Part 2
A partir de ce moment, M. Utterson devint un habitué de la rue où se trouvait la porte mystérieuse. Le matin, avant l'heure de l'ouverture de son cabinet, à midi, quand il avait beaucoup d'affaires et peu de temps à lui, et le soir, à la clarté brumeuse de la lune, par beau ou mauvais temps, aux heures de foule ou de solitude, on trouvait l'avocat fidèle au poste qu'il s'était choisi. «S'il fait celui qui se cache, je ferai celui qui cherche,» pensait-il. Sa patience fut enfin récompensée. Ce fut par une belle soirée: le temps était froid et sec, il y avait de la gelée dans l'air, le pavé de la rue était aussi propre que le parquet d'une salle de danse. La lumière des réverbères, n'étant pas agitée par le vent, projetait à intervalles égaux l'ombre et la lumière. Vers dix heures, quand les boutiques étaient fermées, la rue était très déserte et tranquille, malgré les sourds grondements de Londres tout à l'entour. Les petits bruits avaient beaucoup de portée; les différents sons sortant des maisons étaient clairement intelligibles, et le résonnement des pas des passants se faisait entendre de très loin. M. Utterson n'était à son poste que depuis quelques instants, quand le bruit d'un pas bizarre et léger arriva jusqu'à son oreille. Il avait eu le temps, depuis qu'il avait commencé ses observations, de distinguer le bruit singulier avec lequel, pendant la nuit, les pas d'une personne seule se font entendre soudainement par-dessus le vaste bourdonnement de la ville. Cependant son attention n'avait jamais été si vivement et si décidément excitée, et ce fut avec un fort pressentiment de succès qu'il s'enfonça sous le portail de la cour.
Les pas se rapprochaient rapidement et furent plus distincts quand ils eurent tourné le coin de la rue. L'avocat aux aguets aperçut bientôt l'espèce d'homme auquel il allait avoir affaire. Il était de petite taille et vêtu très simplement, mais son apparence, même à cette distance, prévint fortement contre lui celui qui le surveillait. Il marcha droit à la porte, traversant au plus court, et en approchant il tira une clef de sa poche, comme le ferait une personne rentrant chez elle.
M. Utterson s'avança alors, et en passant le toucha à l'épaule: «Monsieur Hyde, si je ne me trompe?» dit-il.
M. Hyde se recula en laissant échapper un petit sifflement des poumons. Mais sa peur ne fut que momentanée, et quoiqu'il ne regardât pas l'avocat en face, il répondit assez froidement: «C'est mon nom, que voulez-vous?»
«Je vois que vous allez entrer,» répondit l'avocat. «Je suis un vieil ami du docteur Jekyll,--M. Utterson, de Gaunt street,--vous devez avoir entendu parler de moi, et, vous rencontrant si à propos, j'ai pensé que vous pourriez m'admettre dans la maison.»
«Vous ne trouveriez pas le docteur Jekyll, il est absent,» répliqua M. Hyde, tout en soufflant dans la clef, et, sans relever la tête, il ajouta soudain: «Comment avez-vous su qui j'étais?»
«De votre côté,» dit M. Utterson, «voulez-vous me faire une faveur?»
«Avec plaisir,» répliqua l'autre; «que voulez-vous?»
«Je voudrais vous voir la figure,» répondit l'avocat.
M. Hyde parut hésiter, mais, avec une détermination subite, il releva la tête, et les deux hommes se regardèrent fixement pendant quelques secondes. «Maintenant, je vous reconnaîtrai,» dit M. Utterson; «cela peut être utile.»
«Oui,» fit M. Hyde; «il vaut mieux que nous nous soyons rencontrés, et à propos vous devriez avoir mon adresse.» Et il lui donna le numéro d'une rue dans Soho.
«Grand-Dieu!» se dit M. Utterson, «lui aussi pensait-il au testament?» Mais il garda ses réflexions, se contentant de grommeler quelque chose en reconnaissance de l'adresse reçue.
«Et maintenant,» demanda l'autre, «comment m'avez-vous connu?»
«D'après une description,» fut la réplique.
«La description de qui?»
«Nous avons des amis communs,» dit M. Utterson.
