PARTIE I
LES RÉFLEXIONS DE M. DE COURCIEUX
De retour chez elle avec sa mère; couchée et demeurée seule dans sa chambre tristement nuptiale, Benjamine avait de nouveau pleuré beaucoup, puis elle s’était dit: «Il sera bon, il sera indulgent, je n’ai rien à craindre», et elle avait fini par s’endormir du lourd sommeil qui suit les douleurs trop grandes.
Quand Céleste était rentrée chez elle, Guirand aussi dormait, la conscience enfin satisfaite.
Et pendant que, vite consolée, Mme Guirand se disait: «Ça passera plus vite qu’on ne croit», Courcieux s’interrogeait: «Que ferai-je demain et après-demain? Quel est le parti le meilleur? Je ne veux être ni ridicule ni tragique. C’est entendu. Comment donc sortir de là?» Il se répondit: «Je serai bon.»
Et cela lui semblait assez facile parce que la pauvre Benjamine était bonne et charmante.
Puis, à force d’examiner une à une toutes les idées que lui suggérait sa situation, il en vint à se demander si Benjamine était aussi charmante, aussi bonne qu’elle le paraissait.
--«Comment se fait-il qu’elle soit la fille de ce Guirand et de sa femme? Je sais bien... l’institutrice... Mlle Lireux. Mais Mlle Lireux a pu faire, par l’éducation, une personne bien élevée, elle n’a pu modifier la nature, la race même de cette personne. Ses parents, vus à une certaine distance, peuvent faire et font illusion. Ma pauvre chère mère s’est trompée sur eux: pourquoi ne se serait-elle pas trompée également sur la fille? Ces deux erreurs se tiennent, se complètent. Qui sait si la situation où maintenant se trouve celle qui porte mon nom, sans être encore ma femme, ne va pas être l’occasion qui déterminera l’apparition de son vrai caractère insoupçonné jusqu’ici? Toute jeune fille, je le sais, est un mystère. Toutes cachent sous une même attitude de convention (c’est en quelque sorte leur profession même) l’essence de leur caractère déjà formé, déjà présent, et parfaitement invisible. Les âmes d’ange et les âmes de monstre sont là, masquées, sous des visages aux traits différents mais tous frais et charmants, roses et lis, cils baissés, regards clairs...
«Cette Benjamine est-elle aussi sincère qu’il m’a semblé? Qui sait? Que veut-elle? Veut-elle sa liberté... complète? Croit-elle l’assurer ainsi? Cherche-t-elle à m’imposer un rôle?... Quelle folie à moi! rien n’est plus sincère que sa douleur... mais alors pourquoi n’a-t-elle pas résisté à son père? Eh! mon Dieu! parce qu’on peut affoler une enfant... Elle me l’a dit elle-même... elle a perdu la tête. Elle n’avait jamais eu à lutter contre une volonté... et une volonté d’homme et de père!... Elle a subi une vraie suggestion, elle a l’air si frêle, elle est si pâle! Elle n’est pas responsable... soit; mais il reste d’autant plus certain qu’il faut se méfier, avant qu’il soit trop tard, de la fille de Guirand. Je suis marié «sur le papier»--c’est déjà trop. Ma faute à moi, je dois me le répéter, c’est de m’être marié sans amour... eh bien, aujourd’hui c’est cette faute qui sera mon salut: mon cœur est libre; mon esprit, mon jugement sont libres. C’est un grand bien; j’attendrai sans impatience le second mariage, le définitif, celui justement que, pour l’instant, elle refuse; il faut ne le consentir moi-même que lorsque je serai sûr de la qualité de cette âme. Avoir pour fils des Courcieux qui seraient des Guirand, merci! Il faut que je sois sûr que Benjamine est une âme affranchie, anoblie, belle et pure... Tu attendras, mon garçon, et tu feras bien. Et comme elle paraît le désirer beaucoup, son intérêt et ta politique sont d’accord.
«Politique de galant homme; c’est la mienne. Je m’y tiendrai.»
Et tout d’abord, Courcieux, le lendemain, annonça à sa femme qu’il désirait partir avec elle, le soir même, pour Paris.
--Cela vous convient-il, Benjamine?
--Je ne demande pas mieux, dit-elle.
Les Guirand furent avertis; ils vinrent dire adieu à leur fille.
Benjamine souffrit, en les revoyant, du jugement tout nouveau qu’elle portait sur eux. Elle les jugeait tels qu’ils étaient: des égoïstes, des hypocrites qui l’avaient sacrifiée à leurs ambitions. Cependant elle aimait sa mère avec cette tendresse éplorée, ce besoin de protection qui lui avaient fait chercher asile auprès d’elle. Elle la remercia avec effusion, mais la vue de son père lui fut pénible. Celui-là, c’était l’ennemi.
Guirand crut devoir jouer les pères nobles.
Adossé à un bahut, d’un air très grave, il se mit à tourmenter sa chaîne de montre, et, tandis que Céleste causait avec Courcieux, il dit à Benjamine:
--Je ne sais, mon enfant, si tu comprends bien tes nouveaux devoirs... Il y a ici une question de probité... Tu t’es engagée solennellement à être la femme de ton mari. Tu ne peux pas avoir enchaîné la liberté d’un homme,--songes-y--sans être résolue, par compensation...
Benjamine l’interrompit. Elle avait relevé la tête: elle fixa sur lui son œil bleu, où il ne vit aucun égarement cette fois, mais une assurance glacée:
--M. de Courcieux, dit-elle, plaidera sa cause auprès de moi mieux que vous, mon père, soyez-en sûr... et permettez-moi d’ajouter que je désire ne plus recevoir de vous--jamais--ni ordres ni conseils. Je vous ai donné, en une seule fois, toute mon obéissance et toute ma confiance. Ce fut trop, je ne vous dois plus ni l’une ni l’autre.
Courcieux, entre deux phrases de Céleste, entendit cette déclaration et ne sut s’il devait s’en réjouir. «Tiens! se dit-il, il y a une volonté calme dans cet être exalté et frêle! Cela sera-t-il contre moi ou pour moi? Elle est donc faible et forte à la fois... Décidément il faut attendre... et ne juger qu’à bon escient.»
Quant à Guirand, il demeura pétrifié.
--C’est donc une femme, cette fillette! pensa-t-il... Eh bien, qu’elle se débrouille avec son mari... je ne me mêlerai plus de leurs affaires.
Il se tourna vers Céleste d’un air qui signifiait: «Partons-nous?»
Et ils rentrèrent chez eux.
Le soir, Courcieux et sa femme partaient pour Paris. On eût dit, à les voir, que rien d’étrange ne s’était passé entre eux.
II
BENJAMINE LIT SULLY-PRUDHOMME
C’était pour lui-même à présent que Courcieux désirait ne pas précipiter les événements.
Aussi, dès leur arrivée à Paris, s’était-il fait une vie personnelle, très indépendante. Il ne voyait guère sa femme qu’aux heures des repas. Elle faisait et recevait des visites. Benjamine eut très vite, elle aussi, une vie à part.
La saison d’été n’était pas très favorable aux projets de Courcieux. Mais où aller? Ce qu’il fuyait, c’était la solitude. Partout ailleurs qu’à Paris, ils eussent été trop seuls en face l’un de l’autre ou bien, à la campagne, chez des amis, entourés au contraire de trop de témoins.
Parmi les absents de Paris, Courcieux regrettait surtout son oncle, le frère de sa mère, le duc de Méribault, avec lequel il eût causé volontiers. Le duc était, avec ses deux filles et ses gendres, dans son château de Touraine. Mais il y avait à Paris des attardés et des capricieux; et puis, il y avait des théâtres et des clubs; des distractions.
Courcieux semblait, auprès de Benjamine, un frère attentif, indulgent et gracieux. Il lui faisait à tout propos de menus cadeaux, parures, objets d’art, livres surtout. Et, dans leurs conversations sur le roman à la mode, il épiait l’opinion de Benjamine, l’éprouvait sur la sienne propre, comme un métal sur la pierre de touche. Et il trouvait toujours des traces d’or pur.
Cependant, chaque fois qu’il se montrait involontairement un peu plus tendre qu’à l’ordinaire, il surprenait chez elle une légère crispation de la bouche. L’œil devenait fixe. Ces signes arrêtaient la galanterie du mari. Il se disait: «La malade n’est pas guérie. Le coup de folie est toujours à craindre.» Et comme il avait ses raisons personnelles pour attendre, il y retournait aussitôt, puis sortait pour rendre visite à de moins sombres visages.
Il en vint à croire qu’elle se considérait comme condamnée au veuvage dans le mariage, parce qu’elle avait reconnu que décidément, elle aimait l’autre, ce Montchanin, de l’amour qui est le vrai parce qu’il ne peut être qu’unique. Son âme s’était donnée et ne se reprendrait pas.
Une telle fixité de sentiment, défendue par l’idée fixe de la mort, faisait de Benjamine une malade touchante, digne, à ses yeux, de tous les ménagements et de tous les égards.
Trois mois s’étaient écoulés ainsi et rien n’était changé entre eux. Alors il eut un peu de dépit.
--Ma foi! se dit-il, c’est donc une manière de religieuse? Si cette condition lui plaît, qu’elle la défende. Je n’y peux rien. Ce Montchanin est à tous les diables. Puisse-t-il y rester! S’il en revient, parbleu, je l’y renverrai!... Suis-je amoureux d’elle? Non; alors, que m’importe!
Un soir pourtant, le caprice lui vint tout à coup de reprendre la lutte.
Il se dit sans autre réflexion: «Amoureux ou non, je vaincrai!» Et, en passant derrière la chaise où elle était assise et lisant, il s’était incliné vers elle, mais quand sa fine moustache avait effleuré le cou de la jeune femme:
--C’est un beau poète que Sully-Prudhomme! avait-elle dit simplement.
Vexé, il avait répondu:
--Est-ce une découverte que vous venez de faire?
--Oui, dit-elle, c’est le poète des amours douloureuses.
Il y eut un lourd silence.
--J’ai beaucoup réfléchi depuis trois mois, monsieur, dit-elle enfin. Et je vous conjure de m’écouter avec pitié.
Il fit un mouvement. Elle lui parlait sans le regarder, n’osant pas. Ses regards baissés s’attachaient à une fleur du tapis.
--Ne croyez pas, dit-elle, que je n’apprécie point la noblesse de votre conduite... je la vois, je la comprends, je la juge... Je vous vénère... je voudrais vous baiser les mains.
Il eut un mouvement découragé. Il ne dit rien.
