partie d
’échecs de la marquise; gros appoint. Et il s’amusait à perdre; double appoint! De plus, la marquise de Courcieux connaissait de longue date l’institutrice d’Amine, son passé, ses mérites, sa famille qui portait un beau nom. Elle l’admirait, l’aimait, la vénérait même. Elle se mit à aimer et à admirer de confiance l’élève de Mlle Berthe Lireux. La jolie et loyale nature de Benjamine fixa cette sympathie qui avait été d’abord un acte de confiance.
Comme beaucoup de vieilles gens, la marquise, qui ne quittait guère son fauteuil, n’aimait pas avouer qu’elle n’était plus alerte. Amine l’avait remarqué. Un jour que la bonne dame gravissait péniblement le perron de sa villa--trois marches spacieuses,--elle buta légèrement contre la dernière et faillit tomber. Amine, d’un mouvement instinctif et rapide, étendit la main pour la retenir, mais voyant aussitôt qu’il n’y avait point de danger, elle la retira non moins vivement, pour ne pas faire sentir à sa débile amie l’orgueil et l’assurance de sa jeunesse et de sa force. «Si c’est toi qui lui as appris une si délicieuse discrétion, disait, le soir, la marquise à Mlle Berthe, je te félicite. Et si c’est une grâce de sa nature, je vous félicite toutes les deux.» Et, en riant: «Sa belle-mère ne sera pas à plaindre!»
Quelques jours après, la marquise fit ouvrir une brèche de communication dans la haie mitoyenne, formée de myrtes et d’agaves mêlés et embroussaillés.
Que la fille du député eût reçu une éducation parfaite, la marquise le savait; elle le voyait, l’éprouvait chaque jour par elle-même.
Elle n’avait donc ressenti aucune surprise désagréable lorsque, après des approches insensibles, Guirand avait fini par lui faire entendre, un beau jour, que l’alliance de sa fille avec une noble maison pourrait, en assurant son triomphe de républicain modéré, donner quelque satisfaction aux intérêts généraux de la politique anti-gouvernementale.
Ce jalon posé, il s’était retiré. La marquise s’était promis de prendre des informations prudentes et complètes. Elle le fit. Elle s’adressa à des hommes avisés qui se trouvèrent pourtant de ceux que dupait la fausse bonhomie du député sans parti. Cependant, elle ne se fût pas décidée encore, si la maladie qui devait l’enlever promptement ne l’eût avertie de mettre en ordre ses affaires.
Elle écrivit à son fils qu’elle se sentait «bien fatiguée». Peut-être avait-elle encore quelque temps à vivre; elle espérait bien durer plusieurs années; mais, se sentant menacée, affaiblie au moins, elle adjurait l’officier de marine de donner sa démission. Il avait accordé quatorze années de sa vie à la patrie: elle croyait pouvoir demander à sa tendresse le sacrifice de sa carrière militaire. Son devoir accompli, pourquoi attendre les honneurs? A quoi bon être amiral? il valait mieux être heureux. Elle voulait sinon voir, du moins entrevoir son bonheur. Elle avait jeté les yeux pour lui sur une jeune fille qu’elle lui nommerait à son retour. Le père était un des grands noms financiers de France, un député honnête, républicain modéré, de ceux qui mettent au-dessus de tout la probité, la moralité, le devoir,--c’est-à-dire la patrie et Dieu; un homme qui, s’il arrivait au pouvoir, comme tout le faisait présager, aiderait puissamment la bonne cause--ne fût-ce qu’en retardant la victoire des radicaux et des socialistes.
L’excellente dame, intelligente mais mal renseignée, croyait tout cela. Édouard de Courcieux crut sa mère dont il conservait et relisait les lettres.
Malgré sa grande fortune, il s’était fait marin par esprit chevaleresque et pour servir son pays, par amour aussi des voyages et des nobles loisirs que la profession laisse à la pensée, enfin par dégoût précoce de la banalité et des vilenies qui courent le boulevard. Le monde, aujourd’hui qu’il le jugeait, lui inspirait quelque aversion. Il méprisait les hommes en général, mais il croyait aux belles exceptions, c’est-à-dire aux héros. C’était un sceptique idéaliste. Les réalités seules excitaient son ironie. Il répétait, selon la parole de l’Ecclésiaste, que le nombre des sots et des coquins est grand dans l’univers, mais il savait qu’il existe des intelligences hautes et des âmes pures.
Il avait trente-deux ans. De lui-même, il n’eût peut-être pas songé à se marier. De sa mère adorée il devait accepter aveuglément une fiancée. C’est ce qu’il fit. Il voulait rendre aussi heureuses que possible les dernières années de la marquise.
Son bateau était à la veille de rentrer en France. Il offrit sa démission par les voies réglementaires, demandant que sa situation fût liquidée dès son retour.
A son arrivée à Paris, où la marquise était allée pour le règlement définitif de ses affaires, il la trouva mourante. Elle ne put prononcer que peu de paroles et l’une d’elles fut ce nom: «_Benjamine!_»
Qui était Benjamine? Courcieux n’en savait rien encore... Sa démission était donnée; il la maintint, se promettant d’obéir de tous points au vœu de sa mère morte. Guirand alla le voir, lui expliqua qu’il s’agissait de sa fille et que, après un temps convenable, ils causeraient des «desseins de la marquise».
Or, ce temps était écoulé.
Mais les chefs de Courcieux retardaient le plus possible l’acceptation de sa démission. La marine espérait en lui et voulait le garder. Il insista. L’amiral F... préfet maritime à Toulon, tenta de vaincre sa résistance, et pour y mieux réussir, le pria d’être, au moins quelque temps, un de ses aides de camp.--«Je ne peux me passer de vous.» Courcieux n’osa refuser mais, dès qu’il eut reconnu la ruse amicale de son chef, il le supplia de lui rendre sa liberté. L’amiral dut céder. Et maintenant, la démission du lieutenant de vaisseau était à la veille d’être acceptée, et Guirand sommait sa fille de faire honneur à ses engagements. Il ne tarderait pas à lui présenter le marquis.
--Tu seras marquise avec un beau nom! En voilà un malheur!
Benjamine ne trouva rien à répondre et se sauva dans le grand parc, au fond d’un bois de mimosas, en se proposant d’en appeler à sa mère.
IV
CÉLESTE GUIRAND CITE SHAKESPEARE
Avec sa mère qui, sur l’invitation de Guirand, vint rejoindre Benjamine dans le recoin du parc où elle s’était réfugiée, la jeune fille ne devait pas gagner grand’chose. Mme Guirand voulait être ministre.
Elle avait été d’abord une très simple et très bonne fille, pas trop grosse mais un peu forte, qui se fût contentée du bonheur sans les honneurs; mais Guirand lui avait «trouvé la marche».
Dans les commencements, avant d’être un homme distingué, lorsqu’il lui répétait: «Tu es une dinde», aux temps où, à la moindre contrariété, il frappait de son gros poing sur les meubles fragiles, il lui avait dit un jour: «Tais-toi ou je cogne!»
On racontait, en ce temps-là, que si elle ne se décolletait pas tous les soirs, c’est qu’elle avait des bleus à cacher. Les féministes s’indignaient, mais les dompteurs de femmes disaient de Guirand: «c’est un mâle!» Bref, le député expérimental avait maté cette femme qui, même aujourd’hui, abondante comme elle l’était en son corsage, et vite essoufflée, continuait à répondre au nom de Céleste, lequel lui allait mieux à l’époque de sa petite enfance. Peut-être était-ce pour plaire à son mari qu’elle s’était mise à lui ressembler jusqu’à devenir opulente à en perdre la ligne, ce qui se corrige légèrement avec un corset du bon faiseur, et à devenir rougeaude, ce qui se corrige tout à fait avec des cold-creams et des poudres. Elle aurait pu être une ménagère modèle; elle devint une ambitieuse empâtée. Sous le corset et sous les poudres de riz, elle cachait une peur bleue de son royal époux, peur à peu près sans raison depuis qu’elle approuvait les ambitions de Guirand. Au fond, le connaissant bien, elle le méprisait, mais sentant qu’elle en avait perdu le droit, la grosse dame profitait avec tout son égoïsme des vices et des perfidies qu’elle condamnait avec sa conscience, enfouie sous sa matérialité paresseuse.
Chose qui aujourd’hui semblait invraisemblable, Mme Guirand avait eu des amants et elle en était fort aise: ce souvenir la consolait de cette invraisemblance. Des amants? oui certes! Elle avait eu le premier pour se venger de Guirand qui la trompait avec une femme mariée; le second par pure pitié maternelle: c’était un petit jeune homme si malheureux! travailleur, orphelin, si triste quoique fort riche! le troisième parce qu’elle voulut se prouver qu’elle était encore désirable.
Guirand n’avait eu connaissance que du premier, il se fâcha. Céleste lui répondit qu’elle avait vu jouer _Francillon_, que tout le monde approuverait ce qu’elle avait fait et que, s’il se plaignait, elle dénoncerait publiquement sa maîtresse. Il crut devoir pardonner, le mari qu’il trompait se trouvant être un homme redoutable qui pouvait le servir et le servit en effet. Guirand dit à sa femme: «Un scandale dans notre ménage ridiculiserait la République en ma personne!»
Aujourd’hui, à quarante-sept ans, Mme Guirand fleuretait encore. La femme d’un homme influent peut plaire à tout âge. Elle en profitait, et tenait d’autant plus à l’influence de son mari, car tout s’enchaîne ici-bas.
Toutes ces choses de son passé s’étaient chuchotées en leur temps. Céleste seule s’en souvenait--et avec quel orgueil satisfait! Quant à ses fleurts actuels, tout le monde les supposait innocents. Or, c’était facile à croire. Et qui donc eût pris la peine de les trouver coupables?
Mme Guirand était une fausse sentimentale comme son mari un faux républicain. Si elle avait eu plusieurs amants, comme plus d’une Française, elle les avait eus et se les rappelait à la façon d’une Allemande. Elle les avait soignés, dorlotés, couvés, mijotés... Et aujourd’hui... aujourd’hui, mon Dieu! elle relisait leurs lettres de temps en temps, toutes sans distinction, et pleurait dessus.
Elle était donc persuadée qu’elle connaissait la vie, l’amour, les passions et la tendresse. Elle fut tout d’abord enchantée d’avoir à s’occuper du «premier roman» de sa fille... C’est d’un air joyeux qu’elle la cherchait à travers les massifs. En passant près du grand bassin, elle y jeta les yeux pourtant d’un air subitement inquiet: «Si elle s’était noyée!... on ne sait pas! J’aurais bien pu faire cette folie, moi, à son âge!» Elle aperçut la robe blanche de Benjamine au bout d’une allée, respira et s’essuya le front... Dès qu’elle était en marche, Céleste s’essuyait fréquemment le front.
--Benjamine!
--Maman!
--Viens, ma mignonne...
Il est bizarre que de ceci puisse sortir cela. Benjamine, à côté de Céleste, c’était chose troublante et non sans grandeur--car, à les voir ensemble, on sentait s’accroître l’impénétrabilité du mystère des origines.
--Viens, ma fille. Ton père m’a dit votre conversation. Qu’as-tu à me confier, à moi? Je suis une femme, moi... Entre femmes, on peut tout dire.
Dans son besoin de romanesque, qu’elle éprouvait constamment et qui devenait de jour en jour plus difficile à satisfaire, Céleste se réjouissait...
Elle marchait à côté de sa fille, à l’ombre triple des branches du parc, de son grand chapeau sur lequel s’étalait un jardin suspendu, et enfin d’une jolie ombrelle Liberty dont les tons tendres et éteints achevaient de lui donner l’air d’une nymphe émue ou d’une colombe expirante...
--Je sais tout, dit Céleste en soupirant.
--Tout? quoi, maman? dit la simple et droite élève de Mlle Lireux.
--Ton amour pour ce jeune homme, pour Jean Montchanin.
--Ça n’est pas bien compliqué, dit Amine.
--Ah! vraiment! tu es sûre?... regarde-moi dans les yeux, Amine...
--Et que pourrait-il y avoir, maman?
Elle regarda sa mère du coin de l’œil. Elle mettait un peu de malice dans cette question.
--Jusqu’où ça est-il allé? dit lourdement la grosse Céleste.
--Oh! maman!
La délicate mère continua:
--Je sais bien qu’il t’embrasse.
--Oui, dit Amine, quand il arrive et quand il part.
Céleste hésita.
--Comment t’embrasse-t-il? Voyons... confesse-toi, ma fille... J’ai besoin de savoir, tu comprends. Ce sont ces détails-là qui font la gravité des situations. Veux-tu que je t’interroge?... Ça te sera plus commode... Sur les yeux?... non? jamais?
La pauvre petite n’avait jamais eu de rapports profonds avec sa mère. L’éducation que lui avait donnée Mlle Lireux l’avait pour tout jamais éloignée de ses parents--qu’elle respectait parce qu’elle se refusait à les juger, par devoir professionnel de brave et d’honnête enfant.
Jamais elle n’avait subi pareil interrogatoire. Elle le trouvait offensant et... un peu ridicule. Elle voyait tout à coup sa mère sous un jour nouveau. Elle ne s’expliquait pas son impression, qui était pénible. Sa dignité de petite femme, sa pudeur simple, la tendresse jusque-là fraternelle qu’elle éprouvait pour Jean souffraient mal cette inquisition soupçonneuse et maladroite. Elle était blessée. Céleste ne put s’en apercevoir car Amine ne trahit son humiliation par aucun geste, par aucune parole. Alors, Céleste, un peu solennelle, professa:
--Rappelez-vous, ma fille, qu’un baiser qu’on accepte a une certaine gravité, je dirai... irréparable lorsqu’il est... par exemple, donné... (elle hésita) sur les lèvres. Je me rappelle toujours que mon professeur d’anglais me fit traduire une chanson de Shakespeare qui dit:
«Take, oh, take those lips away, That so sweetly were forsworn; And those eyes, the break of day, Lights that do mislead the morn; But my kisses bring again, Bring again, Seals of love, but seal’d in vain, Seal’d in vain.
