PARTIE I
QU’EST-CE QU’UN IDÉAL?
Le lendemain Guirand emmenait à bord de son yacht tous ses invités.
Les expériences du sous-marin de Trézelle réussirent au gré des juges officiels. Trézelle était enchanté. Il offrit alors aux invités de Guirand de les prendre, par petits groupes, à bord du _Drac_. Plusieurs hommes et toutes les femmes, sauf Benjamine, déclinèrent l’invitation.
Le _Drac_ s’immergeait en demeurant horizontal,--séjournait quelque temps sous l’eau,--puis reparaissait à la surface, ici ou là, comme un monstrueux cétacé évoluant au milieu des majestueux cuirassés de l’escadre.
Trézelle (à la suite de Goubet) s’efforçait d’améliorer sans cesse les conditions d’habitabilité de son sous-marin. Elles étaient déjà assez bonnes, pour qu’il pût offrir à une femme courageuse une courte promenade dans les profondeurs de la mer.
Voyant Benjamine prête à descendre du yacht de Guirand à bord du _Drac_, Montchanin s’avança. Courcieux, qui était près de Trézelle, fit un mouvement imperceptible pour intervenir. Trézelle se tourna vers Courcieux et, en le regardant, il dit d’une voix très basse:
--Ne craignez rien!
Déjà le matin, à la façon dont Trézelle lui avait serré la main,--Courcieux avait compris qu’il avait reçu les confidences d’Amine et qu’il était son ami bien plus et bien autrement que la veille.
Trézelle dit très haut, du ton d’un capitaine, seul maître à son bord:
--Je vous préviens que vous n’êtes pas des nôtres cette fois, monsieur Montchanin.
Courcieux regarda le duc. Le duc souriant répondit à ce regard:
--Je te l’avais bien dit. Elle se sera confessée. Tu as un allié et un bon! Laisse-la faire avec lui sa petite descente romanesque au fond de la mer. Montchanin enrage!
Montchanin regardait l’étrange sous-marin. Cette masse sombre avait l’air d’une baleine morte, flottante à la dérive... Tout à coup cette chose inerte s’anima, s’abaissa, se borda d’une légère écume; elle s’abaissa encore; les vagues au-dessus d’elle se rejoignirent et elle disparut sous l’eau profonde.
Amine, au fond de l’eau, dit à Trézelle qui lui donnait une explication distraitement écoutée:
--C’est la nuit de la tombe avec le charme de la vie... Pourquoi pas toujours?
Dans l’après-midi, chez Guirand, Trézelle, félicité de tous côtés, ne savait à qui répondre.
Enfin on se lassa du _Drac_; et, après le déjeuner, on se répandit par groupes au fumoir, au billard, au salon et dans le parc, sous les ombrages épais des mimosas.
Le duc s’approcha de Trézelle, la main ouverte:
--La veille d’une si grave journée, dit-il en souriant, un inventeur n’était pas, je pense, un fleurt bien dangereux, mon cher Trézelle. J’ai donc vu sans déplaisir, hier soir, que vous faisiez la cour à ma nièce... J’admets du reste qu’il y ait dans certains cœurs de femme des peines mystérieuses auxquelles un ami honnête homme peut apporter plus de bienfaisante douceur qu’un mari. Le point de vue du mari gâte parfois son jugement. Il y a la part à Dieu.
--Et la part du pauvre, dit Trézelle.
--Oh! fit le duc, je vous connais. Vous êtes un grand riche de cœur. Je crois que ma chère Amine gagnera quelques pures joies à vous avoir pour confesseur. Et c’est ce que je tenais à vous dire, afin qu’il n’y ait pas de malentendu, jamais, entre mon neveu et vous. J’aimerais vous voir prendre sur elle un peu d’influence. Entre nous, j’ai peur de ses exaltations... Voulez-vous un cigare?
--Volontiers.
Ils fumaient en silence. Le duc attendait, laissant Trézelle réfléchir. Il dit tout à coup:
--Vous comprenez bien que je n’ai pas de curiosité inutile. Si j’ai besoin de savoir, c’est pour la servir, la pauvre petite. Eh bien, dites-moi... Vous a-t-elle livré son secret?
Trézelle le regarda:
--J’aime mieux cette question nette, monsieur le duc. Et je réponds _oui_.
--Tout entier?
--Je le crois.
--Vous a-t-elle dit que, la nuit même de son mariage, elle a voulu mourir? qu’elle a essayé de mourir?
--Oh! oh! dit Trézelle, cela, elle ne me l’a pas confié,--mais cela ne me surprend pas.
Le duc soupira:
--Voyez-vous! Cela ne vous surprend pas? Il faut donc que vous ayez vu, à quelque signe, qu’elle est capable d’une résolution extrême... et qu’on pourrait déterminer trop facilement!... C’est à cela par malheur que personne autour d’elle ne semble plus songer... et c’est ce qui m’effraie, moi, comme une menace perpétuelle. La présence de Montchanin peut la pousser à quelque folie. Ses parents ne lui sont d’aucun secours. Son père, c’est moi. Voulez-vous m’aider à sauver cette pauvre enfant, monsieur Trézelle?
--Monsieur, dit Trézelle, je me suis senti en effet, hier soir, en présence d’une âme singulière et bonne que la folie et la mort attirent également. Hier matin encore, Mme de Courcieux me semblait seulement un peu étrange. Depuis hier soir, j’ai entrevu en elle une âme d’héroïsme mais aussi de vertige. Ce que vous me dites achève de me la faire comprendre.
Il regarda le duc et dit avec un sourire triste et grave:
--Elle a besoin de beaucoup d’affection, monsieur, et je serai pour elle, puisque vous le voulez bien,--un ami dévoué, mais l’amitié ne comblera pas le vide d’un tel cœur... et c’est pourquoi je partirai demain,--prêt à agir quand vous voudrez, comme vous voudrez, pour la servir avec vous.
--Bien! dit le duc, je ne suis nullement surpris; cela est de vous; mais n’a-t-elle pas son enfant qui la garde?
--Elle craint de retrouver un jour dans ce petit être le souvenir trop vivant du père--qui maintenant lui fait horreur... Je vous dis ces choses, monsieur le duc, croyant utile pour elle, et utile au premier chef, que vous les sachiez.
--Ah! il lui fait horreur? C’est beaucoup, cela!
--Je ne sais pas si cela vaut mieux, répliqua Trézelle... Si elle en aimait un autre,--elle me l’a dit--elle mourrait. Cette parole a été appuyée d’un regard qui ne permet pas une ombre de doute sur la sincérité de la menace... C’est tout, monsieur le duc.
Le duc vit bien qu’il avait appris tout ce que Trézelle pouvait lui dire et il se rendit aussitôt près de Courcieux.
Courcieux, ayant écouté son oncle, chercha à parler à Guirand, qu’il ne put voir seul à seul tout de suite.
Amine, prétextant une fatigue, avait déjeuné chez elle et n’avait pas reparu.
Montchanin errait comme une âme en peine à travers le parc, guettant le retour de la jeune femme, méditant de la voir chez elle s’il trouvait une minute favorable...
De très mauvais sentiments bouillonnaient en lui. Il était jaloux de Courcieux, jaloux de Trézelle. Il ne croyait rien de ce que lui avait dit Amine. Il se sentait blessé par ce qu’il appelait un mensonge banal. «Elle me croit donc stupide! se répétait-il. Elle croit donc que j’ai toujours douze ans ou même vingt! que la vie ne m’a rien appris! Ainsi ce Courcieux, depuis trois ans, dormirait sous le même toit qu’une femme jeune, jolie, sur laquelle il a tous les droits... Quel prétexte lui eût-elle donné? Lui aurait-elle donc tout avoué?... Mais elle était mariée depuis un an,--quand elle m’a revu--et alors elle s’est livrée tout de suite, en femme résolue d’avance et non pas en vierge effarouchée!... Son mensonge est stupide et ne mérite pas examen... Et c’est avec cette fable qu’elle veut me tromper, non pas seulement sur son mari, mais encore sur plus d’un autre sans doute... car elle en a d’autres... c’est sûr... puisqu’on le dit!... (La baronne lui attribue l’amiral V... et le député Z...)... Elle veut me tromper surtout sur ce beau Trézelle! Il m’agace, celui-là!... Je veux lui faire entendre au moins que je ne suis pas sa dupe. C’est bien le moins qu’un... amant tel que moi ait sur un mari l’avantage de pouvoir montrer qu’il se sait trompé. Il ne faut jamais avoir l’air jobard. On serait perdu de réputation!»
--Ah! vous voici, monsieur Trézelle?
--Me voilà, monsieur Montchanin.
--Vous ne semblez pas en belle humeur. On vous a pourtant tressé assez de couronnes, ce matin. Tout le monde est à vos pieds,--même et surtout les femmes. La petite marquise n’est pas la moins enthousiaste. Mes compliments!
--Monsieur, dit Trézelle froidement, je n’aime pas beaucoup qu’on désigne une femme trop familièrement devant moi, quand même on y aurait des droits.
--Amine, dit Montchanin narquois, est ma petite amie d’enfance.
--Raison de plus pour n’en parler qu’avec admiration et respect--car, puisque vous l’avez toujours connue, vous ne pouvez pas ignorer qu’elle mérite ces deux hommages.
--Je l’admire et je la respecte infiniment, mon cher monsieur Trézelle, mais prenez garde: quand on se fait, à propos de rien, le champion d’une femme, on risque fort de laisser voir plus d’admiration que de respect.
Trézelle regarda Montchanin comme un homme en regarde un autre avant de l’insulter.
