Chapter 6 of 9 · 3864 words · ~19 min read

Part 6

Je naquis en l'année 18.... Héritier d'une grande fortune, doué en plus d'heureuses facultés, d'un esprit naturellement industrieux, tenant à l'estime des gens intelligents et vertueux qui m'entouraient, j'entrais, comme on aurait pu le supposer, dans la vie avec toutes les garanties d'un avenir honorable et distingué. Par le fait, le plus grand de mes défauts était un certain goût mal contenu pour les plaisirs, goût qui eût pu faire le bonheur de beaucoup, mais qui pour moi était incompatible avec le désir impérieux que j'avais de porter haut la tête et d'affecter devant le public une contenance plus grave que le commun de mes semblables. Il arriva alors que je cachai mes folies, et que, lorsque j'atteignis l'âge de réflexion et regardai autour de moi pour constater mes progrès et ma situation dans le monde, j'étais déjà livré à une vie de profonde duplicité. Plus d'un sans doute à ma place eût fait parade des irrégularités dont j'étais coupable; mais, étant données les grandes vues que j'avais en moi-même, je les considérais comme graves et les cachais avec un sentiment de honte pour ainsi dire malsain. Ce fut donc la nature exigeante de mes aspirations, plutôt qu'aucun avilissement particulier dans mes désordres, qui me fit ce que j'étais, et trancha en moi, plus profondément que dans la majorité des hommes, ces deux provinces, le bien et le mal, qui divisent et composent la double nature de l'homme. Mes pensées alors revenaient sans cesse et avec acharnement à cette dure loi de la vie qui forme la base de la conscience et est une des plus grandes sources de tortures morales. Quoique d'une duplicité si avérée, je n'étais, dans aucun sens du mot, hypocrite; car ces deux phases de mon caractère étaient très sincères; quand je mettais de côté toute contrainte et plongeais dans la honte, je n'étais pas plus moi-même que quand je travaillais au grand jour à l'avancement de mon savoir ou au soulagement de la misère et de la souffrance. Il advint que la direction de mes études scientifiques, qui se tournait entièrement vers le mystique et le transcendantal, me démontra clairement la lutte perpétuelle qui existe chez l'homme entre le bien et le mal. Chaque jour, les deux côtés de mon intelligence, le moral et l'intellectuel, me rapprochèrent plus fortement de cette vérité, dont la découverte ruina ma vie, que l'homme n'est pas une entité, mais deux êtres de nature distincte. Je dis deux êtres de nature distincte, parce que mon savoir ne dépasse pas ce point. D'autres me suivront, d'autres me dépasseront sur cette même voie; et je me hasarde à prédire qu'il sera définitivement reconnu que l'homme renferme en son âme les qualités les plus diverses et les plus opposées, en un mot que ce que nous appelons un homme n'est en vérité qu'un assemblage de plusieurs êtres. Moi, pour ma part, l'influence de la vie que je m'étais faite ne me laissa infailliblement avancer que dans une direction, et dans cette direction seulement. Ce fut par ma propre personne et par mon côté moral que j'appris à reconnaître la dualité complète et primitive de l'homme; je vis que des deux natures qui se combattaient dans le champ de ma conscience, si je pouvais avec raison dire que j'avais l'une, ce n'était que parce que je les possédais essentiellement toutes les deux. De bonne heure et avant que mes découvertes scientifiques eussent pu me faire entrevoir la moindre possibilité d'un tel miracle, j'avais appris à caresser avec plaisir, comme un rêve, la pensée de séparer ces éléments. «Si chacun d'eux,» me disais-je, «pouvait être logé séparément, la vie serait allégée de tout ce qui est insupportable; le mal pourrait aller son chemin délivré de toutes les entraves que pourrait lui susciter une conscience gênante, et le bien pourrait suivre la grande route de la vertu en toute assurance et sécurité, se réjouissant de ses bonnes œuvres sans être exposé davantage à la disgrâce et aux remords qui pourraient lui être imposés par le côté pervers. Ce fut la malédiction de l'humanité que ces fagots si peu en rapports fussent ainsi liés ensemble, que dans le flanc agonisant de la conscience ces deux jumeaux de nature si opposée fussent toujours en lutte? Comment les séparer?»

