Chapter 8 of 9 · 3984 words · ~20 min read

Part 8

_D'aucuns peuvent préférer dîner grandement_, écrivit Villon, _avec du pain et du fromage sur des plats d'argent._

_Ou....., ou....._, «aide-moi donc, Guy»! Tabary ricana.

_Ou persil sur un plat d'or_, griffonna le poète.

Le vent devenait plus frais au dehors; il chassait la neige devant lui et de temps en temps élevait la voix dans un sifflement victorieux, qui faisait entendre des gémissements sépulcraux dans la cheminée. Villon, avançant les lèvres, imita ce son lugubre. Ces petits talents du poète étaient cordialement détestés par le moine.

«L'entendez-vous mugir dans le gibet,» dit Villon. Ils sont tous là-haut en train de danser la danse infernale, sans plancher. Allez, dansez mes enfants, vous n'en aurez pas plus chaud. Ouf! quelle rafale! En voilà un qui vient de tomber! Une nèfle de moins sur le néflier! Dites donc, Nicolas, il fera froid ce soir sur la route de Saint-Denis?»

Dom Nicolas cligna ses deux grands yeux et sembla vouloir avaler sa pomme d'Adam. Montfaucon, la grande et hideuse potence de Paris, était tout près de la route de Saint-Denis, et la plaisanterie touchait une plaie à vif. Quant à Tabary, l'idée des nèfles le fit rire immodérément; il n'avait jamais rien entendu dit de cœur plus léger; il se tint les côtes et se mit à croasser. Villon lui envoya une chiquenaude sur le nez qui changea sa joie en une attaque de toux.

«Oh! finis tout ce bruit,» dit Villon, «et cherche des rimes pour poisson.»

«Quitte ou double,» dit Montigny avec aigreur.

«De tout mon cœur,» répondit Thevenin.

«Y a-t-il encore quelque chose dans la bouteille?» demanda le moine.

«Débouches-en une autre,» dit Villon. «Comment espères-tu jamais emplir ton grand tonneau de corps avec des choses si petites que des bouteilles? Et comment peux-tu espérer aller au ciel? T'es-tu jamais demandé de combien d'anges on pouvait disposer pour y monter un simple moine de Picardie? Te crois-tu un autre Élie et qu'on t'enverra un chariot?»

«Hominibus impossibile,» répliqua le moine en emplissant son verre.

Tabary était en extase.

Villon lui envoya une autre chiquenaude.

«Ris de mes blagues si tu veux,» dit-il. «Mais c'est très bien ce qu'il vient de dire,» objecta Tabary.

Villon lui fit une grimace.

«Cherche des rimes pour poisson,» dit-il. «Qu'as-tu à faire de latin? Tu serais bien content de n'en pas savoir quand, au grand jugement, le diable appellera Guido Tabary, clericus, le diable avec sa bosse et ses ongles rougis au feu. A propos de diable», ajouta-t-il à voix basse, «regardez Montigny.»

Tous les trois examinèrent le joueur en dessous. Sa mauvaise chance n'avait pas l'air de lui sourire. Sa bouche était toute de côté, une de ses narines était presque fermée et l'autre tout enflée. Le chien noir était sur son dos, comme dit la nourrice dans sa métaphore terrifiante, et il respirait péniblement sous son fardeau sinistre.

«Il a l'air de vouloir lui envoyer un coup de couteau,» murmura Tabary.

Le moine tressaillit, se retourna, et étendit ses mains ouvertes vers les charbons rouges. C'était le froid qui affectait ainsi Dom Nicolas, et non pas un excès de sensibilité morale.

«Voyons», dit Villon, «et cette ballade? Où en sommes-nous?» Et battant la mesure de la main, il la lut tout haut à Tabary.

Ils furent interrompus à la quatrième rime par un mouvement vif et fatal des joueurs. La partie était finie et Thevenin ouvrait la bouche pour proclamer une autre victoire, quand Montigny sauta debout, souple comme une vipère et le frappa d'un coup de couteau au cœur. Il fut tué instantanément sans avoir le temps de pousser un cri. Un tremblement ou deux lui convulsèrent le corps, ses mains s'ouvrirent et se fermèrent, ses talons résonnèrent sur le plancher, ensuite sa tête retomba en arrière sur son épaule, les yeux grands ouverts et l'esprit de Thevenin Pensete retourna à son Créateur.