--Je vous croyais au mieux ensemble, dit Montchanin avec son rictus le plus irritant.
--Monsieur, dit Trézelle, si c’est là un aimable badinage, vous le cesserez à ma prière. Si c’est un persiflage, je ne suis pas d’humeur à le supporter, quoique, ici, nous ne soyons chez nous ni l’un ni l’autre.
Montchanin se redressa, rageur, et dit avec son sourire d’ironie semblable à une grimace:
--C’est fort mal recevoir un ami, monsieur Trézelle. Je venais vous donner un conseil--que voici et que je vous engage à suivre. Fermez les portes sur vos secrets, croyez-moi. Dans ce beau Midi, nos villas sont nuit et jour grandes ouvertes et, du large, avec une longue-vue, le yachtman qui se promène aux étoiles peut, sans mauvaise intention aucune, voir, comme un Asmodée, ce qui se passe dans les intérieurs. C’est tout ce que je voulais vous dire.
--Vous vous battez, n’est-ce pas, monsieur Montchanin?...
--C’est selon, dit Montchanin.
--Selon quoi?
--Selon l’utilité que j’y trouve.
Trézelle eut un mouvement de dégoût, puis il se sentit envahi par une immense tristesse, à l’idée que Benjamine ne se trompait pas sur les sentiments de cet homme.
L’envie absurde lui vint alors d’expliquer à Montchanin la vérité, toute la vérité sur Benjamine. Probablement ce serait peine perdue. Et cependant! qui sait?... Il commença:
--Je voudrais essayer, monsieur, de vous faire comprendre une situation touchante, que vous avez créée et que vous paraissez ne pas bien voir. Une explication entre nous vaudra peut-être mieux qu’une querelle.
Montchanin pensa que Trézelle s’apprêtait à lui mentir. Il se dit: «Méfions-nous.»
Trézelle continua:
--Ce que j’ai à vous dire me sera facilité peut-être par votre réponse à la question que voici: «Savez-vous bien, monsieur, ce que c’est qu’un idéal?»
Montchanin eut un instant l’air stupéfait d’un directeur de théâtre de genre à qui un jeune poète présenterait une comédie en vers.
--C’est le rêve des faibles et des vaincus, dit-il enfin froidement. Ça n’existe pas. C’est un mensonge utile aux impuissants et que, autrefois, on appelait Dieu.
--Il m’avait semblé, ce matin même, vous entendre parler je ne sais à qui comme un homme resté fidèle aux vieux idéals et qui croit encore en Dieu, malgré les railleurs.
--En effet, dit Montchanin, riant, quand il y a du monde, j’y crois quelquefois. En diplomatie, tout dépend de l’interlocuteur.
Trézelle songea:
--Ce cynique est donc le père de cette enfant! Et voilà l’homme que cette malheureuse femme appelait son époux devant Dieu!
Et il demeurait là, incertain de ce qu’il allait faire, lorsque Courcieux, que ni l’un ni l’autre n’avait entendu approcher, s’avança entre eux, s’interposant presque, quoique sans la moindre restriction:
--Je vous demande pardon de vous déranger. Voulez-vous me permettre de causer un instant avec M. Montchanin, mon cher Trézelle?
Trézelle s’inclina légèrement, et, après une hésitation:
--Je suis tout à vous, mon cher marquis!
Sur ce mot, il s’éloigna.
II
LA NOMINATION DE M. MONTCHANIN
--Que cherchez-vous, monsieur de Courcieux? demanda Montchanin d’un air équivoque.
--Je m’assure, dans votre intérêt, que les choses que j’ai à vous dire ne seront entendues que de vous, répliqua Courcieux... Vous jouez un vilain jeu, monsieur Montchanin, et vous le jouez mal, puisqu’on le devine.
--Que voulez-vous dire?
Courcieux, au grand étonnement de Montchanin, s’assit sur un banc qui était là, tira de sa poche un étui à cigarettes qui était une boîte à portrait--et se mettant à fumer, il dit tranquillement, avec son sourire d’ironie légère qui, à côté du sourire de Montchanin, évoquait l’idée d’une fine épée engagée contre un gourdin:
--Lorsqu’on est ou qu’on a été par surprise l’amant d’une honnête femme, monsieur, il arrive qu’on peut être pardonné... à une condition expresse qui est ou d’aimer cette femme, ou, si on ne l’aime plus, de la respecter. Je vais savoir bientôt si vous méritez encore qu’on vous parle ce langage, qui est celui de l’honneur.
--Monsieur! balbutia Montchanin décontenancé.
Il se remit bien vite, et dit placidement:
--Veuillez continuer.
--Soyez tranquille, je sais où je vais, dit Courcieux, et n’ai pas besoin qu’on me le rappelle. Je tiens beaucoup à vous dire les choses paisiblement, poursuivit-il, pour bien donner à mes paroles tout leur sens nécessaire et précis. Je ne vous apporte point une insulte mais un simple jugement, en vous disant que vous êtes le dernier des misérables.
--Monsieur, dit Montchanin, vous voulez que nous nous battions? Y avez-vous bien réfléchi? Êtes-vous bien décidé? Vous résignez-vous aux inconvénients d’un duel?
--Monsieur, dit Courcieux, je ne vous insulte pas, je vous juge. Une insulte, on s’en tire en se battant. Un jugement, on reste dessous... Je ne viens pas vous provoquer, mais vous chasser, ce qui est bien différent.
--Me chasser? vous! d’ici? de quel droit?
--J’entends vous chasser de France, monsieur, dit Courcieux froidement, et pour toujours.
--Et, dit Montchanin, riant, d’un rire voulu, quel est le motif, je vous prie, de cette subite colère?
--Je n’ai pas de colère.
--Enfin les raisons de l’exil que vous prétendez m’imposer? dit Montchanin, avec son plus mauvais sourire.
Courcieux se leva.
Montchanin songeait: «Enfin, je vais bien voir s’il sait tout, si elle ne m’a pas menti.»
--Mes motifs, dit Courcieux, les voici: Je vous ai vu hier soir, dans le parc, quand vous avez manqué de respect à une femme.
--Manqué de respect à une femme? dit Montchanin; j’ai beau chercher, je ne me souviens pas.
--Cherchez mieux... Mme de Courcieux était montée dans l’embarcation de l’étang avec M. Trézelle. Vous avez, contre son désir, poussé l’embarcation loin de la rive... sans prendre seulement la peine de vous incliner, pour la lancer de vos mains.
--Si c’est de cela que vous voulez parler, dit Montchanin, pris, à ce souvenir, d’une rage froide,--peut-être n’est-ce pas à moi mais à M. Trézelle qu’il faudrait demander compte d’un tête-à-tête en apparence forcé.
Courcieux, machinalement, mais d’un geste emporté, mit dans sa poche sa tabatière qu’il tenait encore dans sa main gauche, et, jetant au loin sa cigarette, il bondit sur Montchanin. Il avança le visage tout contre le sien et, lui parlant dans la figure, à dents serrées, d’une voix qu’il contenait par un reste de possession sur soi-même:
--En voilà assez, monsieur Montchanin! changez de ton, croyez-moi, vous y gagnerez! Vos soupçons viennent d’outrager, devant moi, en Mme de Courcieux, l’âme la plus noble, la plus droite, la plus pure et la plus malheureuse que je connaisse! Je suis bien placé pour le savoir, vous en conviendrez, n’est-ce pas? Cette femme, la plus honnête qui soit, ce n’est pas moi qui devrais avoir à la protéger contre vous, puisqu’elle vous a aimé vous, vous seul! C’est vous qui devriez la protéger contre tout le monde; c’est vous qui devriez savoir, sentir, deviner, être sûr qu’à force d’être victime, elle est digne des plus saintes pitiés et des plus nobles tendresses? C’est vous qui l’avez perdue, vous qui êtes entré chez elle, dans son foyer d’épouse, un jour, comme un voleur, et qui, par surprise, lui avez dérobé la paix du cœur, l’avenir de bonheur qui lui restait possible. Et c’est vous maintenant qui la soupçonnez, vous qui tentez de la jeter à un autre parce que vous vous sentez deviné, jugé, condamné par elle! Je vous entends: Aucun mari, n’est-ce pas! n’a jamais parlé de la sorte à aucun amant? Mais, comprenez donc bien, ce n’est pas en qualité de mari que je parle ici! Un mari, c’est vrai, ne saurait, ne pourrait, ne voudrait pas parler de la sorte, et voilà bien ce qui vous condamne, c’est que je ne suis pas un mari! Je suis simplement un galant homme qui défend une honnête femme... Pesez chacune de mes paroles, je vous prie, et tirez-en les conclusions. Elles font de vous ce que j’ai dit: le dernier des misérables. Oui, le dernier, le plus lâche, le plus vil, car si je ne suis pas un mari, que suis-je donc? et quel est, dès lors, mon dévouement pour cette femme? quel est mon martyre? Et où en aurais-je trouvé la force, si je ne l’avais prise dans l’estime absolue qu’elle m’inspire?... Et si enfin, je ne suis pas le mari, qu’êtes-vous donc, vous, vous! vous?
Courcieux arrêta l’élan de sa parole pour prononcer d’une façon lente, presque solennelle, les mots suivants:
--Vous qui insultez au malheur de cette femme, de cette mère!