«Des amis communs,» répéta M. Hyde d'une voix un peu rauque. «Qui sont-ils?»
«Jekyll, par exemple,» fit l'avocat.
«Il ne vous a jamais rien dit,» s'écria M. Hyde; «je ne vous aurais pas cru capable de mentir.»
«Allons,» dit M. Utterson; «vos paroles sont un peu vives.»
L'autre ricana sourdement; avec une précipitation extraordinaire, il ouvrit la porte et disparut dans l'intérieur de la maison.
L'avocat resta là sans bouger pendant quelques instants, après la disparition de M. Hyde, les traits de son visage laissant apercevoir le trouble de son esprit. Enfin, il remonta doucement la rue, s'arrêtant par intervalles, et portant la main à son front comme un homme en grande perplexité. Le problème qu'il débattait tout en marchant était de l'ordre de ceux qui sont rarement résolus. M. Hyde était pâle et malingre, il donnait l'impression d'être difforme, sans que l'on pût qualifier sa difformité; il avait un sourire déplaisant; il s'était conduit vis-à-vis de l'avocat avec une timidité mélangée d'impudence; il parlait d'une voix âpre, basse et tant soit peu brisée: autant d'arguments contre lui; mais tous ces arguments réunis ne pouvaient pas expliquer ce sentiment inconnu de dégoût, d'horreur et de frayeur, avec lequel M. Utterson le considérait. «Il doit y avoir autre chose,» pensa-t-il dans sa perplexité. «Il y a autre chose, si je pouvais seulement trouver le mot pour l'énoncer. Que le bon Dieu me bénisse, si cet homme a rien d'humain! Est-ce quelque chose de troglodytique? ou est-ce simplement le rayonnement d'une âme immonde qui traverse son enveloppe corporelle et la défigure? Ce doit être cela; car, oh! mon pauvre vieil ami Jekyll, si jamais j'ai lu la signature de Satan sur la face de quelqu'un, c'est sûrement sur celle de votre nouvel ami.»
Après avoir tourné le coin de la rue, on apercevait une rangée de vieilles et belles maisons, la plupart déchues de leur haut rang, et converties en appartements et chambres, loués à des hommes de toutes sortes et de toutes conditions, des graveurs, des architectes, des avocats sans causes et des agents d'entreprises obscures. Une de ces maisons, toutefois, la seconde au coin, était entièrement occupée par la même personne, et quoique plongée dans l'obscurité, à l'exception d'une lumière qui s'apercevait à travers la fenêtre en éventail au-dessus de la porte d'entrée, elle avait un grand air de fortune et de bien-être. M. Utterson s'arrêta là et frappa. Un domestique en bonne tenue et d'un âge déjà mûr ouvrit la porte.
«Le docteur Jekyll, est-il chez lui, Poole?» demanda-t-il.
«Je vais voir, Monsieur Utterson,» répondit Poole, tout en faisant entrer le visiteur dans un grand vestibule, bas de plafond, pavé de dalles, chauffé, à la mode de la campagne, par un grand feu de cheminée et meublé luxueusement de vieux chêne.
«Voulez-vous attendre ici, près du feu, Monsieur? ou voulez-vous que je vous donne de la lumière dans la salle à manger?»
«Ici, merci,» dit l'avocat; il s'approcha du feu et posa les pieds sur le grand garde-feu. Ce vestibule, dans lequel il se trouvait maintenant seul, était particulièrement affectionné par son ami le docteur, et Utterson lui-même avait l'habitude d'en parler, comme étant, dans son genre, l'endroit le plus charmant de Londres. Mais ce soir-là il n'était pas en état de l'apprécier: il avait d'étranges sensations, il se sentait comme un frémissement dans le sang, la vie semblait lui être à charge, le visage de M. Hyde s'appesantissait lourdement dans sa mémoire, et la mélancolie de son esprit lui faisait voir une menace dans la vacillation de la flamme sur le poli des meubles, et dans le tressaillement inquiet de l'ombre projetée au plafond. Il fut honteux du soulagement qu'il éprouva, quand Poole revint pour lui annoncer que le docteur Jekyll était sorti.
«J'ai vu M. Hyde entrer par la vieille porte de la salle de dissection, Poole,» dit-il. «Cela ne fait rien quand le docteur Jekyll n'est pas chez lui?»
