaniciens, ouvriers, avocats, marchands, propriétaires fonciers, professions qui n’ont rien de commun avec l’art de gouverner; et cependant, sans autre préparation, vous croyez savoir quelle organisation est nécessaire à la Russie, et, en raison de cette prescience du régime futur, que chacun de vous définit à sa manière, vous prenez sur vous la responsabilité des actes les plus horribles: vous lancez des bombes, pillez, tuez, exécutez.

Des milliers de personnes sont ainsi mises à mort, réduites au désespoir, exaspérées, transformées en fauves. Et pourquoi? Parce qu’un petit nombre d’individus, une infime partie du peuple, a décidé que, pour mieux organiser l’ordre public, il faut que la Douma continue à siéger, ou bien qu’elle doit être remplacée par une autre, élue au suffrage universel, secret, etc.; ou encore qu’on doit instituer la république, que cette république soit sociale. Et c’est à cette fin que vous provoquez la guerre civile.

Vous affirmez que vous agissez ainsi pour le bien public. Mais le peuple de cent millions d’âmes, pour le bien de qui vous agissez, ne vous le demande pas et n’a nullement besoin de ce que vous cherchez à réaliser par d’aussi mauvais moyens.

Le peuple n’a aucun besoin de vous; il vous a toujours jugés et vous juge encore à la même valeur que les autres parasites qui, d’une façon ou d’une autre, le privent du produit de son travail et lui sont une charge.

Considérez, en effet, ce peuple agriculteur de cent millions, qui à vrai dire représente seul le corps de la Russie; rendez-vous compte que vous tous: professeurs, ouvriers de fabrique, ingénieurs, médecins, journalistes, étudiants, propriétaires, vétérinaires, commerçants, avocats, employés de chemin de fer, vous qui êtes tellement préoccupés du bien du peuple, vous n’êtes que les parasites nuisibles de ce corps, que vous sucez son sang, pourrissez sur lui et lui transmettez votre pourriture. Imaginez-vous ces millions d’hommes qui peinent éternellement et qui soutiennent sur leurs épaules votre existence factice, appliquez-leur les réformes que vous voulez obtenir, et vous vous apercevrez combien elles sont étrangères à toute sa façon d’être.

Il a d’autres objectifs; il voit plus loin et plus à fond; il manifeste la conscience de sa mission non par des articles de journaux, mais par sa vie même, par la vie de cent millions d’âmes.

Non, vous ne pouvez pas le comprendre. Vous êtes fermement convaincus que ce peuple grossier ne saurait avoir des principes à lui, que ce serait pour lui un grand bien si vous l’instruisiez à l’aide du récent article que vous avez lu, et vous espérez bien de faire du peuple une chose aussi pitoyable, impuissante et dépravée que vous l’êtes vous-mêmes.

Vous dites que vous voulez une organisation équitable de la vie; or, vous ne pouvez exister que sous un régime injuste, désordonné.

S’il s’en établit un, réellement juste, où il n’y aurait plus de place pour des exploiteurs du travail d’autrui, alors, vous tous, propriétaires, commerçants, médecins, professeurs, avocats, fabricants, ingénieurs, producteurs de tabac, d’alcool, de canons, de miroirs, de velours, etc., vous mourrez de faim en compagnie des hommes du gouvernement.

Loin d’éprouver la nécessité d’un ordre social équitable, il n’est rien qui puisse vous répugner davantage, puisque, sous un pareil régime, tous les hommes devront être au même titre occupés à une besogne d’utilité commune.

Cessez de vous leurrer, envisagez la place réelle qui vous revient parmi le peuple russe, rendez-vous compte de ce que vous faites, et vous vous apercevrez que votre lutte contre le gouvernement est le combat entre deux parasites sur un corps sain et que vous êtes également nuisibles.

Vous ferez donc mieux de vous occuper de vos intérêts, et non pas de ceux du peuple; laissez-le en paix, ne lui mentez pas, c’est la seule grâce qu’il vous demande.

