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Part 2

Il y a plus. La participation au pouvoir de tous les membres de la société eut encore ce résultat que les hommes, détournés chaque jour davantage du travail immédiat de la terre et prenant de plus en plus goût à l’existence parasitaire, perdirent aussi leur indépendance, et, par leur situation même, furent amenés à la nécessité de mener une vie immorale.

N’ayant ni l’habitude, ni le goût de subvenir à leurs besoins par le travail de la terre, les Occidentaux furent forcément obligés d’acquérir leurs moyens d’existence chez les autres nations. Or, ils ne pouvaient le faire que par deux moyens: la supercherie, c’est-à-dire l’échange d’objets pour la plupart inutiles et immoraux, tels que l’alcool, l’opium, les armes, contre des objets de première nécessité; l’autre moyen est la violence, c’est-à-dire le pillage des peuples en Asie, en Afrique, partout où on sent la possibilité de piller impunément.

Dans cette nécessité se trouvent l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, la France, les États-Unis, et surtout la Grande-Bretagne qui sert d’exemple et d’objet d’envie aux autres nations. Presque tous les hommes de ces pays, en devenant les participants conscients à la violence, dirigent tous leurs efforts et toute leur attention vers l’activité gouvernementale, industrielle et commerciale, ayant pour dessein principal la satisfaction des besoins de luxe; et ils deviennent, soit par la pression directe, soit par l’argent, les dominateurs des peuples agricoles qui leur fournissent les objets de première nécessité.

Ils sont dans certains états la majorité, dans d’autres encore la minorité; mais la proportion de ces hommes exploitant le travail des autres augmente avec une grande rapidité au détriment de ceux qui vivent de leur propre travail agricole si naturel. Il s’ensuit que la plupart des nations d’Occident ne peuvent plus subsister par leur travail agricole. Il leur faut, par la violence ou la tromperie, enlever les objets de subsistance aux peuples qui vivent encore par la culture de leur propre sol. Ce à quoi elles s’emploient en recourant, soit à la force brutale, soit à la corruption.

Il arrive dès lors que l’industrie, ayant principalement pour but le besoin des riches, et du plus riche de tous: le gouvernement, dirige ses efforts vers la culture approximative des grandes étendues de terre, à l’aide de machines; vers la confection de la toilette féminine, des palais, bonbons, jouets, automobiles, tabacs, vins, médicaments, papier à lettres, canons, fusils, poudre, etc., etc.

Et, comme il ne peut y avoir de fin aux caprices des hommes lorsqu’ils exploitent le travail d’autrui, l’industrie se mit à fabriquer de plus en plus des objets inutiles, stupides et corrupteurs, tout en détournant les hommes du travail rationnel. Et nous ne voyons pas de fin à ces inventions pour le plaisir des oisifs, puisque, plus bêtes et plus immorales elles sont,--automobiles remplaçant les jambes d’hommes et les animaux, les funiculaires de montagnes, ou les automobiles blindées,--plus leurs auteurs et ceux qui en profitent sont contents et fiers.

VII

En Angleterre, où le régime parlementaire est plus ancien, un septième seulement de la population est occupé aujourd’hui aux travaux agricoles; en Allemagne, on compte 45 p. 100; en France, la moitié; de sorte que, dans le cas où ces états pourraient faire disparaître les maux du prolétariat, leur situation présente ne leur permettrait pas de subsister indépendamment des autres pays. De même que les prolétaires dépendent des classes possédantes, ces nations dépendent de celles qui peuvent pourvoir à leur propre subsistance et vendre aux étrangers le superflu. Telles sont l’Inde, la Russie, l’Australie.

Les nations de l’Occident ont donc besoin pour exister de recourir aux supercheries et aux violences sous forme de conquête des marchés, et, poursuivant ce qu’elles appellent leur politique coloniale, elles jettent plus loin et plus loin leur filet sur les hommes qui vivent encore de l’agriculture dans diverses parties du monde. En rivalisant entre elles, elles accroissent à chaque instant leurs armements et enlèvent par des ruses diverses leurs terres à ceux qui mènent une vie rationnelle et les forcent à les nourrir.

