part d
’un goujat ou d’un imbécile. Ou s’il arrive que l’homme bien élevé et pénétrant s’y trompe, c’est qu’elle a été imprudente et coquette,--ce qui est déjà «la faute».
--Vous êtes sévère, Courcieux! vous! un amoureux si changeant!
--Alors, Courcieux, vous les méprisez toutes?
--Non, je les adore,--à condition qu’elles demeurent loyalement à la place où elles se sont mises.
Il avait ainsi exploré tous les pays d’amour dont les romanciers sont les Joanne. Et brusquement, au plus beau d’une histoire, le jour où l’héroïne cherchait à empiéter sur la conscience ou simplement sur la liberté de cet homme qui ne voulait rien compromettre, Courcieux saluait... et prenait congé: il avait revu le spectre de son père, un revolver appuyé sur la tempe, ou l’image douloureuse de sa mère, toute seule dans leur vaste hôtel sombre de la rue de Grenelle.
Et il courait la rejoindre, vainqueur de soi-même et fâché de l’être, maudissant à la fois et le souvenir affreux qui lui gâtait ses plaisirs de jeunesse, et le monde qui, à l’occasion, se montre si parfaitement impitoyable à des fautes si parfaitement fatales. C’est alors qu’il avait de grands élans de tendresse et de vénération pour la marquise. C’est alors qu’on le voyait, à terre ou à bord, intéressé tout à coup par une question philosophique ou scientifique, discuter, avec une compétence reconnue, la loi idéaliste de Jésus ou la loi naturaliste de Darwin, et les probabilités de réussite d’un sous-marin ou d’un aérostat dirigeable.
Un jour, dans une grande réunion mondaine, une maîtresse de Courcieux, grande dame authentique, s’indignait, en sa présence, d’un air très candide, au récit d’un scandale d’amour qui défrayait toutes les conversations. Elle ne s’apercevait pas qu’elle était aussi condamnable au moins que la malheureuse victime de je ne sais plus quel guet-apens conjugal.
Courcieux s’approcha d’elle et lui dit, derrière l’éventail: «Votre sévérité pour cette pauvre femme est une abominable indignité; ce qui lui arrive peut vous arriver demain et vous perdre; votre excès de prudence m’ouvre les yeux... nous nous reverrons, madame... dans un monde meilleur...» Et il ne la revit plus en effet.
Au fond, il se méprisait lui-même dans ses rapports avec les femmes complices, et, de toute la force de ce mépris, il respectait d’autant plus la femme inattaquable, la Vierge, l’Épouse, la Mère.
--Quand elles me plaisent, celles-ci, je m’en éloigne.
--Je n’ai été trompé qu’une seule fois dans mon intuition des vertus de la femme, dit-il un jour.
--Ah! vraiment? contez-nous cela.
--C’est bien simple. Imaginez un couple d’époux jeunes et sympathiques. Rien qu’à les voir, on croyait au bonheur pur. Un soir, dans un dîner, la femme, qui était ma voisine de table, me dit: «Tendez votre main.» Elle y déposa un petit billet plié en huit. Je ne me suis jamais consolé de la parfaite hypocrisie de cette femme.
En résumé, cet Œdipe d’amour badinait avec la Sphinge et, quand elle se déterminait à le dévorer,--il saluait, lui tournait le dos et devenait invisible. Celles qu’il décevait ainsi ne lui pardonnaient jamais. Celles avec qui la rupture se faisait à l’amiable, continuaient à dire qu’il n’y avait pas de meilleur ami et de plus honnête garçon. C’était vrai. Il n’en avait jamais trompé aucune, n’ayant jamais promis à chacune que ce qu’il pouvait tenir.
--Vous savez, ma chère, je suis un inconstant.
--Combien de temps _dure-t-on_ avec vous?
--Quelquefois trois jours, quelquefois trois mois.
--Quelle fut votre plus longue... course?
--Un an et un jour.
--Vous êtes délicieux.
--Non, je suis insupportable.
--C’est ce que je voulais dire.
Une d’elles lui décocha un jour:
--Vous n’êtes qu’une femme.
--Une femme honnête homme, répondit-il.
Il poussait si loin la sincérité, qu’il n’avait jamais prononcé ces quatre syllabes: «Je vous aime.» Il se fût trouvé ou banal ou sacrilège. Il est difficile d’être plus scrupuleux. Il rompit avec Mme B... parce qu’elle lui avait dit:
--C’est étrange, vous ne m’avez jamais écrit: «Je vous aime.»
--C’est peut-être, dit-il simplement, parce que je ne vous ai jamais aimée.
--Alors, que faisons-nous ensemble?
--Nous nous le demandons, fit-il, c’est déjà quelque chose.
Tout cela ne faisait pas de Courcieux un être simple qu’une jeune fille trouve sympathique à première vue. Courcieux n’avait donc pas plu à Benjamine.
Elle le dit à son père le soir même, et elle plaida délibérément pour Montchanin.
--Je le connais; il est bon; il est simple. Nous nous aimons, il travaille, il deviendra illustre. Je sens qu’avec lui je serai heureuse. M. de Courcieux a l’air moqueur et froid, il est vieux pour moi. Mariez-moi avec Jean. Nous vous aimerons tant!
Elle développa longuement ce dernier argument; mais l’homme public, le tribun, le lutteur, l’ambitieux Guirand, n’avait pas besoin de tendresse, il ignorait le sens de ce mot. Il répliqua par une semonce de chef absolu dont on méconnaît le pouvoir.
Durant le mois qui suivit, il ne se passa pas un seul jour sans que Guirand agît sur l’esprit de sa fille tantôt par l’éloquence et la persuasion, tantôt par la violence. Il ne la convainquit pas, il l’épouvanta. Céleste ayant fait mine de trouver qu’après tout Benjamine avait le droit de leur exprimer sinon une volonté du moins un désir, il fit à sa femme une scène terrible, une scène d’autrefois, et brisa quelque faïence, comme il convient à un père qui sait où est le bonheur de sa fille. Il menaça Amine de la «fourrer» dans un couvent jusqu’à sa majorité.
--Enfermée, tu auras le temps de réfléchir.
Il se plut à lui conter les fredaines de Jean qui, de retour à Paris, avait pris en effet le parti de s’amuser, en homme qui appelle à lui les moyens d’oubli convenant à son âge. Guirand le dépeignit léger; il assura qu’il était perverti depuis longtemps.
Guirand, en affirmant cela, ne mentait qu’à demi. S’il n’était pas perverti encore, Montchanin ne devait pas tarder à l’être tout à fait. Et cela se faisait par la faute de Guirand, qui le savait bien.
Montchanin, étant une âme hésitante, était arrivé à cette heure de la vie où les actes dont on est le bénéficiaire ou la victime, déterminent chez un jeune homme une définitive conception de la vie ou pessimiste ou optimiste, ironique et sceptique ou confiante et généreuse.
Si Guirand lui avait dit «Vous êtes un brave cœur, j’ai confiance en vous, épousez ma fille», ce Jean Montchanin, ému, reconnaissant, conquis, serait resté digne de Benjamine. Mais Guirand avait au contraire déclaré: «Je ne connais que mon intérêt: l’intérêt est la loi des intelligents et des forts, ne pensez plus à ma fille: je vous récompenserai de votre trahison d’amour par un avancement rapide et injuste dans la carrière!» Et Montchanin était en train de conclure: «Ah! c’est comme ça!... ah! c’est ça la vie?... Eh bien, allons-y! on va voir, si je suis un imbécile! on va rire!...» Énervé et triste pour commencer, il riait en effet, déjà, d’un mauvais rire. Le sentiment de révolte qui, en d’autres âmes, dans celle d’une Benjamine par exemple, fût devenu une indignation fière, douloureuse, génératrice d’héroïsme,--chez lui devenait une rage folle, inutile, perverse, que l’impuissance exaspérait, que l’humiliation faisait diabolique, et qui ne devait pas tarder à déterminer en lui le scepticisme décisif qui mène gaiement un malheureux à toutes les déchéances!--«Ah! c’est comme ça! Eh bien, ils verront!... Oui, je les méprise et je leur ferai bien voir! Ah! c’est ainsi qu’ils me traitent, les fourbes! les rapaces! eh bien, je les combattrai par leurs propres moyens, les carnassiers!... et j’aurai ma part!» Déjà, une des idées que la petite baronne lui avait suggérées, parlait en lui, malgré lui, de temps en temps: «Elle ne tardera pas à ennuyer son infidèle mari, votre Benjamine... avait dit la baronne... il aura des maîtresses... Et alors, c’est vous, vous la consolerez... C’est ça, la vie, mon cher!» Et pourquoi non?... Ainsi il pourrait se venger quelque jour peut-être de la destinée,--et de Guirand,--et de Benjamine même, qui, après tout, si elle épousait Courcieux, l’aurait trompé, lui, Jean, Jean Montchanin!
Il repoussait encore les suggestions de la petite Lina... et du diable. Elles lui semblaient être encore des idées étrangères à lui-même, venues du dehors, comme soufflées à son oreille, inspirées à ses sens par une puissance maligne qu’il combattait,--mais, tout de même, elles le troublaient... Quoi! Benjamine, mariée à un autre, pourrait être à lui un jour?... Et pourquoi non! à son tour, s’il était quelque jour l’amant de Benjamine, il humilierait, au moins dans le secret de son propre cœur, et le féroce arriviste qu’était Guirand, ministrable ou ministre,--et le gentilhomme impérieux: le futur amiral Courcieux!
Montchanin, déçu dans ses espérances les plus nobles, se mettait à mépriser tous les hommes et s’apprêtait à se mépriser lui-même, avec je ne sais quel sentiment de supériorité où il goûtait une joie d’orgueil satirique.
Il se disait que demeurer honnête, c’était risquer au moins d’être dupe, et c’est là une révélation à laquelle l’honnêteté d’un cœur jeune ne résiste pas souvent.
Guirand, sans trop mentir, puisqu’il devinait l’état d’âme de Montchanin pour l’avoir déterminé lui-même sciemment, pouvait affirmer à Benjamine que son Jean, son cher Jean, était un cœur perverti, indigne d’elle. Et il ne s’en fit pas faute...
Enfin, Amine fut troublée dans son jugement sur Jean. Guirand s’en aperçut et redoubla d’habileté, il inventa les pires histoires sur le compte du jeune homme. Elle fut accablée, affolée, désemparée, par l’insistance quotidienne et savante de son père. Quand son hésitation apparut évidente, on feignit de la considérer comme revenue à la raison. On lui annonça que Courcieux était averti de ses bonnes dispositions, et la bonne petite fille se crut engagée un peu par elle-même; elle trouva que les difficultés de vaincre étaient devenues plus grandes. Elle avoua un jour que le silence de Jean l’étonnait. Il la laissait bien seule dans cette lutte! C’était donc vrai qu’il renonçait à elle?
Alors Céleste vint une dernière fois à la rescousse, sur l’ordre de son mari. Et enfin un beau matin, Guirand annonça le départ de Montchanin en qualité d’attaché à l’une des grandes ambassades de France.
--Tiens, voici une lettre de lui; pas un mot pour toi; tu vois, il est enchanté. C’est un petit ambitieux. Il a raison... Je le pousserai à l’occasion. Il aime mieux ça que tes pauvres beaux yeux qui vont pleurer... ne pleure pas... Tu aimais Montchanin; tu épouses Courcieux; je te l’avais bien dit! Courcieux arrive dans huit jours. Le surlendemain tu seras marquise.