«Et mon professeur ajoutait, nous faisant admirer la beauté de l’image, en même temps qu’il nous donnait une leçon de morale: «Un baiser, mesdemoiselles, peut donc être, d’après Shakespeare, comme un sceau qui en quelque sorte scelle un engagement. Les lèvres sont ici comparées à ces nobles cachets, à ces sceaux historiques qui écrasaient la cire molle et y laissaient des empreintes si durables qu’on les retrouve encore aujourd’hui dans nos musées, attachées par un ruban aux bulles des papes et aux chartes royales.» Cette explication, que notre professeur répétait avec complaisance, nous faisait beaucoup rire, acheva Céleste, mais nous avions tort de plaisanter. Rien n’est plus grave qu’un baiser... sur les lèvres! Il éveille quelquefois les rêves les plus défendus et peut toujours malheureusement être considéré comme le gage d’une promesse définitive!... J’espère que vous n’en êtes pas là... j’en suis sûre. Je veux en être sûre. Réponds-moi.
Céleste s’épongea le front.
--Il n’y a rien entre Jean et moi, dit Amine, d’un air doux, ferme et triste--rien autre qu’une affection que je crois durable--et qui peut faire le bonheur de notre vie à tous deux. Jean est un honnête garçon.
--Dieu soit loué!... s’écria Céleste. Quant à l’honnêteté des jeunes hommes, poursuivit-elle, ça passe quelquefois très vite et il faut toujours s’en méfier... ils ne cherchent que plaies et bosses. Je vois avec plaisir que ton mariage avec Courcieux est tout à fait faisable, et à bref délai... Tu n’as rien contre le marquis, n’est-ce pas?
Elle avait une façon démocratique de prononcer ce mot: _le marquis_, qui eût enchanté M. de Mirabeau, et pour cause.
--Citoyen, ton bain est prêt, dit à Mirabeau son valet de chambre, au lendemain même de l’abolition des titres. Le tribun prit le valet par le cou et, lui plongeant la tête dans la baignoire: «Imbécile, j’espère bien que, pour toi, je serai toujours Monsieur le comte!»
--M. de Courcieux? dit Benjamine, je ne le connais pas!
--Nous te le ferons bientôt connaître. Tu pourras le juger.
--Je le verrai volontiers, dit Amine. J’ai beaucoup aimé la marquise sa mère...
--Bon, cela! dit Céleste...
Elle réfléchit un moment; s’arrêta, souffla, fit signe à sa fille de s’asseoir près d’elle sur un banc, ferma sa mignonne ombrelle, et prononça:
--Ton père, ma fille, est un grand financier, un grand politique; il faut lui obéir. Sans compter qu’il est homme à t’y contraindre, et moi avec toi, si j’entrais dans tes révoltes. Quand on est fille ou femme d’un homme d’État, on se doit à l’État. Je t’assure. Lis ton histoire. Les rois sont bien forcés de ne pas épouser des bergères. Il y a des alliances nécessaires. Que de princesses se sont broyé le cœur, pour servir les intérêts de leur peuple!
Mme Guirand, disant cela, était convaincue et ministrable. On eût dit qu’en prenant pour gendre le marquis de Courcieux, elle faisait elle-même une concession à la douloureuse nécessité.
Enfin, elle ajouta:
--Épouser le marquis de Courcieux! le beau sacrifice d’ailleurs! Il a le titre et la fortune. Qui sait? par cette alliance, ton père peut arriver à tout, entends-tu, même à l’Académie!
--Oh! maman!
--Là-dessus, je te laisse à tes réflexions... et sache...
Céleste en regardant sa fille ferma les yeux à demi d’un air d’intelligence amoureuse.
--Quoi, maman?
--Que tu auras une surprise ce soir... Je vais tout à l’heure avec ton père, à Cannes... Tu auras une surprise... Au revoir.
Elle se leva, se courba vers sa fille autant que put le lui permettre la résistance énergique de son vaste corset; et, ayant baisé Amine sur les yeux, elle s’éloigna satisfaite... Au fond, elle n’était pas mécontente, la grosse Guirand. Elle aimait sa Benjamine! Si sa fille lui eût déclaré avec des cris et des larmes une passion désordonnée, romanesque, pour Montchanin,--elle se serait faite, pour quatre ou cinq jours, son alliée contre Guirand, contre ses propres ambitions. Elle se serait attendrie au souvenir de sa propre jeunesse tyrannisée; mais il n’y avait rien de tout cela. Pas même un pauvre petit baiser sur les lèvres: «C’est une dinde, ma Benjamine! Elle épousera Courcieux. Ça n’est pas malheureux.»
Le père et la mère se rencontraient dans la même conclusion joviale. Amine était condamnée.
Durant le déjeuner, auquel assista Mlle Lireux, il ne fut pas question de M. Courcieux. Vers la fin de l’après-midi, la jeune fille, demeurée seule, commença un premier examen de conscience,--bien nécessaire, se disait-elle, «car en vérité, je ne sais plus où j’en suis!»
V
«VOILA LA QUESTION», PENSE BENJAMINE
Le dieu virginal des amours de jeunes filles, c’est le rêve d’un désir. Ce n’est pas Éros. Elles n’aiment vraiment qu’après avoir été aimées... ou contrariées. Léandre fut ardent avant d’avoir traversé l’Hellespont. Héro ne se troubla qu’au second voyage de l’adolescent.
Elle était bien ignorante, elle était bien frêle, bien blonde, la douce Benjamine au teint pâle. Si, autour d’elle, il y avait eu des marguerites, elle en aurait cueilli une et l’aurait effeuillée, non pour savoir si Jean l’aimait mais pour savoir comment elle aimait Jean: un peu? beaucoup? ou passionnément?
Et comme il n’y avait pas de marguerite à portée de sa main, Benjamine, assise sur son banc, dans un des recoins les plus obscurs du parc, entourée de branches, de fleurs et de jolis bruits d’ailes furtives, se demandait tout simplement:
--Est-ce bien de l’amour que j’éprouve pour Jean?
Le malheur était qu’elle n’avait pas de termes de comparaison.
--Est-ce que je l’aime comme un frère? comme un cousin? comme un ami? comme un amoureux?
Elle s’écoutait; pas de réponse.
--Il a vingt-cinq ans. C’est un beau brun aux yeux noirs; ses lèvres sont rouges; sa bouche et sa moustache très douces. On dirait de la soie, quand elles vous frôlent la joue.
Mais trouver qu’une barbe soyeuse est douce sur votre joue, ça n’est pas nécessairement de l’amour.
Avec quoi mesure-t-on l’amour, pour le distinguer de l’affection?
Amine se demanda:
--Passerais-je volontiers toute ma vie avec lui?...--Oui, certes! Mais, découragée, elle se dit:
--Avec Mlle Berthe aussi, je vivrais volontiers toujours. Ce n’est pas encore une preuve. Cherchons... Voyons... Si je perdais Jean?
Elle regarda les arbres, la vie, la lumière autour d’elle. Une abeille bourdonnante s’obstinait à se poser sur les fleurs de son chapeau. Amine ne put parvenir à supposer seulement possible la disparition, la mort de Jean. Est-ce qu’on meurt? non, ça se dit beaucoup, mais ce n’est pas vrai. La vie semble éternelle, quand on a dix-sept ans!...
Amine réfléchit.
Tout était loyauté en elle. Mlle Lireux avait fait d’elle une élève de son âme plus encore peut-être que de son intelligence. «Ne trichez jamais, Benjamine!» Ce mot lui revenait souvent à l’esprit.
«Si j’allais demander conseil à Mlle Lireux?» Cette idée lui parut une inconvenance. Pauvre vieille fille! elle a eu peut-être un amour malheureux, ou bien elle ne sait pas non plus... Et puis, elle est trop l’amie de la marquise.
En s’interrogeant sur la qualité de son affection pour Montchanin, pour Jean, Benjamine s’exalta tout d’abord en sa faveur. En examinant les raisons qu’elle avait de l’aimer de tout son cœur et pour toujours, elle les créa ou du moins les fortifia. Elle se répéta qu’il était brave, loyal, doux et fort. Jamais il ne lui avait fait le moindre chagrin. De plus il était orphelin et sans fortune. Amine était essentiellement bonne. Sa faculté d’aimer les êtres privés de tendresse s’éveilla vivement. Et puis encore? et puis... et puis... Jean lui plaisait, cela dit tout sans rien dire. Elle avait de lui mille souvenirs puérils et délicieux. Elle les éveilla un à un, et s’y complut infiniment. Ils avaient goûté ensemble les premières joies d’admiration devant les belles choses, les beaux soleils levants ou couchants, devant la mer, devant les nuits étoilées, les papillons et les roses. Ils avaient senti leurs fronts se toucher quand ils se penchaient émerveillés, là sur un nid d’abeilles, ici sur l’eau de la mare où flottaient des feuilles de nymphéas et que frôlaient des libellules. Premiers éveils de sensations suaves qui ne sont peut-être que plus pénétrantes pour être puériles. La délicate puberté des âmes précède l’autre, et l’émoi qu’elle donne attend sournoisement, pour passer dans le bleu des veines, l’heure adolescente. Alors le frisson d’âme, endormi, devient frisson physique, subtil, doux, tiède, caressant, et traverse les cheveux fous qu’irise le soleil sur la nuque ronde des jeunes filles...
Il y a des mariages d’âmes enfantines, purs comme l’enfance même mais profonds comme le mystère de naître. On a douze ans, ils s’ignorent. On en a seize, ils se révèlent. Et cela est divin.
VI
LA MORALE DE JEAN MONTCHANIN, JEUNE HOMME MODERNE
Les heures fatidiques sont celles où les événements, autour d’un être, se multiplient, se hâtent, et correspondent tous si bien à ses préoccupations du moment qu’il croit sentir sur lui le souffle même de la Destinée. A de certaines heures, le désir appelle une réalisation immédiate, il l’annonce ou la crée. Amine venait d’être contrainte par ses parents de penser beaucoup à Jean et de déterminer en elle la conscience de l’amour. Elle évoquait l’image du jeune homme depuis le matin.
Et voilà qu’il apparut tout à coup en personne devant elle.
C’était vers la fin de la journée. Elle était dans le même recoin où elle s’était réfugiée pour penser à lui le matin. Les Guirand étaient partis pour Cannes, en voiture.
A Paris, l’avant-veille, Jean Montchanin avait pris brusquement une grande résolution. Il avait demandé et obtenu un congé de quelques jours afin de revoir Benjamine, de l’interroger sur ses sentiments--et, selon sa réponse, il se promettait de la demander à son père.
A l’arrivée subite de Jean, Amine se demanda si ce n’était pas là cette surprise que sa mère était allée chercher à Cannes. Et confusément elle en conclut que sa mère et peut-être son père avaient imaginé de parler de Courcieux afin d’apprendre si elle aimait assez sérieusement Montchanin. Tout ce qui peut servir l’amour «se pense» dans les cœurs qui sont près d’aimer. Il y a en eux comme une production machinale, constante, de toutes les pensées favorables à leur désir, et le moins ingénieux trouve alors des combinaisons d’idées à déconcerter M. Scribe.
Benjamine rêvait devant la mer bleue toute remuée de brises chaudes. Le soleil avait été brûlant dans la journée. Il était environ quatre heures. On était en mai.
--Jean!
--Amine!
--C’est toi!... quel bonheur!
Jean avait vingt-quatre ans à peine. Il était beau, avec des yeux très grands, très sombres, une barbe vierge, courte et soyeuse. Il avait les lèvres même de la jeunesse, un beau sang. Les cheveux coupés ras, drus et plantés droit sur le front, carré, un peu bas, étaient noirs.
Jean Montchanin avait l’air d’un brave garçon. C’est tout ce qu’on pouvait dire. Un père honnête homme et prudent, qui aurait eu à étudier Montchanin avant de lui donner sa fille, aurait pu faire à son sujet deux observations. La première: ayant eu à travailler pour préparer sa carrière, le jeune homme, éloigné de tous les champs d’action, n’avait pas eu encore l’occasion d’affirmer nettement un caractère. La seconde, d’ordre physique: il y avait une manière de contradiction entre son regard sombre et neutre, plutôt grave, et la fixité de son sourire un peu moqueur, esquissé et perdu dans le coin de sa lèvre, sous l’ombre de la moustache. Pour une femme, cela pouvait avoir le charme viril d’une provocation involontaire, d’une raillerie dont on aura raison. Pour une jeune fille, ce n’était que la gaîté toujours toute prête dans un visage sérieux.
Jean Montchanin semblait bon, il semblait honnête, il pouvait le rester ou le devenir; il était intelligent et travailleur, il le resterait certainement.
Travailleur et intelligent, il l’était à l’excès. Privé, tout enfant, de sa mère, puis de son père, mort au service de l’État, il avait été élevé comme boursier dans un lycée national.
Guirand, qui avait des vues à longue portée, et qui n’entendait pas que Montchanin épousât sa fille, avait compté faire de lui un jour une créature à son service. Il surveilla son instruction, le reçut aux Myrtes, pendant les vacances, tous les ans, et lui donna, au hasard des conversations, les premiers principes de la morale moderne:
--Occupe-toi surtout de toi, car nul autre ne s’occupera aussi bien que toi de tes intérêts individuels.
