Part 7
Je ne crois pas qu'un ivrogne raisonnant avec lui-même sur son vice soit, une fois sur cinq cents, affecté par les dangers que lui fait courir son insensibilité physique de brute; je n'avais pas non plus, malgré le temps que j'avais pris pour y penser, tenu assez compte de la complète insensibilité morale, et de la propension sans bornes à la perversité qui caractérisaient Edward Hyde. Cependant, de là vint ma punition. Mon démon avait été longtemps en cage, il sortit rugissant. Je ressentis même, en prenant le breuvage, un désir furieux et sans frein de faire le mal. Il est même probable que ce fut ce qui souleva dans mon âme cette tempête d'impatience avec laquelle j'écoutai les civilités de ma malheureuse victime; au moins, je prends Dieu à témoin qu'aucun homme sain d'esprit n'eût pu se rendre coupable de ce crime, sur une provocation si futile, et que je frappais, aussi dépourvu de raison qu'un enfant malade qui brise un jouet. Mais j'avais volontairement rejeté loin de moi tous ces instincts d'équilibre à l'aide desquels les plus méchants d'entre nous poursuivent leur chemin avec quelque degré d'assurance, au milieu des tentations. Dans mon cas, être tenté, aussi légèrement que ce fût, était succomber.
Un enfer s'éveilla en moi instantanément, et fit rage. C'était avec un transport de joie que je meurtrissais le corps sans résistance de ma victime, goûtant un plaisir extrême à chaque coup que je donnais, et ce ne fut que quand la fatigue s'empara de moi soudainement, et au plus haut degré de mon délire, que je fus frappé au cœur par un tressaillement froid de terreur. Le jour se fit à mes yeux, je vis ma vie entièrement perdue, et je fuis cette scène d'horreur, fier et tremblant à la fois, mon appétit pour le mal satisfait et stimulé, l'instinct de la conservation surexcité au plus haut degré. Je courus à la maison dans Soho, et, pour plus de sûreté, je détruisis mes papiers; ensuite, je me promenai par les rues éclairées, partagé entre la joie et la crainte, le cœur léger, me réchauffant dans mon crime, en imaginant d'autres pour plus tard; et cependant hâtant le pas et prêtant l'oreille, me croyant poursuivi par la justice vengeresse. Hyde avait une chanson sur les lèvres en composant le breuvage qu'il but à la santé du mort. Les douleurs de la transformation n'étaient pas encore passées, que Henry Jekyll tombait à genoux, ses mains tendues vers le ciel, versant des larmes de gratitude et de remords. Le voile du mensonge tomba et la vérité m'apparut. Je revis ma vie toute entière; je la repris aux jours de mon enfance, quand, dans nos promenades, mon père me tenait par la main; je revis les durs travaux que m'avait imposés ma vie professionnelle, et je revenais toujours, avec une même absence de réalité, aux horreurs maudites de la soirée. J'avais des envies de crier; je priai et demandai avec des larmes, que cette foule d'images hideuses, qui malgré moi remplissaient mon imagination, fussent effacées, et sans cesse, entre mes prières, mon iniquité se dressait devant moi dans son aspect repoussant et me glaçait jusqu'au fond de l'âme. Cependant à mesure que la violence de mes remords s'affaiblissait, ils étaient remplacés par une sensation de bien-être. Le problème de ma conduite était résolu; Hyde était devenu impossible; que je le voulusse ou non, j'étais maintenant réduit à la meilleure part de mon existence; comme cette pensée me fit du bien! Avec quelle bonne volonté je me soumis aux obligations d'une vie naturelle, avec quelle sincère renonciation je fermai la porte par laquelle j'étais si souvent entré et sorti, et écrasai la clef sous mon talon!
Le jour suivant, j'appris que le meurtre avait été découvert, que la culpabilité de Hyde était prouvée, et que la victime était tenue en haute estime par le public. Ce n'était pas seulement un crime, cela avait été une folie tragique; j'étais heureux d'avoir cette conviction; j'étais aussi heureux, je crois, de savoir mes bonnes intentions soutenues et gardées par la crainte de l'échafaud. Jekyll était mon refuge; Hyde n'avait qu'à se montrer, et le monde entier se lèverait pour le prendre et l'égorger.
