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Part 9

«Prenez la peine de vous asseoir,» dit le vieillard et excusez-moi si je vous quitte. Je suis seul à la maison ce soir et si vous désirez manger, il faut que j'aille vous chercher quelque chose moi-même.»

Il ne fut pas plus tôt parti que Villon sauta de la chaise sur laquelle il venait de s'asseoir et se mit à examiner tout ce qu'il avait autour de lui avec la prudence et la convoitise d'un chat. Il pesa les flacons d'or dans sa main, ouvrit les livres, compta les armes sur la panoplie et essaya de découvrir avec quoi les sièges étaient rembourrés. Il souleva les rideaux et vit que les fenêtres étaient garnies de riches vitraux composés de figures d'aspect martial, autant qu'il en put juger. Il revint alors au milieu de la chambre, respira fortement et, tournant à plusieurs reprises sur ses talons, examina bien le tout, comme s'il eût voulu retenir dans sa mémoire chaque détail de l'appartement.

«Sept pièces de vaisselle,» dit-il. «S'il y en avait eu dix je l'aurais risqué. Une belle maison et un maître à l'avenant! que les saints me viennent en aide!

A ce moment, il entendit les pas du vieillard revenant le long du corridor. En un bond il fut sur sa chaise et humblement se mit à se chauffer les jambes près du réchaud.

Le maître de la maison avait un plat de viande dans une main et un broc de vin dans l'autre. Il posa le plat sur la table, faisant signe à Villon d'approcher sa chaise, et, allant au buffet, il en rapporta deux verres qu'il emplit.

«Je bois à votre meilleure chance,» dit-il gravement, touchant le verre de Villon avec le sien.

«A une plus ample connaissance,» dit le poète s'enhardissant.

Un simple homme du peuple eût été embarrassé par la courtoisie du vieux seigneur, mais Villon était vieux à ce jeu, il avait plus d'une fois amusé des grands seigneurs et il les trouvait d'aussi grands fripons que lui. Donc il se donna tout entier aux aliments posés devant lui, les dévorant avec voracité, pendant que le vieillard, renversé sur sa chaise, le regardait incessamment d'un œil curieux.

«Vous avez du sang sur votre épaule, mon garçon,» dit-il.

Montigny devait avoir posé sa main droite sur lui quand il était sorti de la maison. Dans son cœur il maudit Montigny.

«Ce n'est pas moi qui l'ai versé,» bégaya-t-il.

«Je ne le pensais pas,» répondit le maître de la maison paisiblement. «Une querelle?»

«Oui, quelque chose comme cela,» admit Villon avec un tremblement de voix.

«Un meurtre, peut-être?»

«Oh! non pas un meurtre,» dit le poète de plus en plus confus. «Le combat était loyal; tué par accident. Que Dieu me frappe de mort si j'y ai pris part!» ajouta-t-il avec ferveur.

«Un fripon de moins, il est probable,» observa le maître de la maison.

«Là, vous avez raison,» dit Villon infiniment soulagé. «Le plus grand fripon qu'il y ait d'ici à Jérusalem. Il est mort assez doucement. Mais ce n'était pas une belle chose à voir. Sans aucun doute vous avez vu des morts dans votre temps, monseigneur,» ajouta-t-il, jetant un regard sur l'armure.

«Un grand nombre,» dit le vieillard. «J'ai suivi les guerres, comme vous le voyez.»

Villon posa sa fourchette et son couteau.

«Y en avait-il de chauves?» demanda-t-il.

«Certainement, et il y en avait avec des cheveux aussi blancs que les miens.»

«Il me semble que les cheveux blancs ne me feraient pas autant d'impression,» dit Villon. «Les siens étaient rouges.» Et il eut un retour de son tremblement et d'envie de rire, lequel il noya dans une grande gorgée de vin. «Cela m'émotionne un peu, quand j'y pense,» continua-t-il. «Je le connaissais... que le diable l'emporte! Et aussi le froid vous donne des idées... ou les idées vous donnent froid, je ne sais plus lequel.»

«Avez-vous de l'argent?» demanda le vieillard.

«J'ai un blanc,» répondit en riant le poète. «Je l'ai pris dans le bas d'une coquine morte sous un porche. Elle était raide morte, pauvre fille, et froide comme un marbre; elle avait des petits bouts de ruban dans les cheveux. Ce monde est bien dur en hiver pour les loups, les filles et de malheureux fripons comme moi.»

«Moi,» dit le vieillard, «je suis Enguerrand de la Feuillée, seigneur de Brisetout, bailli du Patatrac. Qui et que pouvez-vous être?»