Elle reprit:
--Mais réfléchissez à ceci, monsieur. Tant qu’une image étrangère se glisse entre nous, que penseriez-vous de moi si je vous mentais, en vous laissant croire qu’elle s’est effacée à mes yeux?--et surtout que penserais-je de moi-même? Ce que je préférerais aujourd’hui, c’est un couvent! Une de ces retraites conviendrait tout à fait à mon caractère et à mon remords. Oui, à mon remords, car je me condamne, sachez-le. Je sens bien que, si ma pensée est innocente, ma situation est coupable. Et à présent que je vous ai expliqué l’état de mon cœur, que dois-je faire?... Je me soumets, ordonnez; et quel que soit l’ordre, j’obéirai. Vous êtes le maître.
Il la considéra un instant en silence. Elle était jolie, et son émotion la rendait désirable; mais, en beau joueur, il voulut ne la tenir que d’elle-même. Son orgueil ne s’accommoda point de la soumission d’esclave qui lui était offerte. Il voulait son cœur, son consentement, et il jugea que, pour les conquérir, rien ne pouvait le servir mieux que sa volonté de les attendre.
--Madame, répondit-il, je ne désire rien tant que d’être un jour aimé de vous.
Elle leva sur lui un regard très doux.
Il reprit:
--Outre que la séparation entre nous serait fâcheuse aux yeux du monde, un couvent vous serait un peu sévère. Ma maison vous sera plus douce... Elle saura vous sourire. Mais ce n’est pas moi qui suis le Maître de l’heure...
Il lui baisa la main et sortit, mais il avait jugé, cette fois, que la noblesse même des sentiments de Benjamine était l’obstacle entre eux, infranchissable, au moins pour le moment.
Jusque-là il avait été sensé, mais ce soir-là il pécha peut-être par excès de fierté. Peut-être laissa-t-il passer l’heure où la petite Amine eût aimé le maître qu’elle respectait.
Dès lors, il ne songea plus à se défendre contre le sourire des femmes qui sourient aux impertinences. L’ancien Courcieux reparut dans les endroits où l’on s’amuse. L’honnête don Juan qu’il avait été se dit: «Pour une fois que j’aurais le droit d’accepter les faveurs d’une honnête femme,--la mienne,--non, vrai, pas de chance! C’est trop bête!... A moi les autres!»
Deux semaines ne s’étaient pas écoulées, que Benjamine avait résolu de revenir d’elle-même à son mari.
La générosité de Courcieux, avait-elle pensé, méritait qu’elle fît un effort décisif contre ses propres sentiments. Était-elle bien sûre de n’être pas simplement, comme le lui avait dit son père, une petite romanesque? Sa situation était par trop exceptionnelle. Sa fidélité à un absent qui ne paraissait pas se soucier d’elle, n’était-elle pas coupable?
Elle brisait la vie de Courcieux.
Son directeur de conscience, à qui elle s’était décidée à soumettre ses incertitudes, lui dit: «Votre devoir est simple, soyez la marquise de Courcieux.»
A ce moment, Courcieux, de jour en jour moins préoccupé de sa femme, faisait une cour endiablée à une femme du monde, de celles dont le charme est, paraît-il, irrésistible. Benjamine, un soir, dit à son mari, qui s’apprêtait à sortir:
--Voulez-vous m’accorder cette soirée?
--Pour lire du Sully-Prudhomme? dit-il, en souriant de son grand air ironique et dédaigneux, qu’il avait décidément repris.
Il ne vit pas que les yeux de Benjamine, si doux à l’ordinaire, et pleins de tendre prière une seconde auparavant, lançaient un éclair de fierté.
Elle ne répondit rien.
Il sortit. Ils avaient, à tout jamais, peut-être, manqué le bonheur de leur vie.
Elle avait parfaitement deviné quel genre de distraction l’appelait au dehors. Elle se dit bien que c’était sa faute à elle et cependant elle lui en voulut un instant! Ne valait-elle pas un regret plus prolongé? N’était-elle pas une conquête digne de plus de patience et de courage? La réponse était facile; elle se la fit: «Oh! c’est qu’il ne m’aime pas plus que je ne l’aime!... nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre. Il ne m’aimera jamais.» Le malentendu s’aggravait.
Elle entendait souvent comparer, dans les bavardages de salon, l’adultère des hommes et celui des femmes. Elle n’avait aucune expérience. Elle acceptait cette ineptie pour vérité. Rien ne pouvait lui faire comprendre que l’homme ne résiste guère à certains appels et que, à moins de s’être de bonne foi consacré à Dieu ou à une idée, il répond fatalement aux sollicitations des belles capricieuses lorsqu’il n’a pas chez lui l’amour qui ne passe point. Elle se figura même un moment que son mari, homme à élégantes bonnes fortunes, serait resté, quand bien même elle l’eût aimé, un débauché incapable de lui être fidèle. Sans savoir le fond des choses, de bonnes amies la plaignirent et, pour la consoler, lui contèrent maintes histoires du passé de Courcieux, et aussi du présent.
--Votre mari, ma chère? Lauzun et Richelieu! plus dédaigneux même,--je vous assure. Il avait _l’adieu_ inexplicable. Il est légendaire pour ça. Ses maîtresses? Il les jetait aux oubliettes comme des poupées de chiffons: «Je pars pour la Chine, madame.--Mais vous reviendrez?--Oh! jamais.» Il saluait et tout était dit.
La petite baronne, qui partait pour Londres, vint la voir et lui tint ce discours:
--Et dire, ma chère, que vous auriez pu épouser Montchanin!... On me l’a prêté, celui-là, par parenthèse... oui, oui, votre père lui-même. C’est vrai qu’il m’a fait la cour, Montchanin, mais du bout des dents; je n’ai pas eu à me défendre... Pauvre petit! Aucune envie de mordre. Il avait le cœur trop plein de vous. Il a dû partir parce qu’il vous adorait. C’est stupide, mais c’est comme ça. Par délicatesse, mon Dieu, oui! Il y a encore de ces enfants-là. Vous étiez riche. Il n’avait rien. Il s’est brisé le cœur et vous a quittée par amour! C’est chic, ça, hein?... Vous ne savez pas? j’ai de ses nouvelles, directement... Eh bien, sa lettre est pleine de vous... l’impertinent!--«Que fait madame de Courcieux? que dit-elle? que pense-t-elle? est-elle heureuse... au moins?» Cet _au moins_, c’est tout un monde.
Alors Benjamine se remit à penser beaucoup à son petit compagnon de jeux. Elle revit tout leur passé enfantin. Elle crut plus d’une fois, en rêve, sentir sur sa lèvre le souffle de son ami Jean,--qu’elle avait respiré, un soir de printemps sur la terrasse de la villa des Myrtes. Il faisait doux alors. Il y avait donc autre chose au monde que le club pour les hommes, le bal pour les femmes, le mariage qui enchaîne l’un à l’autre deux êtres dont les âmes se repoussent?... Elle rêvait ainsi, partout. Elle portait dans le monde sa pâleur maladive et mystérieuse, son regard voilé, fixé sur de l’absence! un songe virginal d’épouse ennuyée!
Courcieux, cherchant des distractions, empêtré dans les filets d’une coquette,--d’autant plus acharné aux choses de l’amour défendu, qu’il avait passé tout près de l’amour permis sans pouvoir y toucher,--ne voulait plus rien savoir d’Amine.
--Ma femme? une sainte! Ma mère avait raison. C’est la femme qu’il me fallait!
Il disait cela parfois avec son sourire énigmatique où l’ironie se laissait lire sans s’expliquer.
Il la voyait vivre dans sa maison de cristal et s’étonnait, songeant:
--Après tout,--il y a des femmes qui ne sont pas faites pour le mariage. Elles devraient bien ne pas se marier, par exemple!
Montchanin,--son ambassadeur étant absent,--eut à négocier une affaire difficile; il eut une réplique qui décida, en faveur de la France, du résultat d’une grave affaire. Les journaux furent unanimes à louer sa présence d’esprit et son énergie.
Benjamine l’apprit et s’enorgueillit pour lui:
«Cela ne fait de mal à personne, que je pense à lui. Mon mari sait mon sentiment. On ne fait pas ce qu’on veut de son cœur. Le cœur est libre. Jean n’est-il pas le seul homme que j’aimerai? Mon mari a ses maîtresses. Moi... j’ai un rêve. L’adultère, ce serait mon mari...»
Montchanin pouvait venir.
III
LE RETOUR DE JEAN MONTCHANIN, DIPLOMATE PROFOND
Il fut envoyé à Paris, par son chef, pour rendre compte d’un grave conflit au ministre des Affaires Étrangères.
Déjà ce n’était plus le Montchanin d’autrefois. Il était autre, et les raisons premières de ce changement, c’était précisément son aventure avec Benjamine, le mariage de sa petite amie d’enfance, la façon dont Guirand avait conduit cette affaire, et aussi la manière dont lui-même, Montchanin, s’était fait payer son renoncement et son départ.
Un matin, peu de jours après sa promenade à bord du _Cygne_, Jean Montchanin s’était éveillé tout transformé. Il ne voyait plus les choses sous le même angle, il avait évolué.
--Imbécile, s’était-il dit, je croyais, malgré tout ce qu’on raconte, à l’amour, à la fidélité, à la durée des bons sentiments, à la vertu des femmes, à la loyauté des hommes, même des hommes politiques! Et cependant, en quittant Benjamine, que je croyais aimer, j’ai passé, avec cette petite baronne, une drôle de soirée en mer. Et son mari! quel drôle de mari! Rien ne l’étonne et il n’étonne plus personne. Il est cependant bien extraordinaire. Je lui dois beaucoup, à la petite baronne. «_Elle savait la vie et me l’a fait connaître!_» C’est charmant. J’entends encore sa voix jolie me dire: «Mon cher, ne manquez jamais une occasion. Laissez cela aux imbéciles. La vie est courte et les roses sentent bon.» Et m’en a-t-elle appris, sur les uns et sur les autres, de ces bonnes histoires que d’abord je ne croyais pas vraies! Mais le moyen de douter, quand une femme vous dit, au risque de votre mépris: «J’y étais, j’en étais; je fus l’héroïne, ou: je fus la complice.» Donc, vivons en joie le plus possible. Les petits enfants d’aujourd’hui savent que, dans la vie, il faut pousser le voisin, le faire tomber et lui passer sur le corps, si l’on veut arriver. A quoi? à jouir. Tout le monde pousse, bouscule, écrase... et ment. Écrasons, bousculons, poussons et mentons. Montchanin, ta fortune est faite!... Ainsi, j’étais hier naïf ou niais au point de croire que, honnête et pauvre, on est aimé comme ça, là, tout de suite, par une héritière, et que, si elle vous accepte, ses parents se hâteront de servir sa bonne volonté! On n’est pas plus bête. Il a dû joliment rire de moi, Guirand, ou plutôt non, il s’est dit: «Jean est un malin. Sachant bien qu’il n’épouserait pas, il m’a menacé de son soi-disant amour pour Benjamine, afin de se faire payer son renoncement. Bien joué, mon garçon; je paierai!» Et il a payé; il a de l’esprit. Quant à elle, un sourire, une larme, une émotion d’adieu, un baiser...--et, après, «bonsoir! je serai marquise!» Tout cela n’est pas très beau, je le reconnais, mais c’est ça la vie... A ma place un amoureux de roman aurait dit au père: «A partir de ce jour, je ne veux rien de vous»... Je t’en fiche! J’étais bien trop heureux d’obtenir, comme compensation, un poste avantageux, en passant par-dessus les camarades!» Et maintenant, jugeons de tous les autres... par nous-mêmes. Conclusion: je vois comment on arrive; c’est par les femmes; aussi bien par celles qu’on vous refuse que par celles qu’on se donne... Montchanin, ta fortune est faite; merci, baronne!»