Je résolus de racheter mon passé par l'avenir, et je puis honnêtement dire que ma résolution porta des fruits. Vous savez vous-même comment, pendant une bonne partie de l'année dernière, je travaillai à soulager la souffrance; vous savez comme je m'employai à faire le bien, et vous savez aussi comme les jours s'écoulaient paisiblement pour moi; j'étais presque heureux. Je ne pourrais pas dire non plus que je me fatiguais de cette vie bienfaisante et innocente; je pense qu'au contraire elle me plaisait tous les jours davantage; mais cependant j'étais encore hanté par mes idées de dualité, et à mesure que mon repentir s'effaçait, mon côté bas et vil, qui avait pu satisfaire ses passions pendant si longtemps, et qui n'était enchaîné que depuis si peu, grognait après la liberté. Non pas que je songeasse à ressusciter Hyde (cette seule pensée me rendait fou); non, c'était moi-même qui, une fois de plus, avais des velléités de plaisirs; ce fut avec l'hypocrisie ordinaire du pécheur que je succombai enfin à la tentation.
Il y a une fin à toutes choses; la mesure la plus grande finit par s'emplir, et cette brève condescendance à mes mauvais penchants détruisit l'équilibre de mon âme. Cependant, je ne m'alarmai pas; la chute me parut naturelle, ce fut comme un retour aux anciens jours, avant que j'eusse fait ma découverte. Un beau matin de janvier, quand l'hiver touchait à sa fin, et qu'il n'y avait pas un nuage au ciel, quoique l'humidité se fît un peu sentir aux endroits où la gelée avait fondu, Regent Park était plein de gazouillements et l'air empli d'un parfum printanier. Je m'assis sur un banc, au soleil; l'animal en moi se pourléchait au souvenir de mes méfaits; mon être spirituel, tout en se promettant un repentir subséquent, se laissait aller un peu à l'engourdissement, et ne se pressait pas d'entrer dans cette voie. Au beau milieu de ce contentement de moi-même, une faiblesse me saisit, j'eus une horrible nausée et un frissonnement me passa par tout le corps. Ces symptômes se calmèrent, mais me laissèrent le cœur sur les lèvres; à son tour la faiblesse me quitta; je remarquai un changement dans le cours de mes pensées, je me sentais une plus grande hardiesse, du mépris pour le danger, et une sorte d'affranchissement de toute espèce de frein. Je baissai les yeux, mes vêtements pendaient, sans aucune forme, sur mes membres rétrécis; la main posée sur mon genou était noueuse et couverte de poils. Je me trouvais une fois de plus Edward Hyde. Un moment avant, je pouvais prétendre au respect de tout le monde: j'étais riche, estimé, chez moi la table était servie et m'attendait; maintenant, j'étais à la merci de tous, poursuivi, sans abri, un meurtrier signalé, pour qui l'échafaud était dressé.
Ma raison chancela, mais ne m'abandonna point entièrement. J'ai remarqué plus d'une fois que, dans mon second caractère, mes facultés semblaient aiguisées, et que mon esprit était plus souple; ce qui fit que, là où Jekyll eût succombé, Hyde s'éleva à la hauteur de la situation. Mes drogues étaient dans une des armoires de mon cabinet. Comment y atteindre? Ce fut le problème que, pressant ma tête entre mes mains, j'essayai de résoudre. J'avais fermé la porte du laboratoire. Si j'essayais d'entrer par la maison, mes propres serviteurs m'enverraient à l'échafaud. Je vis qu'il fallait employer un intermédiaire et je pensai à Lanyon. Comment pourrais-je l'approcher? Comment le persuader? Même en supposant que l'on ne m'arrêtât pas dans la rue, comment me faire admettre en sa présence? Et comment pourrais-je, moi, visiteur inconnu et déplaisant, persuader ce praticien célèbre de dévaliser le cabinet de son collègue le docteur Jekyll? Je me souvins alors que de mon caractère original une chose me restait: j'avais conservé ma propre écriture, et une fois que cette idée lumineuse m'eut traversé l'esprit, je vis clairement ce qui me restait à faire d'un bout à l'autre.