Montchanin, en écoutant attentivement ces paroles, se persuadait qu’Amine, devenue une habile coquette comme tant d’autres, trompait tout le monde à plaisir et Courcieux tout le premier. Il se disait qu’elle était parvenue à se servir habilement de son mari, pour éloigner son premier amant au profit du nouveau, c’est-à-dire de Trézelle. Ne les avait-il pas entrevus de loin, cette nuit même, l’un près de l’autre et seuls, dans le salon de la villa des Agaves? Elle se jouait de lui, en rouée de haut vol.
Il roulait ces pensées... Courcieux reprit, après un silence:
--Voilà ce que je voulais vous dire avant de vous donner l’ordre de ne plus reparaître devant elle. Je veux croire encore que vous n’êtes qu’un inconscient. Cela vaut mieux pour vous.
Montchanin ne songeait plus qu’à rendre coup pour coup, à faire souffrir l’homme qui le fouettait si durement et qui aimait Amine,--car, s’il ne l’aimait pas, prendrait-il si passionnément sa défense?
Montchanin voulut frapper l’adversaire en plein cœur.
--Puisque ce n’est pas un mari qui parle, dit-il avec son plus narquois sourire, je puis répondre en toute liberté au galant homme qui, dès lors, m’interroge, remarquez-le, sans en avoir le droit. Sachez donc, monsieur, que je ne saurais accepter toutes les responsabilités sans exception. Il est bien rare, monsieur (vous en conviendrez, j’espère, avec M. de La Rochefoucauld), qu’une femme, qui a un amant, n’ait qu’un seul amant.
Courcieux devint très pâle. Depuis un moment il froissait un papier, plié et replié de mille manières entre ses doigts nerveux. Il s’avança sur Montchanin et, tranquillement, avec ce pli froissé, il le souffleta.
--Vous êtes ministre, je ne sais plus où! dit-il avec une hauteur de mépris et sur un ton de raillerie suprêmes. Je vous ai souffleté, monsieur, avec le pli officiel qui vous l’annonce et que j’ai demandé tout à l’heure à M. Guirand, afin d’avoir le plaisir de vous communiquer moi-même la bonne nouvelle. Partez à l’instant pour Paris et au plus tôt pour l’étranger. Je l’ordonne. Voici votre titre. Ramassez.
Il jeta le papier à terre, aux pieds de Montchanin, et, lui tournant le dos, il s’en alla.
Montchanin le regarda s’éloigner, puis, haussant les épaules, il ramassa le pli, l’ouvrit, le lut attentivement.
Trézelle, dans le parc, avait rencontré le duc et causait avec lui. Courcieux vint à eux.
--Monsieur, dit Trézelle, avez-vous besoin de moi? Monsieur le duc vous dira combien je vous suis acquis.
Courcieux lui tendit la main.
--Non, merci, répliqua-t-il, pas aujourd’hui.
--Je vous laisse avec votre oncle, dit Trézelle.
Il rejoignit Montchanin aussitôt.
--Monsieur, lui dit-il, M. de Courcieux, à mon vif regret, est venu interrompre notre conversation tout à l’heure. Vous plaît-il de la reprendre?
--A quoi bon? dit Montchanin froidement, j’ai pu la continuer avec M. de Courcieux! c’était identiquement la même. N’oubliez pas que je suis un diplomate, moi. Le marquis m’a fait entendre qu’un duel ne servirait à personne et nuirait à plusieurs. J’ai parfaitement compris.
--Entre vous et moi, insista Trézelle, les prétextes seront faciles à trouver.
--Monsieur, dit Montchanin d’un air aimable, entre vous et moi tous les prétextes seraient transparents. J’ai réglé mes affaires avec vous en les réglant avec le marquis--car, je le vois, vos intérêts sont communs. Veuillez m’excuser. Je pars à l’instant même pour Paris et dans trois jours pour l’étranger. Le service avant tout; c’est sacré.
III
LES IDÉES DE BENJAMINE
Une heure après, Montchanin était parti, et Courcieux disait au duc:
--En parlant d’elle à Montchanin, en le voyant si méprisable, en la voyant si seule, j’ai mieux compris que jamais le malheur de la pauvre femme et combien elle est à plaindre. Il est temps, mon cher duc, que ce martyre finisse. Vous avez raison.
--Enfin, tu l’aimes?
Courcieux parut se recueillir, puis:
--Passionnément, je le vois bien, dit-il.
--A la bonne heure.
--Et je vous demande de vouloir bien le lui dire.
--En vérité! fit le duc en riant. Ne peux-tu pas le lui dire toi-même?
--Pas la première fois.
--Pourquoi cela?
--Parce que le sentiment nouveau que j’éprouve pour elle ne me permet plus de tolérer ce que j’ai souffert jusqu’à présent...
--Et quoi donc?
--La présence de cette enfant qui me rappellerait à toute heure un homme que je hais.
La bonne figure du duc de Méribault s’attrista.
--Ce qui signifie, dit-il en secouant la tête, que ton sentiment nouveau tend tout de suite, là, sans transition, à lui imposer la plus cruelle des douleurs, l’éloignement de sa fille. Il lui manquait cela, et, à ce trait, je reconnais bien l’amour!... Eh bien, mon cher, ne compte pas sur moi pour cet office de bourreau.
--Vous ne me comprenez pas? dit Courcieux irrité.
--Moi! je te comprends... dans les fonds... Écoute plutôt. Je comprends ce que tu as pensé hier et ce que tu penses aujourd’hui. Tu t’es dit quelque temps: «Cette pauvre créature est admirable; sa faute est pour elle un supplice; elle le porte dignement. C’est une bonne mère, une vraie, digne de pitié; et comme je suis certain de la noblesse de ses sentiments, je la respecte malgré tout et je suis bon pour elle. Il est vrai que je ne l’aime pas, je l’admire seulement, c’est ce qui me rend très bon. Je juge sa moralité par delà les faits.» Langage élevé!--Le lendemain, qui est aujourd’hui, tu tiens un tout autre langage. Tu t’es dit et tu viens me dire: «Tout est changé: je l’ai tant admirée que maintenant je l’aime. Je la veux donc toute à moi et pour cela je vais détruire ce qui lui reste de bonheur et de paix. Je vais d’abord lui arracher son enfant; c’est ce qu’il y a de mieux _pour moi_, mais comme je n’ose pas lui annoncer moi-même cette bonne nouvelle, c’est mon oncle à tout faire qui s’en chargera. C’est un homme d’excellent conseil. Il n’est pas bête; il arrangera pour le mieux mes petites affaires d’égoïste...» Tu vois que je te comprends. Eh bien, ne compte pas sur moi, mon garçon. Tu n’aimes pas ta femme, apprends cela de moi; tu l’aimais hier sans t’en douter; tu ne l’aimais pas assez pour t’en rendre compte mais tu l’aimais; tu la désires aujourd’hui--ce qui est bien différent. Tu pourrais la désirer tout en continuant à l’aimer--et alors, qui sait? Dieu finirait peut-être par avoir pitié d’elle et de toi. Mais tu la désires comme un pauvre homme, et c’est tant pis, tant pis pour vous deux... Voyons, es-tu bien décidé à la séparer de son enfant?
Courcieux, tout frémissant de passion, répondit:
--Les forces humaines ont des limites. J’ai trop supporté tout cela. Je ne peux plus. Personne, pas même Dieu, ne peut exiger raisonnablement d’un homme un sacrifice pareil.
--Allons donc! dit le duc. Ceci éclaire ton passé, mon ami. Rappelle-toi donc que tu es en partie responsable de la faute de ta femme. Si dès les premiers jours de ton mariage tu t’étais montré résolu, si tu avais marché à l’assaut des difficultés, si tu avais imposé tes volontés, si tu l’avais emmenée loin de Paris, si tu avais accepté la solitude avec elle, si tu n’avais pas trouvé, dans ta situation même, un prétexte à vivre libéré de ta femme, à courir le guilledou, à passer tes nuits au cercle ou ailleurs,--si tu avais en un mot pensé sérieusement à la conquérir, comme tu y parais décidé aujourd’hui,--peut-être aurais-tu plus de droits à te montrer impérieux et tyrannique aujourd’hui. Je ne dis pas,--bien que je le croie,--que tu aurais réussi sûrement à te faire aimer, mais le grand malheur de votre vie ne se serait pas accompli; et tant qu’il n’y avait pas _cela_, c’est-à-dire cette enfant, il vous était possible de rentrer dans la paix, d’un jour à l’autre, sans cris et sans grincements de dents. A mon sens, pour tout dire d’un mot, tu as mal défendu ta femme. Et par suite tu n’agiras pas bien en lui imposant aujourd’hui l’éloignement de sa fille. J’ai dit.
--Vous avez raison, sans doute, dit à son tour Courcieux avec emportement, mais aucun raisonnement ne triomphera de ceci: «Je ne peux plus supporter cet état de choses. Je ne peux plus...» Vous ne voulez pas parler à Amine?
--Pourquoi ne peux-tu lui parler toi-même? fit le duc en secouant la tête d’un air triste;--pourquoi, sinon parce que tu sens bien que tu vas déchoir à ses yeux, juste à l’heure où il te plairait, au contraire, de t’élever dans son cœur?
--C’est vrai, dit le marquis, mais... il ne peut en être autrement. C’est mon dernier mot.
--Tu vas lui annoncer ce malheur nouveau, sans autre forme de procès?
--Il le faut bien.
Le duc réfléchit un moment, puis:
--S’il te faut absolument un ambassadeur, prends Trézelle. J’ai causé à fond avec lui. Je suis sûr de lui. Mais dépêche-toi, il part, cette nuit, pour Toulon, avec son bateau.
--Je vais lui parler, dit Courcieux. Ou plutôt... toute réflexion faite, si vous lui parliez vous-même...