Les quatre hommes se regardaient avec effroi; le mort, d'un coin de l'œil, fixait un point du plafond avec une expression singulière et horrible. Toute l'affaire s'était passée en un instant!

«Grand Dieu!» dit Tabary, et il se mit à réciter des prières en latin.

Villon tout à coup éclata d'un rire hystérique. Il s'avança, fit à Thevenin un salut ridicule et se mit à rire plus fort. Alors il tomba comme une masse sur un tabouret, et continua de rire amèrement, le corps secoué comme s'il allait éclater.

Montigny retrouva du calme le premier.

«Voyons ce qu'il a sur lui,» remarqua-t-il, et il se mit à fouiller les poches du mort d'une main habile au métier; il partagea l'argent en quatre parts égales et les posa sur la table. «Voilà pour vous,» dit-il.

Le moine reçut ce qui lui revenait avec un profond soupir, et jeta un regard furtif sur Thevenin, qui commençait à s'affaisser et pencher de côté sur la chaise.

«Nous voilà tous dedans,» cria Villon, réprimant son accès de gaieté. «C'est la corde pour nous tous ici présents, et même pour ceux qui n'y sont pas. Il éleva la main avec un geste de répugnance, tira la langue et pencha la tête de côté, pour imiter l'apparence d'un pendu; puis il empocha sa part du butin et se mit à battre des pieds en dansant comme pour activer la circulation de son sang. Tabary fut le dernier à prendre sa part; il sauta sur l'argent et se retira à l'autre bout de la salle. Montigny fixa Thevenin droit sur la chaise et retira sa dague, qui fut suivie d'un jet de sang.

«Vous ferez bien de quitter la place, mes camarades,» dit-il en essuyant la lame sur le pourpoint de sa victime.

«C'est ce qu'il me semble,» répondit Villon avec un étouffement. «Le diable emporte sa tête de truie,» s'écria-t-il ensuite avec rage. «Elle me tient à la gorge comme une pituite. De quel droit un homme a-t-il des cheveux rouges quand il est mort?» Et il retomba lourdement sur le tabouret, se couvrant la figure de ses mains.

Montigny et Dom Nicolas rirent très fort; même Tabary, faiblement, se joignit à eux.

«Pleure, bébé,» dit le moine.

«J'ai toujours dit que c'était une femme,» ajouta Montigny avec un geste de mépris. «Tiens-toi droit, veux-tu?» continua-t-il en secouant le cadavre. «Éteins le feu, Nicolas!»

Mais Nicolas employait mieux son temps. Il était tranquillement en train d'enlever sa bourse à Villon, qui l'avait mise dans sa poche, pendant qu'agité et tremblant ce dernier était assis sur le tabouret où deux minutes auparavant il écrivait sa ballade. Tout en plaçant le petit sac en dedans de sa robe, sur sa poitrine, le moine, d'un clignement d'yeux promit de partager avec Montigny et Tabary, qui lui en avaient fait la demande d'un geste silencieux. On ne peut nier qu'en beaucoup d'occasions un tempérament artistique rend un homme peu propre à l'existence pratique.

Bientôt cependant Villon se secoua, sauta debout et se mit en devoir comme les autres d'éparpiller et d'éteindre le feu. Avec beaucoup de précautions Montigny ouvrit la porte et attentivement examina la rue. Le chemin était libre, il n'y avait aucune patrouille indiscrète en vue. Toutefois on jugea plus sage de ne pas partir ensemble: Villon lui-même ayant hâte de partir, et les autres ne demandant pas mieux que d'être débarrassés de lui avant qu'il eût découvert le vol de son argent, il fut le premier qui sortit. Le vent triomphant avait emporté tous les nuages du ciel. Quelques vapeurs minces fuyaient rapidement à travers les étoiles. Il faisait un froid glacial et, par un effet d'optique assez commun, les objets apparaissaient plus définis, même qu'au grand jour. La ville endormie était complètement silencieuse. Des rangées de capuchons blancs, un champ rempli de petits monticules sous les étoiles scintillantes.