Voilà où j'en étais lorsque, ainsi que je viens de le dire, la lumière se fit, sortant de mon laboratoire.

Je commençai à apercevoir plus qu'on ne l'avait jamais encore constaté l'immatérialité tremblante et l'inconsistance vaporeuse de ce corps en apparence si solide, qui nous revêt. Je découvris que certaines substances avaient le pouvoir de secouer et d'arracher ce vêtement de chair aussi bien que le vent pourrait secouer et arracher les parois d'une tente. Pour deux bonnes raisons, je n'insisterai pas sur le côté pratique de ma découverte. D'abord j'ai appris à mes dépens que notre destinée et le fardeau de la vie sont liés à jamais à notre existence, et que lorsque nous essayons de nous en débarrasser ils retombent sur nous plus lourdement. Ensuite, comme ma narration ne le rendra, hélas! que trop évident, mes découvertes étaient incomplètes. C'est assez dire que non seulement j'avais reconnu que mon corps matériel n'était que le mirage ou l'ombre de certains éléments dont mon âme était constituée, mais que j'étais même arrivé à composer un breuvage qui avait le pouvoir de détrôner ces éléments, de m'arracher à leur domination, et de me donner une seconde forme, une nouvelle physionomie, lesquelles ne m'étaient pas moins naturelles, quoiqu'elles fussent l'expression et portassent la marque des éléments les plus dégradants de mon âme.

J'hésitai longtemps avant de mettre cette théorie à l'épreuve de la pratique. Je savais bien que je risquais la mort, car une drogue pouvant si puissamment ébranler et maîtriser ce qui constitue le côté fort de l'identité pouvait, soit par une dose prise à un moment inopportun, soit encore par un soupçon d'erreur dans les quantités, détruire de fond en comble ce tabernacle immatériel que j'avais la prétention de changer. Mais la tentation d'une découverte si étrange, ouvrant des horizons si profonds, triompha de mes hésitations. J'avais depuis longtemps préparé mon essence; j'achetai de suite, dans une pharmacie en gros, une quantité énorme de cette espèce de sel que je savais d'après mes expériences être le dernier ingrédient dont j'avais besoin; très tard alors, pendant une nuit maudite, je composai mon mélange, surveillai son ébullition et les émanations vaporeuses qui s'en échappèrent. Quand il eut jeté son dernier bouillonnement, et avec une grande fièvre de courage, je l'avalai.

J'endurai alors d'affreuses tortures, mes os grincèrent; j'eus des nausées terribles et un soulèvement de l'âme que rien ne pourrait dépasser, ni les sensations de la naissance, ni celles de la mort. Graduellement ces agonies me laissèrent et, en revenant à moi, je me sentis comme une personne qui relèverait d'une grande maladie. Il y avait quelque chose d'étrange dans mes sensations, quelque chose de neuf et d'indescriptible, et cependant leur nouveauté les rendait douces et agréables. Je me sentais plus jeune, plus léger et plus heureux; il y avait du désordre dans mes idées; un torrent d'images sensuelles se précipitait devant mon imagination; l'indépendance pour moi n'avait plus de limites; je ressentais une liberté d'âme inconnue, mais non innocente. Je reconnus au premier souffle de cette nouvelle vie que j'étais plus vicieux, dix fois plus vicieux, et aussi je me sentis l'esclave de mes vices; cette pensée au moment me mit en joie, et m'excita autant qu'aurait pu le faire le vin. J'étirai mes mains, me complaisant dans la fraîcheur de ces sensations, mais en faisant ce mouvement je m'aperçus que j'avais perdu en stature.