--Sois une énergie brutale ou tu seras supprimé. Supprime plutôt les autres, et sans pitié.
--Ne t’efface jamais par politesse pour laisser passer un inconnu devant toi, sous prétexte qu’il est plus âgé ou moins heureux. Ce serait là de l’élégance démodée et dangereuse.
--Quand j’ai donné trois francs cinquante à mon libraire pour acheter un volume de M. Victor Hugo ou de M. Alfred de Vigny, je ne dois plus rien ni au poète ni à la poésie.
--Tout le monde joue des coudes et bouscule les voisins pour avancer. Fais comme tout le monde.
--Pour jouir des biens de la terre, ce qui est notre désir à tous, il faut commencer par devenir fort, c’est-à-dire par travailler, quand on n’a rien.
--Il vaut mieux tuer le diable ou même l’ange, que d’être tué par eux.
--Travaille, tu seras un affranchi et tu installeras ton confortable sur l’imbécillité et sur la paresse des autres.
--Ne te fais jamais qu’un ennemi à la fois.
--Les moulins à vent sont très dangereux. Mine les institutions; ne les attaque pas.
--La patrie est une association d’égoïsmes unis et ligués en vue de la défense de chacun d’eux. Tu ne me défends que pour être défendu par moi. Ne me parle donc pas de générosité, etc.
La plupart de ces principes, que beaucoup de familles modernes inculquent à leurs fils, ne conseillent rien qui soit positivement le mal, mais le bien n’y apparaît que vu, en quelque sorte, à l’envers. L’envers d’une étoffe n’en est pas nécessairement le contraire. C’est ici de la morale mêlée de critique. Jamais d’appel au cœur. Cela n’émeut et n’entraîne personne. On ne fera même pas un homme poli avec de tels préceptes; mais il n’est pas nécessairement impossible qu’on soit, en les pratiquant, un honnête homme, au sens commercial du mot. Toute émotion, tout amour en sont absents, et le dévouement n’en peut sortir que ridiculisé d’avance. C’est la morale de la raison glacée, de la méfiance, de la lutte pour la prééminence; la morale expérimentale, disait Guirand, mais il n’est pas interdit à celui qui la reçoit de n’y voir qu’un simple avertissement de l’expérience, et de pratiquer une sagesse plus enthousiaste et plus haute.
L’idéal, ou, si l’on veut, la sympathie humaine, divinatrice d’idéal, étant retirés de la morale, elle apparaît comme une jolie femme photographiée au moyen des rayons X. Ce qui fut la forme, le charme féminin, ce qui inspirait le divin, le mystérieux amour, n’est plus qu’un fantôme flottant et comme fondu autour d’un squelette parfaitement visible. Cela déconcerte un peu les amis de l’éternelle Beauté.
Heureusement, Jean Montchanin avait entendu parfois un autre langage, ne fût-ce que dans ses conversations avec Amine et Mlle Lireux--mais on ne pouvait trop savoir comment il jugerait plus tard les droits de la grâce et de l’émotion, du cœur et de la pitié, les droits imprescriptibles de l’Idéal. Il travaillait, c’est tout ce qu’on pouvait dire.
Oh! il travaillait avec acharnement, avec assiduité, avec sagesse! il voulait arriver. Il avait compris que la protection de Guirand pouvait le mener loin et haut, mais à condition qu’il travaillât,--et il bûchait ferme.
Aucune passion ne s’était éveillée en lui. Il y avait mis bon ordre. Les passions précoces gênent l’ambition. Il était incapable d’une folie quelconque. Guirand l’estimait fort. Cette estime de Guirand pour Jean Montchanin avait de tout temps frappé Amine et l’avait encouragée à aimer son petit ami d’enfance.
Lorsque Jean eut atteint sa seizième année et quitté le lycée pour sa vie d’étudiant, il fit son droit et suivit les cours de l’École des Sciences politiques. Il donnait alors des leçons, non pour vivre, car son père lui avait laissé quelques rentes, mais pour dorer sa médiocrité et se permettre quelques élégances.
--C’est un mâle! disait Guirand. Nous en ferons quelque chose.
Vers cette époque, Jean connut les premières rêveries amoureuses de son âge.
Age critique, dont on n’a pas assez pitié. La nature veut que le jeune homme sente ses forces et qu’il les emploie. Il appelle l’amour. La société ne lui répond qu’en lui offrant des compromis dangereux. Elle lui interdit de se marier, car il n’a pas de position. Et quelque autre parti qu’il prenne, elle le lui reproche. Elle ne lui laisse de ressources que les contacts vils ou les arrangements criminels.
Lorsque le raisonnable Jean se sentit devenir rêveur, tout naturellement sa pensée se porta vers sa petite amie Benjamine.
Ce diable de Guirand, qui croyait penser à tout, n’avait pas songé à ce péril. En réalité, le petit Montchanin lui semblait sans conséquence au point de vue amoureux. La position subordonnée de Jean était pour Guirand une raison si primordiale de ne pas penser à lui pour sa fille, que Jean, croyait-il, ne pouvait pas, de son côté, songer à Benjamine, non, en vérité, pas une seconde! Les plus grands politiques ont leur jour d’erreur. Les plus grands tacticiens peuvent engager fort mal une bataille.
Et Guirand put continuer à dormir tranquille, car l’avisé jeune homme, qui ne voulait pas être dérangé dans ses études, et qui prétendait rêver à Benjamine sans être troublé par son rêve, et sans faire de bêtises, trouva au problème une solution. La solution était une petite ouvrière modiste dont il payait le pauvre loyer. Montchanin avait deux cœurs. L’un de ses deux cœurs errait poétiquement sous les mimosas de la villa des Myrtes; l’autre montait de temps en temps cinq étages, derrière les jupes crottées d’un trottin. _Piccola combinazione._
La petite combinaison était ignorée. Qui la blâmera? Elle était de bonne prudence.--Montchanin croyait que toutes les forces peuvent et doivent être dirigées. La grande affaire est de les diriger dans le sens de leur plus grande utilité.
Et c’est ce que faisait le brave jeune homme. Il espérait beaucoup de bonheur dans un avenir assez prochain, et, pour y atteindre, il défendait son travail dans le présent. Comme son travail, ses plaisirs étaient réglés. Son rêve était tenu en bride. N’était-ce point la sagesse même? qui donc pourrait y contredire?
Tout cela était calcul, mais non pas inavouable, et Montchanin, à vingt-quatre ans, était prêt à devenir le plus parfait honnête homme du monde.
Son goût pour Benjamine était sincère. Il eût été surprenant que ce jeune homme n’aimât pas la seule jeune fille dont il pût respirer le parfum, frôler la robe, toucher la main et baiser la joue. Il pensait volontiers que, s’il l’épousait jamais, il conquerrait du coup, grâce au beau-père, l’influence et l’argent; mais il faut dire, à son éloge, que, se croyant sûr, avec sa belle suffisance naïve et jeune, de les conquérir par lui-même, il ne considérait son espérance de riche mariage que comme un accroissement de fortune.
Avec tout cela, c’était encore un inexpérimenté, ignorant les intrigues des amours mondaines, et capable peut-être d’entraînement, malgré ses prétentions, outrecuidantes mais cachées, à demeurer maître de soi.
Sur le terrain de la galanterie, il avait résisté à plus d’une occasion offerte. Il en attribuait le mérite à sa force morale, à son respect pour sa fiancée platonique. En réalité, il s’était dit qu’une aventure, si elle venait à être connue, pourrait lui aliéner les Guirand; et derrière cette raison politique, il s’était ingénument déguisé à lui-même une timidité réelle. Le péril des intrigues lui faisait peur, oui certes, mais surtout les «femmes du monde» le paralysaient encore.
Elles s’étaient présentées à lui, chez Amine même, les occasions,--car il y avait eu plus d’une fois grande kermesse à la villa des Myrtes. On errait le soir sous les bosquets. On allait en barque sur la pièce d’eau et sur la mer...
Une des occasions que le jeune homme avait dédaignées s’appelait la baronne de Triancey, Lina pour les familiers. C’était une fascinante et qui aimait les pommes mûres ou très vertes, selon le caprice. Elle fréquentait beaucoup Monte-Carlo où son mari la retrouvait de temps en temps. On assurait que le mari et la femme se prêtaient leur yacht alternativement. Mais bien que, en pleine mer, le classique retour du mari soit difficile, Jean s’était toujours méfié.
Un adultère! ce mot seul l’effarait. En vérité, il avait des timidités d’enfant! il s’imaginait que les coups de revolver et les condamnations en cour d’assises sont les conséquences les plus habituelles de l’adultère. Son amitié avec les Guirand, si bons pour lui, qu’en adviendrait-il, en cas de scandale? Il se ferait mettre à la porte de cette maison protectrice où l’attendait le doux sourire de sa petite amie! Il ne voulait pas cela.
Jean, toujours bien accueilli par Guirand, le croyait très bon; il ne s’était jamais dit que le député expérimental ne le protégeait qu’avec l’arrière-pensée de l’employer à son profit, à l’heure des grands triomphes, comme une créature bien à lui.
Or, le nommé Éros est un dieu puissant qui se joue du cœur des hommes et qui défie les sages.
Un matin, à Paris, Jean s’était réveillé amoureux d’Amine un peu plus que de raison. Il avait, depuis quelques mois, achevé ses études spéciales. Il venait de publier dans une grande revue un travail curieux et considérable sur _Lamartine et les Affaires étrangères_. Cette publication lui avait attiré les plus grands éloges du monde littéraire et du monde diplomatique. Un éditeur lui avait fait des offres honorables aussitôt acceptées. Montchanin se sentait lancé. Sa position au ministère était déjà importante. Elle s’accrut. Le ministère lui offrit spontanément un joli avancement, imprévu même de Guirand. Le jeune homme ne douta plus de rien. Il ne lui vint pas à l’esprit que sa fortune intellectuelle, à peine naissante, ne correspondait pas à la formidable situation de Guirand. Le vertige des grandeurs lui troubla l’esprit: il pensa à Benjamine avec une émotion toute nouvelle. Il dit adieu à son humble petit passé, et, ce compte réglé, il alla se promener au Bois, où il donna bien plus d’attention au luxe des attelages qu’au charme des ombrages et des pelouses. Il se dit qu’un jour il passerait, avec Benjamine, dans ces allées de la noble promenade, tous deux assis sur les soyeux coussins d’une victoria aux chevaux luisants et sonores,--parmi les ébrouements, les piaffements et les tintements de gourmettes. Sa jeunesse très sincère évoqua, toute la nuit et les jours suivants, l’image de sa petite amie lointaine. Il n’y tint plus. Il partit pour Cannes.
VII
IL FAUT SE MÉFIER DES BAISERS D’ADIEU
Jean s’assit près d’Amine sans l’embrasser, ce qui étonna la jeune fille. L’honnête garçon l’eût embrassée, comme à l’ordinaire, en présence des parents, mais ses préoccupations nouvelles ne lui permettaient plus cette familiarité en leur absence.
--Assieds-toi là, dit-elle.
--Vous êtes triste, Amine?
--Tu ne me tutoies plus?
--Non.
--Pourquoi?
Très simplement, nettement, droitement, il dit, sans préparation aucune:
--Parce que je vous aime.
--Ah! mon Dieu! fit-elle avec un effroi gentil et comique.
Elle reprit:
--On prépare un peu les gens, voyons!
--Cela vous étonne donc bien? demanda Jean.
Elle s’était ressaisie:
--Oh! pas du tout! répliqua-t-elle en riant... Et vous venez de Paris pour me dire ça?... C’est donc tout nouveau? Comment cela vous a-t-il pris? comment vous en êtes-vous aperçu? A quoi ça se reconnaît-il? Si vous saviez, Jean, comme vous m’obligeriez en m’apprenant à débrouiller toutes ces idées! Car enfin, il s’agit de ne pas se tromper.
Et elle ajouta gravement:
--Quand on aime, c’est pour toute la vie. Je ne comprends même pas qu’on se marie deux fois. Là-dessus du moins j’ai beaucoup réfléchi et je suis très forte! La dignité de l’amour, mon cher Jean, c’est la fidélité à un être unique. Oh! une fidélité involontaire, car je sens bien qu’une fois (elle hésita)... une fois amoureuse, je tiendrai comme un lierre.
--Fort bien, mais... dit Jean en riant aussi à belles dents blanches, est-ce Mlle Berthe qui vous a instruite sur les questions de sentiment?
--Mlle Berthe m’a en effet parlé quelquefois de l’amour, à propos de Chimène ou de Paul et Virginie; elle en parle comme une sainte, qui aurait beaucoup aimé. Elle doit avoir eu de grands chagrins d’amour.
--Ainsi vous êtes très forte?...
--Sur la question de fidélité, oui, dit Amine; mais sur ce qui fait qu’on choisit de préférence à tout autre l’être qu’on aime; sur ce qu’on éprouve quand on aime; sur la manière de distinguer l’amour d’une autre affection également profonde, sur tout cela, ma foi, je m’embrouille un peu... aidez-moi, Jean.
Ils riaient ensemble, comme des fous, de ce beau rire qui est l’expansion même de la jeunesse.
Amine reprit, toujours riant:
--Alors, comme ça, on s’éveille un matin en songeant à une personne que, la veille encore, on n’aimait pas d’amour, et tout à coup ça vous prend... crac!... ça y est!... C’est donc comme une rage de dents, un mal de tête, quoi? que sent-on qui vous fait dire: «A partir de ce matin, j’aime Amine d’amour?» J’ai absolument besoin de savoir, et même ça presse... J’ai un peu honte d’être si bête, mon pauvre Jean.