Villon maudit son sort. Pourquoi ne neigeait-il plus? Maintenant, n'importe où il irait, il laisserait une trace ineffaçable derrière lui, dans les rues étincelantes; n'importe où il irait, il serait toujours lié à la maison du cimetière Saint-Jean; n'importe où il irait, de ses propres pieds il tisserait la corde qui l'attacherait au crime et le conduirait au gibet. Le coin de l'œil ouvert du mort lui revint à la mémoire avec une nouvelle signification. Il fit claquer ses doigts comme pour ramasser ses esprits, et, prenant une rue au hasard, il s'avança courageusement dans la neige.

Tout en marchant, deux choses le préoccupaient: d'abord l'aspect du gibet de Montfaucon pendant cette nuit claire et pleine de vent, et ensuite le regard du mort, avec sa tête chauve et sa guirlande de cheveux rouges frisés; toutes les deux lui faisaient froid au cœur et il marchait de plus en plus vite, comme si l'agilité de ses pieds pouvait l'emporter loin de ses lugubres pensées. Quelquefois il se retournait, regardant par-dessus son épaule par saccades nerveuses, mais il était le seul être vivant dans les rues blanches, et le seul mouvement perceptible était celui de la neige soulevée en poussière brillante par les rafales.

Il distingua tout à coup devant lui une masse noire et deux lanternes. La masse était en marche si l'on en pouvait juger par les lanternes qui se balançaient comme portées par des hommes. C'était une patrouille. Quoiqu'elle ne fît que traverser sa route, il jugea prudent de se mettre hors de vue aussi vite qu'il le put. Il n'était pas d'humeur à être questionné, et il laissait des traces très visibles dans la neige. Directement à sa droite il y avait un grand hôtel avec des tonnelles et un grand porche devant la porte; il se rappela que cet hôtel était inhabité et à moitié en ruines, en trois enjambées il fut près du porche et sauta sous son abri. Au sortir de la lumière reflétée par la neige des rues, il y faisait très noir, et, les mains étendues, il essayait de pénétrer plus avant, quand il se heurta à un objet offrant un mélange inexplicable de résistance, dur et mou, ferme et branlant. Le cœur lui sauta; il fit un saut en arrière et fixa un regard effrayé sur l'obstacle. Il fit alors entendre un petit rire de soulagement. Ce n'était qu'une femme et une femme morte. Il s'agenouilla à son côté pour s'assurer de ce dernier point. Elle était glacée et rigide comme un bâton. Un petit chiffon de parure flottait au vent dans ses cheveux et elle avait une épaisse couche de fard sur les joues, appliquée sans aucun doute cette même après-midi. Ses poches étaient entièrement vides, mais dans son bas, sous la jarretière, Villon trouva deux petites pièces de monnaie appelées des blancs. C'était bien peu, mais c'était toujours quelque chose, et le poète fut remué d'un profond sentiment de pitié en pensant qu'elle était morte sans pouvoir dépenser son argent. Cela lui semblait être un mystère triste et impénétrable. Il jeta les yeux sur l'argent et ensuite sur la femme, les reportant sur l'argent, il secoua la tête à l'énigme de la vie humaine. Henri V d'Angleterre mourant à Vincennes tout de suite après sa conquête de la France, et cette pauvre coquine allant mourir de froid sous une porte avant d'avoir pu dépenser ses deux blancs, lui semblaient une manière cruelle de faire marcher le monde. Deux blancs à dissiper ne lui auraient pourtant pris que peu de temps, et c'eût été pour sa bouche une douce saveur de plus, encore un doux claquement des lèvres, avant que le diable prît son âme et que son corps fût livré à la vermine et aux oiseaux de proie. Il aimerait, pour lui, user tout le suif avant que la lumière s'éteigne et que la lanterne se brise.