Combattez le gouvernement si le cœur vous en dit; mais dites-vous bien que c’est pour vos intérêts que vous luttez, non pas pour ceux du peuple, et que les violences que vous commettez, loin d’avoir un caractère noble et bienfaisant, sont des actes ineptes, nuisibles et, surtout, immoraux.

Votre œuvre, assurez-vous, a pour but d’améliorer la situation générale du pays. Or, à cet effet, on doit se préoccuper d’abord de l’amélioration des hommes de ce pays.

C’est là un truisme à l’instar de celui qui constate que pour chauffer l’eau d’un vase il faut que chacune de ses molécules soit chauffée.

Pour devenir meilleurs, les hommes doivent concentrer de plus en plus leur attention sur eux-mêmes, sur leur vie intérieure. Or, l’activité publique, surtout la lutte publique, détourne leur attention de leur vie intérieure, les pervertit et abaisse ainsi le niveau moral de la collectivité. Il en fut ainsi toujours et partout, il en est ainsi plus encore aujourd’hui.

A son tour l’abaissement de la morale sociale a pour résultat de faire remonter à la surface les éléments immoraux de la société et de former une opinion publique aussi immorale, autorisant, approuvant tous les crimes, y compris l’assassinat.

Il se forme ainsi un cercle vicieux: les éléments les plus pernicieux de la société, déchaînés par la lutte, participent à l’agitation et emploient des moyens conformes à leur bas niveau de moralité, et cette activité attire, à son tour, la lie de la population. De sorte que la moralité baisse de plus en plus, et ce sont les plus dépravés, les Danton, les Marat, les Napoléon, les Talleyrand, les Bismarck qui deviennent les héros du temps.

La participation à l’action publique et à la lutte qui s’ensuit n’est donc nullement une œuvre bonne, noble, utile, comme le croient et le disent les politiciens, mais est au contraire la plus inepte, nuisible et immorale.

Réfléchissez-y, surtout vous, jeunes gens, qui n’êtes pas encore enlizés dans la vase politique; secouez l’horrible hypnose qui pèse sur vous; libérez-vous de la croyance mensongère en l’utilité de votre action pour le peuple et au nom de quoi vous croyez pouvoir vous tout permettre; songez surtout aux facultés supérieures de votre âme qui aspirent non pas au suffrage universel, secret, etc., ni à la révolte armée, ni à une Constituante et à d’autres choses vaines, mais à un idéal de justice et de bonté.

Or, pour tendre vers cet idéal, vous devez, avant tout, ne pas vous abuser, ne pas croire qu’en vous livrant à vos mesquines passions: vanité, ambition, envie, exploits téméraires, penchant de trouver un emploi à vos forces oisives ou d’améliorer votre condition personnelle, vous servez le peuple; vous devez faire un retour sur vous-même et tâcher de vous corriger de vos propres défauts, devenir meilleurs.

Si vous tenez quand même à prendre part à la vie publique, songez d’abord à vos torts envers le peuple, efforcez-vous d’exploiter le moins possible son travail, et si vous êtes incapables de lui venir en aide, du moins ne le troublez ni ne l’égarez, ne commettez pas le crime de le pousser au pillage et à l’émeute, qui ont toujours pour résultat plus de misère et plus d’asservissement.

La situation compliquée et pénible où nous sommes actuellement en Russie exige de vous, non des articles de journaux, non des discours, ou des démonstrations bruyantes et souvent la déloyale excitation des paysans à la révolte, en en fuyant la responsabilité, elle exige un rigoureux examen de votre conscience, de votre vie, qui seule est au pouvoir de l’homme et dont le relèvement individuel peut seul améliorer la condition sociale.