Elles ont encore la possibilité d’agir ainsi. Mais on aperçoit déjà la limite de la conquête des marchés, de la supercherie envers les acheteurs, de la vente des objets inutiles et nuisibles, de l’asservissement des pays lointains. Les populations de ces pays commencent à se pervertir à leur tour, à produire elles-mêmes les objets que leur fournissaient les nations occidentales, voire à apprendre la science peu compliquée de l’armement et à être aussi cruelles que leurs professeurs.

On approche donc de la fin de cette existence immorale. En s’en apercevant, les Occidentaux cherchent à s’étourdir, comme le font toujours les hommes qui gâchent leur vie et qui le savent.

Ils s’incitent à croire aveuglément que les inventions et le perfectionnement des commodités de la vie au profit des riches, ainsi que les instruments de lutte entre les hommes, que durant plusieurs générations les travailleurs asservis étaient forcés de fabriquer, constituent des acquisitions très importantes, presque sacrées, appelées culture, ou, mieux encore, _civilisation_.

Et comme toute foi avait sa science, la foi en la civilisation a la sienne: la sociologie. Or, celle-ci n’a qu’un but: la justification de l’ordre mensonger qui règne parmi les peuples de l’Occident.

Cette science démontre que les cuirassés, le télégraphe, les bombes, la photographie, les chemins de fer électriques et tant d’autres sottes et pernicieuses inventions, destinées à augmenter le confort des oisifs ou à les défendre par la force, sont bonnes, sacrées, marquées d’avance par des lois immuables. C’est pourquoi la dépravation à laquelle ils donnent le nom de civilisation est une condition indispensable de la vie humaine et doit être répandue sur toute l’humanité.

Et cette croyance est aussi aveugle, aussi inébranlable et présomptueuse que toute croyance.

On peut tout discuter, mais non la civilisation, c’est-à-dire l’arrangement de notre vie, ainsi que les vilenies et les sottises que nous commettons; la civilisation est un bien certain ne souffrant aucun doute. Tout ce qui compromet cette croyance est mensonge; tout ce qui la soutient est vérité absolue.

Cette foi et cette science font que les Occidentaux, engagés dans leur voie funeste, ne veulent pas voir et reconnaître qu’ils marchent vers leur perte certaine. Les plus avancés parmi eux se réjouissent à la pensée que cette voie les conduit, non à la perte, mais au plus grand bonheur. Ils se persuadent que, par la violence qui les a déjà conduits à leur malheureuse situation actuelle, ils parviendront à ce que les hommes, qui visent le bien purement matériel, bestial, susciteront l’apparition soudaine parmi eux, sous l’influence de la doctrine socialiste, d’autres hommes qui, en possession du pouvoir, mais non pervertis par lui, organiseront une vie sociale qui transformera ceux qui sont habitués à mener une lutte égoïste en altruistes, et que tous travailleront au bien commun pour en jouir fraternellement.

Mais, si cette croyance n’a pas de fondement raisonnable et perd déjà en ces derniers temps crédit parmi les hommes qui réfléchissent, elle se maintient encore dans la masse ouvrière à laquelle elle donne le change sur sa malheureuse condition, en lui faisant espérer un devenir meilleur.

Telle est la foi qui berce la plupart des peuples occidentaux et les entraîne à la perte. Et cette fascination est si puissante que les voix des sages qui vécurent parmi eux, tels Rousseau, Lamennais, Carlyle, Ruskin, Channing, Harrisson, Emerson, Herzen, Carpenter, n’ont laissé aucune trace dans la conscience des hommes, qui courent vers l’abîme et ne veulent le voir ni en convenir.

Et c’est dans cette voie funeste que les politiciens européens invitent le peuple russe à s’engager, tout joyeux qu’ils sont de voir une nouvelle nation tomber dans la même situation sans issue! Ils poussent également des Russes étourdis, qui, ne sachant pas penser par eux-mêmes, imitent servilement ce qui se faisait il y a des centaines d’années, alors qu’on ne savait pas encore où cela mènerait les peuples d’Occident.

VIII

La soumission à la violence a conduit autant les Orientaux, qui continuent à obéir à leurs souverains corrompus, que les Occidentaux, chez qui le pouvoir et la corruption qui l’accompagne se sont démocratisés, à de grands maux, à de nouveaux conflits inévitables qui les menacent tous.