Pendant que ces pensées lui traversaient l'esprit, machinalement il cherchait sa bourse. Son cœur tout à coup cessa de battre, une sensation de froid lui passa sur les mollets et un coup glacial sembla le frapper sur la tête. Pendant un instant, il resta pétrifié, puis il se tâta de nouveau d'un mouvement fiévreux, et alors il comprit sa perte; de suite il fut couvert de sueur. Aux dépensiers, l'argent est si vivant, si palpable; il n'est qu'un voile si fin entre eux et leurs plaisirs! Leur fortune n'a qu'une limite, celle du temps; et le prodigue, avec quelques louis, est l'empereur de Rome jusqu'à ce qu'ils soient dépensés. Pour un homme de cette sorte, la perte de son argent est le plus cruel des revers, c'est tomber du ciel à l'enfer, de tout à rien, dans l'espace d'un souffle. Il n'en souffre que davantage s'il a exposé sa tête pour se le procurer, s'il court le risque d'être pendu le lendemain pour cette même bourse gagnée si chèrement, partie si stupidement. Villon laissa échapper tous les jurons de son vocabulaire; il jeta avec fureur les deux blancs dans la rue, il montra le poing au ciel, il frappa du pied, et ne ressentit aucune horreur quand il se surprit piétinant sur le pauvre cadavre. Alors il remonta rapidement le chemin qui menait à la petite maison du cimetière. Il avait oublié toutes ses craintes de la patrouille, qui d'ailleurs était passée depuis longtemps, et il ne pensait qu'à sa bourse perdue. Il regarda en vain à droite et à gauche sur la neige, il ne vit rien. Il ne l'avait pas perdue dans la rue. Serait-elle tombée dans la maison? Il aurait bien voulu y rentrer et voir, mais la pensée de son sinistre habitant lui ôta tout courage. Et de plus, en s'approchant, il vit que leurs efforts pour éteindre le feu avaient été nuls, qu'il avait repris au contraire avec une nouvelle vigueur, et la lumière, sortant par les crevasses de la porte et des fenêtres, renouvela sa terreur des autorités et de la potence parisienne. Il revint vers l'hôtel et se traîna sur la neige pour retrouver l'argent qu'il y avait jeté dans sa fureur enfantine. Mais il ne retrouva qu'un blanc; l'autre, sans aucun doute, était tombé sur le côté et s'était enfoncé profondément dans la neige. Avec un seul blanc dans sa poche tous ces projets pour une nuit de débauche dans quelque taverne s'évanouirent. Non seulement le plaisir s'échappait en riant de son étreinte, mais un certain malaise l'envahit. La transpiration s'était séchée sur lui et quoique le vent fût tombé, le froid devenait de plus en plus vif; il se sentit paralysé et le cœur lui manqua. Que devait-il faire? Malgré l'heure avancée et la réussite improbable, il se décida à essayer la maison de son père d'adoption, le chapelain de Saint-Benoît.

Il courut tout le long du chemin et frappa timidement.

On ne répondit pas. Il frappa encore et encore, reprenant du cœur à chaque coup, et enfin il entendit des pas s'approcher de l'intérieur. Un guichet s'ouvrit sur la porte clouée de fer et laissa passer un jet de lumière jaune.

«Approchez la figure du guichet,» dit le chapelain, de l'intérieur.

«C'est seulement moi,» pleurnicha Villon.

«Ah! c'est... c'est seulement vous?» répliqua le chapelain. Il l'accabla alors d'une foule de jurons indignes d'un prêtre, pour l'avoir dérangé à une telle heure, et l'engagea à retourner au diable, d'où il venait.

«J'ai les mains bleues jusqu'aux poignets, mes pieds sont morts et me font mal; l'air piquant me cause des douleurs au nez; j'ai froid au cœur. Je serai peut-être mort avant le matin. Seulement pour cette fois, mon père et, devant Dieu, je ne vous redemanderai plus jamais!»

«Vous auriez dû venir de meilleure heure,» dit froidement l'ecclésiastique. «Les jeunes gens ont besoin d'une leçon de temps en temps.» Il ferma le guichet et sans hésitation rentra dans l'intérieur de la maison. Villon ne se possédait plus; il frappa des pieds et des mains sur la porte, et à grands cris appela le chapelain.