--C’est Jean que j’aime, répéta une dernière fois Benjamine. Épouser un autre homme dans ces conditions, c’est mentir, c’est déjà tromper!
--J’ai annoncé à tout le monde ton mariage. Une rupture à présent serait un désastre; elle est impossible. L’alliance des Courcieux et des Guirand, c’est l’espoir de tout un parti de patriotes. Tu ne peux pas ruiner d’un mot les espérances de tout un parti et l’avenir de ton père!... Allons, viens causer un instant dans ma chambre; il y a des choses qu’il faut dire seul à seul et porte close. Viens, je vais te livrer mon dernier argument, celui que je gardais pour la bonne bouche.
Il la conduisit chez lui, ferma avec soin sa porte à clef et parla tout bas. La petite écoutait, pâle, les yeux fixes, ce dur lutteur, ce colosse, qui la suggestionna.
Au sortir de cette conversation secrète, elle eut une crise de nerfs. L’éther et l’eau fraîche jouèrent leur rôle et tout rentra dans l’ordre. Que lui avait-il dit?
Le mariage eut lieu dans la petite église du golfe Juan. Encore en deuil, Courcieux avait demandé à faire les choses très simplement. Guirand donna à l’événement toute la publicité désirable.
Le mariage de Courcieux n’était, à ses propres yeux, qu’un acte de tendresse suprême, de suprême confiance envers sa mère morte, et un honorable service rendu, croyait-il, à ses amis politiques.
Courcieux n’aimait pas sa femme, c’est vrai; il la connaissait à peine, mais elle lui plaisait et, par elle-même, lui inspirait toute confiance. Résolu depuis quelque temps à abandonner son grade pour vivre auprès de sa mère, il s’était habitué à cette idée, et aujourd’hui il quittait la marine pour goûter enfin une indépendance que le mariage devait lui rendre heureuse. Un marin, généralement appelé, de deux ans en deux ans, à vivre loin de la France, est un mari intermittent. Courcieux n’eût pas volontiers condamné sa femme à de si fréquentes et longues séparations. Mais saurait-il aimer, après une vie si facilement donnée aux aventures légères? Il le croyait; il était sûr de porter en lui, au plus profond de son âme, la fleur des tendresses pures dont il avait donné le parfum à sa mère. Il avait jugé Benjamine digne de cueillir cette fleur mystérieuse. M. Guirand, quand il se surveillait, semblait un beau-père très acceptable. Sa puissance sociale et politique rehaussait tout d’ailleurs. Céleste n’était pas plus ridicule qu’une vieille dame titrée qui serait trop grosse et pas fine du tout. Et le marquis retrouva dans une lettre de sa mère ces quelques lignes soulignées: «Tous les titres de noblesse, mon fils, n’ont pas été créés en une fois. Les origines des blasons s’échelonnent dans le temps. Le roi n’est plus là pour anoblir les bourgeois qui le méritent en servant notre cause; mais nos fils peuvent anoblir leurs filles. C’est une belle prérogative, mon cher enfant, celle que tu as de pouvoir faire une marquise d’une des plus délicieuses jeunes filles que j’aie connues.»
... Les mariés ne souriaient pas. Courcieux était hautain, grave, triste; Benjamine préoccupée et pâle.
Mlle Lireux, ignorant le fond des choses, rayonnait de joie en répétant: «Comme la marquise serait heureuse!» et Céleste confirmait. Guirand, un peu soucieux, se répétait: «Enfin, ça y est!»
Le soir, vers onze heures, après une fête intime chez Guirand, aux Myrtes, les nouveaux époux se retirèrent chez eux, à la villa des Agaves, où tout, meubles et serviteurs, était demeuré comme au temps de la marquise douairière.
A la villa des Myrtes, les Guirand ne purent se coucher tout de suite. Ils bavardèrent plus d’une heure. L’ambition surexcitée de Céleste, lui montrait glorieux l’avenir politique de son mari.
Ils ne parlèrent que de cela, mais, dès qu’il fut seul dans sa chambre, Guirand murmura:
--Peut-être ai-je eu tort! Je suis allé trop loin, Benjamine est une loyale. Elle répétera tout à Courcieux... cette nuit peut-être! Et alors?... Alors, qu’arrivera-t-il?
Il essayait de dormir et n’y parvenait pas.
Mais Benjamine, à partir du moment où elle avait accepté l’idée d’un mariage qu’elle n’eût pas consenti si elle eût été livrée à elle-même, s’était résolue à en souffrir toutes les conséquences. Elle n’était pas femme à signer un engagement pour ne pas le tenir. Son sacrifice était accompli, sans aucune arrière-pensée.
II
M. PAUL GUIRAND NE PEUT PAS DORMIR
Il était deux heures du matin. Le pauvre diable d’ambitieux se mit à la fenêtre pour respirer plus à l’aise; mais ce qui l’oppressait physiquement n’était pas un mal physique; ce qui pesait sur son cœur de chair, c’était une lourde inquiétude morale. De quel nom aurait-il pu la nommer? Était-ce honte ou remords? ou encore pitié pour son enfant sacrifiée? C’était un peu tout cela, mais ces commencements de pitié, de remords, de honte, n’avaient en lui qu’une seule origine, sa peur de n’avoir pas réussi.
D’où venait, chez le fort Guirand, une telle inquiétude, si semblable à un trouble de conscience?... Eh! lui seul savait ce qu’il avait dit à sa fille, comme dernier argument, pour la décider au mariage, et en quoi cet argument suprême était un danger!
Ce Courcieux qu’il n’avait jamais vu qu’aimable, mais qu’il savait d’esprit sceptique et mordant, n’allait-il pas se réveiller terrible, lui demander un compte sévère de sa conduite et rompre brusquement tous les traités?
Cela, depuis le matin, paraissait probable à ce pauvre monsieur Guirand. Et alors? alors, ce serait la ruine de toutes ses ambitions; c’était sa Benjamine--oh! la chère enfant!--sacrifiée sans profit!
C’est l’inutilité du sacrifice qui le lui rendait tout à coup odieux... Guirand commençait donc à se repentir. Il se sentait même prêt à se repentir tout à fait, à se frapper la poitrine... cela pourrait bien attendrir l’époux déçu, trompé par son beau-père.
La mer tranquille respirait largement sous le ciel d’été plein d’astres. De temps en temps une étoile filante décrivait sa parabole sur la courbe du dôme bleuâtre de la nuit. Alors, puéril et superstitieux, le sceptique Guirand se disait machinalement qu’il échapperait aux conséquences de sa faute, s’il avait le temps d’en formuler le vœu avant que l’étoile disparût à ses yeux. Ce libre-penseur, en cette minute, croyait à l’influence des étoiles... Superstition de joueur. Lâcheté secrète des faux esprits-forts.
Sa faute? mon Dieu, oui! ce mot se prononçait en lui. Faute morale? peut-être; de tactique? à coup sûr. Il avait mal joué. Il aurait dû préparer au moins l’esprit du jeune homme par quelque parole à double entente, explicable plus tard... Bah! on verrait bien!... on verrait, quoi? et une peur, toujours la même, revenait. Si le mordant Courcieux allait se fâcher, quitter le ton détaché qui lui était le plus habituel, se montrer un homme nouveau? Ces changements-là se voient. Il y a des élégances qu’on oublie, à l’heure des grandes épreuves. Les circonstances suprêmes font jaillir d’un cœur, parfois, d’inattendues colères, de surprenantes révoltes.
Que ferait Courcieux? Et d’abord contre sa femme? Cela, le saurait-on jamais? Ce qui se passe entre deux êtres, entre l’époux et l’épouse, à l’heure de la première solitude, fixe parfois des destinées tragiques et c’est toujours à l’insu du monde.
M. Guirand avait reçu des confidences d’amis, effrayantes. Il y a des maris qui, aux heures psychologiques, deviennent redoutables. Il arrive que l’homme dépouille, avec la correcte tenue du mondain, tout sang-froid. La passion, les nerfs, commandent à de certaines heures. A quelle sorte d’époux avait-il, lui, le père, livré Benjamine?
Cette question disparut tout à coup devant l’autre,--obstinée à revenir: quel gendre s’était-il donné? Le lendemain de cette nuit de noces, le beau-père ne serait-il pas traité par le gentilhomme comme un vendeur sans probité--qui a trompé l’acheteur sur l’objet du contrat, sur la qualité même du trésor livré?
L’armateur se sentit perdu. Courcieux, décidément, n’accepterait pas sa mésaventure. Il viendrait lui apporter froidement ou violemment, dès le lendemain, le reproche et l’injure. Peut-être attendrait-il d’être en présence de quelque témoin pour faire un éclat, et reprendre sa liberté, brisant ainsi, avec son mariage, l’alliance politique si péniblement conclue.
Le divorce? Guirand n’y songeait pas... Et pourquoi, se dit-il, n’y pas vouloir songer? C’est tout simplement peut-être au divorce que se réduira la vengeance méprisante du marquis de Courcieux... Quelle folie! Et pourquoi non?
Ce malheureux Guirand, le cerveau surexcité, se rappelait des légendes horribles où l’on voit de saints chevaliers, au retour de la Palestine, faire emmurer leur propre mère, coupable d’avoir affligé et humilié leur belle-fille. Se venger d’un beau-père est chose plus facile, et le divorce est un moins grand crime que l’homicide par «emmurement».
A moitié endormi, malgré la surexcitation cérébrale,--il entra dans les terreurs ridicules.
«Comment se fait-il que je m’exalte ainsi? Les choses se passeront probablement d’une façon toute normale. Benjamine n’est pas une sotte. A propos de quoi irait-elle révéler ce qu’il vaut mieux taire?... Eh! mon Dieu, il suffit d’un incident, d’un mot pour tout perdre, d’une expression trop tendre!... Je me suis trop avancé, j’ai commis une imprudence!» Et de nouveau il pensa à sa fille, livrée en ce moment même aux colères du chevalier des légendes.
Décidément il avait peur. Que dirait-elle? Il la savait si loyale, si sincère, si franche, si hardie à dire la vérité, en toute occasion... «Ma pauvre enfant! ma pauvre enfant!...» Le remords d’avoir exposé sa fille à quelque malheur prit un instant le dessus sur toute autre inquiétude égoïste, et Guirand cessa de regarder la vaste mer bruissante. Il chercha à entrevoir, à travers l’ombre des massifs, la blanche muraille de la Villa des Agaves. Il ne vit rien et, quittant le balcon, rentra dans sa chambre.
Il prit un journal et le rejeta; il alluma un cigare et le lança par la fenêtre. Il saisit une chaise et la repoussa violemment en disant tout haut: «--Non! c’est infernal, à la fin!»
A ce bruit, Céleste, dans sa chambre, tout à côté, se réveilla:
--Qu’as-tu, Paul? cria-t-elle.
Il ne répondit pas, il marchait çà et là.
--Paul!
--Eh bien! dit-il.
--Es-tu malade?
--Non.
Elle s’agitait un peu dans la pénombre, sans avoir repris encore conscience de la vie. La veilleuse lui montrait les objets familiers. Ses yeux allaient de l’un à l’autre; et les choses ne lui parlaient pas encore. Enfin, cette pensée s’éveilla la première, brusquement, dans son cerveau ensommeillé:
--Benjamine, marquise de Courcieux!
Céleste sentit son cœur se serrer. Elle se leva, jeta un châle de soie sur ses épaules, entra chez son mari:
--C’est le mariage de Benjamine qui te tourmente, n’est-ce pas?
