Part 3
Dans toute l'étendue de cette maison, qui n'avait d'autre habitant que cette vieille, M. Hyde n'occupait que deux pièces, mais elles étaient meublées avec luxe et goût. Un placard était rempli de vin, la vaisselle était en argent, le linge de table de la toile la plus fine; un tableau de mérite était accroché au mur, un cadeau (comme le supposait M. Utterson) de Henry Jekyll, qui était un fin connaisseur; les tapis étaient moelleux et d'une couleur agréable. En ce moment, toutefois, on distinguait partout les marques d'un pillage rapide et récent; des vêtements avaient été laissés pêle-mêle sur le parquet après qu'on en avait retourné les poches, des tiroirs à fermoir secret avaient été ouverts et laissés sans être refermés, et dans l'âtre on apercevait un amas de cendres grises, comme si beaucoup de papiers avaient été brûlés. Parmi ces cendres encore chaudes, l'inspecteur déterra un morceau de couverture vert, ayant appartenu à un livre de chèques, lequel avait résisté à l'action du feu. L'autre moitié de la canne fut trouvée derrière la porte; ceci confirmant les soupçons de l'officier de police, il se déclara plus que satisfait. Une visite à la banque, où on apprit que plusieurs mille livres étaient inscrites au crédit du meurtrier, rendit sa satisfaction complète.
«Vous pouvez être sûr que je le tiens, Monsieur,» dit-il à Utterson. «Il doit avoir perdu la tête, ou il n'aurait jamais laissé le bout de canne derrière lui, ou surtout il n'aurait pas brûlé le livre de chèques. Voyons! l'argent c'est la vie pour cet homme. Nous n'avons plus qu'à aller l'attendre à la banque, et faire circuler son signalement.»
Cette dernière formalité toutefois n'était pas chose aisée, car M. Hyde avait peu de familiers; même le maître de la jeune servante ne l'avait vu que deux fois; on ne trouvait nulle trace de famille, on ne connaissait de lui aucune photographie, et le peu de gens qui pouvaient donner quelques renseignements sur sa personne différaient grandement, comme d'ailleurs le font toujours ceux qui observent sans intérêt. Ils ne s'accordaient que sur un point, sur cette impression obsédante d'une difformité inexprimable, existant quelque part dans son être, que le fugitif donnait à tous ceux qui le voyaient.
V
L'INCIDENT DE LA LETTRE
L'après-midi touchait à sa fin quand M. Utterson sonna à la porte du docteur Jekyll. Ce fut Poole qui lui ouvrit et l'admit de suite; il le fit descendre par l'office et traverser une cour qui, dans le temps, avait été un jardin et au fond de laquelle se trouvait le bâtiment indifféremment appelé laboratoire ou salle de dissection. Le docteur avait acheté la maison aux héritiers d'un chirurgien célèbre; mais ses goûts étant plutôt portés vers la chimie que l'anatomie, il changea la destination de cette partie de son habitation. C'était la première fois que l'avocat pénétrait dans le sanctuaire de son ami; il examina cette sombre construction sans fenêtres avec curiosité, et il fut pris d'un sentiment de dégoût en traversant l'amphithéâtre, autrefois rempli d'étudiants avides de science, et maintenant vide et silencieux, les tables surchargées d'appareils chimiques, le parquet encombré de paniers vides et de paille à emballer, éclairé faiblement par la lumière nébuleuse venant de la coupole. A l'autre bout, un escalier conduisait à une porte recouverte de serge par laquelle enfin M. Utterson pénétra dans le cabinet du docteur. C'était une grande pièce garnie d'armoires vitrées; les meubles se composaient, entre autres, d'une psyché et d'une table couverte de papiers; la lumière pénétrait à travers les vitres poussiéreuses de grandes fenêtres garnies de barreaux de fer et donnant sur la cour. Il y avait un bon feu dans la grille, et une lampe tout allumée était posée sur la cheminée, car le brouillard devenait très épais, même à l'intérieur; le docteur Jekyll était assis près du feu et paraissait mourant. Il ne se leva pas pour aller au-devant de son visiteur, mais lui tendit une main glacée, et lui souhaita la bienvenue d'une voix altérée.
«Eh bien!» dit M. Utterson, aussitôt que Poole les eut laissés seuls, «vous savez la nouvelle?»