Hercule, fatigué de sa tâche éternelle, S’assit un jour, dit-on, entre un double chemin; Il vit la Volupté qui lui tendait la main, Il suivit la Vertu qui lui sembla plus belle. Aujourd’hui rien n’est beau, ni le mal, ni le bien; Ce n’est pas notre temps qui s’arrête et qui doute; Les siècles, en passant, ont fait leur grande route Entre les deux sentiers dont il ne reste rien.
Jean Montchanin n’était pas Hercule et il n’avait pas derrière lui une «tâche éternelle». Tant d’hommes faits, après avoir longtemps suivi le chemin choisi par Hercule, se ravisent un beau jour et reviennent sur leurs pas, en prenant par des raccourcis, pour rejoindre la route des voluptés et des vices,--qu’on ne saurait s’étonner de voir un jeune homme mal choisir dès le départ. Le dépit est un méchant conseiller. Jean l’avait écouté et lui avait obéi. Il disait maintenant: «La vie, je la connais!»
Tel était le Jean Montchanin qui entra, un après-midi d’automne, à quatre heures, dans le salon de la marquise de Courcieux, un jour où elle ne recevait pas. Il entrait plein de curiosité, de trouble aussi. Apportait-il des résolutions d’honnête homme? Honnête, il ne fût pas venu. L’aimait-il? S’il l’eût aimée pour elle, il ne fût pas venu. Et il accourait, poussé par la force irrésistible qu’on a tort de nommer amour.
Elle se leva toute droite, pâle, toute pâle. Il s’apprêtait à dire: «Madame...»
--Jean! dit-elle, une main sur son cœur qui battait à rompre.
--Benjamine!
Jetant là son chapeau sur le canapé, il l’entoura de ses bras, parce qu’elle défaillait. Elle laissa tomber sa tête sur l’épaule de Jean. Elle ferma les yeux. Elle se crut transportée dans le parc des Myrtes, cinq mois auparavant.
--Jean! dit-elle encore.
Il la regardait, éperdu.
--Jean! Jean! Jean! disait Benjamine.
Elle sentait fondre en elle son cœur. La peine, l’angoisse, l’ennui, dans lesquels elle vivait depuis cinq mois, s’évanouissaient dans sa mémoire. Il lui sembla qu’elle entrait dans une atmosphère, inconnue à la fois et retrouvée, de paix, de délice, d’oubli, de molle douceur et de joie profonde. Son être baignait dans une extase. Et cette émotion infinie donnait à sa voix quelque chose de lointain et de subtil qui pénétrait le cœur du jeune homme. A ce moment, il n’était plus ni bon ni mauvais. Il avait vingt-cinq ans. Un rayon de soleil traversait de grandes orchidées qui se pâmaient, penchées par-dessus le large disque évasé d’une coupe de cristal. Il vit ces fleurs, en regardant machinalement autour d’eux s’ils étaient bien seuls, si la porte était bien close. Aussitôt ses yeux revinrent à ce visage pâle, pâmé comme les fleurs qu’il venait d’entrevoir; ses regards buvaient les lèvres frémissantes de Benjamine qui répétait, sur un ton qui s’en allait toujours plus mourant: «Jean! Jean! Jean!» Pour tous les deux, tout ce qui n’était pas eux fut aboli. Ce fut la suite naturelle du premier baiser qu’elle lui avait donné... Au moment précis où elle sentit les lèvres de Jean effleurer les siennes, puis s’y poser, tout ce qui s’était passé depuis leur premier, leur unique baiser, ne compta plus pour rien. Fiançailles, mariage, désespoir, désir de mourir,--tout cela n’avait pas été.
Le baiser d’adieu et le baiser de retour se rejoignirent pour n’en faire qu’un. Le temps intermédiaire disparut, anéanti, emportant avec lui les réalités. Ils se sentirent noyés dans un bonheur qui était un songe.
--Adieu! partez! dit-elle...
Brusquement, elle le laissa seul, étonné, abasourdi, se demandant ce qu’il devait penser de «l’aventure», car il appelait cela une aventure... Lentement, il prit son chapeau, le brossa de la manche, et sortit en songeant:
--Elle avait raison, la baronne!
Quand le marquis rentra, Benjamine lui fit dire qu’elle ne pourrait pas descendre à la salle à manger. Il demanda à la voir. Elle lui fit dire: «Excusez-moi; demain.»
Enfermée dans sa chambre, elle ne se coucha point. Elle réfléchissait, l’œil fixe, un peu égaré, l’esprit tendu, essayant de trouver une solution honnête au problème coupable de sa destinée.
IV
UNE CONSCIENCE
Elle n’avait pas eu à se donner, puisqu’elle était à lui.
Et cependant, tout d’abord, le songe à peine achevé,--elle avait fui.
Seule dans la chambre, elle pleura longtemps, incapable de réflexion. Quand ses larmes furent épuisées, elle ne trouva en elle qu’une pensée, une seule: revoir Jean, le plus tôt possible, être à lui pour jamais, n’être qu’à lui, partir avec lui.
Mourir? cette fois, elle n’y songea pas un instant. Pourquoi cinq mois auparavant avait-elle voulu mourir? Parce qu’on l’avait séparée de Jean; mais à présent, à quoi bon? Elle n’en eut pas un instant l’idée. Chose étrange, quand elle pleurait tout à l’heure, il lui semblait que tous les regrets à la fois, tous les remords, toutes les désespérances se pressaient confusément en elle, se heurtant dans son cœur, dans son esprit. Il lui semblait que plus tard, quand elle pourrait voir clair dans ce chaos, elle ne supporterait pas son mépris pour elle-même.
Et rien de tout cela n’arrivait. Elle voulait revoir Jean, c’était tout.
La veille encore, elle était résolue à subir enfin sa destinée avec un sourire. Elle tâchait de comprendre son devoir, qui était de donner à son mari le bonheur régulier... Avait-elle vraiment songé à ce devoir-là? On l’eût bien étonnée en le lui rappelant.
Une femme avisée se fût dit tout de suite que l’heure était venue de se rapprocher de l’époux. Elle eût jugé cette politique nécessaire, elle eût trouvé cette habileté légitime. L’enfant qu’était Benjamine n’eut pas à repousser cette pensée qui ne lui vint pas.
--J’étais à Jean. Je suis à lui. C’est ma vraie destinée. J’irai, demain, le rejoindre. Pour expliquer mon départ ici, je laisserai une lettre. C’est tout simple.
Elle se rappela que Montchanin lui avait dit qu’il avait gardé, comme pied-à-terre, à Paris, son petit logement d’étudiant, qu’elle connaissait pour y être allée avec son père.
Jean lui avait répété deux ou trois fois qu’il resterait chez lui, pour elle, le lendemain matin. Eh bien, elle irait, elle le devait. Elle trouvait cela tout simple.
Il n’y avait pas d’autre issue à sa situation nouvelle.
Qu’elle n’allât pas retrouver Jean, non, cela n’était pas possible puisque Jean était son mari... Ils partiraient ensemble pour l’étranger. Il fallait donc qu’elle préparât tout de suite quelques menus objets qu’elle voulait emporter.
Elle quitta son fauteuil, ouvrit des tiroirs, réunit quelques-uns de ses bijoux préférés, ceux qui lui avaient été donnés par sa mère. Elle prit tout l’argent qu’elle avait, beaucoup. «Avec cela, pensa-t-elle, on n’a pas besoin de s’embarrasser de malles... On trouve partout du linge, des vêtements. Nous verrons, plus tard, à nous faire envoyer par ma mère tout ce qu’il me faudra.»
Elle vaquait à ses préparatifs avec une grande tranquillité, une lucidité extrême. Elle n’oubliait rien. Elle choisit dans sa pensée la robe qu’elle mettrait pour le voyage. Elle la demanderait, dès le matin, à sa femme de chambre, et aussitôt elle quitterait la maison.
Comme Jean allait être heureux!
A ce moment le jour, blafard, parut par les fissures des volets et par l’entre-bâillement des lourds rideaux,--un jour violâtre et maladif, triste infiniment. Elle écarta les draperies, elle poussa un peu une persienne; le ciel était sinistre. Elle se sentit glacée, et referma vivement la fenêtre. Alors sa fièvre tomba, elle se rassit dans son fauteuil et regarda autour d’elle ce logis qu’elle allait abandonner, la maison de la marquise de Courcieux, et elle murmura:
--C’est impossible!... Comme ça du moins, je ne dois pas!
L’angoisse des plus mauvais jours la reprit. La prison, le tombeau se refermaient brusquement sur elle.
Elle comprit qu’elle était trop lasse, qu’elle n’était plus en état de rien juger, de rien savoir; elle se dit qu’il lui faudrait être forte le lendemain pour livrer une des grandes batailles de sa vie,--elle ne savait pas laquelle,--et à demi morte, elle se dévêtit et se coucha, physiquement heureuse de sentir en elle, bien avant d’avoir fermé les yeux,--le néant du sommeil.
V
L’AVEU N’EST PAS FAIT, MAIS IL EST COMPRIS
C’était le matin, peu de temps avant le déjeuner.
--Dites à M. le marquis que je désire lui parler.
Il la trouva debout, très pâle, l’air résolu, singulière.
--Qu’avez-vous? dit-il. Vous n’êtes pas malade, j’espère. Vous êtes pâle.