Il fixa sur sa femme un regard d’angoisse. Ce regard était inexprimable. L’homme, à ce moment, cherchait et ne trouvait plus d’appui en soi-même. Sa défaillance intérieure avait gagné sa chair. Debout, il fléchissait sur ses jarrets. Et il s’étonnait de se sentir lâche. Avait-il peur de ce Courcieux? Non, après tout. Décidément, c’était de sa conscience qu’il avait peur. Il est des coupables qui, cachés et impunis, restent durs, rebelles et fiers; découverts et pris, ils s’écroulent... et parfois s’amendent. Guirand se croyait bien près d’être démasqué. Il se sentait, par avance, anéanti. Il avait le visage terreux.
Elle eut pitié de lui:
--C’est de la folie, voyons!
--Ça n’est pas plus drôle, balbutia-t-il.
--Calme-toi, de grâce.
--J’essaie, parbleu! tu vois bien que j’essaie.
Il prit un cigare et, entre ses doigts nerveux, il se mit à l’émietter.
--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, je ne t’ai vu qu’une fois dans cet état. C’était le soir du krack d’Ulysse Leverdier... il y avait de quoi... mais aujourd’hui...
Elle s’arrêta, saisie elle-même d’une inquiétude... Elle devina qu’il lui cachait quelque dangereuse imprudence. Puis, habituée qu’elle était à prendre son parti de tout, pour avoir la paix,--à chercher et à trouver l’excuse superficielle, le sophisme, qui arrêtent la réflexion profonde:
--Les femmes, murmura-t-elle, ont raison de tout, en pareille circonstance. La vie est là avec son charme. Crois-tu qu’ils vont s’amuser à faire de la psychologie? Pas si sots!
Elle souriait d’un air entendu. Il la regarda et cet homme, sans délicatesse, trouva grossier, en cet instant, un argument qu’on lui offrait par pure pitié.
Il haussa les épaules. Elle vit ce mouvement et la bienveillance l’abandonna. Son cœur s’irrita contre l’homme, si vain de sa puissance, qui, en cette minute, lui avouait sa défaite morale.
Elle dit aigrement:
--Qu’y a-t-il de changé... depuis hier? Qu’as-tu appris de nouveau? Voilà des scrupules bien tardifs!
Il répliqua avec fureur, à voix basse:
--Ce qu’il y a de changé? depuis hier? tout, parbleu: ils sont ensemble!
--C’était à prévoir! tu as voulu ce mariage. Il est fait.
--C’est bien ce que je dis, gronda-t-il. Il est fait. N’est-ce rien, ça?
Elle haussa les épaules à son tour, et dit, ironique:
--C’est un sujet de contentement. Tu en as assez rêvé, de ce mariage! Tu l’as assez préparée, combinée, voulue, cette alliance diplomatique! Les rois, disais-tu, n’en font pas d’autres. N’es-tu pas un des rois de l’or?
Guirand se mit à tourner dans sa chambre; puis il prolongea sa promenade jusque dans l’appartement de sa femme, d’un côté,--jusque dans le salon, de l’autre. Quand elle le perdait de vue, elle entendait le bruit sourd de ses pas chaussés de pantoufles s’écraser pesamment sur le parquet. Va-et-vient de bête captive, et enragée sous la cravache.
Céleste continuait d’un ton d’ironie satisfaite:
--Tu as voulu donner ta fille à un de Courcieux, dont les parentés, crois-tu, doubleront tes influences dans le monde et à la Chambre. Tu as cru pouvoir te faire, en sacrifiant ta fille, des alliés dans un milieu qui n’est pas le tien. C’est magnifique.
Le nouveau Guirand, le Guirand de la peur, conseillère de remords, eut alors un cri superbe et parfaitement sincère:
--Et c’est toi! dit-il, c’est toi, la mère! qui parles ainsi!
Elle haussa les épaules:
--J’aurais parlé tout autrement autrefois. Tu as employé ta vie à me convaincre que mon devoir est de t’approuver toujours. Je t’approuve. Vas-tu me le reprocher? Tu faiblis aujourd’hui, quand il est trop tard. Je te soutiens de mon mieux en disant ce qu’il faut dire.
--Mon Dieu! mon Dieu! soupira-t-il.
--Ta fille, reprit Céleste, a fini par te sacrifier un amour absurde... qui ne t’aurait conduit à rien.
--Il ne faut pas dire ça, répliqua vivement Guirand, Montchanin était un brave garçon et qui le serait resté.
--Ne l’est-il donc plus?
--Il a mené en ces derniers temps, une vie absurde, une vie de débauché; il y a mangé une partie de son petit patrimoine... c’était visiblement du dépit. Le voilà lancé maintenant! où s’arrêtera-t-il? Tout cela est fâcheux pour moi, je l’ai trop recommandé à la baronne!
--Enfin, dit Céleste, ta fille n’en a pas moins été admirable.
--C’est vrai, dit Guirand, fier de sa victime; elle a été admirable.
Céleste oublia de railler son mari pour louer sincèrement sa petite Benjamine:
--Nous devons être fiers de son courage, dit-elle.
Mais Guirand, lorsqu’il se voyait, comme dans un miroir, reflété en quelque sorte par sa femme, cessait de se plaire.
--Un courage, cria-t-il avec amertume, un courage qui est notre œuvre! que nous lui avons imposé! que nous avons, je dirai, fabriqué de toutes pièces!... Elle a lutté tant qu’elle a pu!
--Et, dit Céleste, elle a cédé par amour pour nous, pour toi!
Cette interprétation doucement hypocrite des sentiments de sa fille contenait beaucoup d’ironie. Elle agaça Guirand qui savait très bien que sa fille le jugeait, qu’elle avait cédé par faiblesse féminine d’abord, et ensuite parce qu’il l’avait leurrée de sophismes et de mensonges. C’est surtout le dernier de ses mensonges, ignoré de Céleste, qui le troublait, l’embarrassait; il lui semblait impossible de le dissimuler longtemps. A l’heure présente, Courcieux peut-être l’avait-il découvert!
Guirand arrêta son va-et-vient enragé; sa main se crispa sur le dossier d’une chaise; il regarda sa femme bien en face, et prononça d’une voix ferme et cassante:
--Ah! tiens! assez! C’est assez nous mentir l’un à l’autre. Tu as agi sur elle avec une politique sournoise de tous les jours,--à mon ordre, je le veux bien, mais aussi--conviens-en,--parce que tu es plus ambitieuse que moi... et que tu veux être la femme d’un ministre.
Il s’allégeait d’une partie de la faute et puis il trompait sa passive et inutile impatience en attaquant sa complice. La solitude est partout pénible; mais nulle part davantage que dans le crime.
Lorsque Adam accuse l’épouse première, c’est peut-être encore de l’amour: «Qu’elle soit damnée avec moi!» Sympathie démoniaque, qui n’en est pas moins la sympathie, l’adoucissement à tous les supplices. Le vrai damné est seul, comme le vrai monstre.
Guirand et sa femme, à cette heure, s’entre-accusaient et ils y trouvaient une manière de consolation.
--Ah! bon! dit-elle, elle est forte, celle-là! Tu ne veux pas devenir ministre! c’est moi, n’est-ce pas?
--Non, c’est moi, dit Guirand, mais pour toi!
--J’ai fait tout le mal, si mal il y a, répliqua-t-elle, c’est entendu!
Il concéda:
--Nous l’avons fait ensemble, nous nous sommes poussés, excités, encouragés l’un l’autre.
--Non, non! je suis la seule coupable de ta fortune! C’est moi qui ai imaginé ce mariage! C’est moi qui fais de la politique! C’est moi qui suis conseiller général et maire! C’est moi qui serai ministre!
--Je suis aussi coupable, plus coupable que toi! dit-il, qu’importe cela! C’est une querelle odieuse et vaine. Seulement...
--Seulement? interrogea-t-elle, pressentant une attaque d’un genre nouveau, et se préparant à la riposte.
--Seulement, je souffre... et tu ne souffres pas!
Elle ne souffrait pas, en effet, pour l’instant. Elle avait dormi un peu. Elle se sentait l’esprit dispos. La grande glace d’une armoire lui montrait une Céleste Guirand très fraîche encore. Comme il faisait fort chaud, elle avait laissé retomber son châle et, avec complaisance, elle jetait de temps en temps un coup d’œil à demi furtif sur l’opulence de sa gorge nue. Elle se trouvait encore très bien. Encore? pourquoi ce mot? Elle se trouvait très bien, tout simplement, et se regardait parler!
--Souffrir! pourquoi souffrirais-je? dit-elle. Parce que ma fille a fait un mariage inespéré? parce qu’elle a épousé un Courcieux, noble, bien fait, beau garçon, jeune à souhait, cousin germain des Chazal, qui font la pluie et le beau temps dans les Académies, au Sénat, à la Chambre, dans les groupes dont tu as le plus besoin? Je souffrirais, parce que tu as combiné et fait réussir un mariage de haute politique, qui assure à ton républicanisme présumé, et déjà sûr d’une partie des voix de la gauche, l’appui des droites ralliées et des catholiques libéraux? Eh! mon cher Paul, la France est à toi! Tu es un des plus grands financiers du siècle. Tu seras un des plus puissants ministres de la République. Il n’y a pas là de quoi souffrir!
Tout en parlant, elle avait relevé son châle. D’une main, elle le tenait croisé sur sa poitrine, et, de l’autre, elle l’arrangeait autour de ses épaules, en corsage de bal... Ministre!... Président du Conseil... Mme la Présidente... Elle se voyait reine de France. Elle ordonnait les galas, les bals, les banquets historiques. Elle recevait des princes qui, certes, ne la recevraient pas aujourd’hui; elle s’asseyait à des tables royales... Voyons, elle était belle encore... Elle connaîtrait des triomphes que peu de femmes connaissent... Elle répéta:
--Il n’y a pas là de quoi souffrir.
Notre égoïsme, nos yeux ne le voient pas et notre pensée y est accoutumée. Mais celui de Guirand était là, inattendu, visible, opulent, insolent, incarné, extériorisé en sa femme. Et, dans la glace, le spectre de Céleste le répétait avec complaisance. C’est dans le miroir qu’il la regarda. Elle était là, bien assise, massive, rose, souriant à l’avenir. C’était comme l’âme matérielle de cet homme; il en eut le sentiment et le dégoût.
--Tiens, tais-toi! cria-t-il. Tais-toi! c’est odieux!
Cette fois, il renversa la chaise légère sur laquelle il s’appuyait. Et, pris d’un irrésistible besoin d’aveu, il dit tout d’un trait:
--Mais tu ne sais donc pas que j’ai menacé ta fille, hier encore?
--Menacée! et de quoi?