J'arrangeai mes vêtements aussi bien que je pus, et appelai un fiacre qui passait; je me fis conduire à un hôtel dans Portland Street, que je me rappelai par hasard. A mon aspect (lequel en effet était assez comique, quelque tragique que pût être le sort qu'il recouvrait) le cocher n'avait pu retenir un accès de gaieté. Je grinçai des dents avec un transport de furie diabolique, le sourire disparut de son visage,--heureusement pour lui,--plus heureusement encore pour moi, car une minute de plus et je l'aurais sans doute arraché de son siège. Je jetai des regards si farouches autour de moi, en entrant dans l'hôtel, que les domestiques tremblèrent n'osant échanger un coup d'œil en ma présence; ils prirent obséquieusement mes ordres, me conduisirent à une chambre et m'apportèrent tout ce qu'il faut pour écrire. Hyde en danger de vie était une créature toute nouvelle pour moi; secoué par une colère désordonnée, prêt au meurtre, si on l'entravait dans ses desseins, se réjouissant même à cette idée; il avait cependant conservé toute son intelligence: il maîtrisa sa fureur par un grand effort de volonté, composa ses deux lettres si importantes, une à Lanyon, l'autre à Poole, et, pour plus de sûreté, les envoya à la poste avec l'ordre de les faire enregistrer.
Il passa la journée assis près du feu dans sa chambre, rongeant ses ongles, et dîna en tête-à-tête avec ses craintes; le garçon tremblait visiblement devant lui. A la nuit noire, il partit, enfoncé dans un coin d'une voiture fermée, et il se fit promener par les rues. Je dis lui,--car je ne puis pas dire moi. Ce produit de l'enfer n'avait rien d'humain, il n'avait rien, en lui, que de la peur et de la haine. Quand enfin il pensa que le cocher commençait à devenir méfiant, il le renvoya et s'aventura à pied, vêtu de ces habits qui lui allaient si mal, un objet remarquable, parmi les passants nocturnes. Ces deux passions viles firent rage dans son cœur. Il marchait vite, chassé par l'effroi, se parlant à lui-même, se cachant dans tous les renfoncements, comptant les minutes qui le séparaient encore de minuit. Il rencontra une femme qui lui adressa la parole, lui offrant, je crois, d'acheter une boîte d'allumettes; il lui donna un coup en pleine figure et elle s'enfuit.
Lorsque je revins à moi chez Lanyon, la répugnance de mon vieil ami m'affecta peut-être un peu, je ne sais pas; dans tous les cas, ce ne fut qu'une goutte d'eau dans la mer d'horreur qui m'envahit quand je repassai dans ma mémoire les quelques heures qui venaient de s'écouler. Un changement survint en moi. Je n'avais plus la peur de l'échafaud; c'était la pensée terrible d'être Hyde qui maintenant me mettait au supplice. Ce fut presque comme dans un rêve que je reçus la condamnation de Lanyon, ce fut presque dans un rêve que j'arrivai chez moi et me couchai. Après les prostrations de la journée, je dormis d'un sommeil profond et complet, dont je ne pus être tiré même par les cauchemars affreux qui m'assaillirent. Je me réveillai le lendemain matin, secoué et affaibli, mais cependant rafraîchi. Je haïssais et craignais toujours la brute qui dormait en moi et, naturellement, je n'avais pas oublié les dangers effrayants de la veille; toutefois, me retrouvant chez moi, dans ma propre maison, près de mes drogues, le bonheur que j'éprouvais d'être échappé au péril n'était égalé que par mon espoir dans l'avenir.
Je traversai la cour avec lenteur, après déjeuner, aspirant avec plaisir l'air, un peu frais, quand je me sentis ressaisi de ces sensations qui précédaient la transformation. Je n'eus que le temps de m'abriter dans mon cabinet, et je me retrouvai en proie à toute la fureur des passions de Hyde. Cette fois, je dus prendre la dose double, pour me rappeler à moi-même; et, hélas! six heures après, j'étais assis devant la cheminée, regardant tristement le feu; les douleurs me reprirent, et il me fallut de nouveau m'administrer le breuvage.