Je n'avais pas de glace dans mon cabinet; celle qui est là, maintenant, ne fut apportée que plus tard, dans le seul but de ces transformations. Toutefois la nuit était fort avancée; il était tout près du matin, et le matin, tout noir qu'il fût, allait engendrer le jour; mes gens étaient encore plongés dans le sommeil. Je me décidai alors, tout rempli que j'étais d'espoir et de triomphe, de m'aventurer sous ma nouvelle forme jusqu'à ma chambre à coucher. Je traversai la cour, où les constellations du ciel me regardèrent; j'aurais pu croire avec étonnement que j'étais la première créature de mon espèce que leur vigilance nocturne leur avait dévoilée; je me glissai à travers les corridors, étranger dans ma propre maison, et, arrivant dans ma chambre, je contemplai, pour la première fois, la personnification d'Edward Hyde.

Je ne dois parler qu'en théorie, n'étant sûr de rien et me bornant à dire ce que je crois le plus probable. Le côté mauvais de ma nature auquel je venais de mettre l'estampille était moins robuste et moins développé que le bon côté, que je venais de déposer momentanément; mais ma vie ayant été, après tout, en grande partie, une vie d'efforts, de vertu et de contrainte, il avait été beaucoup moins fatigué et épuisé; il arriva donc que Edward Hyde était plus petit, plus mince et plus jeune que Henry Jekyll. Autant l'image de la bonté se reflétait dans les traits de l'un, autant les caractères du mal étaient imprimés lisiblement sur le visage de l'autre. De plus, le vice, qui, je suis encore porté à le croire, est le côté léthifère de l'homme, avait laissé sur ce corps une empreinte de difformité et d'affaiblissement. Malgré tout, en regardant dans la glace ce vilain masque, je ne ressentais pas de répugnance, au contraire, je l'aimais. Cela aussi était moi. Cela avait un air humain et naturel. A mes yeux, c'était une image plus vivante et plus personnelle que le physique imparfait et divisé que, jusque-là, j'avais eu l'habitude d'appeler: moi. Et jusqu'à ce point j'avais sans doute raison. Je remarquai que quand je personnifiais Edward Hyde, personne ne pouvait m'approcher sans ressentir un malaise visible. La cause de cela, comme je le comprends, est que tous les êtres humains que nous rencontrons sont un mélange de bien et de mal, et qu'Edward Hyde, seul dans les rangs de l'humanité, était le mal tout pur.

Je m'arrêtai un moment devant le miroir; j'avais à essayer la seconde et concluante expérience, j'avais encore à voir si je n'avais pas perdu mon identité sans retour, et si je n'allais pas être obligé de fuir, avant qu'il fît jour, d'une maison qui ne serait plus la mienne. Donc, retournant vivement à mon cabinet, une fois encore je préparai et bus le breuvage; je repassai par toutes les souffrances de la dissolution, et revins à moi avec le caractère, la stature et le visage de Henry Jekyll.

Cette nuit-là j'étais arrivé à l'embranchement fatal de la route. Si j'avais abordé ma découverte avec un esprit plus élevé, si j'avais risqué l'expérience sous l'empire d'aspirations pieuses et généreuses, tout eût été différent, et je serais sorti de ces agonies de mort et de renaissance un ange au lieu d'un démon. Cette drogue n'avait aucune action déterminée; elle n'était ni diabolique ni divine, elle ne faisait qu'ébranler les portes de la prison de ma nature; comme les captifs de Philippi, ce qui était renfermé s'échappait. A ce moment-là la vertu sommeillait chez moi; et le mal, tenu en éveil par l'ambition, il fut alerte et prompt à saisir l'occasion, et ce qui en résulta fut Edward Hyde. Donc, quoique je possédasse deux caractères et deux physionomies, l'un étant entièrement vicieux et l'autre étant toujours Henry Jekyll, ce mélange malheureux pour l'amélioration duquel j'étais sans espoir, cette expérience était donc entièrement défavorable.