Villon se leva et fit une révérence appropriée à la circonstance. «On m'appelle,» dit-il, «François Villon, je suis un pauvre maître-es-arts de cette Université. Je sais un peu de latin et connais beaucoup de vices. Je puis faire des chansons, des ballades, des lais, virelais et rondeaux. J'aime le bon vin. Je suis né dans un grenier et très probablement je mourrai sur le gibet. Je puis ajouter qu'à partir de ce soir je suis le plus humble des serviteurs de Votre Seigneurie.»

«Non pas mon serviteur», dit le chevalier, «mon hôte pour ce soir, pas davantage.»

«Un hôte très reconnaissant,» dit Villon poliment, et d'un geste silencieux il but à la santé du maître de la maison.

«Vous êtes fin,» commença le vieillard en se tapant le front, «très fin; vous avez du savoir, vous êtes un clerc, et cependant vous prenez une petite pièce d'argent à une femme morte dans la rue. N'est-ce pas une espèce de vol?»

«C'est une espèce de vol qui se pratique beaucoup dans les guerres, monseigneur.»

«Les guerres sont le champ d'honneur,» reprit le vieillard avec orgueil. «L'homme joue sa vie sur un coup de dés; il combat au nom de son seigneur Dieu et toutes les seigneuries des saints et des anges.»

«Mettons,» dit Villon, «que vraiment j'aie été un voleur: ne jouais-je pas ma vie aussi, et contre un nombre de points beaucoup plus grand?»

«Pour du gain, mais pas pour l'honneur.»

«Du gain?» répéta Villon avec un haussement d'épaules. «Du gain! Un malheureux diable a besoin de souper et il le prend. De même fait le soldat en campagne. Voyons, que veulent dire toutes ces réquisitions dont nous entendons parler? Si ce n'est pas du gain pour ceux qui les font, les pertes se font toujours sentir pour les autres. Les hommes d'armes boivent près d'un bon feu pendant que le bourgeois se ronge les ongles pour leur acheter du vin et du bois. J'ai vu pas mal de laboureurs se balancer aux arbres dans la campagne; oui, j'en ai vu trente sur un seul orme, et quand j'ai demandé ce qu'ils avaient fait, on m'a répondu que c'était parce qu'ils n'avaient pas pu amasser tous ensemble assez de pistoles pour satisfaire les hommes d'armes.»

«Ce sont les nécessités de la guerre, que les gens de basse naissance doivent endurer avec résignation. Il est vrai qu'il y a des capitaines qui vont trop loin; il y a des esprits dans toutes les classes qui ne se laissent pas aisément émouvoir par la pitié, et il est vrai qu'il y en a beaucoup parmi ceux qui suivent la profession des armes, qui ne valent pas mieux que des brigands.»

«Vous voyez,» dit le poète, vous ne pouvez séparer le soldat du brigand, et qu'est-ce qu'un voleur si ce n'est un brigand isolé avec des manières circonspectes? Je vole deux côtelettes de mouton, sans même déranger le sommeil des gens; le fermier grogne un peu, mais il n'en soupe pas avec moins d'appétit du restant. Vous venez, soufflant glorieusement de la trompette; vous prenez le mouton entier et battez le fermier sans miséricorde par-dessus le marché. Je n'ai pas de trompette. Je suis simplement Pierre, Jean ou Paul; alors je suis un fripon, un chien, et la corde est encore trop bonne pour me pendre;--de tout mon cœur, mais demandez au fermier lequel de nous deux il préfère et lequel il maudit, la nuit, quand le froid le tient éveillé.

«Regardez-nous, nous deux,» dit Sa Seigneurie. «Je suis vieux, puissant et honoré. Si demain j'étais sans maison, des centaines de gens seraient fiers de m'abriter. Les pauvres iraient passer la nuit dans la rue avec leurs enfants, si seulement je faisais entendre que je désirais être seul. Et vous je vous trouve errant, sans domicile et volant des blancs à une femme morte sur les grands chemins! Je n'ai peur ni de l'homme ni de rien; je vous ai vu trembler et perdre contenance à un mot. J'attends content dans ma maison les ordres de Dieu ou un appel du roi m'envoyant encore sur le champ de bataille. Vous, vous attendez la potence, une mort rude et rapide, sans espoir ou honneur. N'y a-t-il aucune différence entre nous deux?»