--J’ai si peu dormi cette nuit!
Puis, dans un grand trouble, ne sachant par quelles paroles commencer, elle déclara brusquement:
--M. Montchanin est à Paris.
--Ah! dit le marquis sans sourciller, quand repart-il?
--Je ne sais pas.
--Vous l’avez vu?
--Oui, ici, hier après midi.
Il y eut un bref silence.
--Je crois, ma pauvre enfant, que vous auriez mieux fait de ne pas le recevoir, répliqua doucement Courcieux; il me semble que c’étaient là nos conventions.
--C’est parce que j’y ai manqué que je m’accuse, dit-elle.
Courcieux s’approcha d’elle, la main tendue: il y mit sa bonne grâce ordinaire, on ne sait quoi de sincère et d’apitoyé qui, depuis longtemps, lui eût conquis la jeune femme, si l’amour était raisonnable. Mais, à ce moment précis, Amine ne fut même pas touchée. Elle ne pensait qu’à Jean. Elle se taisait. Elle ne prit pas la main de Courcieux.
--Il s’est fait annoncer, je pense? reprit doucement le marquis.
--Oui, certes, et vous allez me demander pourquoi, dès lors, j’ai manqué à nos conventions en le recevant? La surprise; ce mot dit tout, fit-elle.
Elle pâlit encore et dut s’asseoir, puis balbutia:
--J’ai pu voir que je suis sans force contre lui et c’est ce que je me suis juré de vous dire aujourd’hui même. Le silence serait indigne de moi, et indigne de vous... Cette nuit, j’étais résolue à fuir votre maison, monsieur. J’ai compris à temps que ce serait vous faire injure; j’ai cru préférable de vous réclamer ma liberté et de vous dire que je vous rends la vôtre.
--Comment cela? demanda-t-il froidement.
Tandis qu’elle parlait, il se sentait devenu de glace pour elle. Elle ne l’intéressait même plus. Ce n’était pas sa femme, après tout!
Elle se releva toute droite et reprit nettement:
--Il faut nous séparer, monsieur; il le faut; ce sera mieux pour vous et pour moi... Il y a le divorce.
Courcieux fit un mouvement d’impatience.
--Pas de divorce? reprit-elle; vous n’en voulez toujours pas?... c’est vraiment impossible?... Alors, affirma-t-elle, je vais vous quitter, moi; partir... Tous les torts seront sur moi... Je vous assure, monsieur, qu’il le faut...
Elle insistait étrangement sur ces trois mots «il le faut».
--Mon cœur n’est pas libre; il n’est pas à vous... séparons-nous.
Après cette énergique déclaration, elle redevint brusquement humble et faible.
Elle tomba sur ses deux genoux, tout d’une pièce. Il pensa qu’elle avait dû se faire mal, mais elle demeurait immobile, sans larmes, les yeux brillants... Elle tendit vers lui les mains.
Il pensa qu’elle était vraiment un peu trop exaltée, mais aussi qu’elle touchait peut-être à l’heure d’une crise salutaire, qu’il pourrait, lui, précipiter et diriger.
--Amine, dit-il, de sa voix la plus affectueuse, je n’aime pas, vous le savez, ces exaltations, ces grands gestes un peu dramatiques... Ils prouvent que vous n’êtes pas maîtresse de vous. Il faut vous ressaisir, ma chère enfant, et m’écouter bien attentivement.
Il la releva avec douceur et s’assit près d’elle, en lui tenant une main dans les deux siennes.
--Il y a des sujets, reprit-il d’une voix nette,--une voix qui commandait,--il y a des sujets sur lesquels nous ne devons plus revenir ni l’un ni l’autre, jamais. Il est bien vrai que je vous sais gré de m’annoncer que monsieur Montchanin est à Paris. Mais cela seul m’a dit tout, et ce mot suffit. J’y vois votre noble intention de m’appeler à votre secours contre vous-même.
Elle écoutait, les yeux fixes; elle avait repris l’air égaré des heures mauvaises; elle ne savait plus ce qu’elle avait projeté de lui dire. Elle écoutait la voix ferme et impérieuse qui lui parlait; elle en subissait les conseils comme des ordres inéluctables. Elle sentait sa vie prise dans la fatalité comme un navire dans les glaces. Son âme en elle demeurait figée,--attentive pourtant, mais incapable de plus de réflexion et de parole,--seulement passive.
Elle tâcha de se rappeler ce qu’elle avait résolu de dire... Évidemment il n’avait pas compris! L’aveu terrible qui, pensait-elle, allait dénouer le nœud gordien qui les unissait, restait à faire. Elle était debout, si pâle qu’on eût dit une morte aux yeux ouverts.
--Écoutez monsieur... dit-elle avec force.
Il l’interrompit, et, de sa voix qui commandait plus haut, il dit:
--Vous voulez partir? Non. La marquise de Courcieux ne fera pas cela, même après m’avoir prévenu. Je m’y oppose. Pourquoi? parce que je vous ai promis à vous-même de vous protéger. Je vous jure qu’en me quittant vous iriez à un malheur si certain que cela m’empêche de songer à la situation lamentable où me laisserait votre honteuse fuite. Donc, pour vous, je vous ordonne de rester.
Elle sentit qu’il disait des choses très justes.
Il continua d’un accent apaisé:
--Et, pour moi, je vous demande de ne pas songer au divorce. Vous êtes une généreuse, ma pauvre enfant; obéissez à ma prière. Votre seul salut est en moi. Tout le reste est danger, honte, misère, folie et mort. La situation est lamentable pour vous, sans doute. Et pour moi, donc! Et comme je sais à qui je parle--voici la seule solution: soyez héroïque, madame!
Elle leva sur lui des yeux de désespoir, qui avouaient tout. Il ne voulut pas comprendre son regard; il avait refusé tout à l’heure d’entendre son aveu, qu’il croyait avoir deviné. Elle n’osait plus rien dire.
Il reprit:
--Vous ne reverrez pas, j’en suis sûr, M. Montchanin. Certainement vous lui avez interdit votre porte, n’est-ce pas?
--Monsieur Montchanin quitte Paris ce soir, murmura-t-elle machinalement.
Il se rapprocha d’elle:
--Peut-être ai-je des torts, Amine. J’ai eu, moi, mes raisons, en présence de votre attitude, pour n’être pas assidu auprès de vous comme je l’aurais dû peut-être... pardonnez-le-moi, car rien n’est plus pardonnable, je vous l’assure. La demande que vous avez cru devoir me faire tout à l’heure m’est un nouveau gage de la loyauté parfaite de votre cœur. Cela est bizarre à dire, mais ce qu’eût provoqué la colère d’un autre, porte au plus haut degré mon estime pour vous et je sais peu de femmes qui montreraient tant de droiture dans une si malheureuse situation.
Il se rapprocha encore un peu d’elle:
--Eh bien, pourquoi ne pas vous rapprocher vous-même de moi un peu davantage?
Elle eut un imperceptible mouvement de révolte.
--Moins que jamais! murmura-t-elle d’une voix mourante.
Il se redressa et sourit d’un air ironique qui semblait méchant.
Un valet de chambre annonça:
--Madame la marquise est servie.
--Dispensez-moi ce matin encore, dit-elle faiblement, de déjeuner avec vous, monsieur.
--Je vous ai demandé d’être héroïque, dit le marquis d’un ton glacé; il faut commencer.
Ils s’assirent l’un en face de l’autre et le marquis, pour masquer le vide qui les séparait, lui conta, avec esprit, une anecdote quelconque.
--Madame a un peu de migraine, Baptiste. Vous enlèverez les fleurs du salon.
--Ne sortez-vous pas aujourd’hui? fit-elle.
--Non, pas aujourd’hui.
Ils passèrent la journée chez eux, chacun de son côté.
--«Il est clair, se répétait-il, qu’elle voulait me dire quelque chose de plus, et je l’en ai empêchée. Ai-je eu tort? assurément non. Si cela est, quelle figure aurais-je fait? Mieux vaut douter, puisque mes résolutions, en aucun cas, n’auraient pu être modifiées.»
Elle retomba à sa vie de nonne.
VI
M. LE DUC DE MÉRIBAULT GOUTE FORT ALFRED DE VIGNY
Le duc de Méribault était un homme d’assez petite taille, qui avait gaspillé les années de sa jeunesse et économisé celles de son âge mûr. Il avait été ambassadeur sous le septennat de Mac-Mahon. Sénateur aujourd’hui, il regardait sans trop d’épouvante monter le flot des idées nouvelles. «Tout s’arrange à la fin, disait-il souvent. Dieu se débrouille toujours. On dit que les cyclones, qui font tant d’affreux naufrages, sont chargés par Dieu de faire pénétrer au fond des Océans un peu de lumière et d’air, afin que la vie y puisse naître. Les révolutions sont prévues par Dieu. Elles ont une raison d’être qui, étant divine, nous échappe. La foi comporte la patience, la résignation, comme elle comporte la charité et l’espérance.»
Le vieux duc avait un héros: Lamartine. «On y reviendra, disait-il. C’est un bien grand homme. Ses vues sur la politique étrangère sont d’un génie intuitif incomparable. C’était vraiment un homme envoyé de Dieu. J’aime moins ses poésies; il se complaît trop dans l’expression de la mélancolie. Il faut être triste--et rire un peu. Il ne sait pas rire.»
Tel était le vieux duc de Méribault. Il avait soixante et onze ans et en paraissait soixante. Quand on le lui disait:
--Pardon! répliquait-il, j’en parais soixante... et un!... Différence énorme: j’ai passé la soixantaine!
Le duc, qui était resté durant tout l’automne dans ses terres de Touraine, venait d’arriver à Paris, depuis vingt-quatre heures.
Levé et rasé de frais quotidiennement dès l’aube, il était, ce jour-là, dans son cabinet de travail, au milieu de ses chers livres, et il tenait le troisième volume des _Mémoires_ de Saint-Simon, dont il raffolait, lorsque, vers neuf heures du matin, Courcieux entra sans crier gare.
--Oh! oh! te voilà levé de bien bonne heure, mon garçon! Tu auras fait quelque sottise. Tu auras cassé quelque chose: tu viens chez le raccommodeur.
Courcieux était venu vite, à pied, afin d’avoir le temps de réfléchir en chemin. Il était essoufflé. Il s’assit.
--Reprends ta respiration. Plus on a l’âme troublée, plus on doit se calmer le sang, si l’on veut agir avec sagesse... Nous avons tout le temps.