--Que sais-je! de la renier, de la déshériter, de ne plus la voir! Tu ne sais donc pas que j’ai vu dans ses yeux, par moments, une expression de désespoir et de reproche effrayante! Tu parais ne pas savoir que je n’ai pas cessé de la trahir! Pour servir mon ambition, j’ai osé attaquer en elle la pureté des sentiments et des idées, tous les principes que nous n’avons plus, mais que nous faisons, à prix d’or, inculquer à nos filles! Je lui ai répété que «c’est ça, la vie!» que nul ne réalise jamais rien de son idéal; que tout au monde est transaction, compromis, accommodements; que la seule sagesse est la résignation aux basses réalités; que l’amour est une fiction, une éternelle duperie, une ivresse passagère de l’imagination; qu’à force d’y avoir été prise, d’en avoir éprouvé la folie, l’humanité a codifié son expérience dont les pères ont le dépôt, et que, finalement, je protégeais ma fille contre elle-même... J’ajoutai que le mari lui révélerait l’amour vrai, qui fait oublier d’un seul coup les rêves puérils d’avant... En d’autres moments, je lui ai affirmé que le mariage est un lien social de pure apparence, que ce sont fictions destinées à en imposer au peuple, parce qu’il faut une règle commune, et un frein aux passions du vulgaire; mais que les gens d’esprit se font, à l’abri des convenances sauvegardées, une vie plus aimable, plus large, plus compréhensive. Je lui ai donné à entendre qu’en dépit du serment légal, on garde, le plus souvent, des deux côtés, une vie libre, au cas où l’on ne se convient pas; que beaucoup de ménages en sont là... et que, dans le monde des élégances surtout, cela est ainsi la plupart du temps.
--Oh! dit Céleste suffoquée, tu lui as dit cela? Tu es allé un peu loin! Et cependant, ajouta-t-elle, dans les conditions où tu t’es placé, il le fallait... Et puis, ce n’est que trop vrai!
--Crois-tu donc, gronda M. Guirand, que je me tourmente pour rien? Suis-je un imbécile? un timoré? non, n’est-ce pas? Eh bien, je vais t’expliquer pourquoi je ne dors pas. A plusieurs reprises, lorsque j’essayais de lui faire entendre que la vie n’est pas une romance, j’ai remarqué, dans les yeux de Benjamine, comme je te l’avouais tout à l’heure, une expression de reproche et de douleur extraordinaires... Ce n’est pas assez dire. J’ai cru y voir de l’égarement, je ne sais quoi de terrifiant qui me glaça. Alors, je me faisais plus doux pour elle et aussitôt elle se rassérénait; je lui concédais quelque chose, et son regard se calmait. La dernière fois que je la vis ainsi, elle me répéta: «Jamais je n’épouserai cet homme sans lui avoir confessé que j’en ai aimé un autre.» Je lui répliquai vivement que j’appréciais sa délicatesse, et que, pour lui épargner la gêne d’une pareille confession, j’avais expliqué à M. de Courcieux, de sa part, quel sentiment de petite fille elle avait au cœur pour Jean Montchanin. «M. de Courcieux, lui dis-je, a souri, comme je m’y attendais, et m’a répondu que ta franchise le charmait sans le surprendre; qu’il n’était pas au monde une jeune fille qui n’ait eu son petit rêve bleu, sa passionnette; que cela était dans les usages; qu’il n’eût pas été nécessaire de lui en parler; qu’enfin le désir qu’elle avait d’oublier cet enfantillage lui suffisait. Il ne doute point, ma chère Benjamine, que sa tendresse et ses respects t’amèneront, en peu de temps, à n’aimer que ton mari.»
--Eh bien! mais, s’écria Céleste, ayant assuré cela, c’est-à-dire une chose très raisonnable, pourquoi n’as-tu pas prévenu, après coup, M. de Courcieux? Il aurait souri, comme tu le prévoyais fort justement; tu aurais réalisé ton mensonge et tu ne redouterais pas, à l’heure présente, un malentendu qui est redoutable en effet. Il fallait lui parler, ou me charger de lui parler à ta place.
--Toi?... J’aurais voulu t’y voir! s’écria Guirand. Ce diable de Courcieux m’intimidait. Je me disais: «Si j’allais faire tout craquer, avec un mot maladroit!» Et j’ai rengainé vingt fois la première phrase d’un petit discours vingt fois ruminé sur ce sujet difficile. Oui, vingt fois, j’ai voulu commencer, d’un air détaché: «A propos, mon cher Courcieux, ma petite Benjamine est très sensible, un peu nerveuse; cela passera; l’exquise délicatesse morale ne va pas sans une extrême délicatesse physique... Il faudra la ménager... Figurez-vous qu’elle a eu un petit amour de gamine...» Va te promener! Je sentais que j’arriverais toujours à une parole maladroite... ou impossible à prononcer. Ce diable d’homme vous a dans le regard, dans toute la physionomie, quelque chose de si narquois, de si prêt à vous cingler que, ma foi, non! je n’ai pas pu.
--Est-il possible! dit Céleste, prise de peur tout à coup... Est-il possible! Tu t’es découvert ainsi! S’il apprend qu’elle a aimé Montchanin d’un amour d’enfant, ce n’est rien! mais s’il vient à savoir comment tu as menti en affirmant à Benjamine qu’il connaît cette affection et qu’il accepte que la petite en rêve toujours, tu te seras mis dans une nasse. Ça, par exemple, ça n’est pas fort, non vrai, ça n’est pas fort! Ah! je comprends maintenant pourquoi tu dors mal, cette nuit!... Je ne suis plus étonnée. Ah! mais non!
Elle le regarda et le trouva stupide.
--Et à cette heure, dit-il, notre fille, notre Benjamine, livrée par moi, est entre les bras d’un homme,--d’un trop galant homme--à qui, avec sa loyauté vaillante--oh! je la connais!--elle est capable de révéler ses véritables sentiments et par qui elle peut apprendre ce qu’elle ne manquera pas d’appeler la trahison de son père.
--Ça, par exemple, ça n’est pas fort! répétait Céleste.
--Et, poursuivit Guirand, tout ce qui, hier encore, me semblait légitime, naturel, tout simple,--parce que j’envisageais la hauteur et la grandeur du but,--tout cela, cette nuit, m’apparaît criminel jusqu’à la monstruosité! Ma conscience d’homme public me rassurait hier, je me comparais à Brutus; je sacrifiais ma fille à l’intérêt de la chose publique: ma simple conscience de père me torture à présent. Elle s’affole... Et la tienne dort! Et je ne peux même plus éveiller ton indignation de mère, en t’avouant ma déchéance paternelle!
A cette surprenante apostrophe, Mme Guirand écarquilla des yeux terribles, où l’étonnement seul tempérait la colère.
--Quand j’avais dix-sept ans, dit-elle, je vous ai aimé comme une enfant que j’étais. Vous pouviez faire alors de votre femme, à votre choix, une mère de famille ou une coquette, une dévouée ou une égoïste, une femme positive ou une femme de sentiment. Vous en avez fait un collaborateur de vos œuvres d’ambition. Ce que vous m’avez faite, je le suis. Il est un peu tard pour réformer ma seconde éducation... Où vous êtes arrivé aujourd’hui, j’arrive à votre suite. Que réclamez-vous?
Il ne répondit pas.
Elle se leva nerveusement pour se rasseoir aussitôt. Une bouffée d’air matinal entra par la fenêtre. Céleste couvrit ses épaules frileuses et continua, en regardant Guirand de plus en plus sombre:
--Tu as passé vingt ans de ta vie à tuer en moi toute illusion, toute générosité, à me prouver que nous n’avions d’autre devoir que de conquérir ensemble la fortune et l’influence. «Pour notre fille», disais-tu. Je l’ai cru d’abord. Peut-être le croyais-tu toi-même. C’était bon à croire. Tu m’as expliqué à toute heure, que le monde est aux pharisiens.--«Si on appliquait la morale écrite»--je te cite «on ne ferait jamais rien. La morale pure est un idéal irréalisable auquel pourtant il faut avoir l’air d’obéir, car la galerie veut qu’on respecte son mensonge!» Voilà ta théorie. J’ai fini par en prendre mon parti. Qu’aurais-je gagné, à lutter contre ta force évidente (tu réussissais en tout) et contre ta patience?... A présent, je crois à tout ce que tu m’as prêché, c’est-à-dire à rien. Et pourtant!...
Il la regarda, attendant la conclusion.
--Et pourtant, répondit-elle à son regard, si tu tiens à mon opinion... de jeune fille, au jugement de mon honnêteté innée, qui me remonte au cœur et aux lèvres... eh bien, au fond, je pense...
--Tu penses?... que penses-tu?
--Que tu as commis une infamie, tout simplement, en trahissant ta fille comme tu l’as fait, en mentant par ambition et par lâcheté.
L’armateur eut un regard de menace.
--Oh! fit-elle avec la volonté d’adoucir la violence de son jugement, oh! moi aussi, moi avec toi, mon pauvre Paul, nous avons commis une infamie, en sacrifiant ainsi notre enfant!... Si encore tu croyais vraiment à la noblesse des résultats politiques que tu poursuis, si tu avais choisi sincèrement un parti, si tu te trompais de bonne foi, mais tu vends des opinions comme tu vends tes cargaisons d’épices!
Il s’assit à son tour, non loin d’elle:
--Accable-moi maintenant! dit-il, les coudes sur les genoux et se prenant la tête à deux mains.
Elle se renversa sur le dossier de sa chaise. Le sommeil revenait. Elle répliqua mollement:
--Il faut pourtant s’entendre. Que veux-tu que je te dise? que tu as bien fait?
--Non, grogna-t-il.
--Que tu as mal fait, alors?
--Non plus!
--Alors, quoi?
--Je veux que tu me plaignes!
Ce mot la fit sursauter. Eh! quoi! il voulait être plaint, lui, lui, l’homme autoritaire, qui l’avait brisée, façonnée, réduite, vaincue, chaque jour un peu, emprisonnée dans ses caprices, dirigée en maître absolu dans les voies qu’il avait seul choisies.
Elle le regarda avec un mépris définitif, inconsciente de son propre égoïsme devant l’énormité de l’égoïsme de l’homme.
Elle s’était mise debout; elle se drapa nerveusement dans le souple crêpon de Chine:
--Te plaindre! ma foi non, je n’ai pas le temps!... Et moi, donc! qui me plaindra? S’il y a un malheur, tu souffriras, mais tu l’auras voulu. Nous autres femmes, nous le subirons en innocentes. Te plaindre! à quoi bon, d’ailleurs? Tu m’as dit mille fois: «Les regrets, les remords, c’est inutile. Le sentiment, c’est idiot. L’idéal, le rêve? des embarras pour la marche en avant, la course au pouvoir!» Voilà comment tu me parlais de mes sentiments de jeune fille, comment tu en as, hier, parlé à ta fille. Eh bien! mais... il me paraît que tout cela se venge un peu aujourd’hui. Que veux-tu que j’y fasse? Tu seras ministre, et ta fille aura des amants pour que tu sois cela. Eh bien, après? c’est la vie. Style Guirand!
C’en était trop. Il se leva dans un mouvement de colère bien réelle. Elle lui parlait maintenant le langage de sa conscience morale, de la vraie, de celle qu’enveloppe et qu’étouffe la conscience physiologique, celle des instincts.
Il lui prit le bras, tout prêt à la repousser violemment dans sa chambre...
--Tiens! tiens! dit Céleste froidement. C’est du renouveau, cela? Voilà vingt ans que je ne t’ai plus vu de ces mouvements de brute! Le sauvage se réveille! le fauve en pantoufles! Voyez-vous cela! voilà un geste que ne vous pardonnerait pas M. de Courcieux. Vous êtes du dernier mauvais ton, monsieur Guirand!
Il la lâcha en soupirant, se rassit, s’adossa à son fauteuil et ferma les yeux.