Bref, à partir de ce jour, ce ne fut que par de grands efforts, une contrainte continuelle et seulement sous l'influence immédiate de la drogue, que je pus conserver l'apparence de Jekyll; à toutes les heures du jour et de la nuit, je ressentais le frisson avertisseur; surtout si je dormais, ou même m'assoupissais un instant dans ma chaise, je me réveillais toujours Hyde. Sous la menace de cette catastrophe, et par le manque de sommeil auquel je me condamnais, même au delà de ce que je croyais possible à l'homme, je ne tardai pas à être rongé et épuisé par la fièvre, affaibli au physique et au moral, et n'ayant plus qu'une pensée: l'horreur de mon autre moi-même; quand je dormais, ou quand la vertu du médicament s'affaiblissait, j'entrais presque sans transition (car les douleurs de la transformation devenaient tous les jours moins fortes) en la possession d'une imagination débordant de terreur, d'une âme bouillant de haines sans cause, et d'un corps ne semblant pas assez fort pour contenir les énergies impétueuses de la vie. La puissance de Hyde semblait augmenter avec la disposition maladive de Jekyll. Et la haine qui les divisait était certainement égale de chaque côté. Chez Jekyll, c'était un instinct vital. Il avait vu pleinement la difformité de cette créature qui partageait avec lui quelques-uns des éléments de la vie, qui comme lui était cohéritier de la mort; et au delà de ces liens communs, lesquels par eux-mêmes formaient la partie la plus poignante de sa détresse, il ne regardait Hyde, malgré son existence palpable, que comme une chose non seulement monstrueusement diabolique, mais inorganique. Ce qu'il y avait de plus écœurant, c'était que, de la vase de l'autre, il semblait que des voix sortaient qui proféraient des cris, que les cendres gesticulaient et prêchaient, que ce qui était mort et sans forme usurpait les fonctions de la vie. Et plus encore cette horreur qui s'insurgeait était liée avec lui par des liens plus intimes que ceux qui l'eussent lié à une femme; elle lui était plus proche que ses yeux, elle était emprisonnée dans sa chair, où il l'entendait murmurer et se débattre pour se faire jour, et à chaque heure de faiblesse aussi bien que dans l'abandon du sommeil, elle s'élevait contre lui et le dépossédait de la vie. La haine de Hyde pour Jekyll était d'un ordre différent. La terreur de l'échafaud lui faisait continuellement commettre un suicide temporaire et retourner à la position subordonnée de n'être qu'une partie d'un être, au lieu d'être cet être en entier; mais cette nécessité lui inspirait du dégoût; il avait en aversion l'abattement dans lequel Jekyll était maintenant tombé, et il ressentait l'injure de la répugnance avec laquelle Jekyll le considérait. Ce fut ce qui lui inspira tous les tours de singe qu'il me joua: traçant avec mon écriture des blasphèmes sur les pages de mes livres, brûlant les lettres de mon père et détruisant son portrait, et s'il n'avait pas eu une si grande peur de la mort, il se fût livré il y a longtemps, à seule fin de m'entraîner dans sa perte. Son attachement à la vie est vraiment merveilleux; je dis plus, moi qui ai le cœur soulevé et le sang glacé à sa seule pensée, quand je me représente l'agitation et la passion de cet attachement, connaissant la crainte qu'il a du pouvoir que j'ai de lui échapper par le suicide, j'arrive même à avoir pitié de lui.
Le temps me manque terriblement pour prolonger cette description, d'ailleurs inutile; personne n'a jamais éprouvé de tels tourments: que cela suffise; et cependant l'habitude m'avait apporté non de l'adoucissement mais une espèce de callosité de l'âme, une certaine acquiescence de désespoir, et ma punition eût pu durer des années sans une dernière calamité qui vient d'arriver et qui m'a finalement séparé et de mon propre visage et de ma propre nature. Ma provision de sels, qui n'avait jamais été renouvelée depuis ma première expérience, diminua sensiblement. J'en envoyai chercher d'autres; je mêlai le breuvage, l'ébullition eut lieu et le premier changement de couleur suivit, non le second; je le bus quand même, mais sans effet. Poole vous dira comment j'ai en vain fouillé tout Londres; je suis maintenant persuadé que ma première provision était impure, et que cette impureté ignorée avait donné son efficacité à mon breuvage.