Il y avait, en effet, du nouveau chez Courcieux. Il venait d’apprendre une chose si grave qu’il avait songé tout de suite à chercher en dehors de soi-même appui et conseil.
La confession catholique a pour fondement un besoin formel du cœur humain qui veut savoir, à de certains moments, si ses fautes ou ses résolutions sont humaines et pardonnables ou impardonnables et monstrueuses. «Où donc trouverai-je une autre âme, droite et haute, qui me dira si Dieu ou l’Idéal m’accueille ou s’il me repousse? Je veux faire ceci ou cela, mais que ferait un autre à ma place? Où est le vrai bien? où est le vrai mal? Ma conscience est trop seule. Je suis dans la nuit. Ma pauvre chère mère m’eût si bien conseillé! Son directeur de conscience est mort... Ah! j’ai mon oncle, le frère de ma mère. Les intérêts de famille nous sont communs. Il est père. Il a trois enfants... Il est honnête homme, indulgent et spirituel, mais intransigeant sur les questions d’honneur. C’est à lui qu’il faut m’adresser.»
Courcieux venait donc voir son oncle, le vieux duc de Méribault. Il lui confessa toute son histoire, depuis l’origine, toutes ses incertitudes et toutes ses résolutions,--et enfin le grave incident nouveau qui avait déterminé sa visite...
Le vieux duc l’écouta attentivement. Courcieux parla longtemps.
--Oh! oh! c’est grave, en effet. Et tu ne sais cela que depuis ce matin?
--Oui, et Benjamine n’est pas encore prévenue.
--Bon. M’as-tu bien tout dit?
--Oui, mon cher duc.
--Eh bien! il faut qu’à mon tour je reprenne les choses dès l’origine... Ne t’impatiente pas. J’ignorais tout de ta situation, et je n’avais pas à la connaître. Jusqu’ici, en effet, tu n’avais pas besoin de conseil. Ne t’étonne pas cependant si je te donne sans hésitation un avis net et précis sur des choses si nouvelles pour moi. Je suis un vieux terre-neuve. La vie aurait bien du mal à m’offrir une circonstance qui me prît sans vert... Veux-tu fumer? non? à ton aise! Je vais allumer ma pipe à cinquante sous... Oh! j’en ai de plus belles! mais elles ne valent rien. Rien ne vaut la bonne bruyère.
Il s’installa confortablement dans son fauteuil, alluma sa pipe, une pipe qu’il avait fumée en mil huit cent soixante-dix, sous le feu des Prussiens, puis dans une forteresse allemande. Courcieux s’impatientait. Le duc s’en aperçut.
--Tu me trouves un peu trop calme en présence de ta vivacité et de ta douleur? dit-il. Tu as tort. Ta douleur, c’est aussi la mienne; tu es le fils de ma chère sœur et je t’aime comme mon enfant... Si on devait me couper une jambe, je te jure que je ne me ferais pas endormir. Je fumerais ma pipe, comme le vieux grognard qu’on cite dans les histoires.
Courcieux serra avec émotion la main que son oncle lui tendait.
--Mon cher enfant, dit le duc, tu n’as jamais aimé ta femme, c’est clair. Alors, de quoi te plains-tu? Il fallait l’aimer avant, la connaître avant, et ne prendre le vœu de ton excellente mère, ma sœur, que comme un désir raisonnable. Ce qu’elle voulait, c’était non pas que tu épousasses Mlle Guirand sans l’aimer, mais que d’abord tu l’aimasses (et dire que c’est là du français!) pour l’épouser ensuite.
--Je me suis répété tout cela cent fois, mon oncle. Vous n’allez pas m’éclairer un passé qui m’est odieux; c’est l’avenir que je veux voir.
--Pardon; l’avenir n’est jamais qu’une conséquence. Quand la réflexion humaine n’y regarde pas, la conséquence s’appelle fatalité; dans le cas contraire elle s’appelle justice. J’ai donc besoin de revoir, en détail, avec toi, ton passé, si du moins tu es décidé à faire de la justice... Donc, tu n’as jamais aimé ta femme?
--Jamais.
--Tu l’as estimée seulement?
--Seulement.
--Remarque avec moi que si tu t’étais mis à l’aimer, tu l’aurais probablement entraînée dans ton amour.
--J’en conviens.
--Donc, pour une part, tu es responsable ou, si tu préfères, tu dois te reconnaître, dans une certaine mesure, responsable de ce qui est arrivé. C’est là un premier point que nous avons besoin d’établir fortement.
--Je ne crois pas, mon oncle, qu’Amine eût cédé. L’insistance l’eût irritée au contraire et affolée. N’oubliez pas que, la nuit de notre mariage, elle voulut mourir!... Que de fois ce souvenir menaçant m’est revenu au moment de lui dire que je l’aimais.
--Sans l’aimer! insista le duc.
--Sans l’aimer, confirma tristement Courcieux.
--... C’est que l’amour sincère décuple les chances de victoire, sois-en sûr. Au demeurant, ce qui est certain, c’est que, amoureux, tu t’y serais pris autrement et, si alors elle eût résisté, eh bien, mon Dieu, elle serait aujourd’hui ou morte ou folle; tu aurais tué Montchanin, à moins qu’il ne t’eût tué. (Quelle langue, mon Dieu! que cette langue française!) Tu nous aurais donné le spectacle d’un épouvantable scandale, tout trempé de sang et de larmes; tu aurais ainsi rappelé au monde méchant la déplorable fin du marquis de Courcieux, ton père,--qui n’avait pas un mauvais cœur mais une bien mauvaise tête! Bref tu nous aurais mis tous, toi, moi, mes enfants, toute la famille, les Courcieux, les Méribault et d’autres encore, dans un hideux gâchis dont se seraient réjouis nos ennemis publics et privés. A la bonne heure! Voilà comment on agit _lorsqu’on aime_! conclut le duc avec une énergie et une gravité surprenantes.
--Où voulez-vous en venir, mon cher oncle?
--A te faire toucher du doigt que tu t’es comporté jusqu’ici avec la plus grande sagesse, depuis ta faute,--entendons-nous bien,--c’est-à-dire depuis ton mariage conclu à la légère.
--Je m’en doutais un peu, mon oncle, mais cela, c’est toujours le passé. Et l’avenir? et le présent? que ferai-je ce soir? que vais-je faire ce matin?
--La plaisante question! dit le duc. Tu t’es condamné à être stoïque, pour ne pas te condamner à être tragique inutilement ou inutilement ridicule. Tu as essayé de diriger les événements, à partir du jour où tu t’es aperçu qu’ils t’avaient conduit, et où tu l’as regretté;--mais depuis le moment où tu en as modifié la marche, tu leur as appartenu de nouveau, et bien davantage, parce qu’ils sont ton œuvre!
--Expliquez-vous, je vous en prie.
--C’est fort simple. Il y a de la fatalité dans tout, c’est-à-dire des événements dont les causes ne furent pas entre nos mains et avec lesquels cependant nous devons compter de toute nécessité. Or, ici, tu as collaboré avec la destinée. Voilà pourquoi tu ne peux, sans injustice, être impitoyable, _en aucun cas_, m’entends-tu, en aucun cas! envers celle qui, victime de tant de choses et de tant de personnes, est aussi ta victime à toi,--si peu que ce soit... Ça, ne l’oublie jamais! ne l’oublie pas surtout, lorsque je conclurai tout à l’heure. Je passe maintenant à un second motif que j’ai de faire appel à ton indulgence en faveur de ta pauvre femme.
--L’indulgence, dit Courcieux énervé, la bonté ont des limites! Un moment vient où on ne peut plus...
--Nous discuterons cela plus tard... Un peu de méthode, que diable!
--Je vous écoute.
--Elle t’a formellement demandé le divorce, n’est-ce pas?
--Par situation, le divorce m’est impossible, dit Courcieux.
--A toi! fit le duc, mais à elle?... Tu as fait une alliance, sur laquelle tu ne m’as pas consulté, avec une famille de soi-disant républicains. Ils admettent le divorce, eux, si tu ne l’admets pas! En bonne justice, elle devrait pouvoir divorcer sans toi!... Qu’est-ce donc que ton alliance? Pourquoi soumet-elle ta femme à tes principes lorsque, en aucun cas, elle ne te soumet, toi, à ceux de ta femme? J’entends bien que tu en espérais d’heureux résultats (problématiques... ce fut l’erreur de ta chère mère) au point de vue de nos intérêts généraux--mais en quoi cela regarde-t-il cette pauvre Benjamine, comme fille, épouse ou mère? N’a-t-elle pas le droit de supposer que tu dois, le cas échéant, des sacrifices à votre alliance? et que, si la situation des époux devient franchement intolérable, elle aura, elle, la femme, le droit d’appeler à son secours une loi que tu voudrais détruire, c’est entendu, mais que tu n’as pas détruite encore--et contre laquelle tu as peut-être perdu le droit de t’insurger... le jour même où tu t’es rallié... à un Guirand?
--En sorte que j’aurais dû selon vous accepter la solution du divorce! s’écria Courcieux stupéfait. Vous admettez le divorce, à présent!
--Je ne l’admets pas, fit le duc en soufflant une bouffée de fumée énorme,--mais aussi, je suis logique: je n’épouse pas les filles des gens qui l’admettent. Et si j’épousais leurs filles, eh bien, ma foi, je ne serais pas peut-être fâché d’avoir, pour sortir d’une impasse extraordinaire, cette brèche qu’ils ont eux-mêmes ouverte dans un mur que je voudrais rebâtir!... Ceci réglé, j’affirme qu’en refusant à la pauvre Benjamine une solution qu’elle est moralement en droit de demander, tu as accru ta dette envers elle, car enfin, si tu lui refuses le divorce, c’est pour toi, pour moi, pour nous, c’est pour servir tes traditions à toi... dont elle a le droit de se moquer! Tu la condamnes aux galères à perpétuité dans un intérêt de caste et de parti... ce que j’approuve, pardieu!... Mais que diable! puisque tu la séquestres, traite-la convenablement dans son cachot! C’est bien le moins!... Un tel mariage ne peut pas être une condamnation au régime cellulaire! Il faut m’ouvrir des fenêtres là-dedans--sinon vous y crèverez!... Et vous ne méritez ni l’un ni l’autre de mal finir... Un peu de patience, j’achève.