III

AU PEUPLE

(_J’entends par le mot peuple tout le peuple russe, mais principalement le monde rural, celui dont le travail fait vivre tout le pays._)

Peuple travailleur, surtout toi paysan russe, tu te trouves aujourd’hui dans une situation particulièrement difficile. Si pénible qu’ait pu être ton existence jusqu’ici par suite de l’insuffisance des terres dont tu disposes, des impôts écrasants, des droits douaniers, des guerres provoquées par le gouvernement, tu as vécu en gardant ta foi au tsar, à l’impossibilité de se passer de lui, et tu te soumettais docilement à lui.

Si mauvais que fût le gouvernement tsarien, tu lui obéissais tant qu’il était seul à gouverner. Aujourd’hui qu’une partie du peuple s’est révoltée contre lui, s’est mise à le combattre, que sur nombre de points il s’est établi deux pouvoirs au lieu d’un, chacun exigeant de toi l’obéissance, il ne t’est plus possible de te soumettre docilement au gouvernement, puisqu’il te faut choisir entre celui qui existe et le nouveau et tu dois te préoccuper de savoir quel est le meilleur.

Que devez-vous donc faire, vous les hommes du vrai peuple,--non pas les dizaines de milliers d’ouvriers qui s’agitent dans les villes,--vous les cent millions de paysans qui travaillez la terre?

Le traditionnel gouvernement impérial vous dit: «N’écoutez pas les émeutiers; ils vous promettent beaucoup, et ils ne vous donneront rien. Restez-moi fidèles, et je satisferai à tous vos besoins.»

Les révolutionnaires vous disent: «Ne croyez pas à ce gouvernement; il vous a toujours opprimés et il continuera à vous opprimer. Joignez-vous à nous, aidez-nous, et nous établirons un gouvernement sur le modèle de celui des pays libres. Vous choisirez alors vous-mêmes vos gouvernants, vous dirigerez vos affaires et vous porterez vous-mêmes remède à vos misères.»

Que devez-vous donc faire?

Soutenir l’ancien gouvernement? Mais il promet depuis bien longtemps de prendre souci de vos besoins, et, loin de les satisfaire, il ne fait qu’accroître votre misère.

Vous joindre aux révoltés? Ils vous promettent de vous doter d’un régime parlementaire, à l’exemple des pays les plus libres; mais partout où ce système existe, même dans les républiques, la misère du peuple n’est pas moins grande que chez nous. Comme chez nous, et plus encore, la terre y appartient aux riches; et, de même que chez nous, on y impose le peuple sans lui demander son avis; de même que chez nous, on y entretient une force armée, on déclare et on fait la guerre quand le gouvernement le juge nécessaire.

Au reste, le nouveau régime qu’on vous promet n’est pas encore établi, et on ne sait nullement ce qu’il sera.

Ainsi, nul avantage pour vous d’adhérer à l’un ou à l’autre parti. De plus, il s’agit moins d’avantages que de votre conscience, de votre responsabilité devant Dieu.

Défendre l’ancien régime, c’est faire ce qu’on a fait en ces derniers temps à Odessa, à Sébastopol, à Kiev, à Riga, au Caucase, à Moscou: tuer, pendre, brûler vif, martyriser, fusiller les passants; massacrer femmes et enfants.

Se joindre aux révolutionnaires, c’est commettre le même crime: tuer, exploser, incendier, piller, combattre les soldats (instruments du gouvernement), exécuter, pendre.

Ainsi, le gouvernement tsarien et les révolutionnaires vous convient également à participer à une guerre fratricide. Vous ne pouvez donc pas, vous, travailleurs chrétiens, ni devant Dieu, ni devant votre conscience, _vous joindre ni à l’ancien ni au nouveau gouvernement et prendre part aux actes antichrétiens ni de l’un ni de l’autre_.

Ne pas participer aux actes de l’ancien gouvernement signifie: refuser de servir dans l’armée, dans la police, comme garde champêtre, dizainier; n’assumer aucune fonction politique: service d’État, de zemstvos, de municipalités.

Ne pas participer aux actes révolutionnaires signifie: ne pas former de syndicats et d’associations politiques, ne pas déclarer de grèves, ne pas incendier et ruiner les biens d’autrui, ne pas prendre part à des soulèvements armés.