«Non, c'est très bien, Monsieur Utterson,» répliqua le domestique. «Monsieur Hyde a une clef.»
«Votre maître paraît avoir une confiance bien grande dans ce jeune homme, Poole,» reprit l'avocat, rêvassant.
«Oui, Monsieur, il est certain qu'il en a beaucoup,» dit Poole. «Nous avons tous reçu l'ordre de lui obéir.»
«Je ne crois pas avoir jamais rencontré M. Hyde?» demanda Utterson.
«Oh! vraiment, non, Monsieur; il ne dîne jamais ici,» répliqua le maître d'hôtel. «Nous ne le voyons que rarement de ce côté de la maison, il va et vient presque toujours par le laboratoire.»
«Eh bien! bonsoir, Poole.»
«Bonsoir, Monsieur Utterson.»
L'avocat reprit le chemin de sa demeure avec un cœur bien gros. «Pauvre Henry Jekyll,» pensait-il, «j'ai peur qu'il ne soit dans de mauvais draps! Il a été très dissipé dans sa jeunesse; il est vrai qu'il y a longtemps de cela, mais il n'y a pas de statuts limitant la loi divine. Oui, ce doit être cela: le fantôme d'une ancienne faute, la plaie de quelque honte cachée, la punition venue, _pede claudo_, des années après que la mémoire avait oublié. Alors, effrayé rien qu'à cette pensée, l'avocat s'absorba pendant un moment sur son propre passé, tâtonnant dans tous les coins de sa mémoire, pour voir si, par hasard, il ne trouverait pas quelque vieux péché, qui, comme un diable à ressort, se ferait jour tout à coup. Son passé était bien sans reproches, peu d'hommes pourraient revoir le déroulement de leur vie avec moins d'appréhension; malgré cela il se trouva humilié jusqu'à terre par beaucoup de mauvaises actions qu'il avait commises, et il fut relevé avec un sentiment de reconnaissance triste et grave par celles qu'il avait été si près de commettre, mais cependant qu'il avait évitées. Revenant alors à son premier sujet, il eut une étincelle d'espoir. «Ce M. Hyde,» pensa-t-il, «doit avoir des secrets; des secrets bien noirs, à en juger par l'apparence, et quelque honteux que puissent être ceux de Jekyll, comparés à ceux de cet homme, ils ressembleraient à un rayon de soleil. Cet état de choses ne peut continuer. J'ai froid dans le dos à la pensée de cet être se glissant aux côtés du lit de Henry, pauvre Henry, quel réveil! Sans compter le danger, car si ce Hyde soupçonne l'existence du testament, il peut devenir impatient d'hériter. Allons, il faut que je donne un coup de main à la roue; si Jekyll veut me laisser faire,» ajouta-t-il, «si toutefois Jekyll veut me laisser faire.» Car il revoyait clairement devant ses yeux les clauses étranges du testament.
III
LE DOCTEUR JEKYLL FORT A L'AISE
Quinze jours plus tard, par un excellent effet du hasard, le docteur donna un de ses charmants dîners à cinq ou six de ses vieux intimes, tous hommes honorables, intelligents, et tous juges en fait de bon vin. M. Utterson s'arrangea pour rester en arrière après le départ des autres convives. Ce n'était pas là chose nouvelle. Il lui arrivait constamment d'être retenu par ses hôtes, qui aimaient à jouir de sa société tranquille et discrète, après que les convives frivoles et bavards avaient, par leur départ, amené une plus douce intimité. Son silence plein de richesse les préparait à la solitude et tempérait leurs idées, après les frais et les efforts de gaîté de la soirée. Dans les endroits où on aimait Utterson, il était bien aimé. Le docteur Jekyll ne faisait pas exception à cette règle et en l'examinant, assis près du feu comme il était maintenant (un homme d'une cinquantaine d'années, d'un visage beau et noble sans barbe, le regard un peu sournois peut-être, mais cependant portant l'expression de la bonté et de l'intelligence), on pouvait voir qu'il nourrissait pour M. Utterson une affection chaude et sincère.
«Il y a longtemps que j'ai envie de vous parler, Jekyll,» commença ce dernier. «Vous savez votre testament?»