La condition malheureuse des peuples occidentaux à l’intérieur est encore accrue par le fait qu’ils sont amenés à la nécessité de soustraire pour leur alimentation, par la ruse et la force, aux peuples orientaux leurs produits du travail.

Ils y parviennent toujours par la même méthode, connue sous le nom de civilisation, et qui leur sert jusqu’au moment où les Orientaux l’apprennent à leur tour. En attendant, la majorité de ceux-ci, continuant à obéir à leur gouvernement, retardent dans les procédés de lutte contre les Occidentaux et sont obligés de se soumettre à leur puissance.

Mais certains parmi les peuples orientaux commencent déjà à se frotter à la civilisation corruptrice des Européens, et, comme l’ont prouvé les Japonais, s’assimilent aisément la ruse peu compliquée et la cruauté des civilisés pour opposer les mêmes moyens de lutte qu’avaient employés contre eux leurs oppresseurs.

Et voici que le peuple russe, placé entre les Occidentaux et les Orientaux, s’étant assimilé en partie les procédés de l’Occident, mais continuant jusqu’à ces derniers temps à obéir à son gouvernement autocratique, est amené par la destinée à réfléchir sur les maux dont souffrent les peuples aux deux antipodes. D’un côté, il voit les souffrances que vaut aux Orientaux leur soumission au pouvoir despotique; de l’autre, il se rend compte que la limitation du pouvoir et sa démocratisation chez les Occidentaux, loin d’améliorer leur sort, les a corrompus et les a acculés à la nécessité de tromper et de piller les autres peuples.

Le peuple russe doit donc en conclure qu’il lui faut modifier ses rapports envers le pouvoir d’une façon autre que ne l’avaient fait les peuples de l’Occident.

Tel un chevalier de la mythologie slave, la Russie est aujourd’hui au carrefour de deux routes, l’une et l’autre conduisant à la perte.

Il est désormais impossible à un peuple de continuer d’obéir à son gouvernement.

C’est impossible, parce que, voyant le gouvernement dépouillé de son prestige passé, ayant compris que la plupart des maux proviennent de lui, le peuple russe ne peut ne pas vouloir se débarrasser de ces maux.

En outre, il n’a plus à obéir au gouvernement parce qu’en réalité il n’en existe plus qui assurerait au peuple, comme par le passé, le loisir et la tranquillité. Nous ne sommes plus en présence d’un gouvernement et des révoltés, mais seulement de deux partis qui se combattent avec acharnement.

Obéir au gouvernement comme sous l’ancien régime, c’est continuer à supporter les souffrances passées: manque de terre, famine, lourds impôts, guerres aussi inutiles que sauvages, et, de plus, participer aux scélératesses que commet aujourd’hui le gouvernement pour se défendre, vainement d’ailleurs, comme tout porte à le croire.

Il est moins sensé encore pour le peuple russe de s’engager dans la voie qu’ont suivie les peuples occidentaux, puisque son caractère funeste est devenu évident. Ceux-ci ignoraient où elle les conduisait lorsqu’ils l’avaient choisie, tandis que nous, nous ne pouvons plus ignorer.

D’autre part, la majorité des Occidentaux qui s’étaient engagés sur cette voie assuraient leur existence par l’industrie, le commerce, ou l’esclavage direct (nègres) ou indirect (salariés); tandis que le peuple russe est principalement agricole. S’engager sur la voie que suivaient les nations occidentales, c’est donc commettre, consciemment cette fois, des violences, non plus pour le compte du gouvernement, mais contre lui; non plus commandé par autrui, mais par notre volonté propre, et pour aboutir finalement, comme les Occidentaux, et après une lutte séculaire, aux mêmes maux dont le peuple russe souffre actuellement: manque de terre, accroissement progressif des impôts, dette publique, armements, guerres aussi cruelles qu’insensées. Bien mieux: perdre comme les autres peuples de l’Europe le bien primordial que possède le peuple russe: l’existence agricole qui lui est si chère et habituelle, et cela pour être ensuite à la merci de la production étrangère. Lutter enfin dans les conditions les moins favorables contre l’industrie et le commerce étrangers, avec la certitude d’être vaincu.