Il huma avec calme une bouffée de tabac, et reprit:
--Elle a été à ce Montchanin--tu en as depuis ce matin une certitude... absolue. J’ai lieu de penser que tu avais songé parfois qu’un tel dénoûment était possible. Eh bien, sais-tu ce qui me frappe là-dedans? C’est que, le lendemain même du jour où elle l’a revu, elle te l’a avoué! Le lendemain même de ce jour, elle a d’abord voulu abandonner ta maison sans rien dire; puis elle a réfléchi que ce serait te faire affront; et simplement, nettement, elle t’a redemandé sa liberté; elle voulait, divorcée ou non, te quitter, et si tu as dit _non_, toi, ce fut seulement, comme j’ai eu l’honneur de te le démontrer, dans l’intérêt de ton nom à toi... de ton parti à toi... Et elle a obéi!... Eh bien, mon cher, je trouve ça superbe! Elle a accepté vaillamment ta geôle sans air, sans jour, sans joie, sans espoir! Je te dis que je trouve ça magnifique. Sais-tu ce qu’aurait fait toute autre, à sa place? Toute autre se serait rapprochée sournoisement de son mari--pour le tromper en sécurité, en gardant, avec ruse, avec habileté, avec soin, tous les agréments de la position; toute autre, en un mot, t’aurait trompé,--et elle ne l’a pas fait. Elle le pouvait, certes! elle le devait presque; tout l’y engageait! Elle ne l’a pas voulu. Grâce à elle, ta dignité intime, ta liberté sont sauves. Grâce à elle, tu ne seras pas condamné à ce ridicule d’appeler _trésor_ et _cher ange_ l’enfant possible d’un autre homme!--Elle ne sourira pas, comme tant d’autres femmes, de l’erreur, lamentable et comique, d’un père putatif. (Encore un mot désagréable!) N’est-ce rien, tout cela? Eh bien, mon cher, tout ça, puisque tu me demandes mon opinion, tout ça, mon garçon, ça fait de la petite Guirand, une marquise de Courcieux,--et une chic, encore! Sois donc un marquis, toi, dont c’est désormais le seul métier!
--Vous avez une façon de dire les choses...
--Je ne les larmoie pas,--c’est sûr. Vous poussez tout à l’extrême, vous autres, aujourd’hui... Alors, ma conclusion, tu la vois d’ici?...
--Je la pressens...
--Mais elle te déplaît! Vas-tu te donner le ridicule de m’avoir demandé un conseil pour me dire que tu n’en veux plus? Non, tu es incapable de cette vulgarité, je veux le croire encore... Ma conclusion formelle est celle-ci: Sois un beau marquis. Elle a été loyale, sois généreux.--Car enfin, j’y insiste, je te le répéterai jusqu’à ma mort, elle t’a tout dit, le lendemain même du jour où elle a revu Montchanin, tout, absolument tout. Tu as refusé de comprendre ou plutôt tu as voulu paraître n’avoir pas compris, en quoi tu as agi comme je veux te voir agir. Voilà qui est du bon marquis de Courcieux... Eh bien, continue, mon garçon.
--On ne peut pas être sublime tous les jours et jusqu’au bout, dit Courcieux.
--Tu appelles ça être sublime, fit le duc avec une moue dédaigneuse. Voilà bien le langage ampoulé qui nous reste du romantisme et de toutes _leurrrs rrrévolutions_. On a tout enflé. J’appelle ça être élégant, tout au plus... spirituel à peine. Mettons de _bon goût_, si tu veux. J’ai tout dit. Qu’est-ce que tu vas faire?
--Je ne sais plus, dit Courcieux.
--Ni moi... Mais, voyons un peu, je change ma question: Quelle sottise aurais-tu faite depuis une heure, si tu n’avais pas eu l’idée de la retarder ou de l’éviter en me consultant?
--J’aurais dit à Benjamine que je savais toute la vérité.
--La bonne aventure! Tu ne lui aurais rien appris, puisque, si tu sais quelque chose, c’est grâce à elle.
--Je lui aurais appris ce qu’elle n’a pas vu encore: je lui aurais montré l’abomination de sa conduite.
--Cris, larmes, gémissements! Voilà _de la belle ouvrage_! cria le duc en haussent les épaules.
--Et j’aurais pris le prochain bateau,--pour...
--Pour que, toi ou Montchanin, l’un des deux, étant mort, interrompit le duc, l’enfant adultérin (encore un vilain mot!) n’eût plus qu’un seul père! Et après? qu’aurais-tu fait? car j’aime à supposer que le survivant, c’eût été toi.
--Après? dit Courcieux, je serais revenu.
--Chez toi? présenter à ta femme le meurtrier du père de son enfant? C’est inimaginable!... Et très compliqué! Il est difficile d’être plus dépourvu de tout sens commun... Et ça sort de l’École polytechnique! Qu’est-ce qu’on vous apprend donc, là-dedans?... Eh bien, mon cher, c’est convenu; adieu. Prends le rapide à Paris ce soir, et, demain soir, le bateau de Marseille. Veux-tu de mes épées?...
--Alors, selon vous, mon oncle, je dois rentrer chez moi et faire exactement comme s’il n’y avait rien d’anormal dans ma maison?
--Exactement.
--Je voudrais vous y voir! dit Courcieux avec impatience.
--Je t’attendais là, fit le duc.
Il se leva, posa sa pipe sur la table, marcha vers Courcieux, lui prit le bras et dit gravement:
--Mon cher marquis, apprends ceci: Je ne conseille jamais une action que je ne serais pas capable d’accomplir moi-même, le cas échéant... Écoute-moi ça, nigaud:
Il se rassit et reprit sa pipe:
--«Vers 1840, j’avais vingt ans. Mon père, que tu as connu, avait un ami intime, le duc de Z... un frère d’armes, homme d’esprit et de cœur.
«Le duc de Z... avait une fille. Toute jeune. Seize ans. Aussi bonne que jolie.
«Un diable d’étourdi, _cherubino d’amore_, sous-lieutenant aux dragons, charmant garçon, noble comme elle, brave comme une épée, mais tête folle et amoureux de toutes les femmes, conta fleurette à la mignonne, sous les grands marronniers du parc... De coquelicot en bluet, il lui laissa un vergiss-mein-nicht dont elle se fût bien passée. Il était reparti pour le régiment. Elle lui écrivit sa peine et ses terreurs. Il répondit gentiment que, puisque les choses étaient ainsi et seraient forcément connues un jour ou l’autre, il lui envoyait une bague de fiançailles. La petite, en pleurant beaucoup, se confessa donc à son père, lequel, l’ayant consolée, s’en alla avec elle attendre à la campagne, loin des indiscrets, le retour du cher polisson. Tout allait pour le mieux, quand le gamin mourut en brave, je ne sais plus où, dans un engagement contre les Arabes. Voilà un honnête homme de père bien malheureux. Il manda au mien sa grande peine. Et le duc de Méribault, mon père, un soir, gravement, me conta toute l’histoire.--«Pauvre petite, dit-il en terminant, si tu savais comme elle est gentille! et naïve! et douce! et bonne! et désespérée! Ça me crève le cœur! je la connais. Elle est exquise. Voilà bien du bonheur perdu!»--Je regardai attentivement mon père.
«--Faut-il vous comprendre?» lui dis-je.
«--Si tu n’es pas trop bête», me répondit-il.
«--Eh bien, mon père, c’est entendu. Allez voir le duc.»
«Il y alla, c’était trop tard. La pauvre enfant n’avait pu supporter l’idée de son abandon; elle était morte... Vois-tu, mon cher, certaines fautes sont à peine des renseignements sur la nature des femmes. Il y a des coquines froides et chastes. Il y a des saintes qui ont beaucoup aimé, témoin Marie-Magdeleine... Ta femme est une vraie femme, c’est moi qui te le dis... Tiens, je suis charmé qu’elle soit ma nièce... Gardons-la.»
--Mon cher oncle, dit Courcieux, j’ai bien écouté votre histoire, vous agissiez librement et fièrement, moi, je subis!
--Tu m’ennuies! fit le duc. Si c’est plus difficile, c’est plus digne de toi, voilà tout. Si tu veux me prouver que tu seras _sublime_ en prenant un parti que je trouve seulement spirituel, soit. Tu seras sublime! mais sois-le donc pour l’amour de Dieu, et finissons-en!
--Mon cher oncle, dit Courcieux gravement, je suis convaincu. Je ne demandais qu’à l’être. Cependant, je n’ai ni la force, ni la volonté de revoir, avant quelque temps, la marquise de Courcieux.
--Ça, je comprends!... Eh bien, voyage. J’irai la voir, moi.
--Je ne veux pas rentrer chez moi aujourd’hui.
--Et tu veux que j’aille lui parler?
--C’est cela même.
Le duc se leva.
--Quelle heure est-il?
--Dix heures.
--Pour une visite... de médecin, dit-il, c’est une heure possible. Prends-moi ce volume relié en vert, là, sur la troisième tablette... oui, à gauche, qu’est-ce que c’est?
--Alfred de Vigny... _Quitte pour la peur_.
--C’est bien ça. Te rappelles-tu ça, _Quitte pour la peur_?
--Pas du tout.
--C’est de l’exquis Louis XVI. Le duc mène à Versailles, une vie... impertinente. La pauvre petite duchesse s’ennuie à Paris. Elle prend un remède contre l’ennui, c’est-à-dire un amant: le chevalier. Le remède opère et la guérit du mal d’ennui--mais lui en donne un autre. Son vieux docteur lui annonce la venue prochaine d’un petit messie. Elle s’en désole: «Ah! Marton!» Nerfs, vapeurs, crises de larmes, et, le soir même,--il faut bien que ce diable de docteur ait parlé!--voilà que le mari arrive en grand équipage; carrosse, laquais et flambeaux envahissent la cour de l’hôtel. Il entre chez sa femme et s’amuse un instant de sa belle frayeur, puis, lui baisant la main: «Rassurez-vous, duchesse, vos gens et les miens m’ont vu entrer; ils me verront sortir, et, pour le monde, c’est tout ce qu’il faut.»
Attends-moi, je vais chez toi, offrir un exemplaire de ce livre à la marquise. Si elle le connaît, elle me comprendra tout de suite. Si elle ne le connaît pas, eh bien, je lui lirai la scène principale. Je n’aime pas les drames, moi, mais j’adore la comédie. Je vais faire un brin de toilette. Lis, en attendant, _Quitte pour la peur_. Mais comment diable est-il possible que tu n’aies pas lu ça! Que lisiez-vous donc à Polytechnique?
Quand le duc revint de chez Benjamine, il tendit, sans rien dire, à Courcieux, une lettre d’elle.