«Comme entre le jour et la nuit, j'en conviens,» dit Villon. «Mais si j'étais né seigneur de Brisetout, et que vous ayez été le pauvre écolier François, la différence eût-elle été moindre? N'aurais-je pas été en train de me chauffer les genoux près de ce réchaud, pendant que vous vous seriez traîné dans la neige pour ramasser des blancs? N'aurais-je pas été le soldat et vous le voleur?»

«Un voleur?» cria le vieillard. «Moi, un voleur! Si vous compreniez vos paroles, vous vous repentiriez de les avoir dites.»

Villon, de la main, fit un geste d'une impudence inimitable. «Si Votre Seigneurie m'avait fait l'honneur de suivre mon argument!» dit-il.

«Je vous fais trop d'honneur en me soumettant à votre présence,» dit le chevalier. «Apprenez à retenir votre langue quand vous parlez à des hommes vieux et honorables, ou quelqu'un plus vif que moi pourrait vous réprimander d'une façon qui vous toucherait de plus près.» Il se leva alors et se mit à aller à l'autre bout de la chambre, combattant sa colère et son antipathie.

Villon, à la dérobée, remplit son verre, s'assit plus à son aise, croisant les jambes et appuyant sa tête dans une main et le coude sur le dos de la chaise. Il était rempli et il avait chaud. La nuit, après tout, s'était très bien passée, et il était moralement sûr qu'il ne serait aucunement molesté dans son départ le lendemain.

«Dites-moi une chose,» dit le vieillard, s'arrêtant dans sa marche. «Êtes-vous vraiment un voleur?»

«J'ai réclamé les droits sacrés de l'hospitalité», répond le poète. «Monseigneur, je suis un voleur.»

«Vous êtes bien jeune,» continua le chevalier.

«Je ne serais jamais devenu si vieux,» répliqua Villon, «si je ne m'étais servi de ces dix talents;» montrant ses doigts. «Ils m'ont donné à manger et à boire.»

«Vous pouvez encore vous repentir et changer.»

«Je me repens tous les jours,» dit le poète. «Il y a peu de gens autant adonnés au repentir que le pauvre François. Quant à changer, que quelqu'un d'abord change ma condition. Un homme est obligé de continuer de manger, quand ce ne serait que pour lui permettre de continuer à se repentir.»

«Le changement doit commencer dans le cœur,» dit le vieillard solennellement.

«Mon cher Seigneur,» répondit Villon, «vous imaginez-vous que vraiment je vole par plaisir? Je hais de voler autant que je hais tout autre travail et danger. Mes dents claquent quand j'aperçois un gibet. Mais il me faut manger et boire, il faut me mêler à quelque espèce de société. Que diable! Un homme n'est pas un animal solitaire.

«Cui Deus feminam tradit. Faites-moi le panetier du roi, faites-moi abbé de Saint-Denis, faites-moi bailli du Patatrac, sûrement alors je changerai. Mais tant que vous me laisserez le pauvre écolier François Villon, sans un blanc, dame! naturellement je resterai le même.»

«La grâce de Dieu est toute puissante.»

«Je serais un hérétique, si je le mettais en question,» dit François. «Il vous a fait seigneur de Brisetout, bailli du Patatrac, il ne m'a donné rien que mon esprit vif sous mon chapeau et ces dix doigts sur les mains. Puis-je me verser du vin? Je vous remercie respectueusement. Par la grâce de Dieu, vous avez un vignoble très supérieur.»

Le seigneur de Brisetout reprit sa marche, les mains derrière le dos. Peut-être son esprit n'était-il pas encore très édifié sur le parallèle existant entre un soldat et un voleur; peut-être Villon lui avait-il inspiré quelque sympathie; peut-être ses idées étaient elles confondues dans sa tête par ce raisonnement si peu familier. Mais quelle que fût la cause, il désirait ardemment convertir le jeune homme à de meilleurs sentiments et il ne pouvait se décider à le renvoyer dans la rue.