La grosse Céleste cessait de songer à elle et, du coup, elle oubliait d’être ridicule. Les bonnes pensées qu’elle ne montrait jamais, celles que non seulement elle ne disait pas aux autres, mais que depuis longtemps, elle ne se formulait plus à elle-même, la transfiguraient. Elle prit une sorte de beauté énergique en criant à son mari:
--Pharisien!... Il n’y a pas de mot qui vous nomme mieux! Vous sacrifiez tout à ce que vous «croyez» distingué. Ce n’est pas le fond des choses qui vous importe, mais l’apparence; ce n’est pas l’œuvre qui vous importe, mais le succès; vous aimeriez mieux être un criminel avec l’injuste estime du monde, qu’un innocent avec son injuste mépris. Pharisien!... Ayez donc le courage de vos théories, au moins dans le secret de la chambre et de l’alcôve! Mais, avant tout, pas de gros mots, pas de gestes violents, rien de ce qui déplairait, s’il était là, à M. de Courcieux! Du calme, Guirand, de la dignité! Vous n’avez jamais pensé, n’est-ce pas, que la grosse affaire de la vie fût l’amour, la paix du cœur et la tiède atmosphère d’un intérieur? La grosse affaire de la vie pour vous, c’est l’ambition... En sorte que vous avez toujours vécu au dehors et, si j’avais voulu vous tromper, j’en aurais eu tout le loisir! Vous n’en auriez rien vu ou bien, qui sait, vous auriez méprisé cet accident sans importance!
Tous deux savaient à quoi s’en tenir sur ce sujet. Pour le plaisir de le fustiger d’un sarcasme, la grosse Guirand devenait imprudente. Il grinça:
--Tout cela finira mal.
Elle prit tout à coup un accent de parfaite bonhomie, très sincère, celui d’une femme résignée à la médiocrité de sa vie morale:
--Voyons, mon pauvre Paul, sois raisonnable. Va te recoucher. Tu as sommeil; moi aussi. Tes inquiétudes sont des chimères. La vie est plus simple que cela. Il n’y a plus de tragédie. Courcieux, s’il sait tout, a trop d’esprit pour n’en pas prendre son parti. Va te coucher.
Il ne broncha pas.
Elle lui mit maternellement la main sur l’épaule:
--Songe que la journée de demain sera dure. Il faudra sourire à ton gendre... Aussi, sachant quelle imprudence tu avais commise, il ne fallait pas insister pour qu’ils vinssent habiter leur villa! Il fallait les envoyer en Suisse, en Norvège, au cap Nord, et tout dire à Courcieux avant leur départ. Dieu! que les hommes d’État sont bêtes! D’ailleurs il n’y aura rien, ils vont s’adorer. Nous sommes fous... allons dormir.
--Je te dis, cria-t-il, que tu m’exaspères!
D’une voix sèche, saccadée, nette, elle dit vivement:
--Ah! tu veux résumer? résumons! Montchanin était le mari qu’il fallait à notre fille. Mais, pas d’influence: condamné. Elle est à Courcieux. Benjamine parlera-t-elle à son mari? Possible. Si elle se tait, il n’y a rien. Si elle parle, de deux choses l’une: ou Courcieux se taira et tout est bien,--ou il se débattra, criera bien fort. Alors, défends-toi, crie plus fort que lui. Prouve-lui l’inutilité et le danger de ses protestations. Parle haut, menace au besoin, comme tu as fait avec nous, les femmes. Ne perds pas le fruit de tes manœuvres, que je puisse au moins t’admirer coupable. Porte beau, joue ton rôle et, en pharisien de bonne race, sauve les apparences jusqu’au bout.
--Tu as raison, cria-t-il. Je me ressaisis.
--Alors, repose-toi si tu peux... et n’éveillons pas les domestiques.
Elle le quitta... A ce moment une rafale marine, froide comme le matin après l’orage, s’engouffra dans la chambre par la fenêtre grande ouverte, et, portée par ce frisson d’infini, une faible plainte d’enfant, un appel menu et distinct, entra tout à coup:
--Maman!
La mère fut frappée au cœur. Elle s’appuyait au cadre de la porte, le cou tendu, la tête inclinée vers la fenêtre ouverte par où elle apercevait la mer vaste, froide à cette heure, la mer où l’on se noie...
Le père, debout, regardait aussi l’espace.
--Tu as entendu? dit-elle...
--Tu avais raison: nous sommes fous! répliqua-t-il. C’est impossible.
--Si tu as entendu, reprit la mère, c’est donc que je n’ai pas rêvé. On appelle!
Ils se regardaient effarés. Le cri recommença; une voix éteinte appelait, là, sous les fenêtres:
--Maman!
La mère s’élança. Elle traversa sa chambre. Comme une folle, elle descendit, elle ouvrit la porte de la villa. Benjamine, à demi nue, dans un peignoir déchiré, ses blonds cheveux défaits, toute ruisselante et grelottante, était là, qui chancelait...
--Maman!... oh! maman!...
--Benjamine! ma Benjamine!... tu m’expliqueras plus tard... appuie-toi sur moi... Peux-tu marcher? oui... montons vite... Dans mon lit, viens... ma pauvre fille! quel malheur, mon Dieu! quelle chose affreuse!
Elle avait tout compris. Benjamine avait voulu mourir. Sa mère souffrait son agonie. Elle expiait, tant elle souffrait dans sa fille--et déjà elle était à demi pardonnée...
Très vite, elles furent arrivées dans la chambre. Céleste tira les verrous et, en un clin d’œil, déshabilla sa fille, essuya son pauvre corps grêle qui frissonnait...
--Pauvre chérie! pauvre chérie!
Elle la mit dans son lit, la couvrit chaudement, alluma la lampe du samovar, prépara du thé, et alors seulement elle embrassa la pauvre petite, bien doucement, et, la regardant au visage, songea avec angoisse: «Elle a l’air d’une folle!... oh! Dieu! quelle horreur!... jouer avec l’amour, c’est un crime, un crime!», puis, enfin, tout haut:
--Qu’est-il arrivé?... non, plus tard, repose-toi d’abord. Enfin, tu es là! quel bonheur d’avoir été si près de toi!... oh! ma chérie! ma chérie!
Ce qui avait tenu M. Guirand éveillé, ce n’était pas un vague pressentiment. C’était bel et bien la notion exacte qu’il avait du caractère de ses deux victimes et des conséquences menaçantes de sa mauvaise politique. Ce qui avait tenu éveillé M. Guirand, c’était,--plutôt qu’un sentiment des possibilités,--un calcul des probabilités. Il s’était même dit: «Avec le regard que je lui ai vu, elle est femme à se tuer! un acte de désespoir est vite accompli et alors... ce serait la ruine de ma propre vie!»
Il gagna le balcon, se pencha par-dessus la balustrade et ne vit personne devant la villa. Il rentra chez lui au moment où sa femme fermait la porte qui séparait leurs chambres. Il l’entendit qui disait à sa fille:
--Ne crains rien, tu ne le verras pas... calme-toi.
Il pensa qu’elles parlaient de lui. Il n’osa pas heurter à la porte.
--Il y a une catastrophe, songeait-il. L’a-t-il chassée? S’est-elle enfuie?
Il prêta l’oreille. Il n’entendit plus rien, qu’un chuchotement, de petites plaintes enfantines, des sanglots étouffés.
Il était encore incapable d’affronter sa fille.
Céleste disait:
--Avant tout, il faut qu’on ne sache rien; personne ne t’a vue, au moins?... Calme-toi, calme-toi, ma chère petite... Tout s’arrangera, tout passe.
Puis des chuchotements encore, puis un cri de refus:
--Non! non! non! répétait Benjamine.
Il frappa à la porte un coup léger.
Céleste ouvrit, barrant le passage:
--Pas toi! pas toi! elle ne te veut pas... elle ne veut pas te voir. Attends un peu.
--Est-ce qu’il l’a chassée? demanda-t-il.
--Je ne sais rien encore. Attends.
Elle disparut de nouveau, referma la porte au verrou. Il l’entendit qui «prodiguait les consolations». Elle disait:
--Il ne faut pas prendre froid... laisse-moi te couvrir, t’arranger, dors un peu. Voici le thé brûlant... Bois... encore... allons, viens là, tout contre moi, comme quand tu étais toute petite. Essaie de dormir, veux-tu? tu dois être si lasse! un peu de repos. Et, pendant ce temps, je prendrai une décision,--j’arrangerai tout... avant que les domestiques ne s’éveillent.
Un peu après, il entendit, sans comprendre ce qui se disait, la voix de Benjamine... Elle expliquait. Il aurait voulu comprendre; mais il n’essayait pas d’entrer. Il acceptait sa déchéance.
III
LA NUIT DE NOCES DE BENJAMINE
Ce qui s’était passé, Benjamine l’expliquait à sa mère, par phrases entrecoupées. Elle s’arrêtait haletante, sanglotante, puis, de nouveau se calmant un peu, répondait à une question,--et sa mère finissait par tout savoir comprendre.
La pauvre petite mariée avait attendu, dans la chambre nuptiale, l’arrivée de l’époux, et cette attente, délicieuse à l’amour, avait paru terrible à sa résignation. Elle voulait être courageuse et elle l’était. Elle fermait les yeux... et peu à peu, lasse de tant de luttes morales, et aussi des cérémonies de la journée, lasse surtout d’elle-même, elle sentait s’assoupir son âme et sa chair... Elle s’endormait, comme une enfant qu’elle était. Elle avait perdu enfin conscience et de l’heure et de sa situation et de tout; son esprit roulait déjà dans le vertige mystérieux du sommeil, lorsqu’un bruit léger l’avait fait sursauter, dans une terreur nerveuse. Aux lueurs douces de la veilleuse, elle avait vu alors entrer un inconnu. Elle est là, les yeux ouverts, cherchant à comprendre... Il s’approche d’elle, elle a compris! Toutes ses résolutions de courage et de probité ne sont pas revenues encore à son esprit, car elle ne peut pas dire comme l’Épousée de l’Écriture: «Je dors et mon cœur veille.» L’idée de son devoir n’a pas repris possession de son âme et déjà l’inconnu menace... car l’amour qu’on n’appelle pas n’est qu’une menace... Elle jette un cri. Il s’étonne. Et l’épouvante involontaire de la pauvre jeune fille est suivie d’une involontaire explosion de larmes. Elle pleure, elle pleure éperdument, inconsolablement. Il s’efforce de l’apaiser, il parle avec tendresse, mais chacune des paroles qu’il chuchote doucement, qu’il veut rendre insinuantes et captivantes,--au lieu de la rapprocher de lui,--fait, en quelque sorte, reculer cette âme alarmée; elle retourne inconsciemment dans sa liberté de jeune fille; elle remonte, dans son passé d’hier, une à une, en arrière, les phases de sa vie depuis quelques semaines. Une à une elle les revoit. Et sa douleur augmente; elle n’en est pas la maîtresse. Elle se sent dominée par un regret tardif, et elle s’épouvante de le sentir inopportun, inutile, coupable! Elle veut s’efforcer de le cacher, de dévorer ses larmes, d’étouffer ses sanglots. Elle mord les draps de son lit. Elle est secouée de spasmes terribles; elle pleure comme à huit ans; elle a un grand chagrin, le premier grand désespoir de sa vie, un désespoir infini où sa pensée se noie, se perd, toujours plus effarée. Et voici qu’en remontant le cours de ses souvenirs, elle retrouve sa dernière entrevue avec Jean, l’adieu qui fut un baiser... baiser profond qu’elle croit sentir encore, sur ses lèvres et dans son cœur... Ah! malheureuse!
Elle était donc bien seule, livrée à un inconnu, son mari, qui, une heure auparavant, ne lui déplaisait pas.