--Ma foi! dit-il, rassurez-vous, ma chère Amine, vous n’êtes pas bête pour ne pas savoir définir ce que tout le monde ignore. C’est, comme vous dites, une révélation subite, en soi, d’un état nouveau du cœur, d’on ne sait quelle manière nouvelle d’aimer--mais je crois bien que personne n’a jamais vu ni la couleur ni la forme de l’amour des amoureux, ni à quoi on le distingue des autres tendresses. Il n’y a peut-être pas de différence. C’est peut-être une simple affaire de quantité. C’est... je ne sais pas non plus, moi; c’est le choix involontaire qu’on fait d’une personne entre toutes. On sent qu’on en aime d’autres peut-être mais aucune comme celle-là, ni autant.
--Il est certain, dit-elle, que je n’aime aucun autre jeune homme!
Cette idée qu’elle pouvait en aimer un autre, tout en aimant Jean, leur parut tout à fait folâtre. Et de rire. Cette fois, leur gaîté ne s’arrêtait plus; ils étaient heureux. Vraiment elle aurait bien pu, au seul bonheur qu’elle éprouvait à rire avec lui, mesurer sa tendresse. Mais non. Elle n’y songeait pas. Il y avait, dans sa jeunesse, de l’enfance encore.
--Tu ne m’as toujours pas répondu, dit-elle. Procédons... scientifiquement. Procédons par ordre, veux-tu? Quand cela t’a-t-il pris? hier ou avant-hier?
--Depuis quelques jours ça n’allait pas très bien. J’étais inquiet, troublé, malheureux de ton éloignement.
--Ah! dit Benjamine, tu me retutoies? c’est bien, poursuivit-elle. Je te regrette souvent. Je me dis: «Si Jean était ici, on ferait ça ou ceci ensemble.» Mais je ne suis pas malheureuse, ni même triste, au contraire... Et puis?... Voyons les autres symptômes?
--Je pensais à toi tout le temps.
--Tout le temps?... répéta-t-elle.
Elle ajouta gaîment:
--Ah! sapristi!... Je n’ai pas ça non plus! Tout le temps! c’est beaucoup de temps. Et que pensais-tu?
--Oh! fit-il, c’est bien difficile à dire. Je ne pensais pas grand’chose, mais je te revoyais. Je crois que la grande marque à quoi on reconnaît l’amour, c’est précisément la force avec laquelle on se représente la personne aimée. On la voit comme si elle était là, réelle, et le besoin qu’on a de sa présence effective est douloureux comme un mal qu’on aurait dans sa chair... Tu verras!...
--Comment, je verrai! dit Benjamine souriante, et quand cela?
--Quand vous aimerez! dit Jean, mélancolique.
--Tiens! tu me revouvoies!... Voyons? tu disais?... Continue.
--Je vous voyais donc sans cesse en imagination, comme si vous aviez été devant moi, et je vous regrettais cruellement. Et je me mis à vous considérer, dans mon rêve éveillé, qui était constant. Il me suivait. Et avec votre fantôme chéri, j’ai repassé par tous les sentiers du souvenir. J’ai revécu tous les jours de vacances où nous avons joué ensemble, ici, dans les ronces et dans les fleurs... Nous revenions quelquefois tout déchirés, d’une exploration trop aventureuse... ou tout mouillés d’une chute en pleine eau sur la plage.
--Paul et Virginie, quoi!
--C’est cela. C’est même le souvenir de ce livre qui m’a fait songer: «Pourquoi pas?» Ce n’est pas une raison parce qu’on s’est aimé dès le berceau pour ne pas s’aimer jusqu’à la tombe.
Benjamine prit la main de Jean:
--Continue, continue, répéta-t-elle gravement.
--Alors, dit Jean, j’ai pensé: il n’y a qu’un remède: je vais partir pour Cannes.
--Bonne idée!
--D’abord je la verrai, dit Jean.
--Je l’embrasserai, compléta Benjamine.
--Non, au contraire: je ne l’embrasserai plus.
--C’est curieux, dit-elle, comme nous sommes différents et cependant, malgré tout, je crois bien que je t’aime... allons, je t’écoute.
--Si elle m’aime, pensais-je, si elle me le dit, si elle en est sûre, je parlerai à M. Guirand. Il est bon. Il me comprendra. Je lui demanderai un poste à l’étranger, pour commencer. Je travaillerai beaucoup. Cela fera deux ans loin d’Amine, mais elle a un cœur énergique et fidèle. Elle m’attendra... J’écris déjà dans des revues importantes. Je me ferai un nom, j’ai commencé. Je serai un diplomate connu, peut-être célèbre et, nous serons très heureux.
--Avec beaucoup d’enfants! conclut gaiement Amine.
--Avec beaucoup d’enfants! répéta Jean en lui pressant la main.
Tous deux frémirent un peu. Ils se regardaient. Jean éprouva alors une envie presque irrésistible d’attirer à lui cette tête si jeune, si jolie, aux yeux si aimants, aux lèvres pures. Les lèvres humides luisaient, piquées d’une étincelle de soleil. Il y a des roses, mouillées par la nuit, qui sollicitent ainsi l’approche du visage. On veut les respirer: elles le demandent. Ils se regardaient. Leurs yeux, lentement, se troublaient un peu.
--Voudriez-vous de moi pour mari? demanda Jean Montchanin.
A ce moment seulement, les discours de son père et de sa mère revinrent à l’esprit d’Amine. Elle y songea brusquement comme à une chose toute nouvelle, surprenante et cruelle. En pleine joie, ce souvenir lui fit mal comme une piqûre au cœur. Deux grosses larmes se gonflèrent dans ses yeux.
--Qu’avez-vous? Qu’y a-t-il, chérie?
Elle lui raconta ce qui s’était passé, le matin, entre elle et son père.
Il écouta d’un air très attentif, très réfléchi. Il regardait fixement un caillou de l’allée, plus gros que les autres. Il se demandait: «Pourquoi ce caillou est-il là?... et moi aussi?»
Il ne sentit plus de lien joyeux entre lui et les choses qui l’entouraient. Le soleil baissait sur la mer. Déclin triste. La mer était violacée. L’ombre gagnait les choses. Il écoutait.
Quand elle eut tout dit, les rêves de Guirand, les arrangements convenus entre son père et la marquise de Courcieux, Jean avait déjà pris un parti, en homme de raison. L’obstacle était large et haut, trop haut, trop large. On ne se bat pas contre des moulins... Il se leva d’un mouvement sec, automatique, décidé:
--Il n’y a pas à lutter, dit-il non sans amertume. Je vois ce que je n’avais pas vu... j’étais fou simplement, ou plutôt j’étais bête. On n’a pas le droit d’être si naïf! M. Guirand a raison, mille fois raison. Je n’avais pas mesuré assez votre fortune, vos grandeurs, votre avenir. Ou plutôt, j’avais eu la présomption absurde de n’y pas voir un obstacle! Je me disais: «je travaillerai tant! j’accroîtrai, je doublerai tout cela!» J’étais stupide. Pardonnez-moi... et oubliez-moi, Amine. Il faut obéir. Le mal n’est pas grave encore, puisque vous avez appris qu’on voulait vous marier avant même de savoir si vous m’aimiez!
--Mais si! mais si! c’est très grave depuis tout de suite! Je t’aime, mon pauvre Jean, je t’assure que je t’aime. Je le sens bien... Tiens, regarde: ma main tremble, je tremble toute. Si je n’ai pas exprimé de volonté à mes parents, c’est que je me réservais de le faire après avoir bien réfléchi; j’ai réfléchi à présent. Sois tranquille, je vais leur parler dès ce soir, et ils comprendront!
--Ne leur dites même pas que je suis venu, répliqua Jean avec beaucoup de vivacité. Ce sera bien plus simple. Personne ne m’a vu; je repars; adieu. Obéissez. Mariez-vous, Amine, c’est la sagesse. Il le faut. _C’est comme ça la vie..._ adieu.
Il s’éloignait. Elle se prit à penser qu’après tout tout le monde peut-être, avait raison contre elle. «C’est peut-être ça, en effet, la vie, comme ils disent tous, chaque fois qu’ils font ce qui leur déplaît. La vie n’est peut-être qu’une résignation... héroïque ou basse. Il la faut héroïque.» Et elle renonça à lui, en ce moment, par un effort généreux d’obéissance aux volontés de ses parents.
Mais, tout en consentant à son adieu, elle lui dit machinalement:
--Tu pars?... comme tu es venu?... sans m’embrasser, Jean?
Comme piège d’amour, rien n’est plus redoutable que les adieux.
Jean revint vers elle malgré lui, saisit sa tête délicieuse à deux mains, voulut la baiser sur le front, s’arrêta dans son élan, mais elle tendit la joue; leurs mouvements se contrarièrent, et sans qu’ils l’eussent voulu ni l’un ni l’autre, leurs lèvres se frôlèrent.
Alors l’amour passa sur eux comme une brise qui enveloppe tout l’être, caresse éparse, fluide irrésistible. Leurs lèvres qui s’étaient effleurées ne purent pas se défendre d’un retour cherché. Elles se prirent.
Le soir, magnifique, tombait sur la mer. Ils étaient dans une quasi obscurité, sous l’épaisseur des arbres. Les jets d’eau chantaient dans les bassins. Une tiédeur lente ondula au-dessus de leurs têtes, dans leurs cheveux qui se touchaient, crépitants. Les lèvres s’attardèrent, dociles à l’ordre de la vie magnétique, flottante dans l’air. L’ivresse d’un tel baiser est virginale. Elle n’en est pas moins tout l’amour, qu’ils ne connaissaient que de nom, une minute auparavant. La tendresse de leurs cœurs se fit chair et sang et remonta à leurs lèvres qui s’épousaient en un frémissement d’extase.
Le jeune homme fut sans force et prolongea cette joie. Tout à coup, il eut peur et s’arracha d’elle.
--Adieu! cria-t-il, et il s’enfuit.
Mais la destinée de Benjamine était fixée. Longtemps elle allait se débattre contre ce souvenir, essayer de l’abolir, de le chasser. Tout en vain. Il reviendrait sans cesse, obstiné. Jean avait été le premier amour révélé en elle par le baiser. Tout autre devait lui sembler impudique, coupable, impossible. Elle était à Jean. Elle était sa femme. Nulle passion, nul caprice, nulle ambition ne peuvent faire oublier à une créature de sa race d’âme, cette première initiation aux voluptés mystérieuses. Le baiser des fleurs est l’égal de tous les autres.
VIII
L’ESTACADE GUY-DE-MAUPASSANT, A CANNES
Montchanin, effrayé des conséquences que pouvait avoir une pareille émotion, si elle se renouvelait, se jura de ne plus revoir Benjamine. Benjamine se jurait, pendant ce temps, qu’elle n’aurait pas d’autre époux que lui.
Beaucoup de femmes, aujourd’hui surtout, affirment être les égales de l’homme et se prétendent semblables à lui. Elles vont répétant volontiers que l’homme et la femme sont égaux devant l’amour, pareils dans leur manière d’aimer, pareils dans la faute d’aimer; or, tout les contredit.
En Provence, une locution populaire exprime la facilité de l’homme à oublier les émotions d’amour qui engagent au contraire, pour toujours, un cœur de vraie femme. On dit de l’homme: «Il tourne son chapeau sur sa tête et n’y pense plus!» Où l’homme accorde une seconde, la femme, sachant qu’elle engage des années, préfère donner sa vie, toute, et se sent alors dans le vœu de sa destinée naturelle, profonde. Celle de l’homme est peut-être précisément contraire. Elle ne comporte pas par essence cet idéal: l’amour unique. Pour l’homme, cet idéal est une création artificielle; il n’y consent que par élévation d’esprit et de cœur, pour suivre la mère dans ses douleurs.
L’Islam est peuplé de sérails. Cela ne s’accorde point à notre idéal, mais ne heurte pas les possibilités naturelles. Imaginez un opéra-bouffe, où, dans un Islam fantaisiste, les femmes prendraient le rôle des hommes. Et concluez.
Benjamine sentit que sa destinée était fixée.
Les roitelets de cette année savent qu’ils doivent construire un nid et comment, à quelle hauteur, loin de quels pièges, près de quelle source. Au cœur des jeunes filles, un roitelet chante en qui se révèle la longue expérience des siècles d’amour.
--Je n’aurai pas d’autre mari que Jean, se répétait Benjamine, en reprenant, à travers les allées du parc, une lente promenade qui lui était délicieuse.
Et elle se répétait:
--Je comprends, maintenant! A présent, je suis sûre de l’aimer. C’est vrai qu’on voit la personne comme si elle était présente, et qu’on la voudrait là, toujours. Il est parti! si vite!... mais ce ne peut être pour longtemps. J’expliquerai à papa que, depuis ce matin, _tout est changé_, puisque je ne savais pas bien si j’aimais assez. Et maintenant, je sais.
Le souvenir du baiser de Jean se mêlait aux arômes de fleurs qui flottaient autour d’elle et elle le respirait dans l’odeur tiède de cette soirée de printemps.