Je n'avais pas encore conquis mon aversion pour la sécheresse d'une vie d'études. J'étais toujours de disposition joyeuse à de certains moments, et comme mes divertissements manquaient (pour ne pas trop dire) de dignité, et que j'étais non seulement bien connu et hautement considéré, mais qu'aussi je prenais de l'âge, cette incohérence de ma vie devenait de plus en plus fâcheuse. Ce fut ce qui me fit succomber à la tentation d'user de mon nouveau pouvoir et me rendit son esclave. Je n'avais qu'à boire ma composition pour me débarrasser de suite du corps du professeur en renom et me revêtir, comme d'un épais manteau, de celui d'Edward Hyde. L'idée me sourit, cela me semblait plaisant; je fis alors mes dispositions avec le plus grand soin. Je pris et meublai cette maison dans Soho, dans laquelle Hyde fut traqué par la police, et j'engageai, comme femme de ménage, une créature que je connaissais pour être discrète et sans scrupules. D'un autre côté, j'annonçai à mes domestiques qu'un M. Hyde (que je leur décrivis) devait avoir pleine liberté et pouvoir dans ma maison, et de crainte d'accident, je me présentai bientôt et me rendis familier dans mon second caractère. Ensuite, je fis ce testament qui vous rendit si malheureux, afin que, si quelque chose m'arrivait en la personne du docteur Jekyll, je pusse, en celle d'Edward Hyde, prendre possession de mes biens, sans subir aucune perte pécuniaire. A l'abri de toute surprise, comme je le pensais, je me mis à jouir des privilèges de mon étrange situation.

Il y a eu des hommes avant moi qui ont payé des fripons pour accomplir leurs crimes, pendant que leur propre personne et leur réputation étaient à couvert. Je fus le premier qui usa de ce moyen pour servir ses plaisirs. Je fus le premier qui pût ainsi aller son chemin sous l'œil du public, couvert de l'estime générale, et, dans l'espace de quelques instants, comme un écolier, se débarrasser de ce masque et plonger tête en avant dans une mer de liberté.

Je jouissais d'une sécurité complète, sous mon manteau impénétrable. Pensez donc!--je n'existais même pas! Le temps de me glisser par la porte de mon laboratoire, de mélanger et avaler le breuvage que je tenais toujours prêt, et Edward Hyde, eût-il commis les plus grands crimes, s'effaçait comme un souffle sur un miroir, et là, à sa place, paisiblement chez lui, préparant sa lampe pour l'étude du soir, il y avait un homme au-dessus de tout soupçon, il y avait Henry Jekyll.

Le seul tort des plaisirs que je me hâtai de rechercher, sous mon déguisement, était, comme je l'ai déjà dit, de manquer de dignité. Mais dans les mains d'Edward Hyde ils ne tardèrent pas à tourner vers le monstrueux. Souvent, en revenant de ces excursions, je me demandais comment aucun lien pouvait m'unir à un être si dépravé. Cet être, que je faisais sortir de mon âme et lâchais seul au gré de ses plaisirs, était par nature méchant et vil; ses actes et ses pensées étaient concentrées sur sa propre personne; il se jetait dans la débauche avec une avidité bestiale, savourant les tortures qu'il pouvait infliger, impitoyable comme un homme de pierre. Henry Jekyll était quelquefois frappé de stupeur devant les actions d'Edward Hyde; mais la situation, par cela même qu'elle était en dehors des lois ordinaires, amenait insidieusement un relâchement des étreintes de ma conscience. C'était Hyde, après tout, et Hyde seul qui était coupable. Jekyll n'en valait pas moins, il se réveillait toujours avec ses bonnes qualités, en apparence intactes; il se hâtait même, quand c'était possible, de remédier au mal fait par Hyde. Et ainsi sa conscience s'endormait.