Vous avez actuellement devant vous deux pouvoirs hostiles, et tous deux vous convient à des actions mauvaises, antichrétiennes.

Que pouvez-vous faire, sinon renoncer à tout gouvernement?

On affirme qu’il est difficile, impossible même, de se passer de gouvernement. Cependant, vous autres, travailleurs russes, ouvriers des champs surtout, vous savez parfaitement vous en passer en menant votre existence champêtre, paisible, laborieuse, en jouissant de droits égaux sur la terre et en réglant vos affaires dans vos assemblées communales.

Le gouvernement a besoin de vous, mais vous, paysans russes, vous pouvez parfaitement vous en passer.

Voilà pourquoi, dans les circonstances actuelles si difficiles, lorsqu’il est également mal de se joindre à l’un comme à l’autre système gouvernemental, il est logique et bienfaisant pour vous de n’adhérer à aucun d’eux.

* * * * *

Mais que doivent faire les ouvriers de fabrique qui, dans nombre de pays, sont plus nombreux que les agriculteurs et qui dépendent entièrement du gouvernement?

Ils doivent adopter en tous points la même attitude que les ouvriers des champs: _ne se soumettre à aucun gouvernement_ et appliquer tous leurs efforts pour retourner à la vie rurale.

Que les ouvriers des villes, autant que les ouvriers des champs, cessent d’obéir au gouvernement, et du coup le pouvoir de celui-ci disparaîtrait, et avec lui s’évanouirait d’elle-même la servitude où vous vous trouvez, parce qu’elle n’est maintenue que grâce à votre soumission volontaire.

C’est vous qui assurez l’existence de ce gouvernement qui grève de droits d’entrée et de sortie tous les produits; qui impose tous les objets à l’intérieur; qui établit toutes sortes de monopoles en faveur des sociétés privées et assure le droit de propriété foncière; qui dispose de la force armée, que vous-même lui fournissez, et qui vous tient par elle en une dépendance et une soumission constantes.

«Mais s’il n’existait que de petites communautés autonomes, qui, dès lors en l’absence d’un pouvoir central, assurerait le fonctionnement des services publics? Comment établirait-on les voies de communication, le télégraphe, la poste, l’enseignement supérieur, les bibliothèques nationales, le commerce?»

Les hommes sont tellement habitués à croire que le gouvernement dirige vraiment tous les services publics, qu’il leur semble que sans lui ils ne sauraient exister. C’est une grave erreur.

Les entreprises sociales les plus importantes, et pas seulement dans un pays, mais dans plusieurs à la fois, sont dues à l’initiative de personnes privées agissant en dehors de toute intervention gouvernementale. C’est bien dans ces conditions que furent fondées les diverses sociétés internationales, savantes, commerciales, industrielles.

Non seulement le gouvernement ne concourt pas à leur développement, mais, au contraire, son intervention leur est une entrave.

«Mais si vous refusez d’obéir au gouvernement, de payer l’impôt et de servir dans l’armée, les peuples étrangers envahiront votre pays et deviendront vos maîtres», objectent encore les hommes qui veulent demeurer nos chefs.

Ne les écoutez pas. Décidez-vous seulement à reconnaître la terre comme propriété commune, à refuser les conscrits, les impôts, sauf ceux que vous paierez de bonne volonté pour assurer les services publics; tâchez de régler vos affaires en paix, et les peuples étrangers, séduits par votre heureuse vie, ne songeraient pas à aller vous conquérir; et, s’ils y songeaient, ils s’abstiendraient encore en voyant l’heureuse existence que vous menez; bien mieux, ils vous imiteraient.

De même que vous, toutes les nations ont souffert et souffrent encore du combat qu’ont mené et mènent entre eux les divers gouvernements: rivalités militaires, commerciales, industrielles; luttes de classes, luttes de partis.