Juste à la même minute, Montchanin, de retour à Cannes, s’interrogeait sur ce qu’il allait faire et raisonnait à peu près ainsi:
--Mon garçon, il est évident que tu as fait fausse route. La jeunesse est inconsidérée, Montchanin, et tu es bien jeune. Certains de tes amis, qui, à ton âge, ont déjà vécu et sont même déjà blasés, t’ont répété mille fois que ta relative sagesse était un nid à surprises, que le jeune homme trop sage se prépare des folies dangereuses et que tu finirais mal. Je commence à le comprendre. J’ai beaucoup travaillé, et, à cause de cela, ce n’est pas ma jeunesse qui a vécu en moi, c’est un bureaucrate. Les plaisirs réguliers ne nous arment pas contre l’inattendu, ne nous enseignent pas l’art des fréquentes intrigues, ne nous documentent pas sur le fond de la vie. Je suis un diplomate de bibliothèque! Cela n’est pas pardonnable à mon âge, je ne sais rien des femmes. Finissons-en.--Je vais chercher aventure, et demander à de belles capricieuses l’oubli de mon rêve dangereux. C’est dit... Et en concluant ainsi, je suis encore sage, mais plus finement. En effet, Benjamine Guirand n’est pas pour moi. Je l’aime, c’est clair, de toutes les forces de mon âge, qui est impérieux--et voilà ce qui peut me rendre l’aventure cruelle. Mais pourquoi m’obstinerais-je? Outre que je ne réussirais pas contre la volonté de Guirand--je passerais pour un intrigant, capteur de dot. C’est inutile. Admettons que Benjamine attende sa majorité... c’est encore un peu loin, et il faudra l’épouser sans dot--ce qui serait une autre folie. Mon imagination s’est montée, démontons-la... Elle n’a pas eu l’air d’une amoureuse bien exaltée, ma petite amie: tant mieux. Elle n’aura qu’un peu de mélancolie gentille, en pensant à moi. Quant à moi, je suis un homme; je réagirai; je ne me donnerai pas le ridicule de montrer un désespoir inutile. Je jure donc qu’à la première femme de ma connaissance qui se hasardera à me sourire, je demanderai l’oubli de cette minute de tout à l’heure.
Ainsi se parlait Montchanin, au fond triste un peu,--mais les jeunes hommes modernes savent qu’aujourd’hui on réduit un amour comme une luxation. Il se faisait, non sans courage, le chirurgien de soi-même.
Et il monologuait, tout en se promenant à pied sur la plage de Cannes, où sa voiture l’avait ramené.
La grande courbe de la plage, bordée d’hôtels et de jardins, s’arrondissait devant lui. Il la suivait sous les palmiers, et regardait de temps en temps, à droite, la mer d’un gris lilas, doux comme les tons changeants des gorges des tourterelles. Là-bas, l’île de Sainte-Marguerite émergeait avec ses rocs, sa forteresse et ses verdures, hors de l’eau tranquille et nuancée. La lumière se baignait dans l’eau profonde comme une déesse dont le corps onduleux jouerait à montrer et à cacher tour à tour ses lignes fuyantes, sans cesse entrevues, sans cesse perdues, sous les transparences des vagues. Montchanin se disait que les fables voluptueuses de l’antiquité étaient bien belles. L’éternelle Aphrodite sortait des eaux, là, sous ses yeux, nue et attirante... Elle appelait sa jeunesse. Le jeune homme rêvait d’un départ chimérique pour une île enchantée. N’était-elle pas là, l’île d’amour, la Cythère du peintre?...
Son regard, ramené vers le rivage, tomba sur la longue estacade de bois et de fer que le romancier Guy de Maupassant fit construire pour son usage et qui porte son nom.
Au bout de cette estacade qui semblait un pont de rêve, lancé vers le vide--un yacht--amarré au pilotis, se balançait. C’était _Le Cygne_, le yacht de la baronne de Triancey.
La petite baronne parut sur le pont. Il la reconnut et se dit: «Tiens!» Un matelot, en jolie tenue de flanelle blanche, grimpa l’échelle agilement et rejoignit Montchanin. Par le pont du rêve, une aventure venait à lui. Il s’en douta, se rappelant les amabilités de la jolie baronne.
Le matelot, arrivé à terre, accosta Montchanin demeuré immobile.
--Tiens! c’est vous, Cyprien!
--Oui, monsieur, dit le valet de chambre qu’on déguisait en marin à bord du yacht. Oui, monsieur, c’est bien moi. Madame la baronne demande à M. Montchanin à quelle heure il veut dîner, à bord, ce soir. Si monsieur veut embarquer tout de suite, on dînera au large, par ce beau temps.
--Je vais répondre moi-même à l’invitation, dit Montchanin.
Il s’engageait sur la passerelle quand une voix l’appela:
--Jean!
C’était Guirand, là-bas, sur le quai.
Guirand venait de rendre visite à la baronne. Pourquoi? pour lui parler de Montchanin qu’elle avait, non sans dépit, remarqué pour son indifférence auprès d’elle.
--A son âge! disait-elle, quelle honte! il ne sait pas chanter la _Romance à Madame_!
Guirand s’étant retourné pour jeter un dernier coup d’œil sur le yacht de la baronne, avait aperçu Montchanin; il retourna sur ses pas et dit à Cyprien:
--Priez votre maîtresse de m’excuser si je retiens M. Montchanin deux minutes encore.
Le valet de chambre retourna à bord aussitôt.
Montchanin regardait Guirand d’un air un peu embarrassé.
--Ah! vous êtes ici! lui dit Guirand, et sans être venu nous voir?
Il examinait Jean d’un œil qui exigeait la sincérité.
--Pardonnez-moi, dit Jean ému, j’arrive de la villa des Myrtes.
Guirand le regarda jusqu’au fond des yeux.
--Ma femme vient de rentrer. L’avez-vous rencontrée?
--Non, dit Jean.
--Et... avez-vous vu ma fille?
Jean pâlit.
--Oui, dit-il.
--Vous a-t-elle communiqué l’expression de ma volonté? dit Guirand sèchement.
--Oui, monsieur.
--Et qu’en pensez-vous? demanda Guirand, d’un air rude.
--Monsieur, dit Jean avec une franchise habile, vous pouvez être tranquille. Si j’ai pu rêver un moment, comme un enfant, je me suis éveillé de mon rêve. Je ne suis ni un poète ni un fou. Je comprends que la vie est un problème et non un poème. Je n’aurai pas la sottise d’opposer mon espérance d’adolescent à vos projets de père et d’homme politique. De plus je vous suis très reconnaissant des grandes bontés que vous avez toujours eues pour moi... Soyez tranquille, si pénible que cela puisse me paraître, on ne me verra plus dans votre maison.
Guirand lui tendit la main.
--Honnête garçon! dit-il.
Il ajouta:
--J’aime votre caractère et vos idées, mais j’ai des projets arrêtés. Amine vous les a expliqués peut-être. Maintenant, n’exagérons rien. Vous n’étiez pas un fiancé; il n’y a donc pas de rupture entre nous. Ne plus nous voir serait un peu sévère. Deux ans d’absence arrangent bien des choses... Je vais, mon cher, pour votre repos et le nôtre, vous faire envoyer par le ministre dans un bon poste. Mais donnant donnant,--j’achète votre renoncement... au rêve. Payez loyalement. A quelque chose malheur est bon: je vous ferai gagner trois ans de carrière. Adieu. Je vous reverrai ces jours-ci, à Paris... En attendant, bonne traversée.
Il cligna de l’œil:
--Mes compliments à la petite baronne. J’ai vu tout à l’heure, à la gare, son débauché de mari qui repartait pour Monaco... Allez rêver aux étoiles, mon ami... et prendre de l’assurance. Il faut ça à un futur diplomate. Adieu donc et comptez sur moi, car je peux compter sur vous, n’est-ce pas?
--Aveuglément, monsieur.
Jean regarda s’éloigner M. Guirand.
--Ma fortune est assurée, se dit-il. Se faire un ennemi de cet homme-là, ce serait de la folie!
Il s’engagea sur la passerelle.
IX
CE QUE S’ÉTAIENT DIT LES DEUX AUGURES
Ce que Guirand était venu dire à la baronne Lina de Triancey, le petit Montchanin était à mille lieues de le supposer.
Guirand était en affaires avec Lina. Plusieurs fois la baronne, une assidue de Monte-Carlo, lui avait, après de grandes pertes au trente et quarante, emprunté des sommes considérables--qu’elle lui rapportait assez exactement, pour les lui redemander peu de temps après avec la même exactitude. En échange de pareils services et de plusieurs autres, elle lui en avait rendu à son tour quelques-uns, non des moindres: dans un département du centre de la France, où les Triancey étaient puissants et où Guirand possédait quelque terre, Lina avait été pour lui un précieux courtier d’élections.
Guirand était donc venu à bord du _Cygne_ afin d’avoir avec la baronne une conversation d’affaires. Il ne s’en tira pas sans précautions oratoires. Quand ils furent assis sur le pont du petit yacht, sous la tente, Guirand regarda un moment la baronne d’un air énigmatique...
--Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-elle... vous m’impatientez... Vous savez bien que je n’aime pas languir.
--Je sais. On vous appelle madame Tout-de-suite.
Avec des mines coquettes, elle s’installa pour écouter:
--Je suis tout oreilles...
--Ça vous va très bien, fit Guirand en l’examinant d’un air connaisseur! Mais d’abord, n’avez-vous rien à me demander aujourd’hui? Vous savez que, moi, je n’ai rien à refuser au plus délicieux de mes agents électoraux.
Elle se renversa dans son fauteuil à bascule:
--C’est pourtant vrai, dit-elle; sans moi, sans mes fermiers de Triancey, du diable si vous étiez renommé... Et alors, plus de ministère!... Enfoncé, le ministère!... Voilà de quoi on dépend dans votre métier!
Guirand fit la grimace:
--Vous n’avez pas répondu à ma question, dit-il. Avez-vous besoin de moi en ce moment?
Elle le regarda avec un joli mépris de courtisane qui s’y connaît en hommes:
--Est-ce qu’on répond à des questions pareilles? Si vous m’offrez des services, c’est que vous avez besoin des miens... Dites-moi d’abord ce que vous voulez.
Guirand réfléchit un instant.
Ce vaillant homme était embarrassé, ou faisait semblant de l’être. Enfin, il parut prendre un parti et dit résolument:
--Combien avez-vous perdu à Monte-Carlo, hier?
Elle sourit:
--Dix mille francs que j’ai empruntés devant le tapis au petit Courejeol, vous savez?...
La riposte avait l’allure d’une attaque. Elle ajouta vivement:
--Vous en conviendrez, mon cher Guirand, tout ce que vous m’avez prêté, je vous l’ai toujours fidèlement rendu!
Guirand se rappela qu’il était gentilhomme ou bien près de le devenir. Il s’inclina, élégant:
--Vous avez eu tort, chère baronne, je l’aurais toujours oublié.
Lina battit des pieds comme une linotte bat des ailes. Les façons de Guirand l’exaspéraient. Elle s’écria:
--Oh! mais, enfin! voulez-vous me dire pourquoi vous êtes venu aujourd’hui?
--Là! là! fit-il, j’y arrive... mais d’abord... êtes-vous bien sûre d’être aussi spirituelle que vous le paraissez?
Elle répliqua, presque fâchée:
--C’est donc bien bête, ce que vous avez à me dire?
Guirand sentait très bien qu’il pouvait tout dire à la baronne sans l’étonner, mais il s’amusait de l’impatience de son amie; et puis, quand il demandait un service, son habitude était de faire attendre et par conséquent redouter la demande qu’il allait faire. Plus il la laissait craindre excessive, plus, lorsqu’il la formulait, on la trouvait toute simple et facile à accorder.
Il prit un air bonhomme:
--Mon Dieu!... je croyais tout à l’heure que je vous le dirais tout de go... je n’ose pas.
Elle ouvrit des yeux de malice qui jouaient à ravir l’étonnement, et du ton d’un amiral prêt à se mesurer avec un péril tel qu’il n’en avait jamais prévu:
--Corbleu! fit-elle.
Au fond, ils se moquaient l’un de l’autre.
--Vous m’intimidez, baronne!
--Guirand timide! non! ça, c’est plutôt imprévu!... Vous savez bien que je suis bon garçon... Et puis, les impertinences, ça m’amuse... Avec le mari que j’ai, il m’a bien fallu tout comprendre!... allez donc, allez!... je pourrai toujours refuser... pas?
Guirand s’inclina:
--Vous me prouvez que vous êtes très spirituelle,--mais j’ai besoin aussi que vous soyez très bonne.
Il la regarda d’un œil équivoque. Elle crut à une déclaration galante...
--Ça, dit-elle, c’est effrayant!...
Puis l’ayant regardé dans les yeux:
--Ah! mon Dieu! s’écriait-elle, comme prise d’un effroi de nymphe devant le satyre qui ne lui plaira que lorsqu’elle sera forcée de le subir.
--Non, dit Guirand, d’un air contrit... non... ça ne vous ferait aucun plaisir.
--Vous êtes impatientant! Les charades, ça m’ennuie. Je m’en vais,--ou allez-vous-en!
Elle fit mine de se lever.
--Vous m’écouterez jusqu’au bout, car vous êtes une curieuse. Ça, j’en suis sûr.
--C’est vrai, dit-elle. Je bous, moi, maintenant!... Mon petit Guirand, parlez donc. Je vous promets de ne pas me fâcher, là!
Ils continuaient à se donner la comédie l’un à l’autre:
--Si vous exigez! fit-il. Mais n’allez pas oublier que vous avez exigé!
--Vous êtes stupide à la fin!... quoi que vous disiez, ça m’amusera.
Guirand se décida:
--Eh bien, vous n’ignorez pas qu’on a vu des mères--attentives et indulgentes--prier une de leurs bonnes amies, jeune et jolie...
Elle l’interrompit:
--J’en connais une qui s’y est prise comme ça... Pour empêcher son fils de faire une grosse bêtise avec sa femme de chambre--elle l’a confié à une femme du monde.
Guirand prononça:
--Vous y êtes.