Un profond observateur eût pu se convaincre que ce sujet était désagréable au docteur, mais il prit son parti gaiement. «Mon pauvre Utterson,» dit-il, «vous n'avez pas de chance d'avoir un tel client. Ce testament est pour vous une cause de tourments auxquels je ne vois de comparable que le supplice que j'ai infligé à ce pédant de Lanyon, avec mes soi-disant hérésies scientifiques. Oh! je sais que c'est un bon garçon,--ne froncez point le sourcil,--un excellent garçon,--et je me promets toujours de le voir plus souvent; mais cela ne l'empêche pas d'être un pédant, qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez; c'est un ignorant, c'est un pédant tapageur. Jamais aucun homme ne m'a autant désappointé que Lanyon.»
«Vous savez que je ne l'ai jamais approuvé,» dit Utterson, poursuivant son idée avec une persistance impitoyable.
«Mon testament? oui, certainement, je le sais,» répondit le docteur un peu aigrement. «Vous me l'avez déjà dit.»
«Eh! je vous le dis encore,» continua l'avocat. «J'ai entendu parler du jeune Hyde.»
Le grand et beau visage du docteur Jekyll pâlit, même ses lèvres blêmirent. «Je ne tiens pas à en entendre davantage,» dit-il. «Je croyais que nous étions convenus de ne plus revenir sur ce sujet?»
«Ce que j'ai entendu était abominable,» fit Utterson.
«Cela ne change rien. Vous ne comprenez pas ma position,» continua le docteur d'une façon incohérente. «Ma situation est pénible, Utterson, ma situation est très étrange. C'est une de ces situations qu'on ne peut améliorer par des paroles.»
«Jekyll,» répliqua M. Utterson, «vous me connaissez; je suis un homme en qui on peut avoir confiance. Faites-moi une entière confidence, et je ne doute pas que je puisse vous sortir de là.»
«Mon cher Utterson,» dit le docteur, «c'est trop de bonté; vous êtes très, très bon, et je ne puis trouver de mots pour vous remercier. Je vous crois sincèrement. Je ne connais pas un autre homme en qui j'aurais plus de confiance; oui, plus qu'en moi-même si j'avais à choisir; mais je vous assure que ce n'est pas ce que vous pensez; le mal n'est pas aussi grand, et rien que pour rendre le repos à votre bon cœur, je vais vous dire une chose: c'est qu'aussitôt que je voudrai je puis me débarrasser de M. Hyde, je vous en donne ma parole; laissez-moi vous remercier encore et encore; je n'ajouterai qu'un mot, Utterson, et je sais que vous le prendrez en bonne part: c'est une affaire tout à fait personnelle, et, je vous prie, laissez-la dormir.»
Utterson réfléchit quelques instants, ses regards dans le feu. «Je ne doute pas que vous ayez tout à fait raison,» dit-il enfin en se levant.
«J'en suis heureux, mais puisque nous avons abordé la question, et pour la dernière fois, je l'espère,» continua le docteur, «il y a un point que j'aimerais à vous faire comprendre. Je prends un véritable intérêt à ce pauvre Hyde. Je sais que vous l'avez vu; il me l'a dit; et j'ai peur qu'il n'ait été brutal. Toutefois, je lui porte un intérêt bien sincère, très, très sincère, et s'il m'arrivait quelque chose, Utterson, je veux que vous me promettiez de l'endurer et de lui faire rendre justice. Je crois que vous le feriez si vous connaissiez les choses à fond, et ce serait un grand poids de moins pour moi, si vous vouliez me faire cette promesse.»
«Je ne puis vous promettre d'avoir jamais aucune sympathie pour lui,» dit l'avocat.
«Je ne vous demande pas cela,» implora Jekyll, posant sa main sur le bras de son ami, «je ne demande que justice pour lui, je demande seulement que vous lui prêtiez aide en souvenir de moi, quand je ne serai plus là.»
Utterson ne put réprimer un soupir. «Soit,» dit-il, «je promets.»