--Ça, je veux bien.
Et le soir même, Courcieux et le duc, assis sur la terrasse, laissèrent Trézelle libre de causer une heure avec Benjamine, dans ce même salon, où, la veille, ils s’étaient sentis si émus ensemble d’une émotion pareille.
--Ma chère amie, dit gravement Trézelle, les choses ont bien changé depuis hier.
--En quoi, mon ami? interrogea-t-elle.
Il expliqua: «Montchanin avait été châtié; il partait définitivement. Elle était affranchie de lui à jamais par son mari. Courcieux, à présent que rien ne s’interposait plus entre sa femme et lui, voulait tout oublier, tout. Elle pouvait rentrer dans la vie normale et dans le bonheur.»
--En un mot, Benjamine, dit Trézelle, vos sentiments pour votre mari, tels que vous me les avez confiés, vous permettront, malgré vos objections que je connais aussi, d’accepter la destinée nouvelle qu’il vous offre: votre mari vous aime; vous êtes sauvée.
--Je suis perdue! répliqua-t-elle avec effarement.
--Que voulez-vous dire? fit Trézelle.
Elle expliqua vivement:
--S’il m’aime, il va vouloir éloigner l’enfant!
--C’est vrai, dit-il. Mais ce n’est là qu’une nécessité de transition. Vous ne pouvez pas exiger qu’il subisse quotidiennement le souvenir d’un homme que vous ne pouvez vous rappeler vous-même sans en souffrir...
--Eh! oui, je souffre, par celui-là! murmura-t-elle! Je ne peux échapper depuis hier à cette horreur que je vous ai avouée, à cette horreur de retrouver un regard odieux dans les yeux de l’enfant chérie!... C’est vrai, oui, c’est vrai, mais cette souffrance me lie bien davantage à la destinée de ma fille! Songez donc, s’il y a dans cette âme naissante quelque chose qu’il faille arracher, abolir, alors, elle a bien davantage besoin de moi... Non, non, je ne l’abandonnerai pas à l’esprit du mal, jamais! jamais!
--Il ne s’agit que d’une concession à faire aux circonstances, Amine, et pour un temps qui sera bref, j’en suis sûr. Soyez plus juste envers M. de Courcieux... Le salut est là.
--Je vous ai dit combien M. de Courcieux m’inspire de vénération et de dévouement. Je peux lui sacrifier ma vie et celle de mon enfant; je ne peux pas me séparer d’elle ou plutôt la séparer de moi pour lui... Cela est ainsi. Je ne le peux pas, je ne le veux pas.
Il n’y avait plus d’hésitation, plus rien de sa jeunesse en elle. C’était la femme debout dans son droit éternel, qui est d’être mère.
--Vous ne l’aimez donc pas un peu? lui dit Trézelle.
--On vous a donné une mission, monsieur Trézelle, et vous l’accomplissez comme vous devez. Je vous en remercie. Mais à l’ami que vous êtes, je peux rappeler ce que je vous disais hier à cette même place: «Un seul ou mourir.»
Elle le regarda fixement, sans tendresse ni dureté, avec un beau regard d’honnête homme dans ses yeux bleu-pâle, si expressifs d’elle-même.
Elle articula très nettement, très lentement:
--Je ne me suis pas refusée à vous,--à vous que _j’aime_,--pour me donner à M. de Courcieux, que je n’aime pas!
Elle avait insisté sur le mot: que _j’aime_ et elle ajouta:
--Oui, je vous aime; nous le savons bien depuis hier soir.
Trézelle, très ému, détourna d’elle son regard.
--Et n’oubliez pas, dit-elle, comme si elle n’eût rien formulé d’étrange ou de troublant, n’oubliez pas que M. de Courcieux se trompe en croyant possible l’arrangement qu’il demande. Dites-lui bien que le bonheur m’est désormais interdit, c’est-à-dire qu’il lui serait impossible avec moi, par moi. Il veut bien dire parfois qu’il loue, qu’il admire même ma fermeté d’âme. Où la prend-il, sinon dans ma vaillance à supporter ma solitude chez lui? Je vous ai dit cela; je vous le répète puisque vous m’y obligez. Expliquez-le-lui. Le lendemain du jour où ce qu’il demande serait accompli, il aurait détruit lui-même en lui toute raison de m’admirer, pour répéter son mot; de m’estimer si vous aimez mieux... Et ne niez pas; j’en appelle à vous! Regardez-moi bien, Trézelle. J’ai toujours été franche et je suis devenue hardie, car la douleur m’a faite une âme libre. Eh bien, je vous aime, vous le savez maintenant, je vous aime pour toutes les raisons qui m’éloignent des autres hommes. Vous étiez le maître hier soir, mais que penseriez-vous de moi aujourd’hui, dites-le franchement, si je ne m’étais pas protégée contre vous derrière la mort, qui est mon amie, elle aussi? Et cependant, pour vous, quoi qu’il advînt, je ne pourrais être jamais qu’une femme qui était libre de ses actions avant de vous connaître, tandis que, pour lui, je deviendrais, du soir au lendemain, une épouse qui fut coupable! Du soir au lendemain il serait jaloux de mon passé, il me le reprocherait comme s’il venait de l’apprendre; il serait un homme nouveau qui ne connaîtrait plus, dans l’intimité, ni les réserves, ni les élégances du marquis de Courcieux. Croyez-moi, Trézelle, si je devais me livrer, mon mari serait le seul homme à qui, pour mon repos et le sien, je devrais me refuser!
Elle se leva et, du seuil, apercevant le duc qui arrivait avec Courcieux:
--Mon cher oncle, dit-elle, avec une grande assurance, M. Trézelle vous dira bien des choses que vous serez chargé de répéter à M. de Courcieux. J’ai besoin de repos ce soir, je me retire. Adieu, monsieur Trézelle, puisque vous partez cette nuit... Qui sait si l’on se reverra?...
Trézelle prit sa main et, s’inclinant, il fit mine de la lui baiser.
--Embrassez-moi donc en face! dit-elle en riant.
Elle s’en alla. Trézelle prit congé. Le duc et le marquis restèrent seuls.
--Tu persistes? tu as tort.
--Je l’aime passionnément, fit Courcieux d’un air sombre.
--Passionnément? alors, dit le duc, rends-moi ma tabatière: tu vas te conduire comme une brute... Allons nous coucher.
IV
UNE LETTRE DE MARC-AURÈLE
M. le marquis de Courcieux approchait de la quarantaine. Il s’était arraché avec soin son premier cheveu blanc. La patte d’oie se dessinait sur ses tempes. Il avait _aimé_ toutes les sortes de femmes, mais aucune de celles qu’il avait eues ne lui avait résisté un seul instant. Toutes l’avaient appelé et choisi. Aujourd’hui, soit qu’il se répandît moins dans le monde, soit qu’il y parût moins séduisant, les appels aimables se faisaient plus rares autour de lui. Quand il lisait son journal, il l’éloignait de ses yeux un peu plus qu’il ne convenait. Un léger presbytisme commençait à l’affliger. Le tableau de la vie, le spectacle des choses lui apparaissait déjà, sans qu’il s’en doutât, à travers un premier rideau de gaze légère semblable à cette vapeur imperceptible que les machinistes, au théâtre, font descendre sur les scènes où l’on veut représenter un songe quelque peu vague! Infirmité sans importance qui cependant signifie déjà le commencement de la déchéance, avertissement physiologique qui dit: «Ta jeunesse est finie. La puissance en toi est diminuée d’une ligne. Elle baisse. C’est le plein jour encore. Ce n’est plus midi. Le soleil est de l’autre côté du zénith.»
A ce moment redoutable, presque inaperçu des hommes d’étude inclinés sur l’œuvre ou des hommes d’action acharnés à la lutte,--l’homme d’oisiveté et d’amour tressaille. La terreur le prend. La volonté de vivre s’exagère en lui. Il veut se hâter. C’est l’âge où les forts donnent la plus belle fleur, le plus beau fruit, mais au prix de leur vie finissante, qu’ils jettent tout entière, d’un coup, hors d’eux-mêmes. C’est l’âge, un peu différent selon les individus, où l’aloès brusquement se dépasse lui-même, de plante se fait arbre, élance et épanouit sa hampe couverte de mille fleurs, à l’ombre desquelles il meurt, en semant autour de lui un peuple de graines amères.
Le marquis éprouvait pour une femme la passion la plus âpre, la plus violente qu’il eût connue, la première peut-être qui l’eût secoué tout entier d’un désir sans mesure. Et cette femme, c’était la sienne, la seule qui ne l’eût pas appelé et la seule qui eût répondu: «Non, jamais!» à son appel.
A ce moment de sa vie, tout ce que sa mère avait mis en lui de douce tendresse, de faculté de plaindre et de chérir, parut s’éteindre. Les énergies farouches de son père le possédèrent seules. Il devint redoutable à la pauvre Amine. Il parla de ses droits; il la somma de lui obéir. Il cessa d’être pour elle le marquis de Courcieux; il fut un homme, l’homme déchaîné, l’homme qui souffre et meurt et qui, révolté, veut vivre encore.
Au début toutefois de sa passion, il essaya de la ruse. Il reconnut la nécessité de la prudence. Il se rappela qu’Amine était femme à finir son aventure d’une façon tragique... Il ne la heurta pas de front.
Tout d’abord il ne lui parla point de sa volonté d’éloigner l’enfant. Il reprit la vie habituelle. Seulement, il ne sortait plus, il la suivait dans tous ses mouvements d’un regard ardent et jaloux... Elle se réfugia toujours davantage auprès de son enfant. Il en souffrait de plus en plus, et alors il lui demanda de rester plus souvent près de lui. Il la pria de lui lire à voix haute le roman nouveau, la chronique à la mode.