Lina de Triancey eut, tout de même, un moment de stupeur:
--Ah! fit-elle...
Puis, revenant un peu à elle:
--Eh bien, non! c’est trop drôle!... c’est vous la «mère attentive et indulgente?» Je ne vous connais pas de fils!
Guirand brûla ses vaisseaux:
--J’ai cru voir, ma chère Lina, que vous ne détestez pas trop le petit Montchanin.
L’amoureuse linotte sentit que la tête lui tournait. Elle oublia Guirand et s’écria étourdiment:
--Montchanin! il a l’air d’un tzigane: je l’adore!... Il n’a jamais voulu le comprendre!...
Elle réfléchit, autant qu’elle le pouvait faire:
--C’est lui?...
Il y eut un joli silence. Elle souriait:
--Ah! j’y suis! dit-elle enfin... et regardant Guirand avec finesse:
--Benjamine, n’est-ce pas?... Et il vous faut... un dissolvant?
Elle avait compris tout à fait. Elle se mit à rire:
--Vous voyez bien que je ne me fâche pas. Vous en avez de la chance, vous, d’avoir une amie comme moi!
Guirand crut devoir s’excuser. Entre gens du monde, la forme est tout:
--Vous n’êtes pas fâchée, baronne? non! tout de bon?
Très naturelle, très sincère, et, par là, vraiment charmante et digne de tous les pardons, elle répliqua:
--Moi? vous avez eu le bon goût de me parler d’un garçon pour qui j’ai un caprice, un véritable caprice!...
Guirand conclut, pratique:
--Vous n’oublierez jamais que vous me le devez, hein?
Cette fois elle se leva. L’impertinence de sa race authentique apparut et, toisant Guirand avec un mépris véritable:
--Non, vrai! il est étourdissant!... vous êtes sublime, mon cher!...
Puis, redevenant gamine:
--Il y a longtemps que je désirais en voir un, de près, dans l’intimité!
--Un... quoi? dit-il bêtement.
Elle s’inclina, ironique:
--Un homme d’État, dit-elle avec gravité.
Guirand eut sa revanche:
--Ma chère, prononça-t-il sèchement, le monde appartient aux expérimentés, c’est-à-dire aux corrompus.
Mais elle avait de l’esprit:
--Vous dites ça pour me faire plaisir, flatteur!... Adieu!... à bientôt.
--Un dernier mot, dit Guirand. Le petit Courejeol est-il encore à Monte-Carlo?
--Oui.
--Il recevra demain, par mes soins, un chèque de votre part; et comme, dès lors, votre dette ne sera plus une dette de jeu, elle cessera d’être criarde... elle sera même muette... n’ayez pas d’autre créancier que moi, je vous en prie.
Elle lui tendit la main. Il la baisa d’un air très noble.
--Vous êtes un ange, merci, Guirand.
--Quand partez-vous pour Paris? demanda-t-il encore, près de la quitter.
--C’est juste... demain, si vous voulez.
--Votre mari ne s’étonnera pas? Ça lui sera égal que vous le quittiez si brusquement?
--Ce qu’il s’en fiche, quand il ponte!
--Cependant... insista Guirand.
--Que vous êtes bête! dit-elle en manière de conclusion.
Ils se séparèrent.
--Allons; allons! se disait Guirand, j’aurai fait le bonheur de ma fille... et je serai ministre.
Une minute plus tard, les dieux favorables l’avaient mis en présence de Montchanin.
Et Guirand songeait: «Véritablement, j’ai une étoile!»
X
UN HOMME AVERTI PAR UNE PETITE BARONNE EN VAUT DEUX
Quand la consolation à une vive peine éprouvée par un jeune homme de vingt-quatre ans, lui apparaît sous la forme d’une gentille personne, ni grande ni petite, ni maigre ni grasse, souriante avec des yeux pétillants de malice et de gaîté, pas méchante, très provocante, babillarde et amusante, vêtue d’une jupe un peu courte qui laisse voir un pied très spirituel, une cheville fine sous un bas fantaisiste, soyeux et rayé en travers de bleu-de-ciel et de blanc; quand la veste de flanelle, blanche comme la jupe, d’une coupe parfaite, porte sur les manches et sur le collet des étoiles d’amiral et laisse voir une poitrine palpitante pressée dans un maillot de soie assorti aux bas, échancré savamment, d’où émerge un cou d’une rondeur délicate et d’un mouvement gracieux à rendre jalouses les colombes; quand l’aimable tête aux lèvres humides, au petit nez insolent, qui surmonte ce cou svelte, vous sourit à belles dents pures,--alors le jeune homme triste serait bien fort s’il ne regardait pas avec bienveillance une consolation si engageante.
La petite baronne souleva avec espièglerie sa casquette blanche, cerclée d’une lourde broderie d’or qui représentait des cygnes enlacés l’un à l’autre par leurs longs cols souples,--allusion significative au nom du yacht qu’elle commandait, et elle dit:
--Soyez le bienvenu à mon bord, monsieur Jean: il y a longtemps que je vous attendais. Tout arrive... tout arrive. Le ciel est beau, la mer est belle, nous allons, si vous y consentez, appareiller immédiatement, pour jouir au large des derniers rayons du soleil.
Elle se tourna vers le capitaine qui s’approchait, la casquette à la main, de blanc vêtu comme son amiral féminin.
--Appareillez, et vivement! on dînera au large.
Cinq minutes après, le yacht, qui était sous pression, filait vers la pleine mer.
Montchanin regardait tout d’un air stupide, il croyait rêver.
Il s’était assis avec la petite baronne sur le pont, sous la tente, près de la table blanche, où étincelaient les cristaux et l’argenterie, où des roses, semées à foison çà et là, mêlaient leur senteur émouvante au fort parfum de l’air marin.
--Et surtout, dit en riant la baronne à Montchanin toujours muet, ne parlez pas! Les paroles qu’on prononce dérangent l’admiration... Quel spectacle, hein! moi, j’y suis habituée... regardez!
Accoudés à l’arrière,--sur la balustrade du couronnement, ils regardaient la côte s’éloigner, s’apaiser dans les détails, s’exalter dans l’ensemble.
Elle avait, la petite baronne, une façon toute sensuelle d’admirer la nature.
--Ne dirait-on pas, fit-elle, qu’elle s’éloigne par coquetterie, la terre de France, pour se faire voir toute et dans toute sa beauté?
Elle ajouta:
--Ce Midi est un pays d’amour, et qu’on ne peut comprendre si l’on n’aime pas. A quoi bon toute cette enivrante beauté, si on la regarde seul; est-ce vrai?
Il se taisait, abasourdi, ne sachant plus où fixer ses regards qui allaient du gentil amiral à l’horizon, tour à tour.
--C’est beau! dit-il enfin, et ne trouva pas autre chose.
Cannes, la vieille ville, se hissait sur la colline pour mieux voir au loin. La ville nouvelle, nonchalante et énervée, s’étalait paresseusement sur la plage, derrière ses palmiers, et semblait une coquette qui regarde à travers les branches de son éventail.
Dans l’est de sa plage luxueuse, des caps verdoyants s’avançaient comme pour protéger la cité des oisifs.
A l’ouest de la ville ancienne, une autre plage d’un blanc étincelant s’étalait comme un lit de volupté, sur lequel le flot bleu, plein de tritons et de nymphes cachés par les écumes légères, venait se rouler et s’étendre.
Au fond, l’Estérel se dressait pour abriter cet Éden contre le reste du monde.
Et les mille villas et les palais, aux fenêtres incendiées, pleines des dernières flammes du jour qu’exaspérait l’approche de la nuit, aspiraient l’air salubre du large, répondaient à l’adieu de la lumière, et appelaient en un rêve le retour d’un soleil qui ne se coucherait jamais.
Le _Cygne_, bien nommé, glissait, l’aile fermée, l’hélice ou les pattes actives, sur cette mer pareille à un lac enchanté.
L’eau gardait encore ces tons indéfinissables où le lilas domine; elle se gonflait mollement, sans cassures, de mille gonflements doux comme ceux des gorges de ramiers dont elle avait les couleurs;--puis, à mesure que le soleil tombait, elle devenait rouilleuse, or en fusion, non pas jaune ni rouge, mais feuille-morte. Du métal liquide, elle avait les lourdeurs... Cependant, autour des flancs du yacht, elle se brisait en petites vaguelettes grimpantes, bleuâtres et vertes, couleuvres dressées qui dardaient, avec des baves d’écume, vers les passagers, des langues de flamme aussitôt retombées.
Ils avaient dépassé l’île de Sainte-Marguerite.
Toutes les dentelures de la côte apparurent. Les caps étendaient sur la mer, comme des sphinx accroupis, leurs pattes au repos. Leur poitrail était de terre rouge et les rayons horizontaux du couchant en feu le criblaient de blessures; ces blessures saignaient sous les flèches flamboyantes, mais les sphinx n’y prenaient pas garde et, balançant leurs hautes têtes coiffées de forêts de pins, ils accompagnaient, d’un mouvement insensible, le rythme de la mer éternelle.
L’ombre s’accrut.
Tout contre son bras, Jean sentit se presser un peu le bras de la jeune femme accoudée.
Le premier homme, dans le Paradis terrestre, aurait eu bien d’autres raisons de se défendre! Derrière eux les plis retombants des rideaux qui formaient la salle à manger, avec la tente pour plafond, les dérobaient aux regards du discret équipage... Jean se tourna à demi et s’inclinant, il osa poser ses lèvres sur la nuque de la jeune femme.
--Allons donc! fit-elle en frissonnant, je savais bien, moi, que vous êtes homme à comprendre ce paysage.
Le yacht mouilla au large et l’on soupa aux étoiles, non sans regarder parfois, entre les plis des portières écartées, les feux de la côte, ceux de Saint-Raphaël, ceux de Saint-Tropez, ceux de Nice...
--On est bien ici, n’est-ce pas?
Ah! oui, on était bien!
Et après souper, Jean Montchanin se fit bavard; ils échangèrent mille folies. Tout à coup, un regret vint au jeune homme... Pourquoi pareil bonheur n’est-il pas légitime, sûr et durable? Ces joies, ce luxe, ce charme, il aurait pu avoir un jour tout cela sans inquiétude, dans la paix heureuse, avec Benjamine... Pourquoi non? Il l’avait troublée, aujourd’hui, d’un baiser, la jeune fille, sa petite amie d’enfance, et voici qu’il l’oubliait déjà! Qu’est-ce donc que l’homme, hélas!--Il se prit lui-même en dégoût. N’était-il pas lui-même la preuve de l’inconstance de tous les sentiments humains? Qu’était-ce que la vie, et que fallait-il penser de la fragilité de nos cœurs! N’était-il pas parti, la veille, de Paris, pour venir déclarer son amour à une vierge digne de tous les respects? Devant quels obstacles avait-il reculé? Que penserait-elle à bon droit de lui, si elle le voyait en ce moment!... Il eut tout à coup une envie de fuir... mais on ne quitte pas un bateau en mer. Il s’était fait le captif de sa déchéance.
On a beau être un homme averti par une théorie expérimentale, les pratiques nouvelles n’en ont pas moins une éloquence spéciale et une influence inattendue. Les théories de l’égoïsme et de l’expérience, telles qu’il les avait entendues trop souvent professées par Guirand, ne l’empêchèrent pas de s’étonner de lui-même et de se mépriser un peu.
Il redevint aussi sombre, aussi muet qu’au départ.
--Pauvre Jean! dit tout à coup la petite baronne, je sais bien ce qui vous chagrine, allez!
--Croyez-vous?
--Guirand m’a tout dit, fit-elle. Il devait avoir ses raisons, car il ne parle jamais qu’à bon escient. Eh bien, mon cher, vous êtes un sot.
--Comment cela?
--Mon Dieu, oui! Comment avez-vous pu croire une minute qu’il vous donnerait sa fille? C’est bête.
--J’en conviens.
--Alors?... Alors faites-vous toutes les réflexions sages. Prenez votre parti en homme d’esprit. D’abord, au point de vue amoureux, ça n’est pas une femme pour vous. Vous me regardez? Les épaules trop étroites, la taille trop fine; le regard trop pâle, le teint et les cheveux aussi. Regardez-vous donc: vous avez l’air d’un torero espagnol,--un peu ahuri, mais ça passera!
Elle riait comme une folle.
--Elle épousera Courcieux, reprit-elle, parce qu’elle est incapable de résistance à un violent tel que son père et parce que son amour pour vous était tout entier dans son imagination--et un peu aussi dans son cœur, je le veux bien... Pauv’ bébé, va!
La petite baronne chantonna: _Ce pauv’ bébé_, en imitant Yvette Guilbert dans les _Demoiselles à marier_.
Il ne put s’empêcher de rire.
--Voulez-vous que je vous la chante tout entière?
Elle la chanta. C’était Yvette; la divette, en pleine mer. Cela était d’un piquant irrésistible. Jean se leva et lui baisa la main. Elle releva un peu sa manche, pour qu’il baisât le poignet.
--Bon, dit-elle. Après cela, elle sera une épouse modèle qui comprendra ses devoirs... à la manière antique. Et alors, je connais Courcieux, il s’ennuiera; il sautera par-dessus bord et lui donnera des concurrentes en ville.
--Pauvre Benjamine! dit Jean.
--Pourquoi? dit la baronne. Pourquoi, puisque, grâce aux légèretés de son mari, il est écrit que vous reviendrez à elle, et que, si elle a deux sous de constance... (son mari ayant des torts envers elle!) elle fera bien de s’en venger avec vous! Ça n’est pas plus malin que ça. C’est ça la vie, mon cher. Ça se voit tous les jours. Le reste n’a jamais existé que dans les livres qu’on ne lit pas.