Dans tous les pays chrétiens se poursuit un combat intérieur dont le principal but est de s’affranchir du gouvernement. Mais cet affranchissement des peuples, dont la majorité a abandonné la vie agricole en faveur de la vie industrielle des villes, devient fort difficile parce que ces nations industrielles dépendent de celles qui sont demeurées agricoles.

Elles espèrent s’affranchir à l’aide de la doctrine socialiste. Mais vous, ouvriers russes, qui tirez vos moyens d’existence de la terre principalement, et qui pouvez satisfaire vos besoins par votre propre travail, vous avez la chance de pouvoir vous libérer bien plus facilement. Au surplus, le gouvernement, socialiste ou non, ne constitue pas pour vous une nécessité, pas même une commodité; c’est un lourd fardeau qui ne vous est en aucun cas utile à porter.

Le gouvernement vous prive de la terre, vous enlève, sous forme d’impôt, la majeure partie du produit de votre travail, vous prive de vos enfants en en faisant des soldats et en les envoyant à la boucherie.

Notez bien que l’autorité gouvernementale n’est nullement une condition aussi absolue de la vie humaine que le sont, par exemple, la culture de la terre, la famille, les relations entre les hommes, qui subsisteront toujours, tant qu’il y aura des hommes. Le gouvernement est une institution qui se crée quand le besoin en est, et elle disparaît quand elle devient inutile, comme toutes les institutions humaines. Dans les temps passés existaient le sacrifice humain, l’idolâtrie, la sorcellerie, le supplice, l’esclavage et autres mœurs analogues. Or, à mesure que les hommes progressaient, le caractère odieux de ces mœurs devenait de plus en plus évident et, peu à peu, elles disparurent.

Il en est de même du gouvernement. Il naquit quand les hommes étaient encore sauvages et cruels. Et le gouvernement était à leur image. Presque tous les gouvernements ont emprunté leurs lois aux païens romains, et leur système d’administration demeure aujourd’hui aussi brutal qu’il l’était avant l’ère chrétienne.

Mais les peuples progressent, ressentent de moins en moins le besoin d’être gouvernés par une autorité oppressive et y voient aujourd’hui un véritable obstacle à leur bonheur.

La coquille est nécessaire à l’œuf tant que le poussin n’est pas formé. Dès qu’il l’est, la coquille ne lui est qu’une gêne. On peut en dire autant du gouvernement et du peuple qu’il protège, et la plupart des nations chrétiennes, la nation russe plus vivement que les autres, s’en rend bien compte.

«Le gouvernement est indispensable», disent certains, convaincus qu’ils en sont, aujourd’hui surtout, en raison de l’agitation qui soulève le peuple russe.

Mais qui sont-ils ceux qui se soucient de la plénitude du pouvoir du gouvernement? Ce sont ceux qui vivent du travail du peuple et qui, ayant conscience de leur culpabilité, craignent d’être dénoncés; ils espèrent donc que le gouvernement, solidaire avec eux, protégera par la force leur indignité.

On conçoit que le gouvernement leur soit indispensable. Mais pour toi, peuple, n’était-il pas toujours une lourde charge?

Enfin, aujourd’hui que sa mauvaise administration a provoqué la révolte et la division, il est devenu une véritable calamité dont tu dois te délivrer pour ton bien matériel et spirituel.

Que vous réussissiez, paysans et ouvriers, à vous affranchir dès à présent du gouvernement ou que vous ayez encore à en souffrir, de l’actuel ou d’un nouveau, voire d’un gouvernement étranger, il ne vous reste qu’une chose à faire à vous, travailleurs russes: ne plus obéir à l’autorité et vous passer d’elle.

Vous en serez persécutés au début; vous souffrirez des discordes qui naîtront peut-être parmi vous; mais toutes ces misères ne sont rien comparées aux malheurs et aux souffrances qui vous assaillent actuellement et qui vous attendent encore par la faute du gouvernement. De fait, en exécutant les ordres de tel ou tel gouvernement, vous serez entraîné à commettre toutes sortes de crimes et qui se perpétueront tant que vous n’y mettrez pas un terme par votre refus d’y participer.