IV
LE MEURTRE CAREW
Près d'un an plus tard, dans le mois d'octobre 18..., Londres retentit du bruit d'un crime d'une férocité singulière, crime que la haute position de la victime rendait d'autant plus remarquable. Les quelques détails connus étaient effrayants. Une servante, habitant seule une maison proche de la rivière, était montée à sa chambre pour se coucher vers onze heures. Quoique plus tard, vers deux ou trois heures du matin, un brouillard se fût étendu sur la ville, la première partie de la nuit avait été très claire, et la ruelle sur laquelle la fenêtre de cette jeune bonne donnait était brillamment éclairée par la pleine lune. Cette pauvre fille penchait évidemment, ce soir-là, au sentiment, car s'étant assise sur un coin de sa malle, près de la fenêtre, elle se mit à rêver. «Jamais,» (disait-elle avec un torrent de larmes en racontant l'aventure), «jamais elle n'avait eu la conscience si tranquille, et ne s'était jamais sentie si bien disposée envers l'humanité en général.» En s'asseyant, elle remarqua la présence d'un vieux Monsieur, à l'air vénérable et à cheveux blancs, qui s'avançait dans la ruelle à la rencontre d'un autre personnage, un homme d'une taille au-dessous de la moyenne; elle fit d'abord moins attention à ce dernier. Quand ils se furent approchés (chose qui arriva juste sous la fenêtre de la jeune fille), le plus vieux Monsieur salua et accosta l'autre avec beaucoup de politesse. Ce qu'il disait n'avait pas l'air bien important; on eût plutôt supposé, d'après ses gestes, qu'il demandait son chemin; la lune éclairait en plein son visage, et la jeune fille prenait plaisir à le regarder: ses traits respiraient la douceur et la bonté, et cependant il avait aussi quelque chose de grand et d'imposant; ce quelque chose devait venir d'un sentiment de satisfaction, bien fondé, de lui-même. Elle porta alors les yeux sur l'autre individu et fut surprise de le reconnaître pour un certain M. Hyde, qui était une fois venu pour voir son maître, et pour lequel elle avait, à première vue, conçu une espèce d'aversion. Il avait à la main une lourde canne, qu'il s'amusait à faire tourner; mais il ne disait pas un mot, et paraissait écouter son interlocuteur avec une impatience mal contenue. Tout à coup il devint très en colère, frappant du pied, brandissant sa canne, comme un fou (d'après le rapport de la jeune fille). Le vieux Monsieur fit un pas en arrière, avec une expression de surprise et l'air un peu fâché; alors, M. Hyde sembla avoir perdu tout empire sur lui-même; il se mit à l'assommer à coups de canne, ne s'arrêtant qu'après que sa victime fut tombée; ensuite, il piétina son corps avec une fureur de singe, et lui appliqua une grêle de coups telle que les os furent horriblement fracassés; le corps en sursauta. A l'horreur de cette scène la jeune fille s'évanouit.
Il était deux heures quand elle revint à elle et appela la police. Le meurtrier s'était enfui depuis longtemps, mais sa victime était toujours étendue au milieu de la ruelle, mutilée au delà de toute croyance. La canne avec laquelle cet exploit avait été accompli était d'un bois très rare, et quoiqu'il fût aussi lourd et très dur, elle s'était rompue au milieu sous la violence de cette cruauté insensée; un bout qui était fendu avait roulé dans le ruisseau, l'autre, sans aucun doute, avait été emporté par le meurtrier. Une bourse et une montre en or furent trouvées sur la victime, mais pas de cartes, ni de papiers, à l'exception toutefois d'une lettre cachetée et timbrée que probablement elle portait à la poste, laquelle portait le nom et l'adresse de M. Utterson.
On l'apporta à l'avocat le lendemain matin, avant qu'il fût levé. A peine l'eut-il vue et eut-il appris les circonstances que son visage prit une expression solennelle. «Je ne dirai rien jusqu'à ce que j'aie vu la victime,» dit-il; «cela peut être très sérieux. Ayez la bonté de m'attendre pendant que je m'habille.» Et, avec la même contenance grave, il dépêcha son déjeuner, prit une voiture, et se fit conduire au bureau de police, où le corps avait été déposé. A son entrée dans la cellule il fit un signe d'assentiment: «Oui,» dit-il, «je le reconnais, je suis fâché de constater que ce sont les restes de sir Danvers Carew.»