Je n'ai aucunement l'intention d'entrer dans les détails de l'infamie sur laquelle je fermais les yeux (car, même maintenant, je puis à peine admettre que j'y prisse part); je veux seulement indiquer les avertissements qui précédèrent mon châtiment et par quelle marche successive il approchait. Il m'arriva une aventure que je ne ferai que mentionner, car elle n'eut pas de suites. Un acte de cruauté envers une enfant excita contre moi la colère d'un passant, que je reconnus l'autre jour dans la personne de votre cousin; le médecin, que l'on avait envoyé chercher et la famille de l'enfant se joignirent à lui; j'eus pendant quelques instants peur pour ma vie, ce qui fit que pour calmer leur trop juste ressentiment, je dus les laisser m'accompagner jusqu'à la porte du laboratoire, d'où je ressortis avec un chèque pour les indemniser; ce chèque, je dus le signer du nom de Henry Jekyll. Mais j'écartai aisément ce danger pour l'avenir, en ouvrant un crédit, dans une autre banque, au nom d'Edward Hyde; et quand, après plusieurs tentatives, j'eus réussi à créer une signature pour mon double, je me crus à l'abri des atteintes du sort.

A peu près deux mois avant le meurtre de sir Danvers, j'étais sorti pour un de mes exploits, et rentré le soir, quand le lendemain matin je me réveillai avec des sensations quelque peu singulières. En vain je regardai autour de moi, en vain les meubles respectables de ma grande chambre dans le square frappèrent ma vue, en vain je reconnus la forme de mon bois de lit en acajou et le dessin de mes rideaux; quelque chose de plus fort que moi persistait à me faire croire que je n'étais pas où j'étais, que je ne m'étais pas réveillé où je paraissais être, mais dans la petite chambre dans Soho, où j'avais l'habitude de coucher sous la forme d'Edward Hyde. Je me souris à moi-même, et avec ma manie psychologique je me mis à chercher la cause de cette illusion, tout en retombant de temps en temps dans un agréable assoupissement. J'étais encore en train de débattre la question, quand, dans un intervalle de réveil complet, mes yeux tombèrent sur ma main. La main de Henry Jekyll (comme vous l'avez souvent remarqué) était professionnelle comme forme et comme grandeur; elle était large, ferme, blanche et gracieuse. Mais la main que j'avais devant moi, étendue à moitié fermée sur les draps du lit, et que je voyais distinctement dans la lumière jaune d'un matin de Londres, était maigre, cordée, noueuse, d'une pâleur terne, et ombragée par une épaisse couche de poils noirs. Cette main était la main d'Edward Hyde.

Je la contemplai pendant près d'une demi-minute, dans un ébahissement stupide, avant que la terreur me saisît; alors elle s'éveilla en moi tout à coup, soudaine et violente comme un coup de timbale. Je sautai de mon lit et me précipitai vers le miroir. A la vue de l'image qu'il me renvoya, mon sang se glaça dans mes veines. Oui, je m'étais couché Henri Jekyll, je me réveillais Edward Hyde! «Comment expliquer cela?» me demandai-je avec terreur.--«Comment y remédier?» La matinée était déjà avancée; les domestiques étaient levés; toutes mes préparations étaient dans mon cabinet.--Quel long voyage! Descendre deux étages par l'escalier de service, traverser la cour et l'amphithéâtre! Je restai un instant frappé d'horreur. Il est vrai que je pouvais me couvrir le visage, mais à quoi bon? Je ne pouvais cacher ma taille. Avec une douce sensation, il me revint à l'esprit que mes domestiques étaient déjà habitués aux allées et venues de mon second moi-même. Je m'habillai vivement, le mieux que je pus, dans des vêtements trop grands; je traversai la maison rapidement; Bradshaw m'aperçut et m'examina curieusement pendant un instant, évidemment étonné de voir M. Hyde à une telle heure et dans un tel accoutrement. Dix minutes plus tard, le docteur Jekyll avait recouvré sa forme, et était assis à sa table, les sourcils froncés, faisant semblant de déjeuner.