Le docteur haussa les épaules. «On la criait dans le square,» dit-il. «Je l'entendais pendant que j'étais dans la salle à manger.»--«Un mot,» dit l'avocat: «Carew était mon client, mais vous l'êtes aussi, et je ne veux pas marcher à l'aveuglette. Vous n'avez pas été assez fou pour cacher cet individu?»
«Utterson,» s'écria le docteur, «Utterson, je prends Dieu à témoin que je ne le reverrai de ma vie. Je vous donne ma parole d'honneur que toutes relations entre lui et moi sont finies en ce monde. Tout est fini. Je vous assure qu'il n'a pas besoin de mon aide, vous ne le connaissez pas comme moi, il est en sûreté, tout à fait en sûreté; retenez ce que je vous dis, on n'entendra plus jamais parler de lui.»
L'avocat écoutait d'un air sombre; il n'aimait pas les manières fiévreuses de son ami. «Vous paraissez assez sûr de lui,» dit-il, «et dans votre intérêt j'espère que vous ne vous trompez pas. S'il y avait jugement, votre nom pourrait être mêlé à toute cette affaire.»
«Je suis tout à fait sûr de lui,» répliqua Jekyll; «je ne puis communiquer à personne sur quoi ma certitude se fonde; mais cependant il y a une chose sur laquelle je veux que vous me conseilliez. J'ai reçu une lettre, et je me demande s'il faut en faire part à la police. Je voudrais la remettre entre vos mains, Utterson, vous jugerez sagement, j'en suis certain, j'ai tant de confiance en vous.»
«Vous avez probablement peur que cette lettre donne quelque indice sur lui?» dit l'avocat.
«Non,» répondit l'autre, «et le fait est que je ne me soucie pas beaucoup de ce que deviendra Hyde; c'est bien fini entre nous. Non, je pensais tout simplement à ma réputation que cette affaire détestable a tant soit peu exposée.»
Utterson réfléchit un instant; l'égoïsme de son vieil ami le surprenait.
«Enfin,» dit-il, «faites-moi voir la lettre.»
L'écriture de cette lettre était bizarre et raide, elle était signée du nom d'Edward Hyde; elle disait assez brièvement que le bienfaiteur de l'auteur de ce message, le docteur Jekyll, lequel avait été payé si indignement de ses mille générosités, n'avait nul besoin de s'alarmer pour la sûreté de son protégé, car il avait des moyens de s'échapper, dans lesquels il avait pleine confiance. L'avocat fut assez content de cette lettre; elle présentait l'intimité sous un jour meilleur qu'il n'eût osé l'espérer et il se blâma pour quelques-uns de ses doutes passés.
«Avez-vous l'enveloppe?» demanda-t-il.
«Je l'ai brûlée sans y penser,» répliqua Jekyll, «mais il n'y avait pas de marque de poste. La lettre a été apportée par un commissionnaire.»
«Si j'attendais à demain pour prendre une décision?» fit Utterson. «La nuit porte conseil.»
«Je m'en rapporte entièrement à vous,» lui répondit Jekyll. «J'ai perdu toute confiance en moi-même.»
«Eh bien! je prendrai toute l'affaire en considération,» dit l'avocat. «Maintenant, dites-moi, une chose: ne fut-ce pas Hyde qui dicta les termes de votre testament à propos de la disparition?»
Le docteur sembla saisi de faiblesse, il pressa les lèvres et fit de la tête un signe d'assentiment.
«Je le savais,» s'écria Utterson. «Il avait l'intention de vous tuer. Vous l'avez échappé belle!»
«J'y ai gagné ce qui vaut beaucoup mieux, répondit solennellement le docteur, j'y ai gagné une leçon. Oh! mon Dieu, Utterson, quelle leçon!» Et pendant un instant il se couvrit le visage de ses deux mains.
En sortant, l'avocat s'arrêta pour dire un mot ou deux à Poole. «A propos,» demanda-t-il, «on a apporté une lettre aujourd'hui; quelle espèce d'homme l'a remise?»
Mais Poole affirma que tout ce qui était venu était arrivé par la poste, «et encore ce n'étaient que des circulaires,» ajouta-t-il.