Elle éprouva alors la sensation brusque, définitive, de la contrainte, de la répulsion, de l’horreur! «Jean! Jean! Jean!» elle le voyait, là, tout près d’elle, à la place que l’inconnu voulait prendre! Elle n’est pas à son mari. Elle est à un autre! Elle est la vraie femme d’un autre!... «J’aime un autre homme et je vais me donner à celui-ci!» A cette idée, ce fut la révolte; une honte subite, s’ajoutant à la terreur, avait resserré tout son cœur, tout son être. Toutes ses pudeurs lui crièrent: «C’est cela qui serait l’adultère!»
Et, dans ce cauchemar réel, elle se sentit devenir folle.
Tout ce qu’une femme peut se dire avant l’échéance du fait brutal, pour se persuader qu’elle doit l’accepter, disparaît parfois devant le fait lui-même, dans la panique des instincts ou la reculade des pudeurs apprises!
Comme ces chevaux qui, dans la nuit, s’arrêtent devant un fossé invisible parce qu’ils ont flairé le vide, cette âme virginale recula devant l’irréparable que lui avaient dissimulé jusque-là les sophismes paternels, le mouvement de la vie autour d’elle et son ignorance des réalités. Et chaque fois que l’époux cherchait ses lèvres,--Benjamine se rappelait de nouveau le baiser profond de Jean. «Je suis à lui! à lui seul depuis ce baiser!... Je ne peux pas, je ne peux pas me donner à cet autre!»
Et il avait fini par dire, cet autre, cet étranger, d’une voix très douce:
--Qu’avez-vous donc, ma pauvre enfant?
Alors, la petite Benjamine, un peu rassurée par l’accent du galant homme, s’était raccrochée, comme une noyée, à l’espérance d’un délai, et précipitamment, d’un trait, elle avait dit, avec la hâte qu’on met à se sauver:
--Vous le savez bien... _puisque mon père vous l’a dit!_... Ayez pitié de moi, _puisque vous l’avez promis_. Vous êtes bon; vous avez compris vous-même qu’on n’oublie pas, si vite, une douce affection d’enfance qu’on avait crue éternelle... Vous ne pouvez pas m’accuser de vous avoir rien caché puisque, à ma demande, mon père vous a tout appris. Il m’a répété plusieurs fois vos bonnes, vos indulgentes, vos douces paroles: «Dites à cette pauvre enfant que je comprends; le temps effacera ce qu’elle ne peut encore oublier; j’attendrai que le temps, qui apaise tout, ait fait son œuvre...» C’est bien cela, n’est-ce pas que vous avez dit?
A cette réponse inattendue, le visage de l’étranger était devenu terrible, énigmatique.
Il s’était mis à marcher par la chambre. Il réfléchissait et, peu à peu, se calmait. Elle suivait, avec terreur, ses moindres mouvements; il s’était enfin arrêté devant elle et il avait dit, tranquille:
--Votre père vous a trompée, je le vois, en me trompant moi-même; mais soyez tranquille, ma pauvre enfant,--ce qu’il a promis en mon nom, je le ferai pour l’amour de vous, que je plains de toute mon âme. Plaignez-moi aussi un peu, madame... Allons!... que l’on se calme et que l’on essaye de dormir. Le temps, en effet, sera notre secours.
Il lui avait baisé la main et il l’avait laissée seule; et, seule, elle avait, à son tour, réfléchi, pensé, beaucoup pensé. Ah! le sommeil était bien parti. Sa tête était en feu. Son imagination, son esprit, sa raison, son cœur, avaient travaillé douloureusement. Et peu à peu, en cherchant à bien comprendre, elle avait bien compris! Elle avait tout deviné: «Oui, on m’a trompée, on m’a menti, on m’a trahie!» Tout s’était éclairé à ses yeux d’une lumière nouvelle, horrible; et aussitôt elle avait eu l’angoissante pensée que, désormais, elle ne pourrait plus estimer ni aimer son père... Sa mère même l’avait livrée! Elle était seule, bien seule au monde... «Et Jean! mon pauvre Jean?... Mais puisqu’on m’a trompée, on l’a trompé, lui aussi! Il m’aime! Il est parti parce qu’il m’aime! et parce qu’on l’a exilé! Et maintenant, malheureuse! Je suis mariée! mariée!» Ce mot, qu’elle répétait tout haut, dix fois, vingt fois, sonnait affreusement à son oreille. «Mariée! c’est odieux! Je suis prise dans un piège. Demain ou dans dix jours, cet inconnu reviendra! Il reviendra, comme un créancier, faire appel à ma probité, en parlant, avec raison, de ses droits! Il me montrera le contrat que j’ai signé et que je comptais ratifier, mais qui n’a plus de sens pour moi puisqu’il est établi sur des mensonges! Que je me refuse à cet homme, et il aura le droit de m’appeler menteuse, parjure, et de me mépriser!--Que je me donne au contraire à lui, et c’est moi qui me nommerai moi-même parjure et traître! et qui toute la vie souffrirai mon propre mépris!»
Toutes ces idées tourbillonnaient dans la tête de Benjamine. Elle éprouvait le désespoir fou de la bête sauvage tombée par une trappe au fond d’une fosse d’où elle ne pourra sortir... Cette idée d’être la prisonnière, déshonorée à ses propres yeux, d’une situation sans issue, l’avait poussée à la vision libératrice de la mort, seul recours, seule liberté, seule paix, seule dignité... Et tandis que son mari, de son côté, songeait à toutes les conséquences possibles de leur situation, Benjamine, revêtant à la hâte une robe de nuit, la tête nue, les pieds dans des mules légères parce qu’elle songea qu’il lui faudrait marcher sur du gravier pour aller à la mort et qu’elle voulait y aller vite et sûrement,--sortait... Elle courait vers la mer... vers la mer froide, obscure, mais profonde...
Mourir n’est pas toujours facile. Péniblement elle parvint jusqu’au rivage, très proche pourtant; elle glissa sur les rochers du bord et tomba dans une eau sans profondeur... Elle se releva et chercha à s’éloigner du bord, mais elle glissait à chaque pas sans trouver l’endroit favorable. Tentative sincère mais tentative puérile! Elle avait perdu ses chaussures. Ses pieds saignaient; ses blessures étaient cuisantes, mordues par l’eau salée. Une brise se leva qui plaqua sur son pauvre corps les étoffes ruisselantes. Des voix d’hommes résonnèrent sur l’eau ou sur la plage, non loin d’elle... Le froid, l’épouvante la prirent... «Maman!» L’instinct qui veut qu’on vive envahit tout son être. Elle regagna le rivage, courut sur la route, rentra dans le parc comme elle en était sortie, par une porte dérobée, qu’elle n’avait pas refermée et dont elle avait trouvé la clef dans une cachette habituelle... Et elle était venue, sous la fenêtre de la chambre maternelle, jeter, d’une voix mourante, le cri des petits enfants perdus: «Maman!»
Maintenant, assise au chevet de Benjamine, Céleste Guirand, tout en s’appliquant à la calmer, s’efforçait de reprendre elle-même ses esprits, de se rendre compte de la situation avec exactitude, car enfin il fallait prendre une résolution, au plus tôt, avertir le père et le mari.
Benjamine protestait de tout son être:
--Non! non! je ne veux plus les revoir! Jamais! M. de Courcieux peut croire que j’ai prêté les mains à la trahison dont il est victime! et quant à mon père...
Elle s’arrêta, l’air égaré, haletante, puis reprit:
--Je vous dis que j’ai deviné, que j’ai vu, que je vois toute la vérité et dans les moindres détails.
Et fixant sur sa mère un regard pénétrant, dur, terrible:
--La baronne, par exemple!... Eh bien, ce n’est pas vrai!...
Céleste, à ce cri, sous ce regard, ne put s’empêcher de détourner la tête.
Benjamine, assise sur son lit, poussa un cri, cri sauvage, celui du désespoir triomphant, mêlé d’une sorte de rire convulsif:
--Ah! ah!... vous aussi, ma mère, vous m’avez trahie!
La mère ne put supporter l’accusation ni le ton furieux dont elle fut prononcée:
--Non, Amine, non! cria-t-elle... Ton père, oui! mais pas moi!
Benjamine retomba sur les oreillers. Guirand, à tout jamais, était perdu dans l’esprit et dans le cœur de sa fille. Benjamine venait d’obtenir la preuve de l’indignité paternelle et cette preuve, bien qu’elle n’en eût pas besoin pour croire aux machinations qu’elle avait devinées, achevait la déroute de son esprit et de son cœur...
Alors elle murmura d’une voix enfantine:
--Je voudrais bien voir Jean, vous savez, le voir, rien qu’un moment, lui expliquer les choses, le consoler... Oh! maman! maman! maman!
IV
IL VA FALLOIR CAUSER
Céleste rentra dans la chambre de son mari et, le faisant asseoir à ses côtés, lui dit à voix basse:
--Elle s’est assoupie.
--L’a-t-il chassée? demanda-t-il de nouveau, avec anxiété.
--Il la croit endormie chez elle. Il ne sait pas qu’elle s’est enfuie!... Elle a voulu se tuer!
Guirand respira.
--De grâce, dit-il, explique-moi!... qu’est-il arrivé?
Céleste se mit à raconter ce qu’elle venait d’apprendre.
A de certaines heures, la femme, quelle qu’elle soit, se retrouve toujours avec ses délicatesses, ses intuitions, sa faculté de répondre au mystère.
Céleste comprenait très bien ce qui s’était passé dans l’âme de sa fille. Elle expliqua, sommairement.
--Ah! nous en sommes revenus à Montchanin! dit Guirand. C’est de la folie!
--Enfin, c’est comme ça. Vous, les hommes, dit Céleste, vous ne comprenez jamais ces sentiments uniques, profonds, inaltérables. Quand on aime, on aime--et tout est dit. Benjamine en est là--c’est évident aujourd’hui. Son action de cette nuit le prouve...
--Quelle action?
--Elle a voulu se tuer!
--Attends un peu, fit Céleste, je vais te raconter la scène... Ils sont seuls... son mari insiste, lui dit des choses très tendres, très insinuantes... Alors, elle n’y tient plus, éclate en sanglots; crise de désespoir... Lui,--tu le connais,--avec son air hautain et bienveillant--il l’engage à se calmer. «Qu’avez-vous? demande-t-il.--Vous le savez bien! mon père vous l’a dit!»
Guirand éprouva un affreux sentiment de détresse. Il crut tomber. Il dut s’asseoir. Il était verdâtre.
Céleste continuait:
--Le cœur de la pauvre petite a fondu. Elle a tout livré, croyant qu’il savait tout, mais qu’il désirait le tenir d’elle. Et elle a tout révélé: son amour pour Montchanin, ton refus formel de la marier à un homme sans influence, enfin tout.
--Et qu’a-t-il dit? fit Guirand, plus attentif à ses intérêts qu’à la douleur de sa fille.
--Il a dit: «_Oh! oh!_» rien d’autre, répliqua Céleste.
--De quel ton a-t-il dit cela?
--Dame! d’un ton de surprise et de colère, d’indignation,--mais, tout de suite, avec la plus grande bonté, la plus parfaite aisance, avec son infaillible courtoisie, si agaçante, si impertinente parfois: «Essayez de dormir en paix. Vous en avez besoin. Nous causerons demain, ma chère enfant. Pour l’instant, dormez: vous pouvez, je vous assure, ne pas vous enfermer. Ayez confiance en moi.» Elle pleurait comme une Madeleine, tu penses!... Il l’a laissée seule; il s’est retiré chez lui. Une fois bien seule, la pauvre petite! sa tête a travaillé, travaillé! L’imagination s’est montée. Elle a vu, dit-elle, sa vie brisée. Son cœur s’est exalté encore à la pensée de ce Montchanin--que Dieu confonde!... Bref, grand désespoir de petite fille... et la conclusion: «Je veux mourir!»