Doucement, il lui disait: «J’ai bien mérité de vous quelques égards, quelques sacrifices, Amine.»
Elle en convenait, certes! Humblement, elle obéissait, tremblante au fond, mais raidie contre elle-même, prête à la défense contre lui.
Quand elle rencontrait ses yeux, elle y voyait luire une ardeur mauvaise, une volonté dure, une convoitise brutale,--dont elle ne supportait pas même l’idée.
Il s’approchait d’elle à table, ou au salon pendant les lectures, et lui chuchotait des paroles troublées,--et parfois le soir, il prolongeait un baiser d’au revoir qu’il ne déposait plus respectueusement sur sa main,--mais qu’il prolongeait mollement sur sa nuque. Et il sentait alors sous sa lèvre la pauvre femme se dérober un peu, abaisser son cou, s’en aller, fluide, insaisissable comme une onde; mais le lendemain, il était là encore, et parfois il l’enveloppait de ses bras, la retenant contre lui; et ses mains, au hasard, la touchant sans délicatesse, la froissaient... elle avait peur. Il avait été son dieu. Elle le voyait déchoir, devenir l’homme qui ne demande pas à la femme la tendresse mais la caresse, qui se soucie peu de la respecter, qui veut d’elle ce qu’ils veulent tous, les plus fiers comme les plus grossiers.
Elle reconnaissait qu’il avait un droit écrit, un droit social, mais elle s’affirmait qu’il n’avait aucun droit moral. Tout au contraire, elle se disait qu’il avait, par un premier pardon, contracté envers elle des devoirs nouveaux, difficiles, soit, trop sublimes peut-être, mais qu’il avait consentis, auxquels il s’était engagé. Il trahissait un pacte généreux! Elle lui en voulait. Qu’il souffrît, elle le sentait, certes,--mais ne souffrait-elle pas? Ne devaient-ils pas porter à deux le martyre de leurs désirs, de leurs aspirations, contrariées par une fatalité où il y avait de leur faute à tous deux et qu’ils ne pouvaient plus, en conséquence, se reprocher l’un à l’autre?
Trois ans auparavant elle l’avait trouvé vieux... et voilà qu’elle le trouvait vieilli!
Quand elle pensait à l’émouvante conversation qu’elle avait eue avec Trézelle, elle frémissait toute. Elle vivait avec ce souvenir. L’amour? hélas! c’était Trézelle maintenant pour elle. Songer à lui sans chercher à le voir jamais, n’était-ce pas de la vertu?
Elle souffrait dans sa fille; elle lui disait: «A ton tour tu souffriras. Quelle horreur, la vie! Pardonne-moi de t’avoir mise au monde.»
Ils revinrent à Paris. Il la conduisait de nouveau au bal et dans les théâtres. Elle continuait à sourire au monde, mais on disait: «Elle pâlit, la petite marquise. Elle a un chagrin. Son mari, maintenant,--l’aime à la folie. Ça la gêne, évidemment. Elle était plus libre, avant.»
A Paris, ils restèrent à peine trois semaines. Courcieux déclara qu’ils devaient une visite au duc, réinstallé dans son château de Touraine. On chasserait.
Ils y allèrent en effet. Les deux filles du duc s’y trouvaient, avec leurs enfants qui reçurent à bras ouverts la fille d’Amine, la petite Louise.
Là, Courcieux chassa tous les jours, se montra moins occupé de sa femme. Ce n’était qu’une tactique. Au bout d’un mois, il déclara qu’on retournait à Paris, qu’il fallait laisser quelque temps la petite aux soins de ses parents. Benjamine avait besoin de distractions. Elle était trop bonne mère. Elle s’épuisait en veilles.
Benjamine comprit, voulut répondre: «Non! jamais!» mais le duc, pour éviter quelque scène violente, s’interposa. Que pouvait-on contre la volonté du mari? Il fallait laisser passer l’orage. Il avait bien essayé de prouver encore à Courcieux qu’il avait tort. Il avait échoué. Il trouvait préférable de ne pas irriter sa résistance. Il fallait laisser faire au temps. La petite Louise serait si bien avec les autres enfants...
Benjamine courba la tête. Le vent de sa destinée soufflait. Elle obéit, révoltée au dedans, résignée en apparence, passive devant toutes ces forces réunies, toutes ces résultantes d’événements accumulés, cette conspiration des hasards et des hommes contre elle, si petite, si jeune, si seule,--toujours!
Elle écrivit à Trézelle: «Ah! si vous étiez là! Tout est contre moi. Je suis bien lasse. Il me semble que je vais mourir.»
Trézelle répondit simplement:
«Ma chère amie,
«Il n’y a plus ici-bas qu’un seul objet qui mérite d’occuper nos pensées. C’est de vivre avec douceur parmi des hommes menteurs et injustes, sans jamais nous écarter nous-mêmes de la vérité et de la justice...
«Marc-Aurèle.»
De Paris, brusquement, Courcieux la ramena aux Agaves. Il y avait près de quatre ans qu’ils étaient mariés aux yeux du monde. Guirand, fatigué de travail et d’ambitions, était un peu souffrant. Il ne lui déplaisait pas de faire dire qu’il se surmenait, qu’il était neurasthénique. Il quitta Paris avec Céleste pour prendre trois ou quatre jours de repos dans sa villa de Cannes. «Il est doux de se rapprocher parfois de ses enfants, dût la chose publique en souffrir un peu!»
Le duc, fidèlement, chaque jour, sans y manquer, envoyait à Benjamine des nouvelles de sa fille.
Elle baisait passionnément ces lettres.
V
COMMENT S’AIMÈRENT, UNE MINUTE, BENJAMINE ET SON MARI
De nos jours, les tragédies ne sont pas à la mode, mais la vie ne s’inquiète pas de la mode et continue à faire des tragédies,--qui sont d’autant plus terribles qu’elles se cachent davantage.
Les tragédies se cachent. Elles s’enferment sous les rideaux sourds des alcôves. Les familles les étouffent entre les murs massifs des vieilles maisons: il semble qu’il n’y en ait plus. Il y en a.
Un jour, dans le salon de la villa des Agaves, Amine brodait sous la lampe. Courcieux lisait. Tous deux,--l’un vis-à-vis de l’autre,--occupaient exactement les mêmes places que, par un soir troublé, occupaient naguère Amine et Trézelle. Elle s’en aperçut tout à coup, et le temps pour elle fut aboli. Elle crut voir là Trézelle... mais c’était Courcieux. Au lieu de l’être devant qui le cœur s’ouvre et se libère,--c’était l’homme devant qui le cœur doit se fermer et se taire,--ou mentir.
--Ma chérie, dit-il, vous êtes en beauté, ce soir. Voulez-vous venir un peu sous les grands arbres, au fond du parc?
--Vous voudrez bien m’excuser, dit-elle, je me sens si lasse!
Il se leva et, la saisissant à deux mains, l’arracha de sa chaise; il n’eut qu’un pas à faire pour l’entraîner sur le grand divan. Elle y tomba assise, toute crispée, entre des mains passionnées qu’elle trouva rudes.
--Écoutez, dit-il. Je n’ai mérité par aucune faute le supplice d’être tenu à jamais éloigné de votre cœur. Au contraire. J’ai montré toutes les clémences, j’ai accordé tous les pardons...
--Pas tous! murmura-t-elle.
--Le jour où je vous ai trop aimée, c’est vrai, mon caractère a changé... Il est un sacrifice que je n’ai pas la force de m’imposer plus longtemps... mais, cela, vous auriez dû le comprendre.
--J’ai compris, murmura-t-elle à demi morte.
--Non! vous demeurez révoltée, à toute heure.
--C’est vrai, dit-elle, mais nos âmes nous échappent. La mienne n’est pas à moi. Vous n’êtes maître que des faits. Vous les avez commandés et ils se sont réalisés!
--Pas tous! dit-il avec âpreté.
--Jamais! dit-elle, jamais _celui-là_! Pour vous et pour moi, monsieur, je vous en conjure, n’ordonnez pas que celui-là soit. Vous ne me le pardonneriez de votre vie. Le jour où je serais vraiment votre femme serait précisément celui où je cesserais pour vous d’être digne de m’appeler, comme votre mère: la marquise de Courcieux.
--Amine, croyez-vous que je serais assez lâche pour vous en vouloir, dit-il, de ce que j’aurai exigé? C’est au contraire l’oubli de tout le passé que j’appelle avec cette force plus grande que ma volonté. L’oubli entier, absolu, définitif. Voilà ce que je rêve, ce que je désire, ce que je veux, ce que j’aurai; un présent en qui le passé s’engloutisse à jamais! L’amour véritable est un feu du ciel qui fait mourir pour faire mieux revivre. Où il passe, tout est détruit d’abord, tout n’est plus que cendres... Mais... écoute!
Ce tutoiement offensa Benjamine.
Courcieux, très exalté, continuait:
--J’y songeais l’autre jour, quand nous avons traversé en voiture la forêt de l’Esterel, dévastée l’an dernier par un incendie. Les flammes ont tout détruit, grands arbres, ronces, épines et fleurs, sentiers tracés par les hommes, tout; tout a disparu avec le feu; mais les plantes nouvelles, qui verdissent déjà sur les pauvres débris noirs de la forêt, ne savent plus rien de son destin tragique. Déjà, elles vivent au soleil, sans s’occuper du néant. Elles aiment. Le premier rayon du matin boit avidement, sur les feuilles des pousses rajeunies, la rosée éternelle. Il n’y a plus de passé, Amine, entends-tu, il n’y a qu’un présent et qu’un avenir!