Voilà huit jours de passés et je finis ce compte-rendu sous l'influence de la dernière des anciennes poudres. C'est alors la dernière fois que, à moins d'un miracle, Henry Jekyll peut penser ses propres pensées, voir son propre visage (bien tristement altéré maintenant) dans la glace. Je ne dois pas non plus tarder de terminer mes écritures; car si jusqu'ici ma narration a échappé à la destruction, ce n'est que grâce à une combinaison de grande prudence et d'heureux hasard. Que les angoisses de la transformation me prennent pendant que j'écris, Hyde la déchirera en morceaux. Mais si, après que je l'aurai mise de côté, il se passe un certain temps, son égoïsme étonnant et son instinct de préservation momentanée la sauveront peut-être une fois de plus de l'action de sa colère de singe. Sans aucun doute, le sort qui nous enveloppe tous les deux l'a déjà changé et accablé. Dans une demi-heure, quand je serai, et pour toujours, réintégré dans cette détestable personnalité, je sais que je m'assoirai, pleurant et frissonnant, dans ma chaise, ou continuerai, avec l'angoisse la plus contrainte et la plus craintive, d'écouter, d'aller et venir dans ce cabinet, mon dernier refuge sur cette terre, et de prêter l'oreille à chaque bruit menaçant. Hyde mourra-t-il sur l'échafaud? Ou trouvera-t-il le courage de se libérer au dernier moment? Dieu le sait, cela m'est égal. Je suis maintenant à l'heure véritable de ma mort, et ce qui suivra concerne un autre que moi. Ici alors, en posant ma plume, et terminant ma confession, j'amène à sa fin la vie de ce malheureux Henry Jekyll.
UN
LOGEMENT POUR LA NUIT
Le mois de novembre de l'année 1456 touchait à sa fin. La neige tombait sur Paris avec une persistance rigoureuse; de temps en temps un coup de vent furieux la faisait voltiger en tourbillons; la rafale passée, elle recommençait à descendre lentement en flocons interminables dans l'air noir et silencieux de la nuit. Les pauvres gens qui, le nez en l'air et les sourcils humides, la regardaient venir avaient peine à comprendre d'où une telle masse pouvait tomber. Maître François Villon avait, cette après-midi là, à la fenêtre d'une taverne, proposé un problème. Etait-ce le païen Jupiter plumant ses oies sur l'Olympe? Ou étaient-ce les saints anges en train de muer? Il n'était qu'un pauvre maître-ès-arts, avait-il ajouté, et comme la question touchait quelque peu à la divinité, il n'osait s'aventurer à conclure. Un simple, vieux prêtre qui se trouvait parmi la compagnie, paya une bouteille de vin au jeune coquin en honneur de la plaisanterie et des grimaces qui l'avaient accompagnée; il jura sur sa barbe blanche qu'il avait été lui-même un chien aussi irrévérent que Villon quand il était de son âge. L'air était vif et piquant quoiqu'il ne gelât pas très fort, et les flocons tombaient larges, humides, adhérents. Toute la ville était comme recouverte d'un drap blanc. Une armée en marche eût pu la traverser d'un bout à l'autre, sans qu'un bruit de pas donnât l'éveil.