«Bonté divine!» exclama l'officier, «est-ce possible, Monsieur?» Ses yeux alors brillèrent d'un éclat professionnel. «Cela va faire beaucoup de bruit,» ajouta-t-il, «peut-être pourriez-vous nous donner quelques renseignements utiles.» Il se mit alors à raconter brièvement la scène à laquelle la jeune fille avait assisté, et il montra la canne brisée.
M. Utterson s'était déjà senti mal à l'aise au nom de M. Hyde, mais à la vue de la canne, il ne put douter plus longtemps; toute brisée et abîmée qu'elle fût, il la reconnut comme étant un cadeau qu'il avait fait lui-même à Henry Jekyll, quelques années auparavant.
«M. Hyde est un homme de petite taille, n'est-ce pas?» dit-il.
«Particulièrement petit, et de mauvaise mine d'après l'impression de la jeune fille,» répondit l'officier.
M. Utterson réfléchit et, relevant la tête, il dit: «Si vous voulez m'accompagner dans ma voiture, je pense que je puis vous conduire à sa demeure.»
Il était vers les neuf heures du matin, et le premier brouillard de la saison luttait courageusement pour s'établir sur la ville. Un voile couleur de chocolat planait au-dessus de la tête; mais le vent ne cessait d'attaquer et de mettre en déroute ces vapeurs batailleuses, ce qui donna à M. Utterson le loisir d'observer un nombre merveilleux de degrés et nuances crépusculaires; ici, il faisait presque noir, comme lorsque le jour touche à sa fin; là, s'étalait une riche couleur d'un brun sombre et brillant, ressemblant à une lueur d'incendie; plus loin et pendant un instant, le brouillard disparaissait complètement, et un trait hagard de lumière perçait entre les nuages onduleux du brouillard.
Le sinistre quartier de Soho, vu sous ces différents aspects, avec ses rues boueuses, ses passants malpropres et ses réverbères non éteints, ou au moins qui avaient été rallumés pour combattre cette nouvelle invasion des ténèbres, paraissait aux yeux de l'avocat comme un district de quelque ville vue sous l'influence d'un cauchemar. De plus, ses pensées étaient des couleurs les plus sombres; et après avoir jeté un regard sur son compagnon, il ressentit une attaque de cette terreur que la loi et ses officiers imposent, à de certains moments, même aux gens les plus honnêtes.
Quand la voiture arriva à l'adresse indiquée, le brouillard s'éleva un peu et lui laissa distinguer une rue sombre, un cabaret, un restaurant français de bas étage, une foule d'enfants en loques amoncelés sous les portes et aussi quantité de femmes appartenant à toutes les nationalités, sortant, leur clef à la main, pour prendre leur petit verre du matin; l'instant d'après, le brouillard couleur de terre d'ombre retomba sur le tout et l'isola de cet entourage canaille. C'était dans ce milieu que demeurait le favori de Henry Jekyll, le futur héritier d'un quart de million de livres sterling.
Une vieille femme à figure d'ivoire et aux cheveux argentés ouvrit la porte. La douceur hypocrite de son visage prévenait fortement contre elle; mais elle avait d'excellentes manières. «Oui,» dit-elle, «c'est bien là que demeure M. Hyde, mais il n'est pas chez lui; il est rentré tard dans la nuit, et ressorti au bout d'une heure, mais cela n'a rien d'extraordinaire, ses habitudes étant très irrégulières; il s'absente souvent; par exemple, il y avait plus de deux mois que je ne l'avais vu, quand il est arrivé hier.»
«Très bien, mais nous voulons visiter son appartement,» dit l'avocat, et devant les protestations de la vieille qui se déclarait dans l'impossibilité d'accéder à leur désir, il ajouta: «Il vaut mieux vous dire qui est ce Monsieur. C'est l'inspecteur Newcomen de Scotland Yard.»
Un éclat de joie odieux éclata sur les traits de la vieille femme: «Ah!» dit-elle, «il s'est mis quelque affaire sur le dos. Qu'a-t-il fait?»
M. Utterson et l'inspecteur échangèrent un regard. «On dirait qu'il n'est pas très populaire,» observa ce dernier. «Maintenant, ma bonne femme, laissez ce Monsieur et moi faire nos recherches.»