«Vieux renard véreux!» s'écria-t-il enfin. «Si je pouvais t'attraper, je t'enverrais la tête la première dans l'abîme sans fond.»

Le bruit faible d'une porte se fermant dans la maison, au bout de longs corridors, arriva jusqu'au poète. Il s'essuya la bouche avec le revers de la main tout en jurant. Et alors le côté ridicule de la situation le frappa; il rit et leva les yeux au ciel où les étoiles semblaient trembloter au malheureux résultat de son entreprise.

Qu'allait-il faire? Cela avait tout l'air d'une nuit à passer dans les rues glacées. La pensée de la femme morte le frappa tout à coup, et lui fit une belle peur; ce qui lui était arrivé à elle au commencement de la nuit pourrait bien lui arriver à lui avant la fin. Lui si jeune! avec tant de chances de plaisirs et de débauches devant lui! Il se sentit plus touché à la pensée de ce que pourrait être son sort que si c'eût été le sort d'un autre, et il se traça en imagination la scène qui s'ensuivrait le matin quand on trouverait son corps.

Il passa en revue toutes ses chances, tournant et retournant son blanc entre le pouce et l'index. Malheureusement, il était en de mauvais termes avec de vieux amis qui auraient pu avoir pitié de lui dans une telle calamité. Il avait écrit des satires contre eux en vers, il les avait battus et dupés, et pourtant, en se sentant serré de si près, il pensait qu'il y en avait un au moins parmi eux qui peut-être s'attendrirait. C'était une chance à courir, mais elle valait la peine d'essayer, et il irait voir.

En chemin il lui arriva deux petits incidents qui apportèrent une autre couleur à sa rêverie. D'abord, il tomba sur les pas d'une patrouille qu'il suivit pendant quelques centaines de mètres, quoiqu'elle allât dans une direction opposée à sa route. Cela le rassura un peu, il avait au moins confondu sa trace, car il était encore sous l'empire de l'idée d'être traqué à travers tout Paris dans la neige et appréhendé au collet le lendemain matin avant d'être éveillé. Il fut ensuite frappé bien différemment. Il passa un coin de rue, où pas très longtemps auparavant une femme et son enfant avaient été dévorés par des loups. Il réfléchit que le temps était des plus propices pour le renouvellement d'une telle aventure, et dans ces rues désertes un homme n'en serait sûrement pas quitte pour la peur. Il s'arrêta et regarda autour de lui avec un intérêt des plus désagréables. C'était un centre où plusieurs ruelles s'entre-croisaient; il les scruta toutes d'un bout à l'autre, retenant son haleine, se demandant s'il ne voyait pas quelque objet noir, galopant sur la neige, ou s'il n'entendait pas des rugissements entre lui et la rivière. Il se rappela sa mère lui racontant cette histoire, quand il était encore enfant. Sa mère! Si seulement il savait où elle demeurait, il serait sûr au moins d'un abri. Il résolut de s'informer le lendemain; puis il irait la voir, la pauvre vieille! Tout en faisant ces raisonnements il arriva à destination, son dernier espoir pour la nuit.

Comme toutes les autres, la maison était dans une obscurité complète; cependant, après quelques coups frappés, il entendit du bruit sur sa tête, le bruit d'un volet, et une voix méfiante demanda qui était là. Le poète se nomma, sur un ton bas, mais intelligible, et attendit non sans un certain effroi le résultat. Il ne se fit pas attendre. Une fenêtre s'ouvrit tout à coup et un baquet plein d'eau sale s'éclaboussa sur le seuil de la porte. Villon s'était un peu préparé à quelque chose de semblable et il s'était mis hors de portée autant que la structure du porche le lui avait permis, mais malgré tout il fut déplorablement trempé jusqu'à la ceinture. Son haut-de-chausse fut gelé presque instantanément. Il se vit déjà mort de froid; il se souvint qu'il avait une tendance à la phtisie, et il se mit à tousser en manière d'essai. Mais la gravité du danger lui calma les nerfs. Il s'arrêta à quelque cent mètres de l'endroit où il avait été si maltraité et il réfléchit le doigt au nez. Il ne voyait qu'un moyen d'avoir un refuge pour la nuit; c'était de le prendre. Il avait remarqué une maison non loin de là, dans laquelle il paraissait assez aisé de s'introduire, il se dirigea de ce côté promptement, s'amusant en route à s'imaginer une chambre encore chaude, avec une table encore chargée des restants du souper; il y passerait le restant de la nuit et il en sortirait le lendemain, les bras pleins d'argenterie de valeur. Il considérait même les mets et les vins qu'il préférerait, et tout en se rappelant ses plats favoris, le poisson rôti se présenta à son esprit, dans un mélange étrange d'amusement et d'horreur.