Après avoir reçu ces renseignements, le visiteur s'éloigna, avec toutes ses inquiétudes renouvelées. Il était clair que la lettre avait été apportée à la porte du laboratoire, peut-être même avait-elle été écrite dans le cabinet, et s'il en était ainsi on devait juger différemment et agir avec précaution. Les marchands de journaux criaient à s'époumoner: «Édition spéciale. Horrible assassinat!» C'était l'oraison funèbre d'un ami et client, et malgré lui l'avocat ressentait une grande appréhension de voir le nom d'un autre entraîné dans le tourbillon de ce scandale. Dans tous les cas, il avait à trancher une question délicate, et aussi sûr qu'il fût de lui-même, il avait un désir ardent de pouvoir se confier à un autre, et demander conseil. Cet autre-là ne lui tomberait pas des nues, mais il chercherait.
Peu d'instants après, il était assis à un coin de sa cheminée, avec M. Guest, son premier clerc pour vis-à-vis; et entre eux, à une distance du feu bien calculée, se trouvait une bouteille d'un vin d'une qualité et d'un crû particuliers, laquelle avait été depuis longtemps à l'abri du soleil dans les fondements de sa maison. Le brouillard sommeillait toujours sur la ville, les lumières des réverbères luisaient comme autant d'escarboucles, et à travers l'étouffement de ces nuages abaissés, le mouvement de la ville continuait, grondant sourdement comme une violente tempête. Mais la pièce où ils se trouvaient était égayée par la lueur du feu. Dans la bouteille, les acides étaient dissous depuis longtemps, la couleur s'était adoucie avec les années, comme le fait la couleur des anciens vitraux, et le reflet de chaudes après-midi d'automne, sur les coteaux plantés de vignes, était prêt à sortir de sa prison et à disperser les brouillards de Londres. Insensiblement l'avocat s'amollissait. Il y avait peu d'hommes en qui il eût autant de confiance qu'il en avait en M. Guest, et il n'était pas sûr de lui avoir toujours caché autant de secrets qu'il l'eût voulu. Guest avait souvent été chez le docteur pour affaires; il connaissait Poole, il était presque impossible qu'il n'eût pas entendu parler de la familiarité de M. Hyde dans la maison; il pourrait tirer des conclusions. Ne valait-il pas mieux qu'il vît une lettre pouvant donner quelque explication à ce mystère? Surtout Guest, étant grand observateur et critique en écritures, considérerait la démarche qu'il méditait comme naturelle et flatteuse. En plus, le clerc était homme de bon conseil, il était presque impossible qu'il lût un document si étrange sans faire quelque remarque, et cette remarque révélerait peut-être à M. Utterson sa future ligne de conduite.
«C'est une triste chose, l'affaire de sir Danvers,» dit-il.
«Oui, Monsieur, c'est vrai. Elle a excité une vive émotion dans le public,» répliqua Guest. «Naturellement l'homme était fou!»
«Je voudrais bien savoir ce que vous en pensez,» reprit Utterson. «J'ai là un document écrit par lui; ceci est entre nous; car je n'ai pas encore pris de détermination; c'est une mauvaise affaire en la prenant par son meilleur côté. Tenez, le voilà; contemplez à l'aise l'autographe d'un meurtrier.»
Les yeux de Guest s'illuminèrent, il s'assit vivement, et se mit à étudier avec passion le contenu de la lettre. «Non, Monsieur,» dit-il enfin, «cette écriture est bien bizarre, mais ce n'est pas celle d'un fou.»
«Dans tous les cas, d'après tout ce que j'ai entendu, c'est un drôle de corps,» fit l'avocat.
En ce moment, le domestique entra avec une lettre.
«Est-ce du docteur Jekyll, Monsieur?» interrogea le clerc; «j'ai cru reconnaître l'écriture. Est-ce quelque chose de confidentiel, Monsieur Utterson?»
«Seulement une invitation à dîner. Pourquoi? Voulez-vous la voir?»
«Pour un instant. Je vous remercie, Monsieur.» Alors le clerc posa les deux feuilles de papier l'une à côté de l'autre, la lettre du docteur Jekyll et celle de Hyde, et compara leur contenu avec avidité. «Merci, Monsieur,» dit-il enfin en le rendant; «c'est un autographe bien intéressant.»
Il y eut une pause pendant laquelle M. Utterson combattit avec lui-même. «Pourquoi les avez-vous comparées, Guest?» demanda-t-il tout à coup.