--Ah! murmura Guirand, j’avais vu cela dans ses yeux...
--Elle est donc sortie sans être entendue de son mari, qui dort sans doute en homme blasé sur les femmes. Elle a pu sortir facilement, vu la disposition de l’escalier, tu sais... Elle s’en est allée ainsi, sans trop prendre la peine de s’habiller... Elle a couru vers la plage, elle a cherché à mourir. Elle n’a pas pu, elle a eu peur et froid... et elle est revenue ici, les pieds saignants, le corps grelottant, encore affolée... Ah! ma pauvre petite!
--Que vas-tu faire? dit Guirand... préoccupé uniquement de faire le silence sur l’aventure. Voyons... Il faut avertir Courcieux, tout de suite... avant qu’il ne s’aperçoive de la fuite d’Amine... Vas-y.
--Pas encore. Il faut la préparer, elle, car je ne t’ai pas dit le plus grave: elle ne veut plus, absolument, rentrer chez son mari.
Elle regarda la pendule.
--Il n’est que trois heures et demie, reprit-elle, nous avons le temps. Je vais aller chez lui, moi, tout à l’heure... mais elle ne veut pas te voir, non plus, pour le moment. Reste tranquille.
--Oh! tranquille! fit-il; je suis tourmenté! horriblement tourmenté!
--Dame, il y a des choses qu’on paie, dit-elle, puisqu’on ne peut pas les réparer.
Elle retourna près de Benjamine.
--Hélas! songeait Guirand, est-ce que tous les pères n’essaient pas de marier leurs filles selon les convenances, selon la raison, de façon à concilier tous les intérêts? Est-ce que l’amour n’est pas par excellence la force funeste, celle dont il faut le plus se méfier? Qu’ai-je fait autre chose? J’ai cru agir pour le mieux. Seulement les conséquences tragiques tombent sur les uns et pas sur les autres; pourquoi? Je n’ai pourtant rien fait... qui ne se fasse tous les jours... C’est cela qu’il faut dire à Courcieux... C’est bien cela que je lui dirai... il comprendra. Ah! je suis malheureux!
Céleste revint lui parler.
--Elle s’assoupit un peu, dit-elle. Elle est anéantie. Je vais chez son mari, maintenant.
--Il faut, dit Guirand, qu’elle rentre chez lui à l’instant même, n’est-ce pas?
--C’est évident, dit la mère. Il n’est que temps. Les domestiques, les jardiniers vont s’éveiller.
--Emmène-la.
--Elle s’y refuse absolument, je te dis. Et puis il faut que Courcieux l’apprivoise, l’emmène lui-même; il faut encore, si on la voit sortir d’ici, qu’elle y soit venue avec lui... tu comprends?
--Eh bien, va. Apaise-le. Explique-lui... Sois prudente. Comment entreras-tu?
--Elle a laissé toutes les portes ouvertes.
--Bien.
--Si elle m’appelle, dis-lui, à travers la porte--car elle ne veut pas te voir, prends-y garde--dis-lui que je suis là; enfin, que je vais revenir.
Sa femme à peine sortie, Guirand courut frapper à la porte de Benjamine.
--Amine, Amine! dors-tu?
La voix d’Amine répondit:
--Où est maman?
--Elle va revenir. Ouvre.
Avec un accent de trouble, de douleur et de terreur, Amine répondit:
--Non! non! pas en ce moment! non, pas vous! pas vous!... Je ne puis pas vous voir... en ce moment... pas encore. Où est ma mère?
--Elle va revenir. Elle s’occupe de toi.
--Est-elle allée chez lui? demanda-t-elle, d’une voix frémissante.
Il hésita:
--Non, répliqua-t-il enfin.
Elle dit précipitamment de sa voix étouffée, pénible:
--Elle est chez lui!... Je ne veux pas le revoir! Oh! mon Dieu! J’aime mieux mourir cent fois que de vivre ainsi! Je ne veux pas le voir... ni vous non plus... N’essayez pas d’entrer, je ne veux pas! Par pitié! mon père. Je suis sans force, brisée... Je ne peux plus, non, je ne peux plus penser, réfléchir, comprendre... J’ai besoin de repos, voilà tout, de pitié, d’un peu de pitié... Plus tard... plus tard!
Elle se tut. Il l’entendit sangloter doucement, infatigablement. Elle était là, derrière cette cloison, sa fille,--mais plus lointaine qu’à mille lieues de terre et de mer, plus séparée de lui que par des abîmes de vide.
Et alors il pleura. Ils pleuraient chacun de son côté. Guirand pleurait, car enfin il l’aimait, sa Benjamine. Il ne voulait que son bonheur, après tout. Et il se répétait cela, afin d’arriver à le croire,--parce qu’il avait besoin qu’on le crût.
Un bon quart d’heure s’écoula ainsi.
Tout à coup il se releva, la face dure, ardente, les yeux injectés de sang, et se rua sur la porte. Elle n’était pas faite, cette porte de parade, pour résister à de violents assauts. D’un coup d’épaule, Guirand la fit céder; et il se trouva en face de sa fille qui était là, debout, pâle, indignée, frémissante.
A peine sa mère l’avait-elle quittée que Benjamine, dans un accès de fièvre et d’énergie, s’était habillée en hâte, se répétant vingt fois, tout bas, comme une enfant dans le délire: «Je saurai bien retrouver Jean... c’est lui qui est mon mari... depuis toujours, vous savez!»
Guirand ne s’étonna pas longtemps. Il saisit les mains de sa fille. Elle détourna la tête.
--Je t’en prie, je t’en supplie, fit-il d’une voix sourde... si avant une heure tu n’as pas réintégré le domicile conjugal, nous serons demain la fable des domestiques et, avant trois jours, la risée de tout Paris... Songe à tout cela, ma Benjamine! Songe à nous!... Le mal que j’ai pu faire involontairement est fait à présent!... Pourquoi l’aggraver? M. de Courcieux est un galant homme!
A chaque mot, les deux fortes mains de Guirand pressaient celles de Benjamine plus brutalement.
--Un peu de pitié!... Laissez-moi, dit-elle.
Elle lui échappa, courut vers son lit, s’y jeta, la face dans les coussins, pour ne pas voir son père.
--Mais c’est de la démence! cria-t-il. Il faut avoir un peu pitié de nous, toi, de ton côté!
L’égoïste féroce essayait, en pareil moment, d’apitoyer sa fille sur lui-même...
Il reprit, allant et venant par la chambre:
--Est-ce que je peux te laisser? quel scandale veux-tu faire et à quoi bon?... Voyons, tu ne peux pas vouloir ma chute publique! ma honte! je ne sais plus que te dire, moi!... Tu n’es vraiment pas raisonnable! Mais qu’attendais-tu donc, qu’espérais-tu de la vie, ma pauvre petite? Quelles sottes idées t’a-t-on fourrées dans la tête?... Certainement tu as le droit d’avoir un gros, très gros chagrin, mais il n’y a pas lieu de te monter la tête à ce point...
Il s’arrêta devant Benjamine toujours étendue sur le lit, toujours immobile comme une morte.
--Enfin, quoi? interrogea-t-il en criant avec prudence. Quoi? que veux-tu?... Quoi? quoi? quoi?... Voyons, dis-le... j’arrangerai tout pour le mieux.
Il entendit la voix étouffée de Benjamine qui sanglotait d’un accent d’infini reproche:
--Oh! oh! mon père! mon père!
--Eh bien, quoi? quoi?
Il essaya de reprendre une de ses mains qu’elle retira vivement.
--J’avais tant de confiance en vous! Nous avoir trompés ainsi, tous! M. de Courcieux et moi! Et Jean! Jean! mon pauvre Jean!
Guirand paya d’audace:
--Jean! mais puisqu’il t’a abandonnée, Jean!... abandonnée! trahie!
Benjamine, dans un sursaut, fut debout, face à face avec Guirand:
--Taisez-vous, mon père! N’essayez plus de mentir! L’abandon de Jean, c’est votre œuvre! sa trahison, c’est la vôtre.
L’honnête homme fut, une seconde, embarrassé... il balbutia:
--Comment peux-tu croire?...
Mais l’enfant qui avait tenté de mourir, n’avait plus peur de rien. Elle affrontait son accusé! Elle lui dit, tout d’une haleine, d’une voix stridente:
--Oh! mon père! mon père! ne mentez plus. Jean est un honnête homme! C’est par dévouement qu’il a si vite renoncé à moi quand vous lui en avez exprimé le désir! C’est par délicatesse! Vous avez fait tourner ses bons sentiments au profit de vos intérêts, contre lui-même! Il ne pouvait rien contre vous! Vous m’avez mariée le plus tôt possible en me mentant! Vous m’avez menti en paroles, vous m’avez menti en actions!... Jean m’aimait, vous m’avez dit qu’il ne m’aimait pas! Jean n’est pas allé de lui-même chez cette baronne! C’est vous qui avez jeté sur lui cette horrible femme! Vous l’avez trahi, vous l’avez perdu!... il n’était pas libre! C’est une honte!
Guirand comprit que les dénégations seraient vaines. A bout de course, il reprit pied, et fit tête à l’adversaire:
--Eh bien, soit! dit-il nettement.
Elle demeura muette de surprise devant la simplicité de l’aveu.
Il insista:
--Soit, car aussi bien, le jour où tu rencontreras Montchanin, il est capable de te dire comment les choses se sont passées... Finissons-en!... J’ai fait tout ce que tu dis, mais j’étais dans mon droit de père... Je n’ai songé qu’à faire ton bonheur.
Épuisée, elle s’assit sur le bord du lit.
--Vous m’avez tout pris, mon respect et ma confiance en mon père et en ma mère, l’avenir, l’espérance, tout!... Comment vivrai-je maintenant? et pourquoi? Tout me manque à la fois!... A qui parler, à qui me confier? Étonnez-vous donc que j’aie voulu mourir! Ah! je le souhaite encore!...
Il se remit à marcher de droite et de gauche.
Et il l’entendit qui murmurait bien bas:
--Et maintenant je suis mariée! mariée!... et j’en aime un autre!
Alors il la regarda et entre ses dents, il laissa échapper ces trois mots:
--Elle est stupide!
Il haussa les épaules, regarda de nouveau sa fille, haussa de nouveau les épaules et sortit de la chambre. Il avait entendu marcher dans le grand escalier et deviné le retour de Céleste.
C’était elle, en effet.
--Il est en haut, dans le salon, dit-elle; il est très calme, très froid, l’air un peu triste avec son sourire ironique... Va le voir vite, il n’y aura rien.
--Que t’a-t-il dit?
--Nous n’avons pas eu le temps de causer chez lui. Il veillait, debout, comme nous... Il réfléchissait, en fumant son éternelle cigarette. J’ai pu seulement lui dire: «Amine chez nous, affolée, venez la reprendre. Il le faut.»--Il m’a suivie en silence. Va vite, il est au salon.
--Au salon d’en bas?
--Non, en haut, je te dis, à côté de ta chambre.
Elle rentra chez sa fille.