Jean eut un mouvement d’indignation.
--Je ne veux pas vous offenser, ni elle. Je parle d’après les leçons de l’expérience. Elle est honnête, c’est entendu. Le sera-t-elle moins quand elle appliquera la loi de Lynch de l’amour,--œil pour œil? Voyez la grosse Guirand, comme nous l’appelons. Elle était faite pour donner l’exemple d’une honnêteté flamande; Guirand l’a dégourdie, son honnêteté. Il l’a trompée, elle s’est... _revanchée_, comme une cuisinière, c’est vrai, mais carrément. Il n’y a que l’allure qui nous rend différentes--mais nous faisons toutes les mêmes choses, dans les mêmes circonstances, avec plus ou moins d’élégance ou d’esprit, voilà tout. Appelez caprices les amours des femmes spirituelles, appelez vices les amours des sottes, appelez fautes les amours des naïves sentimentales,--les faits restent les mêmes; et, la plupart du temps, aussi excusables mais aussi certains... Moi qui vous parle, mon petit,--j’étais un joli et tendre gamin de jeune fille; j’étais toute franchise; j’espérais la fidélité et le bonheur. Mon seul défaut, c’était d’aimer à rire. Je voyais les ridicules et je riais... je riais!... des rires fous, qui me rendaient malade! Cela même, paraît-il, était un charme... J’épouse Triancey. Je ne le connaissais pas. Les trois quarts des mariages se font ainsi. On ne s’est jamais vu que déguisé... correct, apprêté... déguisé enfin. Il semblait spirituel, il semblait honnête, il semblait sobre. On me le donne. Je l’accepte, comme j’aurais accepté un sac de bonbons au jour de l’an. Du reste, nous brûlons toutes de nous marier. Dame! c’est la vie. Sans le mariage,--quoi, alors? et puis sans le mariage, le moindre bond de gaîté nous jette dans les marges du monde. Il faut donc être mariée. Je le suis. Je ne savais pas ce qui m’attendait. Peu de jeunes filles le savent; aucune théorie, même perverse, ne nous prévient. Mon mari entre chez moi, je dirai, pour être convenable, en... veston de nuit. Que croyez-vous qu’il arriva? Il arriva un fou rire. Je pensai en mourir. Il était furieux, ma gaîté redouble. Ça devient nerveux. Je sonne. Il fallut me soigner, toute la nuit, d’avoir tant ri. Le lendemain le baron avait un nez! et j’apprends, ce même lendemain-là, par un billet impertinent mais drôle--très spirituel vraiment, qu’il n’a pas congédié sa maîtresse en titre, une demi-mondaine à qui il a eu la bêtise de conter sa mésaventure conjugale... J’étudie alors mon mari. Et je m’aperçois que j’ai épousé un fou... oui, mon cher, un fou, vous le verrez demain. Et joueur! et fêtard! et tout! et qui a la manie de donner à tout le monde des renseignements intimes sur sa femme. Si bien qu’un soir, au bal de l’Opéra, un inconnu me dit: «Je vous connais, vous avez un signe, ô Léda, juste sous le saphir qui agrafe...» Une mélancolique en serait morte. Je pris le parti d’en rire--et je ris comme vous voyez. Franchement, est-ce que c’est ma faute? Moralité, mon petit: «Ne laissez jamais échapper une _occasion_ de rire. La vie est si courte! ou bien alors, ma foi, tuons-nous! Voyez-vous, mon cher, il n’y a pas de milieu: il faut ou mourir--ou dire _zut_! J’aime mieux _zut_.
Le petit Montchanin écoutait rêveur.
L’heure vint d’aller dormir, pendant que le yacht, doucement berceur, filait sur Monte-Carlo.
Les chambres du yacht étaient aménagées avec une voluptueuse élégance... On y dormait peu, généralement.
A Monte-Carlo,--on retrouva, le lendemain avant midi, Triancey. Il avait gagné trente mille francs. Il en avait plein les poches et plein les doigts.
--Oh! oh! monsieur Montchanin! fit-il dans son langage habituel qui semblait un perpétuel défi à toutes les convenances. Oh! oh! monsieur Montchanin! Vous en tenez pour ma femme?... Eh bien, marchez, mais je veux admettre que vous en serez pour vos frais...
Il se tourna vers la baronne et d’un air tragicomique:
--Quant à vous, madame, si vous ne connaissez pas encore les joies âpres de l’adultère--je vous engage à continuer.
Il ajouta sans transition:
--La princesse Desabrowski est ici, je l’ai invitée à déjeuner. Nous déjeunerons tous les quatre, mais ce soir, je vous en préviens, je prends le yacht, je dois être à Cannes demain matin. Je vous le ramènerai demain soir. En attendant, jeune homme... je vous confie ma femme.
La petite baronne regarda Montchanin en clignant de l’œil. Avec un tel professeur, on va loin et on y va vite. Au bout de huit jours, Jean Montchanin était une manière de roué sceptique. Il savait trop de choses, de celles que cache le mensonge des apparences, et il en tirait les meilleures raisons du monde pour douter de tout. Il y avait, dans ce gavroche qu’était la baronne, un Asmodée qui ôtait les toitures des palais comme des couvercles. Elle lui avait montré ce qui bout dans la marmite sous laquelle le diable entretient son feu.
XI
UN MOMENT ARRIVE OU LES THÉORIES EXPÉRIMENTALES SONT A LA PORTÉE DES JEUNES FILLES
De la surprise dont Céleste avait parlé à Benjamine, il n’avait plus été question.
Qu’était-ce donc que cette surprise? Les Guirand comptaient rencontrer Courcieux à Cannes. Et il y vint en effet. Ils le virent.
Ils avaient projeté de le présenter, le soir même, à leur fille, mais, le lieutenant de vaisseau, chargé d’une mission urgente par le préfet maritime de Toulon, dut les quitter pour se rendre auprès de l’amiral commandant l’escadre de la Méditerranée, mouillée au Golfe Juan.
--Cela vaut peut-être mieux ainsi, lui avait dit Guirand. Il ne faut pas effaroucher les petites filles. Et voici ce que je propose. Trouvez-vous demain, comme par hasard, chez Clément Massier, le céramiste, vers quatre heures. Nous y serons, admirant ses collections. Je vous rencontre, je vous présente, je vous emmène dîner. Cela aura une jolie couleur romanesque qui enchantera ma petite pensionnaire, acheva-t-il en riant. A demain.
Et les Guirand étaient rentrés chez eux.
Le soir, après dîner, Guirand dit à Mlle Lireux:
--Nous avons à causer un instant avec notre fille, mademoiselle. Elle ira tout à l’heure vous rejoindre. Je suis sûr de vous et vous voudrez bien servir nos projets qui étaient ceux de la marquise de Courcieux... Vous les connaissez.
Mlle Lireux se retira et, pendant que Céleste brodait sous la lampe, Guirand attaqua le sujet brûlant, en ces termes:
--J’ai vu Montchanin, aujourd’hui, à Cannes. Je lui ai dit mes intentions. Il les respecte et les respectera.
Il s’attendait à un cri de révolte. Benjamine, qui travaillait aussi à quelque ouvrage de broderie, ne broncha pas. Elle se disait, timide et réfléchie:
--C’est aujourd’hui leur premier jour d’attaque. Ils ont des forces toutes fraîches. J’ai tout le temps de protester... attendons. Je suis sûre de moi, cela suffit.
Guirand fut étonné. Debout devant elle, il la regarda attentivement.
--Tu m’entends! fit-il.
--Oui, papa.
--Montchanin ne veut pas t’épouser.
--Il me l’a dit, fit doucement Amine.
--Ah! vous avez causé de ça? dit Céleste.
--Oui, maman.
--Alors c’est entendu, tu épouseras Courcieux?
--Je ne crois pas!--dit Amine, avec calme, en coupant un fil de soie avec des ciseaux fins, fins... comme un bec de roitelet.
Guirand demeura pétrifié. Céleste posa sa broderie et regarda les deux protagonistes d’un drame qui commençait.
--Tu ne le crois pas? mais, moi, j’en suis sûr.
--Vous ne voudrez pas me rendre malheureuse. Je ne connais pas M. de Courcieux, tandis que Jean m’aime. Et je l’aime. Me marier dans ces conditions à M. de Courcieux, ce serait de ma part une faute grave, un péché mortel; et si je ne me trompe, mon père, dans la liste des péchés que nous apprend notre livre de prières, c’est cela qui s’appelle un adultère!
Céleste, debout d’indignation, comme si elle n’eut jamais conçu seulement l’idée que sa fille pût prononcer un pareil mot, s’écria avec douleur:
--Oh! ma fille!
Guirand désarçonné et sentant, avec son intelligence aiguë, que, sur le terrain des délicatesses, il serait battu par la jeune fille, rusa, avec brutalité:
--Quel enfantillage! dit-il. Pendant que tu t’amuses à ton roman de pensionnaire, sais-tu ce que fait Montchanin, ce soir? Eh bien! il soupe--à bord du yacht, le _Cygne_, que tu connais bien,--avec la petite baronne, dont le mari est à Monte-Carlo. Ne doute pas qu’après le souper...
--Paul! murmura Céleste pudiquement.
Guirand imperturbable continua:
--Ils regarderont les étoiles ensemble... Je n’aime pas les hypocrisies. Amine va se marier. Elle doit tout savoir... Il a longtemps résisté, le petit Montchanin, aux agaceries de notre coquette amie, et, s’il t’aimait, comme tu le crois, il n’aurait pas choisi le soir même d’un jour où vous avez causé ensemble de mariage et d’amour, pour accepter les galanteries d’une assidue de Casino... Voilà ce que j’ai à te dire... Je les ai laissés ensemble.
Benjamine pleurait en silence.
Guirand reprit:
--Tu pleures; lui, il rit, il fait le beau, il baise le bout des doigts de la baronne; ils sont seuls et bien servis. Le cuisinier du yacht est un maître coq. Jean, s’il t’aimait, m’aurait prié, supplié,--fléchi, peut-être,--ajouta habilement l’homme politique. Rien de tout cela. Il était pressé de me voir filer, pour rester seul avec sa baronne. Comme c’est délicat! En quittant une jeune fille, tomber dans les bras d’une... je ne dirai pas le nom qu’elle mérite... c’est notre amie.
Benjamine sentait le baiser de Jean sur ses lèvres; elle eût voulu l’effacer; il la brûlait... Il ne lui vint pas à l’esprit de dire: «Mon père ment», ou: «Il mêle un mensonge à la vérité», ou: «C’est pour m’oublier, pour lutter contre lui-même que Jean va vers une autre femme.» Cette dernière pensée ne l’eût pas consolée d’ailleurs, au contraire. Elle ne lui aurait pas semblé une excuse... Elle voyait Jean baiser les lèvres de l’effrontée baronne. Elle les voyait comme s’ils eussent été là, sous ses yeux. La jalousie, l’amour, sont visionnaires. Elle se sentait jalouse. L’amour, elle l’apprenait, elle le comprenait maintenant de mieux en mieux, par la douleur cette fois.
--Voyons! voyons, ma fille! dit Céleste qui se rassit près d’Amine.
--Je te dis ce que je dois, reprit Guirand. Cela me déchire; mais je dois parler. Je sais la vie, que diable! et tu ne la sais pas! et je ne veux que ton bonheur... un père! Eh bien, tu t’étonnes de la conduite de Montchanin?... mais c’est ça, c’est bien ça! _c’est ça la vie_, vois-tu. Les jeunes hommes comprennent tous l’amour comme ça. Ils ne sont pas méchants, ils sont légers. Les jeunes hommes oublient. Les jeunes filles seraient bien bêtes de ne pas oublier. L’amour n’a aucun rapport avec le mariage, d’ailleurs.
--Par exemple! protesta Céleste.
Mais Guirand avait résolu, pour en arriver sûrement à ses fins, d’attaquer de front les idées de Benjamine, celles qu’on «fait donner à prix d’or aux enfants», qu’on ne pratique pas soi-même, et qui vous gênent si souvent en eux. Il poursuivit, répondant à Céleste:
--Pourquoi ne pas la mettre en présence de la réalité vraie? Il n’est que temps. Je sais bien que je paraîtrais odieux à tout le monde si l’on m’entendait parler ainsi à ma fille, mais, outre que personne n’est là pour m’entendre, il faut se dire que Benjamine n’est plus une enfant. Elle sera femme avant un mois, si elle veut être sage, et il ne faut pas qu’elle entre désarmée dans la vie. L’ingénuité, l’ignorance ont fait leur temps. Il faut savoir le mal, tout le mal, pour l’éviter... ou pour s’en accommoder! Les imbéciles diraient que je te corromps... Il n’est que temps, à mon avis, de tuer en toi, ma fille, les idées vagues, romanesques, sentimentales. J’y porte le fer et le feu. Rien n’est plus sain. Ça te fait crier, mais je te sauve. Prends une vue nette, positive, des choses. Tous les pères aujourd’hui pensent comme moi. Certes, il y a encore de nobles créatures, comme Mlle Lireux, qui enseignent un tas de bonnes et belles choses, mais chimériques, à nos filles. Pourquoi? affaire de routine; mais tout ça va changer. Le vrai, avant tout; la dure vérité; les méthodes scientifiques; constater ce qui est, voilà la seule sagesse et je ne m’appelle pas pour rien le député expérimental. Le sentiment trompe toujours. L’observation ne trompe pas. Eh bien! ma fille, depuis que le monde est monde, les jeunes gens troublent les jeunes filles et ils préfèrent les femmes. Quant aux maris, ils deviennent quelquefois amoureux de leurs femmes après le mariage, mais ils cessent de l’être bientôt s’ils l’étaient avant. Et les femmes de même. Épouse-t-on un homme qu’on aime? on ne tarde pas à s’en dégoûter. Épouse-t-on un inconnu? On ne tarde guère à l’aimer. Il faut savoir cela. Ce n’est pas matière à enseignement pour un professeur, parbleu! Il ferait beau voir que Mlle Berthe, la pauvre fille, t’enseignât ces choses, en supposant qu’elle les sût! mais elle les ignore. Ce n’est donc pas matière à leçon de professeur; mais, moi, je suis ton père et je te dois toute la vérité... Je dirai, si tu veux, ton roman à Courcieux. C’est un homme d’esprit et d’expérience: il sourira. Écoute... Tu feras sa connaissance un de ces jours... Suspends, jusque-là au moins, ton jugement et tes résolutions. Dans son monde à lui, t’imagines-tu, d’ailleurs, qu’on aime bourgeoisement? Dans ce monde-là, à la science des réalités, on joint, comme corollaire, un mépris des entraînements, un art du maintien qui s’appelle correction, dignité, et qui sauve tout. Jaloux, un ouvrier bat sa femme; un bourgeois la tue; un gentilhomme se détourne d’elle... sans en avoir l’air, en pirouettant sur ses talons ci-devant rouges. Et il se garde d’espionner par le trou des serrures, comme un goujat.