«Eh bien! Monsieur, il y a une ressemblance assez singulière entre les deux écritures,» répondit le clerc; «elles sont en beaucoup de points identiques; il y a seulement une différence d'inclinaison.»
«C'est drôle!» fit Utterson.
«En effet, c'est drôle!» répéta Guest.
«Vous savez, je ne parlerai de cette lettre à personne,» dit le maître.
«Non, Monsieur,» répondit le clerc, «je comprends.»
Ce soir-là, aussitôt qu'il fut seul, M. Utterson enferma la lettre dans le coffre-fort où elle resta depuis lors. «Quoi!» pensait-il; «Henry Jekyll faire un faux pour un meurtrier!» Et son sang se glaçait dans ses veines.
VI
REMARQUABLE INCIDENT DU DOCTEUR LANYON
Le temps passait, on avait offert plusieurs mille livres de récompense pour la capture de M. Hyde; car la mort de sir Danvers avait été ressentie comme une calamité publique; mais il était à l'abri de l'atteinte de la police; il s'était éclipsé comme s'il n'eût jamais existé. Beaucoup de son passé fut mis à jour, toutes choses peu honorables; on racontait des histoires de cruauté qu'avait commises cet homme, cet homme à la fois endurci et violent, des histoires de son existence vile et basse, de ses étranges associations, et de la haine qui semblait avoir entouré sa carrière. Mais de son présent lieu de refuge, pas un mot. Depuis le moment où il était sorti de la maison dans Soho, le matin du meurtre, il s'était simplement évanoui. Et graduellement, avec le temps, M. Utterson se remit de son alerte et se sentit plus à l'aise. A son point de vue, la mort de sir Danvers était plus que compensée par la disparition de M. Hyde. Maintenant que la mauvaise influence était éloignée, le docteur Jekyll commençait une nouvelle vie; il sortit de sa réclusion, renouvela ses relations avec ses amis, devint une fois de plus leur amphytrion et leur hôte familier.
Très renommé pour sa charité, il n'était pas moins remarqué maintenant pour sa religion; il avait beaucoup à faire, sortait beaucoup, son visage était plus ouvert et rayonnait de la joie intérieure d'une conscience satisfaite; et pendant plus de deux mois le docteur connut la paix.
Le huit janvier, Utterson avait dîné chez le docteur, en petit comité; Lanyon était là, et les regards de leur hôte allaient de l'un à l'autre de ses amis, comme autrefois, quand ils formaient un trio d'amis inséparables. Le douze et le quinze de ce même mois, la porte fut fermée pour l'avocat. Le docteur était renfermé à la maison, disait Poole, et il ne voyait personne. Le quinze, il essaya encore et l'admission lui fut de nouveau refusée. Ayant eu l'habitude, pendant les derniers deux mois, de voir son ami presque tous les jours, ce retour à la solitude lui pesa. Le cinquième soir, Guest dîna avec lui, et le sixième, il alla voir le docteur Lanyon.
Là au moins on ne lui refusa pas l'entrée de la maison; mais, à première vue, il fut frappé du changement qui s'était opéré dans l'apparence du docteur. Son arrêt de mort se lisait visiblement sur sa figure. L'homme à la face rubiconde avait pâli, sa chair était flasque, il était certainement plus chauve et plus vieux; mais ce ne fut cependant pas à ces détails d'une ruine physique que s'arrêtaient les réflexions de l'avocat; il remarqua l'étrangeté du regard de son ami, et les manières qui semblaient indiquer quelque terreur profondément enracinée dans son esprit. On ne pouvait supposer que le docteur craignît la mort; toutefois ce fut la première pensée de Utterson. «Oui,» se disait-il, «il est médecin, il doit connaître son état, ses jours sont comptés, et cette certitude est cause de ses souffrances.» Malgré cela, quand Utterson fit une remarque sur sa mauvaise mine, ce fut avec une grande fermeté que Lanyon se déclara un homme perdu:
«J'ai été frappé,» dit-il, «et jamais je n'en reviendrai. Ce n'est une question que de quelques semaines. Enfin! la vie m'a été agréable, je l'aimais; oui, mon ami, je l'aimais. Quelquefois je pense que si l'on pouvait tout savoir on serait plus content de partir.»
«Jekyll aussi est malade,» observa Utterson. «L'avez-vous vu?»