Ainsi, course à l’abîme sur l’une comme sur l’autre voie.

IX

Que doit donc faire le peuple russe?

La réponse, semble-t-il, est bien simple, naturelle, découlant de la situation même: ne suivre ni l’une ni l’autre des deux voies; autrement dit, ni obéir à son gouvernement qui l’a conduit à son malheureux état actuel, ni organiser sur le modèle des peuples occidentaux le régime parlementaire et oppresseur qui a rendu leur situation plus malheureuse encore.

Cette réponse simple et naturelle doit venir à l’idée du peuple russe plus qu’à tout autre, et surtout dans sa situation actuelle.

Au fait, on ne peut que s’étonner de ce qu’un paysan du gouvernement de Toula ou de Saratov, de Vologda ou de Kharkov, qui ne voit aucun intérêt à obéir au gouvernement, puisqu’il n’en tire que toute sorte de misères, non seulement continue à se soumettre à lui, mais encore agisse contre sa conscience, concoure lui-même à son asservissement, paye l’impôt sans connaître l’usage qu’on en fait, donne ses fils au régiment, sachant encore moins à qui sont nécessaires les souffrances et la mort de ces travailleurs qu’il avait élevés avec tant de peine et qui lui sont si indispensables dans sa maison.

Il serait plus surprenant encore que ce paysan, menant une vie paisible et indépendante, indifférent à tout gouvernement, cherchât à se délivrer d’un pouvoir oppresseur et inutile en recourant à la même violence dont il souffre, en remplaçant les anciens oppresseurs par des nouveaux, comme l’avait fait en son temps le paysan français ou anglais.

Ne serait-il pas plus simple au laboureur russe de cesser d’obéir à tout gouvernement de violence, et de ne plus y participer? S’il le faisait, aussitôt disparaîtraient d’eux-mêmes et les impôts, et le service militaire, et les exactions des fonctionnaires, et la propriété foncière, et toutes les misères qui en résultent pour les travailleurs. Elles disparaîtraient parce qu’il n’y aurait plus personne pour les maintenir.

Pour procéder ainsi, le peuple russe se trouve dans des conditions historiques, économiques et religieuses exceptionnellement favorables.

La première condition est qu’il soit arrivé à la nécessité de changer ses rapports envers le pouvoir, alors que l’erreur de la direction qu’avaient suivie les nations occidentales, avec lesquelles il se trouve depuis longtemps en relation étroite, fut apparue avec évidence.

En Occident, le pouvoir a déjà parcouru tout son orbite. Les peuples y ont d’abord laissé faire l’autorité oppressive afin de se soustraire aux soucis et à la lutte du pouvoir. Lorsque l’autorité s’est pervertie et leur est devenue trop lourde, ils tentèrent d’alléger son poids en la limitant, c’est-à-dire en assumant une part de responsabilité. Peu à peu cette participation au pouvoir s’étendit. Finalement, ceux-là mêmes qui avaient toléré le pouvoir pour ne pas y participer furent amenés à lutter pour lui et, conséquence naturelle, à se pervertir à leur tour.

Il devint évident que la prétendue restriction de l’arbitraire d’un petit nombre équivaut à un simple changement de maîtres à l’accroissement de leur quantité, et, par voie de conséquence, à l’extension de l’immoralité, de l’animosité et de l’irritation des uns contre les autres. Car, de même que par le passé, le pouvoir est demeuré la domination d’un petit nombre des plus mauvais sur le grand nombre des meilleurs.

Il devint évident également que l’augmentation de la quantité des participants à l’administration publique détournait les hommes du travail agricole si naturel à l’homme, et les amenait à la production et à la surproduction des objets de fabrique inutiles et nuisibles, ainsi qu’à fonder leur existence sur la tromperie et l’asservissement des peuples étrangers.

Le fait que cette situation est devenue évidente de notre temps, grâce à l’exemple fourni par l’Occident, est la première condition favorable pour le peuple russe qui traverse aujourd’hui seulement la phase où lui apparaît la nécessité de changer ses rapports envers le pouvoir.

Marcher dans la voie qu’avaient suivie avant lui les nations occidentales, c’est, pour le peuple russe, imiter le voyageur qui s’engagerait dans une voie fausse où s’étaient déjà égarés d’autres voyageurs et dont les plus perspicaces s’en détourneraient.