--Paul! dit Céleste effarée.
--D’où je conclus, reprit Guirand doctoral, qu’un mariage avec un gentilhomme, pour être privé de l’issue du divorce--contraire aux lois de l’Église--n’est pourtant pas une prison sans fenêtre... La largeur d’intelligence et la courtoisie d’un grand seigneur permettent à sa femme de reconquérir, en certains cas... et dans une certaine mesure... une liberté...
--Paul! c’est de la folie! s’exclama Céleste toute rouge.
--Je reviendrai, dit Guirand, sur ces sujets-là, plus à fond, en temps et lieu. Là-dessus, va te coucher, et dis-toi bien qu’à cette heure, ton ami Jean ne s’embête pas.
A ce mot, Benjamine jeta un grand cri, repoussa sa mère qui s’efforçait de la retenir, et courut s’enfermer dans sa chambre où elle pleura toute la nuit. Il lui semblait que son amour d’enfant pour Jean devenait une passion de femme. La science horrible du député expérimental troublait déjà la sainte paix, aux sources limpides de sa conscience.
--Le premier coup est porté, dit Guirand. La prochaine fois, j’espère pouvoir lui annoncer que son Montchanin part pour Constantinople ou pour Pétersbourg et qu’il y restera deux ans.
XII
COMMENT MADAME GUIRAND INTERPRÈTE LE VASE BRISÉ
--Comment oses-tu dire ces choses à ta fille, Paul? fit la pudique Céleste.
--Aimes-tu mieux que ce soit la petite baronne qui les lui dise? Elle n’y manquerait pas, dans un mois, elle ou une de ses pareilles; car si Courcieux refuse sa porte à la baronne, il l’ouvrira nécessairement à d’autres femmes plus hypocrites mais aussi averties; bref, il entrera toujours chez lui une baronne de Triancey, fût-elle masquée, et plus dangereuse encore par conséquent.
--Ces choses-là s’apprennent peu à peu, dit Céleste en soupirant.
--Est-ce qu’on apprend le mariage peu à peu? fit Guirand. Aujourd’hui jeune fille, presque séquestrée, demain femme dans un salon. Un salon! quasi une place publique à notre époque, du moins quand le mari touche aux affaires, ou à la politique. Soyons de notre époque, que diable! Tout arrive en son temps. Mlle Lireux a fait le sien. Je la congédierai demain, poliment.
Céleste protesta:
--C’était l’amie de Mme de Courcieux...
--Tu as raison; après demain alors. Elle nous servira sans le savoir... A propos, amène-la avec nous demain, pour l’entrevue.
--Je l’amènerai.
--Et pas de scrupules bêtes. Songe toi-même que Jean Montchanin est avec la baronne à cette heure-ci.
--Quelle horreur! dit Céleste rêveuse.
--Explique donc à ta fille la réalité des choses; et qu’elle soit raisonnable, que diable! Les Montchanin courent les rues--et les marquis de Courcieux sont rares.
--Le cœur a ses raisons, hasarda Céleste.
--Allons, bon! alors tu es pour Montchanin?
--Je ne dis pas cela, répliqua vivement la grosse Guirand; je dis qu’il n’aurait pas fallu s’étonner outre mesure si nous avions trouvé, chez Benjamine, une résistance déterminée... qui peut d’ailleurs se produire encore.
--Je voudrais voir ça! dit Guirand, en bousculant une chaise.
Céleste monta chez sa fille qui, au fond de sa chambre, assise dans un fauteuil, réfléchissait et pleurait.
--Ton père a raison, ma chérie... Montchanin t’oublie. Il a suivi cette baronne. Par bonheur, ton bon petit cœur n’était pas encore bien pris.
Amine, à ce mot, eut une telle expression de douleur, que sa mère l’embrassa dans un mouvement d’effusion réelle. Et elle la serra si doucement que la pauvre petite, cachant sa tête tout contre elle, murmura l’appel enfantin:
--Maman!...
--Allons, couche-toi, dors, ma chérie. Repose-toi.
Elle aida sa fille à se mettre au lit, et l’embrassa une dernière fois avec toute sa tendresse vraie, celle que retrouvent par accès les moins bonnes mères.
--Dors, et, demain, tu sais, nous irons au golfe Juan. Prépare-toi.
Amine rêva, cette nuit-là, que la baronne lui disait: «Il est délicieux, votre petit Jean, mais, vous savez, s’il me fait la cour, c’est pour oublier une histoire de fiançailles manquées, qui le désole... Heureusement pour lui, ça n’était pas encore bien avancé!»
Alors, Amine, dans son rêve, faisait à Jean une scène de jalousie et lui disait:
--Puisque c’est comme ça, puisque tu m’aimais si peu, j’épouserai Courcieux, voilà! Ah! si tu m’avais voulue, j’aurais été forte, mais tu m’as abandonnée au premier obstacle. Tant pis pour toi.
Le lendemain, les Guirand partirent en voiture pour visiter l’exposition de céramique de Clément Massier. Au dernier moment, ils avaient renoncé à prendre avec eux Mlle Berthe.
--Comme ça, dit Céleste, nous pourrons le ramener en voiture.
Une vive curiosité s’éveillait en Benjamine pour ce personnage mystérieux: «Je ne veux pas l’épouser... cependant qui sait? se disait-elle. Puisque tout le monde, même Jean, se déclare favorable à ce mariage?... auraient-ils raison, tous? Est-il vrai que Jean m’oublie?»
Le maître céramiste, qui connaît tout son voisinage, fit en personne aux Guirand les honneurs de son exposition.
Il les conduisit dans un atelier où il rassemblait les pièces les plus rares de sa collection, et, là, il se mit à donner quelques explications techniques:
--Voyez-vous, mademoiselle, ce petit vase tout vêtu de reflets métalliques. Il vaut vingt-cinq louis. Voyez-vous cet autre?
--C’est le pareil, dit Guirand.
--Cet autre, qui semble le pareil, ne vaut pas cent sous, reprit l’artiste.
--Je n’aurais pas deviné qu’il y eût entre ces deux objets d’art une différence de prix si énorme, dit Amine, mais j’avais bien vu que le premier est mille fois plus joli. Regardez-le, mon père. Les tons ne se heurtent pas; ils se fondent l’un dans l’autre par nuances insensibles, et les points d’éclat eux-mêmes sont en harmonie intime avec les fonds... Comment obtenez-vous ces reflets? On dirait le souvenir de certaines colorations marines. Quand on passe, en chemin de fer, au-dessus des plages de Provence, les galets du bord, aperçus à travers l’eau irisée, ont, à de certaines heures, de ces reflets-là; on dirait un feu flambant sous le luisant des eaux.
--Mademoiselle, répliqua l’artiste enchanté, vous me parlez de mon art comme une petite déesse. Le mystère, l’inconnu, travaille à nos ouvrages. Nous obtenons à volonté des reflets de métal, mais nous ne sommes pas maîtres de les fixer dans la beauté. Le feu commande. Je me suis dit parfois que le parfum même des essences que nous brûlons collabore avec nous. Mais le moyen de savoir ce qui se passe dans nos fours, où brasille le genêt de nos montagnes? Avec le genêt qui flambe, c’est le soleil même, ce sont les parfums en feu qui fixent, au flanc d’un petit vase comme celui-ci, le reflet changeant qui charme le regard d’une jeune fille.
--Tiens! voici M. de Courcieux! s’exclama tout à coup Guirand...
--C’est la surprise que je t’avais annoncée hier, dit tout bas Céleste à Benjamine.
Amine regarda vers la porte et se leva, mais une impression pénible l’envahit aussitôt. Elle devint pâle et dut se rasseoir. Le petit vase précieux, aux formes sveltes, aux couleurs insaisissables, échappa de ses mains et se brisa sur le parquet.
Il y eut un moment de silence un peu bizarre.
Courcieux portait la tenue toute blanche sur laquelle les ors prennent une élégance si discrète. Les trois galons de sa casquette s’effaçaient sous un crêpe. Les aiguillettes de l’aide de camp battaient sa poitrine. Il n’était pas très grand, mais bien pris. Il n’avait pas un visage imposant ni régulier--mais des yeux d’une intelligence impressionnante, presque gênante. Ils semblaient voir au-delà de ce qu’ils regardaient. Plus maigre de visage que de corps, il avait dans le moindre de ses mouvements une aisance un peu impertinente. Sous un air de bonne humeur, voulu ou non, ceux qui observent apercevaient une mélancolie profonde, contrariée à la fois et accrue par une constante ironie.
Tout d’abord, il donna à Amine une sensation de malaise.
Courcieux regarda à terre les morceaux du pauvre petit objet précieux, puis ses yeux pénétrants et clairs se levèrent sur la jeune fille qui se contenta de dire:
--Il était si joli! c’est un vrai malheur.
--Les bonnes gens, appuya lourdement Céleste, prétendent, je ne sais pourquoi, que lorsqu’on casse... on se marie!
Guirand demeurait interloqué.
--Mon cher Paul, lui dit Mme Guirand, voilà un incident qui ne doit pourtant pas vous empêcher de présenter M. de Courcieux à notre fille.
--L’incident n’est pas sans gravité, dit alors Guirand, d’un ton d’importance, et M. de Courcieux nous permettra de le régler avant toute chose.
Il cherchait son portefeuille.
--Monsieur? dit élégamment le maître du lieu, ce que vous voulez faire n’est pas possible...
Courcieux avait visité quelquefois l’atelier de l’artiste. Ils se connaissaient.
--Cher monsieur, dit l’officier de marine, j’ai chez moi un petit vase japonais d’une forme et d’une couleur rares. Il ne déparera pas vos collections. Je vous l’enverrai de Paris dans peu de temps.
--Je le recevrai avec joie, dit l’artiste, à une condition, c’est que vous accepterez vous-même celui-ci.
Il tendit un délicieux petit vase à l’officier qui répliqua aussitôt:
--Je crois vous deviner, monsieur, et qu’il est pour mademoiselle.
--La voilà donc récompensée, s’écria Céleste, d’en avoir cassé un si beau! Et voilà comme on gâte les enfants!
Benjamine se leva pour remercier, et pour admirer l’objet.
--Mademoiselle, déclara le maître céramiste, a parlé tout à l’heure comme un critique d’art qui serait poète.
--A propos, dit Guirand à Courcieux, vous dînez avec nous, mon cher voisin?
--Je suis désolé, monsieur, dit Courcieux; par ordre du préfet maritime, je dois partir à l’instant pour Toulon--et demain pour Paris; je suis appelé au ministère, où l’on s’obstine à refuser ma démission... Mais je vais insister, et, dans un mois, elle sera acceptée, j’en suis certain, d’une façon définitive; je serai libre, tout à fait libre...
--Rentrez-vous à Toulon par mer?
--Oui, monsieur; un torpilleur m’y ramènera cette nuit même... Et voici l’heure où je dois me rendre à bord.
Les dames étaient déjà en voiture. Guirand, à quelques pas d’elles, serrant une dernière fois la main de Courcieux, l’interrogea du regard:
--Eh bien?
--Eh bien, dit Courcieux, ma mère avait raison.
--Alors, si vous voulez bien, dans un mois le mariage.
--A vos ordres, dit Courcieux.
Et se penchant un peu vers lui, Guirand affirma:
--Comme vous avez pu le voir, vous avez fait une profonde impression!
Quand Courcieux se fut éloigné, Guirand, montant en voiture, dit à sa fille:
--Comment le trouves-tu?
--... Un peu vieux, répliqua ingénument Benjamine.
Guirand eut un haut-le-corps:
--Vieux! comment, vieux!... J’ai vingt ans de plus que lui! Et c’est parce que tu le trouves vieux que tu as cassé cette babiole un peu chère!
--Laisse-la tranquille, dit Céleste. Est-ce que tu crois que nous débrouillons si vite que cela nos impressions, _nous autres_!... Et puis, nous aimons un peu de mystère. Vous êtes brutal, mon cher... Quant au petit vase précieux, il s’est brisé parce qu’il était en terre et qu’il lui a échappé des mains. Il y a des jours où les explications les plus simples doivent nous suffire,--n’est-ce pas, ma colombe?
Amine ne répondait pas. Elle cherchait à se comprendre elle-même.
DEUXIÈME