Le visage de Lanyon changea; il étendit une main tremblante: «Je ne voudrais plus voir ou entendre parler du docteur Jekyll,» dit-il d'une voix forte et tremblante à la fois; «il m'est tout à fait indifférent à présent, et je vous prie de m'épargner toute allusion à une personne que je regarde comme morte.»
«Voyons, voyons,» dit M. Utterson; et après une longue pause: «Puis-je être bon à quelque chose?» demanda-t-il. «Nous sommes trois vieux amis, Lanyon, nous ne vivrons plus assez longtemps pour en faire d'autres.»
«Il n'y a rien à faire,» répliqua Lanyon; «demandez-le à lui-même.»
«Il ne veut pas me voir,» dit l'avocat.
«Cela ne me surprend pas,» fut la réponse. «Un jour, Utterson, après ma mort vous arriverez peut-être à connaître le pour et le contre de tout ceci; je ne puis vous le dire. Et maintenant si vous pouvez rester et causer d'autre chose, pour l'amour de Dieu, faites-le; mais si vous ne pouvez vous empêcher de revenir à ce sujet maudit, eh bien! je vous en prie, allez-vous-en; car je ne pourrais le supporter.»
En arrivant chez lui, Utterson s'assit et écrivit à Jekyll; se plaignant de son exclusion de la maison, et demandant la cause de cette rupture malheureuse avec Lanyon; le jour suivant lui apporta une longue réponse, rédigée en termes très souvent pathétiques, et souvent d'un style sombre et mystérieux. La querelle avec Lanyon était irrémédiable. «Je ne blâme point notre vieil ami,» écrivait Jekyll; «mais je partage son opinion; nous ne devons plus nous rencontrer jamais. Je me suis décidé à mener dorénavant une vie de réclusion extrême; ne soyez pas surpris et ne doutez pas de mon amitié, si ma porte est souvent fermée, même pour vous. Laissez-moi parcourir ma route ténébreuse. J'ai amené sur ma tête une punition et une calamité que je ne puis expliquer; si je suis le premier des pécheurs, je suis aussi le premier des damnés. Je n'eus jamais cru qu'il y eût un coin dans le monde pour des souffrances et des terreurs si inexplicables; vous ne pouvez faire qu'une chose pour alléger ma destinée, Utterson: c'est de respecter mon silence.»
Utterson fut ahuri; la sombre influence de Hyde était détournée, le docteur était revenu à ses anciennes amitiés, retourné à ses anciens travaux; huit jours auparavant l'avenir souriait avec toutes les promesses d'une vieillesse heureuse et honorée, et il n'avait fallu qu'un moment pour que ses amitiés, sa tranquillité d'esprit et tout ce qui constituait le cours de sa vie régulière fussent engloutis. Un changement si grand et si imprévu indiquait la folie, mais si on considérait les paroles et les manières du docteur Lanyon, on devinait qu'il devait y avoir des causes plus graves.
Huit jours après, le docteur Lanyon se mit au lit; en moins de quinze jours il était mort; le soir de l'enterrement, auquel il avait assisté et avait été tristement affecté, Utterson s'enferma à clef dans son cabinet, il s'assit, et là, à la lueur mélancolique d'une bougie, il posa devant lui une enveloppe scellée et adressée par les mains de son ami défunt; la suscription portait ces mots: «Confidentiel, ne devant être lu que par J.-G. Utterson; seulement, en cas que le décès dudit Utterson précédât la lecture de ce document, il devra être détruit sans être lu.» L'avocat appréhendait cette lecture. «J'ai enterré un ami aujourd'hui,» pensait-il, «si ceci allait m'en coûter un autre!» Alors il condamna ses hésitations comme une trahison, et brisa le cachet. En dedans il trouva une autre enveloppe, scellée aussi; la suscription de celle-ci recommandait de ne l'ouvrir qu'après la mort ou la disparition du docteur Jekyll.
Utterson ne pouvait en croire ses yeux. Oui, il y avait disparition; ici encore, comme dans le testament insensé qu'il avait depuis longtemps restitué à son auteur, l'idée d'une disparition était mêlée au nom du docteur Henry Jekyll. Dans le testament, cette idée était issue de la sinistre suggestion de cet individu Hyde; et elle avait été mise là dans un but qui n'était que trop évident et horrible. Mais écrite par la main de Lanyon que pouvait-elle signifier? Une grande curiosité envahit le dépositaire, une grande envie d'aller contre l'interdiction et de plonger d'un seul coup au fond du mystère le saisit; mais l'honneur professionnel, et la foi à son ami mort, lui imposaient de strictes obligations; il ensevelit donc le paquet dans le coin le plus profond de son coffre-fort.