«Il y a dans tout ceci quelque chose de plus que je ne puis comprendre,» dit-il enfin. «Vous avez la bouche pleine de subtilités et le diable vous a mené loin sur le mauvais chemin, mais le diable est un esprit très faible devant la vérité de Dieu, et toutes ses subtilités s'évanouissent à un mot de véritable honneur, comme la nuit fait place au jour. Ecoutez-moi une fois de plus. J'ai appris il y a longtemps qu'un gentilhomme doit vivre chevaleresquement pour son Dieu et l'aimer, de même pour le roi et sa dame, et, quoique j'aie vu des choses bien étranges, j'ai toujours fait en sorte de régler ma vie sur ce précepte. Ce n'est pas écrit seulement dans toutes les nobles histoires, mais dans le cœur de tout homme, s'il veut se donner la peine de le lire. Vous parlez d'aliments et de vin; je sais très bien que la faim est une grande souffrance à endurer, mais vous ne parlez pas d'autres nécessités: vous ne dites rien de l'honneur, de la foi à Dieu et aux autres hommes, de courtoisie, d'amour sans reproche. Peut-être ne suis-je pas très éclairé,--et cependant je crois que je le suis,--vous me paraissez être un homme qui a perdu son chemin et fait une grande erreur dans sa vie. Vous pensez à vos petits besoins et vous avez complètement oublié les grands, les vrais, les seuls; vous êtes comme un homme qui voudrait se guérir du mal de dents le jour du jugement dernier. Car de telles choses, comme l'honneur, l'amour et la foi, ne sont pas seulement plus nobles que le boire et le manger; mais il me semble que vraiment nous les désirons davantage et souffrons plus intolérablement de leur absence.

«Je vous parle comme je crois que vous me comprendrez le mieux. N'oubliez-vous pas, quand vous avez le soin de vous remplir le ventre, un autre appétit de votre cœur qui gâte tout le plaisir de votre vie et vous tient continuellement malheureux?»

Villon se sentit visiblement blessé par tout ce sermon. «Vous croyez que je n'ai aucun sens de l'honneur,» s'écria-t-il. «Je suis assez pauvre, Dieu le sait! C'est dur de voir les gens riches avec des gants et de se souffler dans les doigts. Un ventre vide est une chose bien amère, malgré que vous en parliez si légèrement. Si vous l'aviez eu autant de fois que moi, vous changeriez de ton. Dans tous les cas je suis un voleur, faites-en ce que vous voudrez; mais je ne suis pas un réprouvé de l'enfer, ou que Dieu me frappe de mort! Je veux vous faire savoir que j'ai mon honneur à moi aussi bon que le vôtre, quoique je n'en fasse pas parade tout le long du jour, comme si c'était un miracle de Dieu d'en avoir. Cela me semble tout naturel à moi et je le tiens renfermé jusqu'au moment du besoin. Enfin, voyons, regardez, combien de temps ai-je été avec vous ici dans cette pièce? Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez seul dans cette maison? Regardez votre vaisselle d'or. Vous êtes fort, si vous voulez, mais vous êtes vieux, désarmé, et j'ai mon couteau. Qu'avais-je à faire, rien qu'un petit mouvement de l'épaule, et vous étiez là, avec l'acier froid dans le corps, et moi marchant par les rues les bras pleins de coupes d'or. Croyez-vous que je n'avais pas assez d'esprit pour voir cela? Et j'ai dédaigné l'action. Les voilà, vos gobelets, sains et saufs, vous voilà, vous, votre cœur battant comme s'il était neuf, et me voilà, moi, prêt à sortir, aussi pauvre que je suis entré, avec mon blanc que vous m'avez jeté au visage. Et vous croyez que je n'ai aucun sens d'honneur! Que Dieu me pardonne!»

Le vieillard étendit le bras droit. «Je vais vous dire ce que vous êtes,» dit-il. «Vous êtes un fripon, mon garçon, un fripon fini et un vagabond. J'ai passé une heure avec vous. Eh bien! croyez-moi, je me sens taché! Et vous avez bu et mangé à ma table. Maintenant j'en ai assez de vous, le jour est venu, et l'oiseau de nuit doit retourner à son nid. Voulez-vous passer devant ou marcher derrière moi?»

«Comme vous voudrez,» répliqua le poète en se levant. «Je vous crois strictement honorable.»

Pensivement il vida son verre. «J'aurais voulu pouvoir ajouter que vous étiez intelligent,» continua-t-il, se cognant la tête du poing. L'âge, l'âge, la cervelle se raidit et devient rhumatisante.

Le vieillard le précéda, par respect pour lui-même. Villon suivit, sifflant, les pouces dans sa ceinture.

«Que Dieu ait pitié de vous!» dit le seigneur de Brisetout à la porte.

«Au revoir, papa,» répliqua Villon en bâillant. «Beaucoup de remerciements pour le gigot froid.»

La porte se referma derrière lui. Le point du jour se faisait sentir sur les toits blancs. Un froid vif et pénétrant accompagnait la venue de la lumière. Villon s'arrêta au milieu de la rue et se détira avec bonheur. «Ce vieux Monsieur n'est pas des plus gais,» pensa-t-il. «Je me demande combien valaient ses gobelets.»

FIN

TABLE

Le cas du Docteur Jekyll. 1

Un logement pour la nuit. 205