«Monsieur,
«Aucun amour n’égale le sentiment de tendresse reconnaissante que vous m’inspirez. Pourquoi faut-il qu’un sentiment qui, j’en suis sûre, est bien plus que de l’amour, ne soit pas l’amour? Je m’agenouille devant votre pitié, ne me le défendez pas. Dieu, qui sait le fond des âmes, me pardonnera parce que vous m’avez pardonné. Je suis votre humble servante.
«Amine.»
En lisant cette lettre, le sceptique-croyant qu’était Courcieux sentit son cœur remué: «Quel dommage!» dit-il, et des larmes montèrent à ses yeux. Il se tourna vers son oncle. Le duc semblait regarder attentivement la muraille.
--Tu vois, dit-il d’un air embarrassé, je faisais comme toi: je pleure un peu... Es-tu bien mécontent de mes conclusions?
--Vous aviez raison, mon cher duc. Les choses iront mieux ainsi. De toute autre résolution, quel bien pouvions-nous tirer? L’intérêt social me paraît ici d’accord avec celui des âmes.
--A la bonne heure! fit le duc, ça ne serait pas la peine d’être marquis pour se conduire comme un manœuvre!
En paix avec lui-même, le marquis de Courcieux partit le lendemain pour Venise. Gondoles, sorbets et musique,--le plaisir est aux riches qui n’ont pas le bonheur. De Venise il courut en Écosse chasser le grouse, et de l’Écosse il partit pour l’Inde, où il chassa le tigre.
Le monde ne voit que ce qu’on lui laisse voir. Pour le monde, le marquis de Courcieux n’était qu’un mari léger, un peu fou, négligent de sa femme et n’aimant que le plaisir.
La nature propre des dévouements, qui sont les beaux héroïsmes, exige qu’ils demeurent cachés, et c’est pourquoi le monde peut toujours les nier.
VII
CE QU’IL Y A DANS LA TABATIÈRE DE M. LE DUC
L’héroïsme n’a qu’une heure; souvent qu’une minute. Avant et après l’acte de générosité ou de dévouement, les héros, pour la plupart, sont des hommes animés des sentiments de tout le monde, c’est-à-dire des égoïstes. Seulement, la minute héroïque les grandit à jamais et nous ne pouvons nous figurer, par exemple, le petit tambour Bara qu’au moment de sa mort... C’était peut-être un enfant insupportable.
Une résolution sublime est prise dans une seconde. Un élan du cœur y suffit. Le difficile, c’est de s’y tenir, quand on s’aperçoit qu’il faut employer toute sa vie à la réaliser.
Courcieux avait pardonné; c’était là un héroïsme d’âme, un fait moral, une résolution. Et, quand il lui avait fallu mettre son pardon en acte, il s’était aperçu que cela était presque au-dessus de ses forces.
On peut dire aussi que, souvent, la beauté d’une résolution héroïque séduit son homme. Même si elle n’est connue que de lui, elle lui donne une satisfaction qui le paie des douleurs du sacrifice; elle rayonne à ses yeux dans l’obscurité, et il se complaît à cette splendeur. Il est payé des douleurs acceptées par un joyeux sentiment d’estime de soi. Tout le monde ignore son acte, soit; mais si on venait à l’apprendre on le louerait, en s’étonnant. Cette pensée soutient parfois de grands _faibles_, et les transforme en énergiques. Hélas! quand l’héroïsme comporte l’humiliation, c’est alors qu’il cesse presque d’être possible à l’homme, ou que, accompli, il change de caractère; on le trouve surhumain; c’est sainteté qu’on l’appelle, parfois même divinité.
Courcieux n’était ni assez philosophe ni assez chrétien pour s’imposer une humiliation suprême en vue de se rapprocher de la grande morale évangélique, de la tendresse pure et de la divine pitié.
Au contraire, les motifs premiers de son pardon étaient essentiellement mondains. Le pardon seul avait pu empêcher un scandale. Les raisons secondes étaient plus hautes. Il était bien forcé de s’avouer, avec son oncle, que bien des femmes, à la place d’Amine, loin d’avouer l’amant, l’eussent caché à tout jamais en se rapprochant du mari. «Elle pouvait me tromper, elle ne l’a pas voulu. Elle pouvait me donner à croire que j’étais le père de son enfant--et elle ne l’a pas voulu!» L’aveu d’Amine, il le tenait pour fait; c’est bien lui qui s’était refusé à comprendre. Et cet aveu, il ne pouvait y songer sans admiration et reconnaissance. Donc, il avait pardonné, dans son cœur. Mais rejoindre aussitôt l’épouse, vivre à côté d’elle dans les conditions nouvelles où elle se trouvait, cela lui avait semblé ridicule ou d’allure médiocre. Il n’avait pu en supporter l’idée et il s’était éloigné, non sans songer qu’elle-même trouvait son compte à cette séparation. L’absence leur rendait à tous deux la vie plus commode et plus douce.
Il n’avait fait parvenir à sa femme aucune recommandation. Son pardon assurait le secret; il pensait bien qu’Amine ne révélerait à personne, pas même à sa mère, le mystère qu’il couvrait, lui, de sa peu commune générosité. Une autre raison qui l’assurait de la discrétion d’Amine vis-à-vis de Mme Guirand, c’était la différence entre les deux âmes de la mère et de la fille. La confession d’Amine à Céleste eût été une vulgarité dont il sentait sa femme incapable; et il ne se trompait point.
Et puis, il laissait à Benjamine un admirable conseiller et un protecteur: le duc.
Il était donc parti sans la revoir. Il se demanda alors s’il n’amoindrissait pas, dans le monde, par son départ, l’effet de sa généreuse indulgence. N’allait-on pas interpréter malignement (et justement cette fois) le départ subit d’un mari et son absence prolongée?
--Tant pis! se dit-il; je ne peux pas davantage... On dira surtout que je suis un mauvais mari... et un mauvais père!... Et je me donnerai la peine de diriger l’opinion de ce côté! Ce sera l’affaire de quelques lettres à des hommes bavards et surtout à des femmes discrètes.
Et il était parti... mais il fallut revenir! Il revint au bout d’un an, et se trouva presque aussi embarrassé qu’auparavant.
--Rentrer chez moi d’un air bonhomme, se disait-il; baiser la main de ma femme; me faire présenter sa fille qui arrivera aux bras d’une nourrice et à qui je devrai dire, selon le mot de mon oncle: «bonjour, trésor», non, ça ne m’est pas possible. Tout ce qu’on voudra, mais pas ça!... Alors? alors il faut que cette enfant aille au diable; qu’on l’éloigne; et qu’il n’en soit plus question. Mlle Guirand dira ce qu’elle voudra, je suis déjà bien bon comme ça,--et j’entends rentrer chez moi, libre du passé; je suis fatigué de mon voyage; je veux rentrer dans la maison de ma mère et n’y être pas poursuivi par d’odieux souvenirs. La bêtise et la bonté ont des bornes. Voilà qui est dit.
Mais l’égoïsme aussi a des bornes en certaines âmes, qui ne peuvent pas plus s’arrêter sur les pentes du _bon_ que d’autres sur celles du _mauvais_.
Avoir été bon un jour, à une certaine heure, cela, en bien des cas, impose à un homme de l’être encore aujourd’hui et encore demain. On ne veut pas détruire d’un mot, d’un geste, le bien qu’on a fait et dont on reste fier, parce qu’on a dû souffrir pour l’accomplir. Courcieux était captif désormais d’une première minute de générosité; il était engagé. Pourquoi? par qui? Eh! il ne pouvait se démentir lui-même, délibérément, sans se blâmer beaucoup et se mépriser un peu.
Que faire? sinon aller droit chez son oncle?
--Ah! te voilà, marquis? M’apportes-tu une peau de tigre?--Tes grouses d’Écosse étaient excellents.--Est-il vrai, dis-moi, qu’on a mal au cœur, à dos d’éléphant?... Je te remercie de tes lettres. Elles étaient de belle humeur. C’est ça qui est la France et non pas les drames fumeux. Supportes-tu _Hamlet_ et _Othello_, toi?... Vive notre vieux Molière et la chanson d’Alceste... un grognon pourtant, celui-là!
Et le vieux duc fredonna:
Si le roi m’avait donné Paris, sa grand’ ville, Et qu’il m’eût fallu quitter L’amour de ma mie... J’aurais dit au roi Henri, Reprenez votre Paris! J’aime mieux ma mie, ô gué! J’aime mieux ma mie.
Il s’arrêta... quand il eut fini le couplet:
--Tu me trouves insupportable? De quoi veux-tu que je te plaigne? Tu nous avais laissé Paris, mais tu en as eu, j’imagine, à n’en plus savoir que faire, des Vénitiennes, des Écossaises et des Hindoues?... Je t’écoute... car on ne t’attend pas chez toi, je le sais: j’en arrive; et puis, il est bien sûr qu’avant tout, tu viens ici aux nouvelles... Tu as oublié de m’embrasser: ça n’est pas gentil; après un an!
Ils s’étreignirent. Le duc serra son neveu sur sa poitrine avec émotion. Courcieux n’était pas moins ému. Il n’avait pas soufflé mot.
--Allons, dit le duc, tu n’es pas devenu bavard... assieds-toi là. Tout va bien chez toi. Montchanin n’est pas revenu, mais j’ai eu de ses nouvelles et j’ai fait de lui, à Benjamine, un portrait ressemblant--qui n’était pas pour plaire à la pauvre femme! Ce n’est plus une femme, d’ailleurs, c’est une mère, une vraie--c’est-à-dire tout le contraire d’une femme, au sens que les hommes donnent à ce mot. Ta fille,--eh bien, quoi?--ta fille est charmante, autant du moins qu’on peut l’être à cet âge: cinq mois! un atome! mais ça sourit et ça regarde. Ça dit _maman_. Elle ne sait dire que: «_maman_». Tu vois qu’elle a reçu une éducation parfaite. J’ai bien rêvé à un moment de lui apprendre à m’appeler _papa_. Tout bien réfléchi, j’ai préféré t’attendre.
--Mon cher duc, dit Courcieux,--je suis décidé à ne rentrer chez moi que lorsque cette enfant en sera sortie.
--Ah! bon! dit le duc. Ça recommence! Voilà de quoi il retourne. Tu es furieux! Voilà ce que tu as rapporté des Indes. Au lieu d’une peau de tigre, le tigre lui-même! Tu es jaloux, donc? Et l’on dira que les voyages forment la jeunesse!
Il allait et venait autour de sa table de travail, dans le même cabinet où s’était décidé, un an auparavant, le départ de Courcieux.
Enfin, il s’arrêta devant son neveu et, le regardant en face, il dit d’un ton grave:
--Tu veux reprendre cette enfant à cette mère?... après la lui avoir permise?... c’est bien ça, n’est-ce pas? Eh bien, mon garçon, il est trop tard!