«Je ne finirai jamais cette ballade,» pensa-t-il et tressaillant à ce souvenir. «Que le diable emporte sa tête de truie,» répéta-t-il avec ferveur, et il cracha sur la neige.

La maison en question lui parut toute noire à première vue, mais comme il faisait une inspection préliminaire en vue d'un bon point d'attaque, un filet mince de lumière frappa son œil venant d'une fenêtre garnie de rideaux.

«Diable! pensa-t-il. Des gens éveillés. Quelque étudiant ou quelque saint; maudits soient-ils! Ne pourraient-ils pas tout aussi bien se soûler, aller se coucher et ronfler comme leurs voisins! A quoi servent le couvre-feu et les pauvres diables de sonneurs de cloches sautant au bout d'une corde dans les tours? A quoi sert le jour, si les gens veillent toute la nuit? Que la peste les étouffe!» Il ricana en s'apercevant où sa logique le conduisait. «Chacun à ses affaires après tout,» ajouta-t-il, «et s'ils sont éveillés, par Dieu, je puis peut-être honnêtement bien souper pour une fois et attraper le diable.»

Il alla courageusement à la porte et frappa avec assurance. Dans les deux premières occasions il avait frappé timidement, avec crainte d'attirer l'attention, mais pour le moment, après avoir rejeté la pensée d'une entrée par effraction, frapper à une porte lui semblait être un procédé des plus simples et des plus innocents. Le bruit de ses coups se répéta par toute la maison, et le son s'était à peine éteint qu'un pas mesuré s'approcha, une ou deux barres de fer furent ôtées et un côté de la porte fut grand'ouvert, montrant que les habitants de cette maison ne connaissaient pas la peur. Un homme de haute stature, musculeux, sec et un peu courbé dévisagea Villon. Sa tête était massive et cependant finement sculptée, le nez, plat au bout, avait une certaine distinction vers le haut où il joignait une forte paire de sourcils respirant l'honnêteté, la bouche était entourée de rides délicates; et l'ensemble du visage reposait sur une épaisse barbe blanche d'une coupe carrée et hardie. La lumière vacillante de la lampe prêtait peut-être à cette tête plus de noblesse qu'elle n'en avait réellement; néanmoins c'était une belle tête, respectable plutôt qu'intelligente, forte, simple et loyale.

«Vous frappez tard, Monsieur,» dit le vieillard d'un ton courtois.

Villon se fit petit, et murmura quelques mots serviles d'excuse; dans une crise de cette sorte, le mendiant prenait le dessus chez lui et l'homme de génie se cachait la tête avec confusion.

«Vous avez froid et faim?» répéta le vieillard. «Eh bien! entrez,» et il l'invita à pénétrer dans la maison d'un geste noble.

«Quelque grand seigneur,» pensa Villon, pendant que le maître de la maison, après avoir posé la lampe à terre, remettait en place les barres de fer à la porte.

«Vous m'excuserez si je vais devant,» dit-il quand ce fut fait, et il précéda le poète dans l'escalier et dans une grande pièce chauffée par un réchaud rempli de charbon et éclairée par une grande lampe suspendue au plafond. Il y avait peu de meubles, seulement quelque vaisselle d'or sur un buffet, quelques volumes in-folio et une armure placée entre les deux fenêtres. De belles tapisseries étaient pendues aux murs, une représentant le crucifiement de Notre-Seigneur, une autre une scène de berger et de bergères près d'un petit ruisseau. Sur la cheminée une panoplie d'armes.