Guirand se regarda rapidement au miroir, boutonna le col de son élégante chemise de nuit, arrangea à peu près, en trois coups de main, le désordre de sa tenue,--et cherchant une phrase de début, il entra dans le salon où Courcieux, en l’attendant, se disait: «Ce père est un monstre. C’est un produit bien curieux de leur _struggle for life_, loi des instincts contre laquelle on avait précisément inventé la loi des cœurs et des âmes, la règle d’amour, de pitié et d’idéal.»
Le sceptique en lui n’était pas trop étonné. Le croyant était ému.
V
LA PHYSIONOMIE D’UN HOMME VU DE DOS EST TRÈS EXPRESSIVE
La large baie du salon ouverte, encadrait un paysage de mer magnifique.
Le jour commençait à peine. Le ciel du matin, violacé, se répétait dans les vagues ridées à peine. Découpée dans le cadre de la fenêtre, la fine silhouette de Courcieux, debout, ne remua pas à l’entrée de Guirand qui s’arrêta fort embarrassé de son personnage.
Courcieux, face à la mer, regardait, vers l’est, de larges bandes de brume qui se superposaient, degrés gigantesques d’un escalier féerique sur lequel ruisselait un lumineux tapis de pourpre.
Non loin de la côte, sur les eaux du golfe Juan, une ville noire dormait, faite de quelques palais étranges qui, la veille encore, n’étaient pas là. C’était l’escadre française. Entre les hauts palais dentelés qui étaient les cuirassés, couraient des avenues d’azur frais, où frissonnaient de blanches poussières d’eau.
Courcieux, qui tournait le dos à Guirand, semblait absorbé dans la contemplation de ce spectacle. L’ancien officier de marine regrettait, en ce moment, l’esclavage du service qui lui eut assuré, par delà les horizons, une plus grande liberté d’âme.
Il songeait: «Le départ obligatoire, ce seraient les convenances protégées, l’éloignement expliqué... Quel dommage!»
En ce moment précis, ce qui dominait en lui, c’était le lourd regret d’être marié. Comme il n’était pas amoureux, il se disait seulement: «Quel ennui! j’aurais pu être si heureux!... quelle assommante histoire!»
Guirand regardait, d’un air stupide, le dos de son gendre. «Rien n’est plus étrangement expressif qu’un dos», disent parfois les artistes. C’est vrai; la physionomie d’un homme vu de dos est très parlante, en restant très énigmatique. Les lignes, redressement ou affaissement, demeurent en somme sujettes à interprétations précises mais incomplètes. Guirand songeait: «Son regard m’expliquera tout de suite sa pensée... Mais vu ainsi, il a l’air bien résolu! A quoi?»
La résolution était lisible non seulement dans la carrure et le port des épaules, mais aussi dans les mains croisées derrière le dos. La main gauche étreignait le poignet droit. La main droite tenait une cigarette d’où s’échappait une fumée tranquille, bleue, qui sentait bon. Pas un mouvement, aucune nervosité. Nulle impatience. Évidemment Courcieux n’attendait rien. Son parti était pris. Tout le disait. Et Guirand, qui n’était point sot, l’entendait fort bien. Le dos de Courcieux était donc résolu. Mais à quelle résolution s’était arrêté Courcieux?
--Je vais le savoir.
Guirand fit un pas.
Courcieux se retourna. Guirand cherchait toujours sa phrase de début... Il ouvrit la bouche. Son gendre étendit le bras, celui qui tenait la cigarette--et ce geste signifiait que Guirand devait se taire. Il se tut.
--Monsieur, dit Courcieux en le regardant fixement, et souriant d’un sourire à la fois ironique, méprisant et navré,--monsieur, j’ai à m’accuser d’une grande faute.
Guirand eut un haut-le-corps.
Courcieux continua:
--On n’épouse pas une femme dont on n’est pas amoureux. Cela est contraire à la nature, comme on dit aujourd’hui, ce qui signifie: à la volonté de Dieu. Je suis donc puni par où j’ai péché. Si j’avais aimé votre fille, monsieur, j’aurais, avant le mariage, échangé avec elle des paroles nécessaires; et, loyale comme je la vois, il n’y aurait eu ni malentendu entre elle et moi, ni trahison possible de votre part. J’ai donc eu tort.
Il porta sa cigarette à ses lèvres. Guirand entendit très bien que cette cigarette ajoutait un petit commentaire aux paroles du marquis. Elle affirmait une impertinence voulue. Elle parlait entre les lignes ou dans les silences. Courcieux rejeta de ses lèvres dédaigneuses une fine fumée odorante. Guirand ouvrit encore la bouche, mais Courcieux étendit encore le bras. Guirand se tut.
--J’ai donc eu tort, disait Courcieux. J’expierai galamment le tort grave dont je m’accuse. Mon excuse...
--Vous n’avez pas besoin d’excuse! s’écria lourdement le beau-père.
Courcieux haussa les épaules.
--Mon excuse, dit-il, c’est la recommandation que me fit, à son lit de mort, ma mère vénérée. Elle connaissait votre Benjamine, «âme de pureté, de loyauté, âme de cristal», m’écrivait-elle. Et en ceci, je le vois, j’en veux être sûr, ma mère ne s’est pas trompée.
--Benjamine est un ange, affirma Guirand.
Ses jambes fléchissaient. Il aurait bien voulu s’asseoir, mais ce diable de Courcieux avait une manière de se tenir debout devant lui qui ne permettait aucune aisance à l’armateur désolé.
--C’est une femme, dit Courcieux, une vraie, à ce qu’il me semble, avec un cœur aimant et fidèle. Et c’est un grave malheur pour moi, ajouta-t-il, de n’être pas aimé d’elle... Ma mère, monsieur, connut, il y a un an, une demoiselle Guirand dont elle croyait le cœur parfaitement libre, et il fut alors question, entre ma mère et vous, de notre mariage. La proposition vint de vous.
--C’est bien cela, dit Guirand, qui s’était adossé à la cheminée, et qui regardait obstinément le parquet. C’est bien cela. Mme la marquise de Courcieux, à cause de ma situation à la Chambre, voyait à ce mariage un intérêt de parti...
--Intérêt probablement illusoire, dit Courcieux avec calme et toujours souriant--car, à cette heure, j’ai le droit de douter de vous tout entier, monsieur, de votre avenir, de votre influence et de vos chances politiques. Êtes-vous sûr qu’on réussisse jusqu’au bout par les moyens de déloyauté?
Au mot de déloyauté, Guirand avait tressailli; mais Courcieux l’avait prononcé sans le souligner, couramment, comme un mot juste et simple, mis à la place voulue, et auquel il n’y a pas lieu de rien objecter.
--Monsieur le marquis! dit Guirand, qui crut devoir esquisser un haut-le-corps d’indignation...
--Monsieur Guirand? dit Courcieux.
Ils se turent. Leur silence parut très long à Guirand.
--Vous êtes donc parvenu, avec l’aide de quelques amis, reprit le marquis, à faire croire à ma mère que votre modérantisme républicain servirait notre cause de royalistes libéraux. Votre arrivée au pouvoir était certaine, disait-on, mais vous ne pourriez vous y maintenir que grâce à l’aide des droites. Le mariage de votre fille avec le marquis de Courcieux deviendrait le symbole et le gage d’une alliance politique des plus heureuses pour la France. Votre succès, votre élévation au pouvoir, nous épargneraient, retarderaient tout au moins la victoire de nos adversaires les plus redoutés... Et comme Mlle Guirand était une bru digne de ma mère, cet arrangement nous parut honorable à tous les points de vue.
--J’ai donc voulu tenir mes promesses, dit vivement M. Guirand... La patrie...
--Pas de grands mots, interrompit sèchement Courcieux. La patrie, quand il lui plaît, demande aux pères le sang des fils, mais jamais la honte et le martyre des filles... Votre fille, avant de me connaître, aimait loyalement un jeune homme qui, de son côté, l’aimait. Et cela, c’était déjà un mariage selon Dieu. Or, sachant cela, vous m’avez marié, moi, à votre enfant qui n’était plus libre... Ce cœur-là n’était plus à vous et ne devait pas être à moi. Bref, vous m’avez livré, par devant notaire, un bien qui ne vous appartenait pas.
Il s’arrêta, sourit, regarda fixement Guirand, de son œil bleu clair, et dit:
--Eh bien, ça n’est pas très joli, ça, monsieur Guirand!...
--Je vous assure... balbutia Guirand.
--Ne m’assurez rien et concluons.
--Oui, c’est cela, concluons, dit Guirand, pressé.
Son interlocuteur devint grave et reprit:
--Madame de Courcieux va rentrer chez elle, à l’instant, il le faut.
--A la bonne heure! dit Guirand soulagé... mais, mais... elle s’y refusera.
--Elle ne s’y refusera pas, dit Courcieux, d’un ton d’autorité décisive. Elle ne pourra pas s’y refuser, quand je lui aurai parlé.
--Qu’allez-vous lui dire?
Courcieux lança sa cigarette par la fenêtre.
--Que le divorce nous est impossible; outre qu’il n’est pas admis par nous, il révélerait ce que nous devons tous cacher. Je n’entends être ni un mari ridicule ni un mari tragique. Je vais dire à la marquise de Courcieux, ma femme, que j’ai pour elle la plus profonde, la plus attendrie, la plus apitoyée des estimes; qu’elle n’a rien à craindre de moi; que je respecte la liberté de son cœur, mais que j’espère que son cœur ne tardera pas à venir librement à moi; et que je lui confie, en attendant, l’honneur de mon nom. Je lui dirai encore, monsieur, que je suis votre victime avec elle et comme elle, et que je la plains, elle surtout et avant tout; qu’elle n’a plus un protecteur en vous, puisque vous l’avez trahie, mais qu’elle en a un, ferme et sûr, en moi, et en moi seul.
La porte s’ouvrit brusquement. Amine parut, précédant sa mère.
--Monsieur le marquis, dit-elle, j’ai entendu vos dernières paroles; je suis prête à vous suivre. Je me confie à vous.
Courcieux jeta un vif regard sur Guirand dont la mine piteuse le fit tristement sourire.
--Madame, dit Courcieux, en s’inclinant d’un air de profond respect devant sa femme, je vous remercie. J’étais sûr de vous. Mme Guirand voudra bien vous accompagner à l’instant chez vous.
Les deux femmes sortirent. Le soleil n’était pas levé encore.
--Vous devez sans doute tenir beaucoup, dit Courcieux à Guirand, tout en tirant de son étui une de ses fines cigarettes d’Orient, vous devez tenir à savoir quels seront nos rapports à l’avenir? Rien n’est changé, parce que rien ne doit l’être. Suivez vos intérêts, monsieur, en tâchant de servir les nôtres. Ce sera votre excuse, peut-être votre pardon. Le monde doit ignorer notre drame intime. La nécessité où je suis de protéger l’honneur de mon nom contre le ridicule vous sauve de tout. Servez-nous, si vous pouvez, et je vous y aiderai, mais souvenez-vous que toute patience a des limites.
--Vous me rendez la vie! s’écria Guirand.
Et il s’avança vers Courcieux, les deux mains tendues.
Courcieux regarda froidement ces deux mains ouvertes qui étaient grosses, larges, courtes, velues; il parut les juger en chiromancien gouailleur, et prononça, presque gaîment:
--Ah! ça, non, par exemple!
Il s’éloignait. Guirand regardait ce dos--très expressif, très significatif d’on ne sait quel dédain qui défiait toute épithète.
TROISIÈME