La deuxième condition favorable à la révolution pacifique en Russie est que le peuple s’y trouve dans la nécessité de changer ses rapports envers le pouvoir, alors qu’en majeure partie il mène encore une vie agricole, qu’il l’aime et l’apprécie au point que la plupart de ceux qui l’avaient abandonnée sont tout près à y revenir à la première occasion. Cette condition est particulièrement importante pour les Russes, car leur vie rurale nécessite bien moins une protection gouvernementale, ou plus exactement, moins que tout autre elle donne prétexte au gouvernement d’intervenir. Je connais des communautés agricoles qui se sont transportées en Extrême-Orient, se sont installées en des régions où la frontière entre la Chine et la Russie n’était pas exactement délimitée, et, n’ayant affaire à aucune autorité, ont vécu et prospéré jusqu’au moment où elles furent découvertes par les fonctionnaires russes.

Les citadins considèrent généralement les travaux des champs comme une occupation inférieure. Et pourtant, l’immense majorité des hommes du monde entier s’occupe d’agriculture, et c’est elle qui assure l’existence du reste des hommes. L’espèce humaine n’est donc en réalité composée que d’agriculteurs. Les autres: ministres, serruriers, professeurs, charpentiers, artistes, tailleurs, savants, guérisseurs, généraux, soldats, ne sont que les domestiques ou les parasites des agriculteurs. Donc, tout en étant l’occupation la plus morale, la plus saine, joyeuse et nécessaire, l’agriculture est aussi la plus noble de toutes les professions, et seule elle procure une réelle indépendance.

Dans son immense majorité, le peuple russe mène encore cette vie agricole, et c’est là la deuxième et importante condition lui permettant de changer actuellement ses rapports envers le pouvoir et de se délivrer du mal gouvernemental en cessant simplement d’obéir à l’autorité, quelle qu’elle soit.

Telles sont les deux premières conditions favorables à la révolution russe.

Elles sont toutes deux extérieures.

Il en est une troisième qui est intérieure.

L’histoire du peuple russe et les observations des étrangers montrent sa profonde religiosité; et c’est un trait particulier de ce peuple que la conscience qu’il en a.

Soit parce que l’Évangile, imprimé en latin, fut inaccessible aux masses populaires avant la Réformation, et le demeure jusqu’ici dans le monde catholique, soit habileté avec laquelle la papauté a caché aux peuples le véritable christianisme, soit caractère pratique de ces peuples, il est certain en tout cas que la doctrine chrétienne a cessé depuis longtemps d’être un guide dans leur vie et n’a laissé place qu’au culte extérieur, ou bien, dans les classes supérieures, à l’indifférentisme et à la négation complète de toute religion. Et cela se produit non seulement dans le monde catholique, mais aussi luthérien et, plus encore, anglican.

Par contre, soit parce que l’Évangile est devenu accessible au peuple russe depuis le Xe siècle, soit pauvreté d’esprit de l’Église gréco-russe, qui n’a pas su, malgré ses efforts, cacher le vrai sens de la doctrine chrétienne, soit caractère particulier du peuple russe et sa vie agricole, le christianisme n’a jamais cessé d’être le guide principal dans la vie de l’immense majorité du peuple russe.

Depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, la conception chrétienne de la vie s’est toujours manifestée et se manifeste chez le peuple russe d’une façon qui lui est particulière. Elle se manifeste par la reconnaissance de la fraternité et de l’égalité des hommes de toutes les nationalités, par la complète liberté de conscience et par l’attribution aux criminels du caractère de malheureux et non de coupables; par la coutume de se demander à certains jours mutuellement pardon; voire par l’expression usuelle «pardonnez» au moment de prendre congé[1]. Rappelons aussi le sentiment, si répandu dans le peuple, de pitié, voire de respect pour le mendiant; la tendance au sacrifice, se manifestant parfois sous une forme barbare au nom de tout ce qui est considéré comme vérité religieuse, telle la secte des _skoptsi_, ou tels ceux qui se font brûler tout vifs, ou, comme tout récemment, se font enterrer vivants.