On peut mortifier sa curiosité, mais c'est autre chose de s'en rendre le maître; et il est douteux qu'à partir de ce jour Utterson désirât la société de son ami Jekyll avec autant d'ardeur. Son amitié pour lui était toujours aussi vive, mais ses idées étaient troublées et craintives. Il est vrai qu'il alla pour le voir, mais peut-être éprouva-t-il un soulagement, quand on refusa de le recevoir; peut-être, au fond, préférait-il s'entretenir avec Poole à l'entrée de la porte, entouré de l'air et des sons de la ville, à ciel découvert, que d'entrer dans cette maison de captivité volontaire, de s'y asseoir et d'y converser avec son reclus insondable. Il est vrai que Poole n'avait pas de nouvelles bien agréables à communiquer; apparemment le docteur était plus que jamais confiné dans son cabinet au-dessus du laboratoire, il y couchait même, de temps en temps; il était triste et silencieux, il ne lisait pas; on eût dit qu'il était tourmenté par quelque peine secrète. Utterson s'habitua tellement à entendre ces mêmes rapports que peu à peu il espaça de plus en plus ses visites.
VII
INCIDENT A LA FENÊTRE
Un dimanche, en faisant leur promenade habituelle, le hasard amena M. Utterson et M. Enfield dans le voisinage de la porte mystérieuse. Comme ils passaient devant, d'un commun accord ils s'arrêtèrent pour la contempler.
«Enfin,» dit Enfield, «cette histoire est finie, nous n'entendrons plus jamais parler de M. Hyde.»
«J'espère que non,» répondit Utterson. «Vous ai-je jamais dit que je l'avais vu une fois, et que j'avais ressenti la même répulsion que vous à sa vue?»
«Il était impossible de regarder l'homme sans éprouver ce sentiment,» fit Enfield. «A propos, vous avez dû me prendre pour un fameux imbécile, de ne pas savoir que cette porte donne sur le derrière de la maison du docteur Jekyll! Et encore, quand je m'en suis aperçu, c'était en partie grâce à vous.»
«Alors, vous vous en êtes aperçu?» dit M. Utterson. «S'il en est ainsi, nous pouvons entrer dans la cour et jeter un coup d'œil aux fenêtres. Pour parler franchement, je ne suis pas tranquille sur le compte du pauvre Jekyll, et il me semble que même du dehors la présence d'un ami devrait lui faire du bien.»
La cour était froide, un peu humide, et quoiqu'il y fît déjà sombre, le ciel au-dessus de leurs têtes était brillamment éclairé par le soleil couchant. La fenêtre du milieu était entr'ouverte, et assis dans l'embrasure, prenant le frais, Utterson aperçut le docteur Jekyll. Sa figure portait, comme celle d'un prisonnier sans espoir, l'expression d'une tristesse infinie.
«Eh! Jekyll,» cria-t-il, «j'espère que vous allez mieux?»
«Je suis très mal, Utterson,» répliqua lugubrement le docteur; «très mal. Cela ne sera pas long, Dieu merci!»
«Vous vous enfermez trop,» dit l'avocat; «vous devriez sortir et fouetter la circulation du sang, comme nous le faisons, M. Enfield et moi. (Laissez-moi vous présenter mon cousin,--Monsieur Enfield,--le docteur Jekyll.) Allons, venez, prenez votre chapeau et faites un tour avec nous.»
«Vous êtes bien bon,» soupira l'autre; «je voudrais bien; mais non, non, non, c'est tout à fait impossible; je n'ose pas. Dans tous les cas, Utterson, soyez sûr que je suis très content de vous voir, cela me fait vraiment grand plaisir; je vous demanderais bien, ainsi qu'à M. Enfield, de monter; mais ce n'est pas un endroit convenable pour recevoir personne.»
«Eh bien! alors,» dit l'avocat avec bonté, «la meilleure chose que nous puissions faire, est de rester où nous sommes et de causer ainsi.»