Elle le regarda tristement.
--Vous le voulez? dit-elle.
--Je le veux.
«C’est donc ma destinée affreuse, songeait-elle, qu’il y ait toujours une figure étrangère entre cet homme et moi! Malheureuse! malheureuse que je suis!»
Elle se leva, lente et triste, et s’éloigna d’un air si mystérieux, si étrange qu’il eut peur... Où allait-elle ainsi? mourir?... «Oh! non! la pensée de sa petite fille l’attache à la vie désormais!»
Et ainsi, contre l’idée de l’avoir poussée lui-même à une résolution funeste, il appelait instinctivement à son secours cette enfant lointaine qu’il ne voulait plus voir!
Benjamine était déjà près de la porte. Elle s’en allait, sans se retourner, d’une démarche rigide, hautaine. Décidément il eut peur, et courut se placer devant elle:
--Je vous demande pardon, fit-il.
Elle se retourna tout d’une pièce avec un cri d’émotion suprême:
--Ah! vous revoilà!... bon! bon comme autrefois!
Elle fléchissait les genoux devant lui, les mains tendues comme une suppliante qui rend grâce... il la retint et l’entoura de ses bras... Elle inclinait la tête, comme pour la poser sur l’épaule de son mari, mais elle la redressa brusquement:
--Laissez-moi vous dire, murmura-t-elle... J’ai raison!... J’ai raison!... Il n’y aurait pour vous que malheur dans le vrai mariage!... Il y a des choses auxquelles vous penseriez alors plus que jamais,--qu’un jour peut-être, dans une heure mauvaise, vous me reprocheriez!...
Sur ce mot, elle se dégagea de lui dans un recul de répugnance et d’effroi, et elle continua:
--Vous le savez bien, voyons! que cela se passe ainsi _lorsqu’on aime_, précisément _parce qu’on aime_!... Voilà pourquoi je ne veux pas, je ne dois pas être à vous!... Laissez-moi seule avec ma douleur... seule avec mon enfant!... rendez-la-moi, dites, je vous en supplie!...
Elle dut s’asseoir, car elle défaillait. Il était debout devant elle, incertain de lui-même. Une main sur ses yeux, pour ne plus la voir,--si touchante,--il se recueillait, s’examinait, luttait avec ses révoltes, tout en l’écoutant d’un cœur attentif, presque vaincu. Elle le priait toujours, en chuchotements:
--Je vais vous dire; nous nous ferons très petites, toutes les deux; nous serons sages, bien sages... On nous entendra à peine... On ne s’apercevra pas de notre présence... Rendez-la-moi, dites?
Il voulut échapper à cette voix insinuante et douce, qui s’emparait de ses forces.
--Benjamine! de grâce! fit-il, sans la regarder.
Mais, acharnée à son défi, elle continuait:
--Je me suis dit bien souvent que, si nous venions à mourir toutes les deux, ce serait bien mieux, pour vous, bien mieux! Pardonnez-moi de vous parler d’elle: je ne voulais pas! Mais croyez-vous que je pourrai vivre, moi, s’il m’est interdit d’accomplir le seul devoir qui me reste, le plus grand de tous: celui de la mère?
Il souffrait avec elle et ne voulait pas lui céder:
--Pas cela! dit-il, en s’efforçant de raffermir sa voix: Pas cela! taisez-vous!
Elle sentit qu’il ne fallait plus le laisser à ses réflexions, elle vit qu’elle pouvait vaincre cette fois... il faiblissait; et comme il s’asseyait, les coudes sur une table, le visage dans ses mains, elle put croire qu’il pleurait.
--Oui, je sais bien, poursuivit-elle, mais rien ne peut empêcher que je sois la mère, moi! Vous l’aviez compris autrefois, avant de...
Elle s’arrêta; et elle baissa la voix pour achever:
--... Avant de m’aimer!... Et _alors_ vous m’aviez laissé mon enfant!
Elle se leva, tandis qu’il restait affaissé dans son infinie douleur; et, crispant ses deux petits poings, elle cria dans une rage d’indignation:
--Ah! mais, qu’est-ce donc que l’amour, s’il fait oublier au meilleur, au plus généreux des hommes, les pardons qu’il accorda jadis!... si les bontés qu’il eut lorsqu’il n’aimait pas, lui deviennent impossibles lorsqu’il aime!
Ce cri de révolte frappa l’esprit de Courcieux, mais Benjamine, en le jetant avec cette énergie, n’était pas touchante comme lorsqu’elle parlait plaintivement; il se ressaisit, la regarda, et put répondre avec une énergie égale:
--Impossibles!
--Mais, je suis la mère, moi, malgré tout!... malgré tout!--et sa voix, de nouveau, se fit plaintive, douce, insinuante.--Rendez-la-moi, monsieur!... parce que, voyez-vous, il faut que nous fassions à nos enfants, peu à peu, avec nos paroles, des âmes bonnes... Rendez-la-moi, monsieur!...
Elle baissa la tête, et, s’écrasant dans l’humilité, et détournant les yeux, elle dit d’un ton très bas:
--Et je vous aimerai... comme je pourrai!
Courcieux comprit qu’une telle parole sur les lèvres de cette femme était sublime; cependant il n’en mesura pas toute la profondeur. Il ne devinait pas que l’image de Trézelle venait de traverser l’esprit de la malheureuse et qu’en se promettant à son mari, c’est-à-dire au devoir convenu, Benjamine, à ses propres yeux, se sentait déchoir à jamais de son haut idéal d’amour. Cette déchéance, la mère l’acceptait afin de rester mère. Mais s’il ignorait combien et comment elle aimait décidément Trézelle, du moins, comprenait-il que lui-même n’était pas aimé d’amour. S’il était mal placé pour voir la beauté entière du sacrifice que lui offrait ce cœur douloureux, du moins, la voyait-il en partie; l’heure n’était plus aux colères; il fut simplement frappé d’admiration, et son orgueil aidant, il répondit avec une belle dignité mêlée de tendresse:
--Pouvez-vous croire que je ferai de votre amour maternel le moyen d’une victoire que vous auriez le droit de me reprocher?... Non, non! ma pauvre chère petite!... Je veux, moi aussi, vous conquérir par l’estime de nous-mêmes. Et vous serez un jour à moi dans l’amour consenti librement, fièrement, car à partir de ce moment-ci, et pour l’amour de vous, c’est moi qui veux tout ce que vous voulez!
Elle le regardait, déjà effarée de bonheur, mais quand il prit à deux mains sa jolie tête, et qu’en lui baisant les cheveux, il ajouta:
--Oui, on te la rendra, ta fille, on te la rendra sans condition!
Alors elle fut navrée d’une joie immense. Elle suffoquait, disant:
--Vrai? bien vrai?... Vous me la rendez? Oh! quel bonheur!... Quand partons-nous?
A ce moment-là, il était dégagé de toute passion. Il n’était plus qu’un cœur attendri par une douleur humaine, ressentant en lui-même toute la misère d’une autre créature et n’ayant plus qu’un désir: l’en affranchir, bienheureux de sentir qu’il pouvait le faire. État de conscience si délicieux, qu’il n’en est peut-être point de préférable, en sorte que ceux qui ont connu cette volupté d’âme connaissent seuls l’amour total, et peuvent comprendre par quelle voie humaine ont marché les saints qui ont cru voir Dieu sur la terre.
Cet élan de tout l’être individuel qui se livre pour en sauver un autre, donne aux âmes généreuses un bonheur mystérieux qui les paie amplement des douleurs du sacrifice. Et c’est ce qui fait deviner confusément aux instinctifs sceptiques qu’il y a un égoïsme encore à se sacrifier pour le bonheur d’autrui. Égoïsme surprenant, puisqu’il n’est pas l’égoïsme de tous, mais seulement celui de quelques âmes élues; égoïsme singulier, puisqu’en dépit des sceptiques, il demeure le privilège des natures héroïques. Égoïsme vraiment prodigieux, qui donne à quelques-uns la rapide intuition de l’Unité de la vie consciente. «Ah! insensé, dit le poète,--insensé qui crois que tu n’es pas moi!»
M. de Courcieux, devant la mère douloureuse qui le remerciait, parce qu’il lui permettait de rester mère, n’était plus ni le mari, c’est-à-dire une personne sociale, ni même un homme. Il n’était plus qu’une pensée humaine, humaine à l’infini. Et à ce cri: «Quand partons-nous?» tout de suite, il répondit:
--Le plus tôt possible; demain!
Benjamine fondit alors en larmes et se précipita dans ses bras, sur sa poitrine, avec ce cri répété:
--Que vous êtes bon! que vous êtes bon! que vous êtes bon!
Puis, le regardant avec des yeux emplis d’un trouble qui le transfigurait pour elle:
--Comme c’est beau, la bonté! dit-elle.
Elle s’abandonnait maintenant.
--Benjamine! murmura-t-il, comme changé jusque dans les profondeurs de lui-même.