Je n'avais certainement pas beaucoup d'appétit. Cet incident inexplicable, ce renversement de mes expériences antérieures avait un air du doigt Babylonien, écrivant mon jugement sur le mur; je me mis à réfléchir plus sérieusement que je ne l'avais jamais fait sur les suites possibles de ma double existence. Cette partie de moi-même, que j'avais le pouvoir de faire ressortir, avait été dernièrement bien exercée et fortifiée, et j'avais remarqué dans les derniers temps que le corps d'Edward Hyde avait gagné en stature, et, quand j'étais sous cette forme, je sentais un sang plus généreux couler dans mes veines; je pressentis un grand danger, je fus convaincu que si je prolongeais longtemps ce genre de vie, la balance de ma nature pourrait être renversée à jamais, le pouvoir de la transformation perdu et le caractère d'Edward Hyde devenir le mien irrévocablement. Le breuvage n'avait pas toujours agi également. Une fois, dans les commencements, il avait complètement manqué son effet; depuis lors, j'avais été obligé plus d'une fois, au risque de la mort, de doubler et même tripler la dose. Ces rares incertitudes avaient seules jeté une ombre sur ma satisfaction. En me rendant un compte exact de l'état des choses, je constatai qu'en premier lieu la difficulté était de rejeter le corps de Jekyll, et que maintenant elle était décidément passée de l'autre côté. D'où je conclus que petit à petit je perdais prise sur ma meilleure nature, et m'incorporais par degrés dans la seconde, la plus mauvaise.

Je sentis qu'il me fallait choisir entre les deux natures. Elles avaient la mémoire en commun, mais toutes mes autres facultés étaient partagées d'une façon bien inégale.

Jekyll, qui était un composé, faisait rejaillir ses plaisirs sur Hyde, et les lui faisait partager, tantôt avidement et tantôt avec les appréhensions les plus vives; tandis que Hyde était indifférent pour Jekyll, ou ne s'en souvenait que comme le bandit de la montagne se souvient de la caverne qui le dérobe aux poursuites. L'intérêt de Jekyll pour Hyde était, pour ainsi dire, plus que paternel, celui de Hyde pour Jekyll était plus qu'indifférent. Me fixer définitivement avec Jekyll était renoncer à la satisfaction de ces appétits, auxquels je m'étais depuis longtemps secrètement livré, et que je commençais à chérir. Me fixer avec Hyde était renoncer à mille intérêts, à mille aspirations; c'était d'un coup et pour toujours me livrer au mépris, et vivre sans amis. Le marché pouvait paraître inégal, mais j'avais encore une autre chose à prendre en considération: je savais que, pendant que Jekyll souffrirait douloureusement de la fièvre d'abstinence, Hyde n'aurait même pas conscience de tout ce qu'il aurait perdu. Quelque étrange que fût ma position, les termes de ce débat sont aussi vieux et aussi communs que l'homme; à peu près les mêmes espoirs et les mêmes craintes décident d'un coup de dé le sort du pécheur tenté et indécis; mais il m'arriva, comme il arrive à la plus grande majorité de mes semblables, de choisir le bon côté, et de désirer fortement d'y rester.

Oui, je préférai le docteur vieux et mécontent, entouré de ses amis, et caressant des espoirs honnêtes; j'adressai un adieu résolu à la liberté, à la jeunesse comparative, à la démarche légère et aux plaisirs secrets, dont j'avais joui sous le déguisement de Hyde. Je fis ce choix peut-être avec des réserves dont je n'avais pas conscience, car je gardai la maison de Soho, et je ne détruisis pas les vêtements d'Edward Hyde, que je tenais toujours prêts dans mon cabinet. Pendant deux mois toutefois, je fus fidèle à ma détermination; pendant deux mois, je menai une vie d'une sévérité à laquelle je n'avais jamais atteint, et je jouis des compensations que vous apporte une conscience tranquille. Mais le temps peu à peu atténua mes alarmes, les louanges de ma conscience ne m'impressionnèrent plus autant; je subis les tortures du désir et de l'angoisse: c'était Hyde, luttant pour la liberté. Enfin je succombai et une fois encore je mélangeai et bus le breuvage qui transformait.