Courcieux eut un mouvement de révolte. Il se leva brusquement.
--Je sais bien, fit le duc, ce que tu vas me répondre, toi qui n’es pas bavard: tu vas me répondre en cinq syllabes: «c’est impossible», ou en quatre: «je ne peux pas».
--En effet, je ne peux pas: c’est plus fort que moi!
--Tu es un joli marquis! fit le duc en souriant. Je sais un écrivain contemporain (je ne lis pourtant pas, je relis) qui a écrit cette prière ou à peu près: «Mon Dieu! préservez-moi de la douleur physique, parce que... la douleur morale,--je m’en charge!» Il est bien heureux, celui-là. Je n’irai pas jusqu’à nier la douleur physique--mais certaines douleurs morales,--n’est-ce pas, mon pauvre Édouard? sont si cruelles qu’elles se font sentir dans la chair. C’est pour cela que, parfois, on ne dort plus. Tu n’en es pas là, puisque tu n’aimes pas ta femme. Et tu recules tout de même devant la souffrance quotidienne que t’imposera, dans ta maison, la présence d’une enfant dont tu as pardonné la naissance à la mère! Bref, tu as fait une promesse, mais tu ne veux pas la tenir.
Courcieux bondit.
--Vous avez gardé votre façon cruelle de dire les choses...
--Ne faut-il pas les faire sentir? J’aiguise un peu le scalpel et je le passe à la flamme; ça tranche mieux dans le vif et c’est plus sain.
--Je ne me vois pas beaucoup, dit Courcieux, donnant le baiser du soir à cette petite!
--Pourquoi non? fit le duc... Ah! si tu aimais ta femme, ou si seulement elle était ta femme, mais non, ce n’est pour toi que Mlle Guirand. Elle ne t’a pas trahi. Au contraire, si tu n’as pas changé d’avis,--et le moyen de changer d’avis sur l’existence d’un fait constaté!--tu conviens toi-même que, pouvant te tromper... radicalement, elle a agi comme peu de femmes eussent agi à sa place. Cela mérite quelque chose, que diable! Tu l’as compris, puisque tu l’as pardonnée. Va jusqu’au bout.
--Je ne peux pas.
--Je ne reconnais pas le fils de ma sœur, dit le duc sévèrement. Ma pauvre chère sœur a peut-être supporté de ton père des choses plus terribles que celles dont tu as peur.
Il y eut un silence.
--Alors tu veux que j’aille voir ta femme?
--C’est cela même, dit Courcieux.
--Et si elle en devient folle? ou si elle fuit ta maison afin de garder l’enfant, cette mère? A quoi aura servi ton premier sacrifice? Ah! je connais des gens qui vont bien rire!
--Si elle devient folle ou si elle part--je serai allé jusqu’au bout des patiences possibles; et Dieu seul aura fait le reste.
--Dieu? dit gravement le duc, c’est peut-être là qu’il t’attend! Peut-être veut-il voir si tu es de ceux qui laissent la fatalité agir seule ou de ceux qui agissent sur elle pour la tourner en justice. Tu me regardes?... Je sais bien que ce n’est pas moderne, ce que je te dis là! mais je ne suis pas moderne pour deux sous, moi. C’est même pour ça que je ne lis plus--et que je relis. J’ai là un Marc-Aurèle... emporte-le. Ce païen-là est tout à fait d’accord avec Jésus. C’est très curieux.
--Je crois, dit Courcieux après un silence, que je vais repartir ce soir même...
--Et refaire le tour du monde sans rentrer chez toi? Bon. J’aime mieux ça; c’est bête, mais c’est original, dit le duc... Courcieux ou le Mari errant!... Tiens, tu es lâche!
Courcieux, cette fois, ne broncha pas. Il mit son visage dans ses mains. Le duc se planta devant lui, le regarda de nouveau avec attention, puis:
--Veux-tu que je te dise de quoi tu as peur? Tu as peur d’avoir quelque peu, à tes propres yeux, cet air jobard qu’on a quand on fait le bien, l’air d’être dupe, n’est-ce pas? Tu redoutes les gens qui pourraient te trouver cet air-là! En veux-tu la preuve? On a vu des maris complaisants, débauchés et spirituels, ou sceptiques et mauvais sujets, dire tout haut quelquefois: «Mon fils cadet ne me ressemble pas. Il a quelque chose de russe ou d’anglais.» La galerie s’amuse; on se répète en riant: «Quel polisson, ce Untel!» Mais comme ce Untel tolère chez lui un fils de l’amant de sa femme pour des raisons basses ou seulement pas jolies, ou seulement par faiblesse, on ajoute: «C’est bien humain!» et on méprise le monsieur mais on le comprend... On le comprend parce qu’il est méprisable! Que si toi ou moi nous faisions la même chose pour des motifs respectables, pour des raisons élevées... ah! diable! voilà qui ne se comprend plus! «Admettez-vous cet héroïsme?»--«Ah! mais non! Je ne ferais pas ça, moi!» disent à l’envi les médiocres. Et on voudrait plaire aux médiocres. Voilà ton cas. Il est piteux. Mal agir par respect humain, c’est de la lâcheté, je ne m’en dédis pas. Il y aurait beaucoup plus de gens de bien, si les gens de bien n’avaient pas l’air sot. Et c’est là une des plus grandes malices du diable, de donner l’air jobard aux braves gens!
--J’ai bien du chagrin, mon cher oncle.
--Veux-tu n’en plus avoir?
--Dame!
--Eh bien, je sais le moyen.
--Dites.
--Sois courageux. Prends à l’instant la résolution d’être logique avec toi-même, c’est-à-dire d’accepter la suite de tes générosités premières. Ne considère que le bien qui en sortira. Garde-toi de rappeler par ton attitude et par tes actes, au public qui te guette, les passions et les folies du marquis ton père. N’empêche pas ce Guirand,--qui est une pauvre conscience, mais qui peut encore nous être utile, quoique j’en doute!--ne l’empêche pas de conserver la quantité de considération publique dont tout homme politique a besoin. J’irai prévenir Benjamine du retour de son mari. Je lui dirai que tu es venu à moi parce qu’il faut de toute nécessité faire intervenir entre vous un _modus vivendi_, un règlement de conduite. Certaines paroles en effet ne peuvent et ne doivent pas être prononcées entre vous, et cependant il faut qu’elles soient dites. Je les dirai. Elle le comprend déjà, elle le comprendra pour toujours. Quant au Montchanin, s’il revient celui-là, et si tu le rencontres chez Guirand ou ailleurs, eh bien, ce sera pour toi un monsieur comme tous les autres. Tu le salues, s’il te salue, et tu passes... La vois-tu bien, la situation? Quand j’aurai parlé à ta femme, tu rentreras chez toi comme si tu en étais sorti hier soir. Tu regarderas la petite créature dans les bras de sa nourrice comme si tu l’avais vue ce matin, et avec la même indifférence que la plupart des pères véritables accordent aujourd’hui à leurs enfants. On est si pressé! Ça n’étonnera personne, sois tranquille... Tout cela est assez dur, si tu veux, c’est même embêtant, tranchons le mot, acheva le duc, mais il y a bien des situations difficiles où un Courcieux, comme un Méribault, doit et sait sourire. Mon grand-oncle, le duc de Méribault, est mort comme tu le sais sous la guillotine, mais sais-tu, pendant qu’il attendait son tour, avec quelques autres, à quoi il s’occupait? Oui, j’ai dû te conter ça. Non? Alors je suis moins rabâcheur que je ne croyais... Eh bien, il donnait de petites chiquenaudes de propreté sur sa manchette, pour en chasser un par un quelques grains de tabac d’Espagne, peut-être imaginaires, et il sifflotait: «J’ai du bon tabac.» Ça n’est pas très spirituel, si tu veux, mais c’est crâne tout de même. C’était un homme avisé du reste. Quand on était venu l’arrêter, il s’était préoccupé de n’emporter qu’une méchante tabatière en argent; et il avait donné cette boîte-ci à mon père. Regarde, c’est un bijou. Il y a trop de diamants autour du portrait. Ça ne fait rien. Je te la donne. Tu y mettras des cigarettes; elle est de longueur; et lorsque tu trouveras ta guillotine à toi un peu sévère, eh bien, mon cher, tu joueras avec ma boîte à portrait... La grosse affaire dans la vie, c’est d’avoir une contenance--et j’avoue qu’à ce point de vue la tabatière rendit à nos pères les plus grands services. L’acceptes-tu, oui ou non? Trop de diamants, c’est entendu, mais le portrait de notre grand-oncle est un chef-d’œuvre de miniature. Il excuse la richesse du cadre. Tu es venu chercher un conseil? Prends ma tabatière. Tiens, je vais t’y mettre des cigarettes...--Non, mets-les toi-même... Voici la source. Moi, je vais voir ta femme. Ça ne sera pas long, fume et attends.
Le duc sortit, Courcieux prit une cigarette dans la boîte du grand-oncle et se mit à fumer en regardant le portrait.
--Il est certain, se dit-il, que bien souvent, plus l’attitude est crâne, moins elle en a l’air. Mon oncle a raison: je serai héroïque--en passant pour un sot. Je veux bien, moi... Vous voilà, mon oncle?
--Ma voiture est en bas. Rentre chez toi... Sais-tu qu’elle est adorable, ta femme? A ta place, je me mettrais à l’aimer, mais posément, gentiment,--comme on aime une veuve.
--Mais les veuves, mon oncle...
--On aime bien une divorcée, répliqua le duc.
--Ça, je ne crois pas! dit Courcieux, qui s’en alla.
--Ah! il ne croit pas? se dit le duc demeuré seul. Alors, il n’est peut-être pas loin de l’aimer... Autrement, Montchanin ne le gênerait guère. Et dire que ce mari et cette femme étaient faits l’un pour l’autre! A quoi diable peut penser Dieu, quand il embrouille ainsi nos misérables affaires?
Le duc sonna son valet de chambre.
--Rappelez M. le marquis de Courcieux, dit-il, il doit être à peine sur le perron de la cour.
Courcieux revint.
--Tu as oublié ma tabatière,--lui dit le duc. Si tu l’as fait exprès, tu es un impertinent,--sinon tu es un ingrat. Porte-la toujours sur toi. Elle te préservera d’avoir jamais ce petit air jobard dont on a si peur,--peur fatale qui empêche tant d’hommes d’esprit de montrer qu’ils ont du cœur.
QUATRIÈME