Laissez-vous seulement entraîner, répondez aux appels de l’un ou de l’autre gouvernement, entrez en lutte contre les révolutionnaires pour soutenir l’ancien gouvernement en qualité de soldats, de policiers, de membres des bandes noires; ou bien aidez les révolutionnaires par des grèves, pillages, émeutes, syndicats, élections, etc., etc.; outre qu’un grand poids pèsera sur votre conscience, vous serez de nouveau asservis, quel que soit le gouvernement qui triomphera, même celui que vous aurez aidé à vaincre.

Donc, ne cédez pas, n’obéissez ni aux uns ni aux autres, et vous vous délivrerez de tous vos maux.

Je vous le dis bien, il n’est qu’une issue de votre situation présente si difficile: refuser d’obéir à toute autorité oppressive, supporter avec résignation les violences et ne pas y participer en aucun cas.

Cette issue est simple, facile, et conduit infailliblement au bonheur.

Mais pour se comporter ainsi vous devez reconnaître l’autorité de Dieu et de sa loi.

«Celui qui souffrira jusqu’au bout sera sauvé.» Et votre salut est entre vos mains.

Ouvriers des villes, vous ne serez plus obligés d’accepter les conditions que les patrons vous imposent; c’est vous qui les réglerez, ou bien vous créerez des associations de production de tous les objets de première nécessité; ou encore, la terre étant devenue libre, vous retournerez à la vie naturelle, rurale.

«Mais si nous, Russes, nous nous mettons à vivre sans gouvernement, il n’y aura plus de Russie», diront ceux qui croient qu’il est fort important que la Russie, c’est-à-dire le rassemblement forcé de peuples divers sous une même puissance, existe.

Or, ce conglomérat appelé Russie, loin de vous être nécessaire, à vous, travailleurs russes, constitue précisément l’une des principales causes de vos malheurs.

Si l’on vous écrase d’impôts, après avoir grevé vos ancêtres et amassé d’énormes dettes publiques que vous devez payer, si l’on vous enrôle et envoie guerroyer au bout du monde contre des gens dont vous ne vous souciez pas et qui ne se soucient pas de vous, c’est précisément afin de maintenir l’intégrité de cette Russie, qui n’est qu’un agglomérat forcé de la Pologne, du Caucase, de la Finlande, de l’Asie centrale, de la Mandchourie et d’autres territoires et populations sous la même puissance.

Il y a pis encore. Cette agglomération, maintenue par la force, des peuples et des races est un grand péché dont vous portez malgré vous la responsabilité en obéissant au gouvernement.

De fait, pour que subsiste la Russie telle qu’elle est, il faut courber sous le joug Polonais, Finlandais, Esthoniens, Géorgiens, Arméniens, Tatares et bien d’autres nationalités; on doit leur interdire de vivre comme ils l’entendent, les persécuter, voire les massacrer, en cas de désobéissance.

Pourquoi donc participerez-vous à ces mauvaises actions puisqu’aussi bien vous en souffrez vous-mêmes?

Ceux qui ont intérêt à ce que la Russie étende sa puissance sur la Pologne, le Caucase, la Finlande, et autres pays, qu’ils s’arrangent comme ils peuvent. Vous, travailleurs, vous n’y avez aucun intérêt. Ce qui vous intéresse, c’est de ne pas manquer de terre, c’est de ne pas être dépouillés de vos biens, privés de vos fils et, surtout, ne pas être obligés de commettre de mauvaises actions.

Et tout cela finira dès que vous aurez cessé d’exécuter les ordres du gouvernement qui vous perdent corps et âmes.

TABLE DES MATIÈRES

Pages. La portée de la Révolution russe 5

L’unique solution possible de la question agraire 135

L’impôt unique d’Henry George: Son application urgente et facile en Russie 161

Que faire? 175

Appel aux Russes: I.--Au Gouvernement 203 II.--Aux Révolutionnaires 215 III.--Au Peuple 227

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--16258.