S'il se trouvait au ciel quelques oiseaux retardataires, l'île devait leur sembler un linceul immense, et les ponts, sur le fond noir de la rivière, de minces barres blanches. Tout en haut au-dessus de la tête, la neige s'amoncelait parmi les réseaux des tours de la cathédrale. Plus d'une niche était pleine, plus d'une statue était coiffée d'un chapeau blanc, qu'elle portât une tête de saint ou de grotesque. Les gargouilles étaient transformées en d'énormes faux nez, s'affaissant vers la pointe. Quand le vent cessait de souffler, on entendait tout autour de l'église un son lourd d'eau dégouttante. Le cimetière Saint-Jean avait bien pris sa part de la neige, toutes les tombes en étaient recouvertes d'une couche épaisse. Les hauts toits des maisons aux alentours s'élevaient majestueux dans leurs vêtements blancs. Les bons bourgeois étaient couchés depuis longtemps, en bonnet de nuit, comme leurs domiciles; on ne voyait aucune lumière dans tout le voisinage, que celle venant d'une lampe suspendue dans le chœur de l'église, laquelle déplaçait les ombres au gré de ses oscillations. L'horloge marquait bien près de dix heures quand la patrouille, battant des mains, armée de hallebardes et d'une lanterne, passa par là; elle ne vit rien de suspect aux alentours du cimetière Saint-Jean.
Cependant, adossée au mur du champ de repos se trouvait une petite maison encore éveillée; pas éveillée pour un bon motif, dans ce quartier où tout ronflait. Elle ne se trahissait que par un jet de vapeur chaude sortant par le haut de la cheminée, quelques endroits faisant tache sur le toit, là où la neige avait fondu; devant la porte, où des traces de pas à moitié effacées étaient visibles. A l'intérieur, derrière les contrevents, maître François Villon le poète, avec quelques-uns des bandits qu'il fréquentait, prolongeait la veillée et on buvait à la ronde.
Une grande masse de charbons ardents envoyait de la cheminée voûtée une forte lueur vermeille, devant laquelle dom Nicolas, le moine de Picardie, la robe relevée, exposait au bien-être de la chaleur ses grosses jambes nues. Son ombre dilatée coupait la salle en deux, la lumière ne s'échappant que de chaque côté de sa large personne, et en un petit filet, entre ses deux pieds écartés. Il avait le visage couvert d'un réseau de veines congestionnées ordinairement pourpre, mais pour le moment d'un violet pâle (car quoiqu'il eût le dos au feu le froid le pinçait par devant); il portait, fortement accusées, les traces meurtries et contusionnées d'un buveur avéré. Son capuchon, à moitié retombé, produisait une excroissance étrange sur son cou de taureau.
Donc il se chauffait, les jambes écartées, grommelant, coupant la salle en deux par l'ombre de sa forme puissante. A droite, Villon et Guy Tabary, pressés l'un contre l'autre, étaient penchés sur un bout de parchemin. Villon faisait une ballade qu'il allait appeler «La ballade du poisson rôti». L'admiration de Tabary éclatait à chaque mot trouvé par son ami.
Le poète n'était qu'un lambeau d'homme, petit, brun et maigre; il avait les joues creuses et la tête garnie de petites boucles de cheveux noirs. Il portait ses vingt-quatre ans avec une animation fiévreuse. La convoitise lui avait creusé des rides autour des yeux, de mauvais sourires lui avaient grimacé le contour de la bouche. Un curieux mélange de grossièreté et de cruauté luttaient ensemble sur sa figure; toute sa personne révélait éloquemment son caractère rusé, méchant et sensuel. Il agitait constamment devant lui, dans une pantomime expressive, ses mains aux doigts noueux, petites et préhensiles. Quant à Tabary, sa grande admiration, complaisante et imbécile, soufflait de son nez aplati et de ses lèvres baveuses; il était devenu voleur tout aussi bien qu'il fût devenu le plus honnête des bourgeois par un coup du destin.
A gauche du moine, Montigny et Thevenin Pensete jouaient à un jeu de hasard. Il y avait dans le premier, comme un parfum d'homme bien né et de bonne éducation, qui sentait l'ange déchu; une certaine souplesse d'allures, un reste de courtoisie annonçaient le gentilhomme; quelque chose de fin et d'obscur caractérisait son visage. Thevenin le pauvre diable était en veine; il avait fait un bon coup dans la journée, au faubourg Saint-Jacques, et toute la nuit il avait gagné Montigny.
Un sourire plat illuminait sa figure; sa tête chauve luisait, teintée de rose, couronnée d'une guirlande de boucles rouges; son petit ventre proéminent tressaillait à petits coups silencieux pendant qu'il ramassait son gain.
«Quitte ou double?» dit Thevenin.
Montigny consentit de la tête, d'un air farouche.