A ce suprême moment d’amour transcendant, il eût pu la faire sienne réellement, lui imposer ses droits d’époux, sans qu’elle éprouvât ni étonnement, ni révolte. Il l’avait conquise dans le divin,--il avait aboli en elle tout autre sentiment que celui d’un amour d’âme qui répond à un amour semblable; mais ces exaltations surhumaines, même au cœur des êtres d’élite, ont peu de durée et l’homme, troublé dans sa chair, se retrouva en lui. Il eut une étreinte tardive, gauche peut-être au regard de la visionnaire d’idéal qu’était la malheureuse Benjamine. Il lui donna le temps de se dire qu’elle ne se donnait à l’époux que pour obtenir de lui la permission d’être, selon la nature, la mère de l’enfant qui représentait sa faute envers lui!... Elle aimait Trézelle, jeune, beau, et qui aurait pu, lui, l’aimer sans lui faire aucun reproche secret puisque son passé de jeune fille et de mère ne l’avait pas trahi, lui! Le charme qui l’avait jetée dans les bras du mari généreux, se retira d’elle. La tristesse lamentable de sa destinée l’envahit toute.
--Merci! dit-elle, en cherchant ses mots cette fois; merci! Si vous saviez comme je vous suis reconnaissante!
C’était peu!
Ils retombaient, tous deux en même temps, du haut des ciels d’illusion. Ils se sentaient comme embarrassés chacun par leur pensée intime, par toutes les raisons qu’ils avaient de ne pas s’entendre et qui, oubliées un moment, revenaient plus vives dans leur esprit.
Elle s’éloigna un peu de lui et dit, avec une voix raisonnable qui sonna bizarrement aux oreilles de Courcieux, parce qu’elle était en désaccord avec les hautes émotions qu’il venait d’éprouver:
--Voyez-vous, déjà il y a quelques mois, j’ai cru la perdre... Cela n’est pas étonnant qu’elle soit fragile... J’ai tant souffert, au temps où j’attendais sa naissance.
Disant cela, elle n’était plus que la mère de l’enfant d’un autre homme. Elle le blessait juste sur les blessures anciennes. Il se reprenait donc, tandis qu’elle poursuivait, inconsciemment maladroite:
--C’est un de ces petits êtres qui, longtemps, ne consentent à vivre que de la vie, de la présence de leur mère!... Et puis, je veux qu’elle ait mon âme, à moi!
Ce dernier mot fit tressaillir M. de Courcieux.
--J’ai promis, lui dit-il; nous partirons demain.
Il lui baisa la main et se retira chez lui.
--Quelle vie! murmura-t-elle en le regardant s’éloigner.
VI
BENJAMINE
Le lendemain matin, le tramway jetait, devant le portail de la villa des Agaves, le duc et Trézelle arrivés ensemble à Cannes dans la nuit.
Guirand avait revendu fort cher à M. Leneuf sa concession de tramways; et comme il n’avait plus de raison pour ne pas faire signer le décret, les travaux avaient pu bientôt être poussés vivement.
Guirand vit, par-dessus la haie mitoyenne, arriver les voyageurs. Ils semblaient tristes et préoccupés.
--Comment! cria-t-il, vous, en tramway, monsieur le duc! quand il y a des voitures!
--Ma foi! dit le duc, j’étais pressé, monsieur, et nous avons autre chose à dire. Venez chez Courcieux, avec votre femme, le plus tôt possible.
Courcieux, sur le seuil de sa villa, regardait mélancoliquement la mer et l’escadre, regrettant sa vie de marin, les incessants départs. Il vit venir à lui le duc et Trézelle.
--Bonjour, mon cher duc; soyez le bienvenu; vous aussi, Trézelle... Qu’y a-t-il? mon oncle, vous avez l’air un peu solennel...
--Ça se voit donc? Une fois n’est pas coutume. Où est Benjamine?
--Je ne sais. Dans le jardin, je crois.
--Rentrons, dit le duc de Méribault.
Et sans autre préambule:
--Sa fille est morte.
--Ah! dit Courcieux.
--Oui, fit le duc. Je ne me charge pas de le lui annoncer. Alors, j’ai prié Trézelle de m’accompagner.
--C’est bien.
Guirand arrivait bientôt, suivi de sa femme.
--Eh bien! dit le duc, la petite Louise est morte.
Ils se regardèrent les uns les autres, préoccupés de la même pensée: «Comment l’annoncer à la mère?»
--A tout hasard, dit le duc, j’ai vu votre ami le chanoine Vignot, à Cannes. Il vous rend visite quelquefois ici; il arrivera tout à l’heure, comme par hasard.
--Je ne réponds de rien, dit Courcieux. Nous devions partir demain pour aller chercher l’enfant... Il y aura une affreuse crise.
--J’ai prié votre médecin de Cannes de se rendre chez vous, monsieur Guirand, et, à tout événement, de m’y attendre.
--Bien, dit Guirand.
--Et qui parlera à Benjamine? demanda Céleste; qui lui portera le premier coup? Moi, je n’oserai jamais; je suis mère, monsieur le duc.
--Ce sera Trézelle, dit le duc, car ce ne sera pas moi. Je ne pourrais pas.
--J’ai peur d’un éclat épouvantable, insista Guirand.
--Vous avez raison, dit Courcieux.
A ce moment, Amine entra. Elle venait du jardin. Elle avait entre les bras des gerbes de fleurs et de verdure. Elle regarda ces gens assemblés qui se tournèrent tous vers elle, s’efforçant de lui sourire. Elle regarda le duc un peu, puis Trézelle longuement et dit, de la voix de malade résignée qu’elle prenait parfois, mais qui, dans ce moment précis, sonna à leurs oreilles comme la voix étrange d’une visionnaire:
--Vous voilà, monsieur Trézelle? avec monsieur le duc?... Et vous êtes tous réunis, de si bonne heure? Vous me regardez d’un air bien étrange. Vous avez pitié de moi, tous?
Tous baissèrent les yeux ou les détournèrent, cherchant quelque attitude. Elle les regarda encore un moment, puis, très simplement, d’une voix blanche, sans inflexion:
--Ma petite fille est donc morte?...
Il y eut un saisissement. Elle ajouta, de la même voix incolore, cette parole effrayante:
--Eh bien, cela vaut mieux ainsi, je crois,--pour elle... et pour tout le monde.
Tous se taisaient. Elle continua:
--J’avais souvent pensé que cela pouvait arriver... Il y a le croup, qui en tue beaucoup et si vite! C’est le croup, n’est-ce pas, mon cher duc?
Le duc fit signe que oui. Il alla lui prendre la main qu’il garda un peu dans les siennes.
--Pauvre petite! reprit Benjamine. M’a-t-elle beaucoup demandée? Non, sans doute? A cet âge, ça oublie si vite!... Vous vous demandiez comment m’avertir?... Je savais déjà... Je me disais souvent: «Elle mourra... non, elle est morte!» Il fallait que cela fût; cela arrange bien des choses. Je n’ai rien à dire. Dieu l’a reprise, Il l’a. Elle ne souffrira plus. La vie est si triste!... Vous nous restez un peu de temps, mon cher oncle? Et vous, monsieur Trézelle?... Vous ne vous attendiez pas à me trouver si raisonnable, n’est-ce pas? Que voulez-vous, on réfléchit... Il faut se faire une raison, comme disent les bonnes gens.
Elle eut un sourire navré.
--Parlez d’autre chose... Il ne faut pas s’appesantir trop sur les choses tristes... On deviendrait fou.
--Je voudrais la voir pleurer, fit le duc à voix basse.
--Est-ce que vous partez bientôt pour l’Afrique, monsieur Trézelle? demanda-t-elle.
--Mon départ est retardé, madame; je ne partirai que dans deux mois.
--Tant mieux. On vous verra un peu, dites? Mon mari vous aime beaucoup, monsieur le duc également,--et moi aussi.
Le duc se leva, déterminant un mouvement de vie naturelle parmi tous ces gens pétrifiés, immobiles dans une angoisse qui était vraiment d’un autre monde.
On s’éparpilla sur la terrasse. Personne ne savait plus que dire ni que faire. Elle les déconcertait tous.
Amine arrêta Courcieux au passage:
--Vous aviez promis de la reprendre. C’était trop beau, mais vous aviez promis. Merci! de toute mon âme.
--Amine! dit Courcieux, plein de tendresse.
--Un jour, vous m’aimerez mieux... dit-elle, beaucoup mieux.
Trézelle s’approcha d’elle. Courcieux s’éloigna, plein d’une tendresse désespérée et inutile.
--C’est gentil d’être venu! dit-elle à Trézelle. Ça me fait grand plaisir de vous revoir. Vous êtes bon, vous!... Tout le monde est très bon pour moi, maintenant!
Trézelle, comme tous les autres, croyait que la folie guettait, là, toute proche. Il résolut d’appeler les larmes salutaires.
Ils étaient sur le seuil du salon. Elle l’entraîna à l’intérieur, le fit asseoir à la place qui lui était chère.
--Écoutez! dit-il, en la regardant avec une pitié infinie.
Il ne savait même pas quelles paroles il allait trouver... il s’arrêta.
Elle se mit à rire doucement.
--Vous êtes tous bien drôles!... Je vois bien que vous me croyez folle, parce que je suis trop sage. Voilà bien les hommes. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent. Que voulez-vous que je fasse? que je crie? que je sanglote? La première des sagesses, n’est-ce pas la soumission douce à l’inévitable?... Eh bien,--et Marc-Aurèle?
--En effet, dit Trézelle à demi rassuré.
--Et puis, dit-elle, ne dois-je pas cacher mon désespoir à M. de Courcieux? C’est mon devoir, cela. Et, enfin, il est très vrai que, pour elle, pauvre petite,--cela vaut mieux. Le monde est si laid! Pouvez-vous dire le contraire?
--C’est vrai, Benjamine, la vie est bien triste.