[1] Le mot russe _prostchaïté_, qui correspond à l’«adieu» français et signifie: pardonnez.

Le peuple russe a toujours observé la même attitude chrétienne envers l’autorité. Il préférait la soumission à la participation au pouvoir et considérait comme un péché le fait d’être un gouvernant.

C’est dans cet esprit chrétien, manifesté par lui en toute occasion et par rapport à l’autorité en particulier, qu’est la troisième et la plus importante condition grâce à laquelle le peuple russe pourrait, dans sa situation présente, continuer naturellement à vivre de sa vie chrétienne et agricole habituelle, sans prendre la moindre part à l’ancien gouvernement ni à la lutte entre l’ancien et le nouveau.

Telles sont les trois conditions qui distinguent le peuple russe de ceux de l’Occident aux instants si graves qu’il traverse aujourd’hui. Il semblerait qu’elles devraient l’inciter à choisir l’issue la plus naturelle, qui est celle de la renonciation à tout gouvernement de violence. Or, loin de choisir cette voie naturelle, il hésite entre l’admission des violences gouvernementales et celles des révolutionnaires, commence même, en la personne de ses plus mauvais représentants, à prendre part aux violences et semble vouloir s’engager sur la voie funeste qu’avaient suivie les peuples occidentaux.

Quelle en est la cause?

X

D’où vient que des hommes souffrant des abus du pouvoir ne font pas ce qui pourrait les en débarrasser si promptement, c’est-à-dire en cessant tout simplement d’obéir à l’autorité? Loin d’employer ce moyen, ils continuent à agir de façon à se frustrer eux-mêmes d’un bien à la fois matériel et spirituel, et se soumettent au pouvoir existant, ou établissent un nouveau pouvoir oppresseur.

Les hommes sentent que la violence est la cause de leur situation malheureuse; ils ont vaguement conscience que pour en sortir ils ont besoin de liberté; et, chose surprenante, pour acquérir la liberté et se débarrasser de la violence, ils cherchent, inventent et emploient toutes sortes de moyens: révolte, changement de gouvernement, changement de régime, nouvelles combinaisons diplomatiques entre États, politique coloniale, organisation du prolétariat, cité socialiste, trust, tout, sauf l’unique moyen qui les débarrasserait le plus simplement et le plus sûrement de tous leurs maux: l’insoumission au pouvoir.

Tout esprit réfléchi devrait pourtant voir nettement que la violence engendre la violence et que la seule méthode de s’en débarrasser est de ne pas en commettre. Il n’est pas moins évident que la majorité des hommes est soumise à la minorité, uniquement parce que les premiers concourent eux-mêmes à leur asservissement.

Si les peuples sont asservis, c’est parce qu’ils ont recours à la force pour lutter contre la force, et cela dans un intérêt égoïste.

Ceux qui s’en abstiennent ne peuvent pas être asservis, comme on ne peut pas couper l’eau. Ils peuvent être dépouillés, immobilisés, blessés, tués, mais non asservis, c’est-à-dire forcés à agir contrairement à leur volonté raisonnée.

C’est vrai pour les individus, c’est vrai pour les collectivités. Si les deux cents millions d’Hindous avaient refusé de commettre les violences commandées par leurs maîtres: service militaire et impôts servant à l’oppression; s’ils ne s’étaient pas laissé séduire par des biens, dont on les avait auparavant dépouillés, ne s’étaient pas soumis aux lois de leurs oppresseurs, il est certain que non seulement cinquante mille Anglais, mais tous les Anglais tant qu’ils sont, auraient été impuissants à asservir l’Inde, alors même que sa population ne compterait pas deux cents millions, mais un seul millier d’hommes.

Il en est de même des Polonais, des Tchèques, des Irlandais, des Bédouins et de tous les peuples conquis. Il en est de même des ouvriers asservis par les capitalistes. Nul capitaliste au monde n’aurait pu les exploiter, s’ils n’avaient pas concouru eux-mêmes à leur esclavage.

Tout cela est tellement évident qu’on éprouve quelque honte à le démontrer. Pourtant, des hommes qui raisonnent logiquement dans tous les cas de la vie non seulement ne s’en aperçoivent pas et ne font pas ce que leur indique la raison, mais agissent et contre la raison et contre leur intérêt.