--C’est pourquoi, reprit-elle,--c’est pourquoi je voudrais la quitter en ce moment même. Je vous ai revu... me voilà très entourée... Vous êtes tout portés, tous, comme on dit... Je voudrais mourir, là, en ce moment. Ce serait très bien.
Céleste s’approcha, l’air contrit.
--Eh bien, que vous dit-elle?
--Je fais ma cour à M. Trézelle, dit Amine, en riant tout à coup, nerveusement. Nous sommes des gens du monde. Nous savons vivre. Et je discute les bases d’un nouvel arrangement d’amour... Vous savez bien que je suis une femme à aventures, moi! On l’a dit beaucoup. Je le sais.
Elle se tourna vers Trézelle:
--Vous allez voir comme le monde est beau! Vous allez voir!... Oh! ce n’est qu’une épreuve!
Elle se tourna vers Céleste et d’un ton très naturel, en battant de sa main, tout autour d’elle, les plis de sa robe:
--J’ai assez de la vie, ma mère, du moins de celle que je mène. J’ai assez souffert. Je n’aime pas mon mari. C’est abominable de ma part, mais c’est ainsi. Je suis un monstre. Eh bien, je veux aimer tout de bon,--ou disparaître,--mourir aujourd’hui même! Que me conseillez-vous: prendrai-je un autre amant, ou dois-je quitter la vie? C’est l’un ou l’autre, j’y suis décidée, dites... maman?
--Ma Benjamine! s’écria précipitamment Céleste effarée. Que dis-tu là? Mourir! songe donc! ne va pas t’enfoncer cette idée-là dans la tête... songe à moi! à ton père!... C’est qu’elle serait capable de le faire comme elle le dit. Elle a essayé une fois déjà... Songe à ton père! songe à moi!
--Benjamine, oui! c’est entendu; je suis la Benjamine de tout le monde, je suis votre Benjamine, j’ai été la Benjamine de mon père, de mon mari et de mon amant! La Benjamine de la destinée! Je suis toutes ces Benjamines-là. C’est très drôle!... Et il faut cependant que je songe à vous. C’est à vous que vous pensez! aux embarras désolants que je vous peux causer, moi, votre Benjamine!
Céleste regardait Trézelle avec épouvante.
Les yeux bleus de Benjamine regardant sa mère, prenaient une fixité singulière. L’ironie siffla dans sa voix:
--Allons, répondez, ma mère! Vous vous rappelez très bien que j’ai voulu mourir la nuit de mon mariage; mais j’étais si maladroite, si inexpérimentée! On ne meurt pas toujours quand on veut. J’avais, à ce moment-là, moins de motifs et de moins valables qu’aujourd’hui pour désirer la mort. J’essayai. Je ne sus pas. Je vous assure que c’est difficile. Et puis je fus lâche et je me réfugiai dans votre lit, dans le lit maternel; j’allai reprendre ma place de petite enfant, ma place de Benjamine! Je voulais ressaisir la vie et le bonheur... A présent je veux mourir,--je saurais mieux!--ou bien prendre un amant,--car je suis bien changée, allez! Voyons, que me conseillez-vous, ma mère?
--Eh! dit Céleste qui perdit la tête, sois heureuse comme tu l’entendras, mais sois heureuse! C’est stupide à la fin de s’exalter ainsi.--Consolez-la, monsieur Trézelle, sauvez-la! Vous seul vous le pouvez. Je le devine... sauvez-la... Je vous la confie.
Et Céleste sortit brusquement, à demi folle elle-même.
--Vous l’entendez! dit gravement Amine à Trézelle. Il ne tiendrait qu’à nous... ils sont tous très bons... M. de Courcieux n’est plus jaloux. C’est la mort de ma fille qui les a rendus si doux, si indulgents. La mort est une très bonne chose...
Elle se mit à rire franchement.
--Nous voilà mariés, maintenant, vous et moi!... oui, vraiment, c’est drôle, n’est-ce pas? très inattendu!... nous sommes libres. Partons pour l’Italie, voulez-vous?...
Puis, sombre tout à coup:
--Vous ne le voudriez pas... moi non plus... Tomberais-je si bas?... Pas plus bas, non! pas plus bas! quoiqu’ils me poussent tous, je ne sais pourquoi... mais je ne tomberai pas, il ne faut pas, je ne veux pas!
--Promettez-moi de vivre, Amine, dit avec fermeté Trézelle qui suffoquait.
Une affreuse angoisse le serrait à la gorge.
Elle le regarda, sérieuse et calme:
--A quoi bon me demander cela? dit-elle; ne suis-je pas une morte?
Le vieux prêtre arrivait. On alla au-devant de lui. On lui expliqua l’état de la pauvre Amine, et qu’on craignait la folie.
Du fond du salon, elle l’aperçut:
--Il ne manque plus qu’un médecin, dit-elle. Ils n’ont pas deviné que je suis forte, très forte.
Trézelle se leva, lui pressa la main et se retira.
--Ma fille, dit le prêtre, un grand malheur vous frappe, votre mari et vous.
--Un très grand malheur, dit Benjamine.
--Bénissez la volonté de Dieu, ma fille.
--Je suis résignée, mon père.
--Voulez-vous prier de tout votre cœur avec moi? je parlerai pour vous. Recevez seulement mes paroles dans votre cœur.
--Volontiers, mon père.
L’excellent homme murmura:
--O Dieu! jetez les yeux sur votre servante, qui vous appelle du fond de son humilité. Vous seul êtes la paix et je vous implore. Vous seul êtes la vérité et vous me répondrez. Vous seul êtes la voie et je marcherai en vous.
--Vous le voyez, je suis résignée, monsieur le chanoine, et prête à ne regarder que vers Dieu.
Elle sortit avec lui. Ils étaient tous au bas de la terrasse, devant le perron.
Le prêtre alla droit au marquis d’abord, puis vers le père et la mère:
--Cela va bien, leur dit-il. Elle est avec Dieu, et plus que raisonnable. Rassurez-vous. Ce qui vous a paru inquiétant, c’est, je le vois, précisément, ce qu’il y a d’extrême et de plus heureux dans sa résignation; mais moi, qui m’y connais, je vous assure que cela est de Dieu. C’est une grâce d’en haut.
Amine s’avança:
--J’ai entendu vos dernières paroles, monsieur; je vous en remercie... On voudrait me voir pleurer... pourquoi? puisque cet ange est retourné au pays des anges... Et, malgré cela, vraiment, je ne peux sourire beaucoup.
Elle se tourna vers Trézelle:
--Venez causer encore un peu avec moi, monsieur Trézelle, puisqu’un grand voyage va nous séparer.
Le duc et le marquis, tous deux ensemble, firent signe à Trézelle d’obéir, de la suivre.
Trézelle et Amine s’éloignèrent, en causant doucement, par la grande allée bordée de pins parasols.
Au bout de la grande allée qui descendait vers la route, le portail était largement ouvert, surveillé par le pavillon du gardien. On apercevait la route blanche où couraient, tout brillants de soleil, les rails des tramways.
--Que je suis heureuse de vous avoir revu! répéta Amine à Trézelle... Heureuse! heureuse! si heureuse!... Donnez-moi votre main.
Elle la pressa dans les siennes. Une larme parut dans ses yeux.
--Vous pleurez! vous êtes sauvée! cria-t-il.
Mais, brusquement, elle le quitta et se mit à courir, si brusquement qu’il demeura un instant interdit et immobile...
Elle courait vers la porte.
Un son de trompe déchirait l’air,--le ronflement d’un tramway allait grandissant... Trézelle devina... il prit sa course... trop tard! Sous ses yeux, Benjamine s’élançait au-devant de la terrible machine inexorable... Elle n’eut pas le temps de s’engager sur la voie, mais l’angle de fer de la voiture, courant à toute vitesse, projectile monstrueux, l’avait heurtée au front et rejetée contre le portail de la villa. Elle tomba, blessée une troisième fois par une des bornes massives de l’entrée, et cette fois, frappée à la tempe.
La machine horrible s’arrêta. Elle était vide de voyageurs.
--Il n’y a pas de votre faute, repartez! dit Trézelle aux conducteurs effarés...
Ils obéirent. Il la prit dans ses bras, la porta dans la maison du gardien.
--Le médecin, vite! courez chez M. Guirand... Il y a un médecin chez M. Guirand. Ramenez-le.
Trézelle était seul avec elle.
--Benjamine! dit-il bien bas, près de son oreille, tout contre la meurtrissure rouge de la tempe...
Elle lui sourit. Il comprit que ses lèvres l’appelaient. Très doucement, il lui donna sur le front un baiser d’adieu. Alors, se sentant aimée, elle expira, heureuse.
Le docteur arrivait:
--Tout est fini, dit-il.
Quand cela fut bien certain, Trézelle regagna seul la villa des Agaves. On n’y savait rien encore. Tous causaient, dans le salon et sur la terrasse, oublieux déjà quelque peu, consolés par le prêtre, par le soleil, par l’égoïsme fatal qui nous garde tous contre les excès d’émotion.
En trois mots Trézelle expliqua.
--Restons ici, commanda le duc.
Il avait pris le ton de l’autorité qu’on ne discute pas.
--Il est inutile de donner en spectacle nos sentiments. Qu’on la transporte ici.
--Tout est prêt, dit Trézelle. On n’attend que vos ordres.
Guirand, hébété, regardait le bout de ses bottes.
--Quel horrible accident! murmura-t-il lâchement.
Courcieux n’y tint pas:
--Il n’y a pas ici d’accident, monsieur. Elle est morte pour l’idéal. Ces morts-là aujourd’hui sont assez rares pour qu’on se les avoue, quand on les a causées.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE