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PARTIE I

M. TRÉZELLE, INVENTEUR DU SOUS-MARIN LE «DRAC»

Deux ans plus tard, la marquise de Courcieux était une femme dont on parlait trop. Cela était tout simple, parce que, afin de mieux cacher le fond tragique de sa destinée, elle souriait à tout et à tous. Elle savait même rire. Elle observait la consigne qu’elle avait reçue du duc. Et puis, elle était parfois nerveuse, irritable--et elle riait d’autant plus. Spirituelle, elle émettait parfois de mordants paradoxes. Elle était impertinente avec le destin. Cela la faisait mal juger. Il était entendu «qu’elle avait des amants». Cela se disait beaucoup et ne se prouvait pas, mais cela peut-il jamais se prouver? Dans un salon, deux hommes s’abordaient parfois, en se disant:

--Faites donc la cour à la petite Courcieux; je crois qu’elle est libre en ce moment et, vous savez, elle en vaut la peine.

--Et le mari?

--Très occupé, le mari, très souvent en voyage et toujours très occupé ailleurs. Vous savez bien son duel avec le vicomte?

--Oui, eh bien?

--Eh bien, on a cru que la cause en était leur rivalité... à l’Opéra. Pas du tout, c’était bel et bien pour la vicomtesse!

--Mais alors, qu’a-t-il fait de sa grande passion?

--Vous en penserez ce que vous voudrez: je crois qu’elle tient à travers tout. Mais comme la dame que vous savez est une de ces diaboliques personnes qui rendent les hommes fous, Courcieux se défend... par la variété.

--Mais enfin, que pense-t-il de sa femme?

--Ça, par exemple, c’est un mystère. Dans le monde, il la traite avec des égards affectés et la plus exquise bonne grâce.

--Et elle répond?

--Elle le regarde souvent d’un air attendri.

--Est-ce un complaisant?

--Lui! comme ça lui ressemble!

--Un indifférent?

--Non, il ne prendrait pas la peine d’être si aimable auprès d’elle.

--Alors?

--Alors, il ne voit pas, parce qu’il regarde ailleurs.

--Bon! c’est la bêtise d’un homme d’esprit.

Guirand était bien aise de n’avoir plus de conversations intimes avec sa fille. Courcieux répondait d’elle. Les affaires de ce ménage ne le regardaient pas.

Il recevait les Courcieux chez lui, de temps en temps, les jours où leur présence _faisait bien_. Le marquis trouvait bon, dans son propre intérêt, de ne pas laisser croire qu’il était brouillé avec son beau-père. De plus, leurs relations étaient la condition expresse de leur contrat d’alliance. Il s’y soumettait.

Céleste voyait de temps en temps sa fille, pas souvent, car il ne lui était pas agréable d’être grand’mère. La rareté de ses visites s’expliquait pour Amine: Céleste épousait à demi les querelles de son Guirand.

Cependant, lorsque Céleste voyait la petite Louise dans son berceau ou au bras de sa nourrice, elle trouvait qu’elle ressemblait déjà au marquis, à la vieille marquise douairière... Benjamine n’était qu’une roturière, mais la mignonne avait dans les veines du sang des croisés. Céleste l’appelait sa petite grande-duchesse, et Benjamine, à chaque visite de sa mère, souffrait, pâle et résignée, le châtiment du mensonge secret. Pour sa nature loyale, ce martyre était infini.

--Tu as l’air souffrante? disait Céleste... Je sais bien, ton mari te néglige; que veux-tu? ces grands seigneurs sont tous les mêmes... Ce sont des hommes comme les autres... ou plutôt non, ils sont pires pour les femmes. Mais ta petite grande-duchesse est là. Voyons, ma chérie, c’est la consolation à tout!... Je le sais bien, moi, je me souviens des joies que tu m’as données quand tu étais toute petite.

Pendant ce temps, M. Guirand faisait son chemin. Il semblait qu’une chance inlassable aidât son habileté. Ses amendements triomphaient. Il avait renversé deux ministères, et chaque fois d’un seul coup de sa dialectique gaie. Il devenait peu à peu l’homme nécessaire. Les républicains doutaient de lui. Les adversaires de la République également, mais les uns et les autres s’accordaient à dire: «Il est fort, il est très fort.» Le duc et ses amis le servaient malgré leurs doutes. «On emploie, disaient-ils, les moyens qu’on a. Il sera toujours temps de l’arrêter.» Les républicains raisonnaient de même. Bref, son heure approchait. Tous les ministres comptaient avec lui. Ami ou ennemi, c’était un homme qu’on ménageait. Il distribuait des faveurs. Il avait beaucoup de clients et, par suite, beaucoup de créatures à lui.

Parmi les nouveaux venus, qui attendaient quelque chose de M. Guirand, le marquis de Courcieux avait distingué M. Trézelle, polytechnicien comme lui, démissionnaire de la marine, comme lui, et qui avait publié, naguère, la relation d’une expédition libre qu’il avait conduite, à ses frais, à travers l’Afrique centrale. Son livre avait fait presque autant de bruit que celui de Stanley. La France pensante lui savait gré de balancer la gloire anglaise. Trézelle n’était pas encore populaire, mais en passe de le devenir. Son livre, très vivant, n’était pas seulement une relation de voyage; on y voyait un caractère, un cœur et une âme. Les femmes, toujours amoureuses du succès, se le désignaient lorsqu’il passait dans un couloir de théâtre, ou, à cheval, au bois. Lui, cueillait çà et là quelques roses, mais ne s’arrêtait pas. Il avait conscience de sa mission dans le monde. Il travaillait pour son pays. Il aimait la justice. Il y a encore des gens comme ça. Il lui arrivait de ne pas dormir, et c’était pour chercher la solution d’un problème à peu près résolu par lui: il avait inventé et construit un bateau sous-marin; il l’expérimentait, et, après chaque essai, rêvait quelque amélioration. C’est pour servir son idée qu’il venait quelquefois chez Guirand, comme il allait chez beaucoup d’autres députés. Il les intéressait à son œuvre, la leur expliquait passionnément, gagnant chaque jour une voix à sa cause,--et, chemin faisant, souriait parfois aux femmes, à celles du moins qui appellent le sourire. Il n’avait pas trente ans. Il était donc de plusieurs années plus jeune que Courcieux. Courcieux le remarqua d’abord chez Guirand; puis, l’ayant rencontré au ministère de la marine, chez un de ses anciens camarades, il l’avait invité à dîner et présenté à sa femme. Ils n’avaient pas encore lié amitié, mais Courcieux sentait que «cela pouvait venir». La sympathie cependant n’était pas réciproque. Les légèretés du marquis ne plaisaient pas à Trézelle.

Trézelle au contraire avait conquis tout de suite l’entière sympathie de Courcieux et sa confiance instinctive. C’était tout simple: Courcieux avait lu Trézelle. Et du marquis de Courcieux, Trézelle ne pouvait savoir que ce qu’on disait.

Attentif à ne faire entrer dans son intimité que très peu d’hommes, Courcieux, non seulement avait invité Trézelle chez lui deux ou trois fois, mais il pensait,--un peu naïvement peut-être,--que, dans son isolement douloureux, Amine ne pouvait que gagner aux conversations d’un travailleur si étranger aux petites préoccupations du monde. En un mot, Courcieux, sans avoir confié à Trézelle la soudaineté et la force de sa sympathie, le traitait déjà en ami sûr, éprouvé. Il n’avait oublié qu’un point: il n’avait pas averti Trézelle de son absolue confiance en lui. Trézelle n’était donc pas obligé de tenir des promesses qu’il n’avait pas faites. Et le marquis était un peu bien téméraire... mais rien ne corrige les croyants de croire, pas même ce qu’ils ont de sceptique.

La marquise de Courcieux avait pour Trézelle les mêmes sympathies que son mari.

Un matin les journaux du monde entier annoncèrent que, l’escadre française de la Méditerranée étant au golfe Juan, le ministre de la marine y viendrait assister aux expériences du _Drac_, le sous-marin de Trézelle.

A cette occasion, le député Paul Guirand donnerait une grande fête dans sa villa des Myrtes, à Cannes.

Courcieux invita le duc aux Agaves. Trézelle fut reçu chez Guirand. La villa des Myrtes reçut un certain nombre de visiteurs de marque: amiraux, sénateurs, députés, ministres.

La veille de la fête, les expériences du _Drac_ eurent lieu et réussirent parfaitement.

Le soir de ce jour-là, Courcieux, le duc et Amine furent invités à dîner chez Guirand. Ils s’y rendirent bien avant l’heure.

Lorsque Courcieux entra dans le salon, Céleste et Guirand s’y trouvaient seuls, avec une troisième personne que Courcieux ne connaissait pas, mais que le duc reconnut tout de suite.

C’était Montchanin, de retour et qui venait solliciter auprès de Guirand un avancement considérable, le poste de plénipotentiaire à Téhéran ou ailleurs.

Amine et Montchanin n’avaient plus eu de nouvelles l’un de l’autre depuis deux ans.

Montchanin, d’un air dégagé, s’inclina devant Amine. Il allait parler; elle le salua sans le regarder et vint vivement s’asseoir près de sa mère. Montchanin, un peu surpris d’abord, se remit aussitôt et regarda Guirand.

Les Guirand étaient persuadés que le marquis de Courcieux et sa femme, à la fois réconciliés et indifférents l’un à l’autre, ne s’inquiétaient plus, ni l’un ni l’autre, du passé. Guirand crut pouvoir présenter Montchanin à Courcieux. Il était à mille lieues de la vérité.

--Mon cher gendre, fit-il, permettez-moi de vous présenter M. Montchanin.

Courcieux, à la façon dont Amine venait d’accueillir M. Montchanin, l’avait deviné. Mais, à son nom, il pâlit, se sentit frémir, et d’une voix où l’on devinait la colère:

--Mon cher monsieur Guirand!... commença-t-il.

Alors, le duc, qui le surveillait, l’interrompit:

--Mon cher marquis, fit-il très paisiblement, as-tu sur toi ma tabatière?

Aussitôt Courcieux, très simple, presque aimable:

--Vous dînez avec nous ce soir, monsieur Montchanin?... mais quand repartez-vous?

Et se tournant vers son oncle:

--Voici votre tabatière, mon cher duc.

--Eh bien, garde-la, répliqua le duc; j’avais simplement besoin de savoir si tu ne l’avais pas oubliée.

--Quand je repartirai? dit Montchanin;--quand M. Guirand le voudra bien; c’est-à-dire quand il aura fait de moi un ministre à Téhéran.

--Je vous y aiderai de tout mon cœur, dit Courcieux.

Les invités, peu nombreux ce soir-là, arrivèrent. Une demi-heure avant le dîner, tous étaient réunis au salon; Amine, assise auprès de Trézelle, ne cessait pas de causer avec le jeune inventeur.

Elle l’écoutait attentivement. Tout à coup:

--Pourquoi, monsieur Trézelle, votre sous-marin s’appelle-t-il _le Drac_? lui demanda-t-elle.

On avait entendu la question autour d’elle. Tout le monde la répéta.

--Mais c’est un conte de fée que vous me demandez là! dit Trézelle. L’exigez-vous vraiment?

--Nous l’exigeons. Qu’est-ce qu’un _Drac_?

--Je vais vous le dire.

II

LE «DRAC»

«Les _Dracs_, dit Trézelle, sont des esprits malfaisants qui habitent des palais étranges, au fond des eaux, en divers pays.

«Le Rhône, en Provence, a son drac, qui a longtemps mis à mal les riverains, particulièrement aux environs de Beaucaire.

«Ce drac du Rhône était une manière d’ogre qui emportait les bateliers et surtout les enfants et les femmes au fond de sa terrible demeure, pour les dévorer.

«Il faisait flotter à la dérive, sur les eaux, une écuelle de bois dans laquelle il déposait un jouet, un bijou, une fleur ou un beau poisson, selon qu’il voulait attirer à lui un pêcheur, une femme ou un petit enfant.

«A voir passer l’écuelle flottante on s’ingéniait à s’en emparer. Dès qu’on y parvenait, une force invisible vous saisissait, vous entraînait... on était la proie du drac.

«Le drac, lorsqu’il rôdait cherchant une victime, demeurait invisible à tous les yeux. On raconte cependant qu’une femme parvint à lui échapper parce qu’au lieu de la dévorer, il en avait fait la nourrice de son enfant, du drac nouveau-né, son futur successeur... Cette femme s’évada un jour du palais étrange, emportant, sans le savoir, la faculté de voir le drac invisible aux autres et de le reconnaître sous toutes les formes que l’horrible génie pourrait prendre.

«La voilà revenue parmi les vivants. Un jour, comme elle causait paisiblement dans une réunion de femmes et de jeunes filles, elle poussa un cri d’épouvante. On la crut folle... mais non, le drac venait d’arriver; il était là, reconnaissable pour elle seule. Sous la figure du fiancé d’une jeune fille présente, il choisissait sa future victime. Il était là, parmi ces filles et ces femmes inconscientes du danger! Elle voulut le démasquer, mais la fiancée du jeune homme dont le drac avait pris la figure s’indigna; alors le drac creva les yeux de la femme trop clairvoyante, et depuis ce temps-là personne ne peut plus le découvrir et il continue en sécurité à trahir et à dévorer de pauvres victimes...

«J’ai retrouvé, poursuivit Trézelle, une des légendes du drac au Sénégal, dans le village de Balou.

«Balou se trouve sur les bords de la rivière Falémé, qui, assez près de là, se jette dans le Sénégal.

«Le roi de Balou avait une fille qui s’appelait Penda.

«Penda venait, chaque jour, s’asseoir et rêver au bord de la Falémé. Assise et rêvant, elle passait de longues heures, en silence, à regarder couler l’eau.

«--C’est mon plus grand bonheur, disait-elle.

«Des fils de rois vinrent la demander en mariage. Elle les refusa.

«--Penda! lui criaient les pêcheurs, prends garde à Goloksalah!

«Les pêcheurs avaient raison de l’avertir, mais elle restait sans méfiance,--et elle écoutait les propos délicieux d’un jeune inconnu qui la rejoignait chaque jour, au bord de la rivière Falémé.

«Goloksalah, c’est le drac du Sénégal. Le jeune homme que Penda écoutait, ravie, c’était Goloksalah sous une forme séduisante et trompeuse.

«Enfin, les prétendants se fâchèrent. On somma le roi de Balou de choisir un gendre. La politique a d’inexorables exigences, et Penda dut se marier, bien à contre-cœur.

«Le jour du mariage, la noce passa près de la rivière... A ce moment, Penda poussa un grand cri... Et on la vit, emportée par une force invisible comme une feuille par le vent, et précipitée dans la rivière dont les eaux semblèrent s’ouvrir pour elle, avant même qu’elle les eût touchées... Goloksalah l’avait enlevée.

«Il l’emmena dans son palais; elle s’y endormit près de lui, heureuse... mais s’étant éveillée à l’aube avant lui, elle le vit à son côté... sous sa vraie forme de drac ou de dragon!... C’était un caïman vert, aux yeux sanguinolents et glauques, à la langue fourchue, aux dents féroces, au corps écailleux, à la queue hideuse, aux pattes crochues...

«Alors la pauvre abusée invoqua dans son cœur le pur Génie des foyers. Il accourut mais il ne put vaincre Goloksalah; et, péniblement, fort incertain de l’issue du combat, il luttait contre le drac lorsque Penda s’écria: «Génie de mon foyer, fais-moi mourir!»

«Alors, le Génie du foyer transforma la pauvre Penda en une grande roche noire qu’on peut voir encore aujourd’hui, debout au milieu des eaux de la Falémé, et regardant éternellement, statue de deuil et de mort, le seuil--à jamais interdit--du foyer de famille...»

Trézelle achevait à peine son histoire,--quand les portes du salon s’ouvrirent... Le dîner était servi. On passa dans la salle à manger.

III

LE SIÈCLE DES TRAMWAYS

On se mit à table; Trézelle avait sa place marquée près de Benjamine.

--Votre histoire du Drac m’a profondément impressionnée, lui dit-elle.

--Allons donc! fit-il, un conte d’enfants!

--Le _drac_, ça existe, dit-elle; je vous le prouverai.

Il la regarda avec inquiétude et, la voyant très calme, il crut à une plaisanterie.

--Expliquez-moi vos paroles.

--Pas ici, dit-elle, ce soir si vous voulez; tout à l’heure, au jardin, quand nous serons un peu seuls.

Benjamine s’étonnait de sa tranquillité d’âme. Elle n’avait éprouvé aucune émotion profonde à revoir inopinément Montchanin. Elle ne s’était pas écriée en elle-même: «Jean!»--Elle s’était dit: «Tiens, voici M. Montchanin.» C’est que, depuis trois ans, elle s’était repliée tout entière sur deux sentiments: le premier, son amour pour sa petite fille; le second, son affectueuse vénération pour son mari. Le second n’était que le corollaire du premier et celui-ci l’absorbait. C’était une mère reconnaissante envers l’homme qui lui avait permis de rester une mère honorée.

Certes! elle avait mis longtemps à effacer Montchanin de son souvenir. C’est malgré elle, d’abord, qu’elle lui avait reproché son abandon, puis elle avait fini par bien le comprendre. «S’il m’aimait vraiment, ah! comme, malgré tout, il eût essayé de me revoir, de me ressaisir, de m’emporter. Quoi! il est homme et il savait à quelles douleurs il m’abandonnait, et rien, rien--que le silence! Il est reparti, à l’heure annoncée, sans un regard en arrière! Que faisait-il, lui, durant cette nuit affreuse, où je m’apprêtais à le rejoindre, à m’expatrier avec lui? que faisait-il, quand, pour être à lui, j’avouai à mon mari mon amour et même ma faute? quel signe m’a-t-il donné de sa pitié, de son affection ou seulement de l’intérêt qu’il prenait à ma misère? Il n’y a pas songé!... Il ne m’aimait pas. Je n’ai été qu’un jouet pour lui, une distraction. Et tout ce qu’on m’a dit de lui est vrai: il est devenu un homme sans cœur, sans foi, sans conscience. Il est mort pour moi!»

Elle se disait encore: «Non, il ne m’a pas aimée. Je connais cette histoire; c’est toujours la même. Une jeune fille séduite et aussitôt abandonnée. Rien n’est plus banal. Mais lui, il s’est senti à l’abri de tout péril, parce que je portais le nom d’un autre homme! C’est plus lâche encore et plus misérable.»

En d’autres moments, elle avait essayé de le défendre. Elle avait voulu se persuader qu’il était bien le petit ami aimant, crédule et bon, qu’elle avait connu si enfant. Mais quelque chose lui répondait: «Non; il n’a plus le même regard, ce n’est pas l’homme qu’il avait promis d’être.» Et des jugements prononcés sur lui, après sa première absence, par la baronne et par d’autres femmes, lui revenaient à l’esprit.--On avait dit: «Il va bien, le petit Montchanin! il se forme là-bas, en Orient. Il nous écrit les lettres les plus drôles. Comprenez-vous que, du soir au lendemain, il se soit ainsi déniaisé? Il en remontrerait aux plus sceptiques; il a des mots de cynique. Il a tourné, brusquement, à l’arriviste très averti.»

--«Je ne lui confierais pas ma fille! disait un jour, en riant aux éclats, la petite baronne... Voilà les hommes comme je les comprends!»

Puis peu à peu, dans l’éloignement et le silence, la figure de Montchanin s’était effacée du cœur de Benjamine et, à la place où, dans ce cœur blessé, avait été autrefois l’image de Jean,--il n’y avait plus qu’une cicatrice à peine douloureuse,--et qui pouvait rester fermée, à condition qu’on ne vînt pas la tourmenter à nouveau.

Et sur tout cela, de jour en jour, Benjamine avait posé, comme un baume bienfaisant, l’idée de son devoir.

Lorsque le duc était venu lui annoncer le départ de son mari, il avait dit, après les recommandations essentielles:

--«Quant à Montchanin, ma pauvre chère enfant, ne le regrettez pas, croyez-moi. Il n’en vaut plus la peine. J’ai causé avec lui, un instant, il y a trois mois, chez votre père. Je m’y connais, en hommes: C’est un garçon qui a mal tourné, cela dit tout. C’est un louveteau de cette année, mais plus malin que toute la bande des vieux loups-cerviers de l’an passé. Ça n’a que dents pour manger,--et un peu pour mordre. Ne croyez pas que je le calomnie. Ce moyen-là serait indigne de vous et de moi. S’il méritait votre amour défendu, aussi bien vous le dirais-je. Je ferais appel alors à votre plus grand courage et je vous dirais: «Il est digne de vous et il faut l’oublier.» Cela sonnerait bien et me plairait à dire,--mais, tout au contraire, je vous affirme qu’il n’est plus aujourd’hui qu’un vilain petit personnage. Il ira très loin, car sa théorie est celle de l’escabeau. Vous ne la connaissez pas la théorie de l’escabeau? Je vais vous la dire. Pour les gens de son espèce, tout est escabeau: le père, la mère, l’amante, l’épouse, l’ami, tout. Un pied sur l’un, un pied sur l’autre, et hop! on se hisse sur une première plate-forme. Et les escabeaux? Le coup de pied donné par l’élan les renverse;--oubliés, les escabeaux! Deuxième plate-forme, autres escabeaux; autant de coups de pied, autant d’ingratitudes, et ainsi de suite. Votre amour lui a servi à obtenir une place. La prochaine fois, il se fera payer pour vous oublier! Il est de la génération du chantage. Méditez cela. Méfiez-vous de celui-là et de ses pareils. Votre mari est, avec moi, le seul à vous connaître et à vous estimer, n’en doutez pas. Cela vaut bien quelque chose. Et quoi donc? On ne vous demande qu’une vertu, et il y a quelque grandeur, de la part de Courcieux, à ne demander que celle-là: «Soyez mère», tout est dit.»

C’est encore sur un mot pareil que le duc, voilà deux ans, avait pris congé d’Amine, le jour même où Courcieux allait rentrer chez lui.

Le duc, toujours paternel avec elle, n’avait cessé de parler gravement, sérieusement à la pauvre femme.--Le jour de sa première visite, il ne lui avait pas soufflé mot de son volume d’Alfred de Vigny. Cette littérature, toute profonde qu’elle fût sous le badinage, n’avait servi au vieillard, aussi bon que spirituel, qu’à se faire entendre de son neveu! Amine avait besoin d’un autre langage. Le tact de M. le duc l’avait bien compris.

Elle avait obéi sans peine à ses profonds et si affectueux conseils. Depuis qu’elle les avait entendus pour la première fois, elle ne s’était pas démentie un seul instant, et Courcieux le voyait; il le savait; il disait au duc: «Vous avez raison, elle est admirable.»

--Je parie, répliquait le duc, que c’est la seule honnête femme que tu fréquentes, coquin!

Courcieux en convenait tristement. Elle s’était fait une dignité inattaquable avec ses vertus de mère et son muet respect pour son mari.

Et, quand elle le regardait, elle avait dans les yeux ce je ne sais quoi de tombé et de suppliant qui rêve dans le regard impuissant des bêtes--parfois aussi des créatures humaines, celles qui n’ont pas leur part légitime de bonheur, les déçues, les vaincues de la vie.

--Dans ces moments-là, elle m’attendrit, disait Courcieux au duc. J’ai envie alors de la prendre comme une enfant et de la bercer.

--Pourquoi pas?

--Parce que je sens bien qu’il y a en elle, à la fois, quelque chose qui appelle et quelque chose qui refuse, à jamais.

Avec cela, dès qu’ils n’étaient plus tous les deux seuls, elle causait, bavardait même, s’efforçait au rire, en tâchant de cacher l’effort, à quoi elle réussissait maintenant; elle avait pris peu à peu l’habitude de jouer son rôle, de badiner, de provoquer l’anecdote alerte.

--Fumez donc une cigarette, Amine; cela va bien à vos jolis doigts...

Il lui tendait la tabatière du duc, dont elle ignorait le symbolisme,--et elle fumait d’un air insouciant. Qui donc à la voir ainsi, gaie de visage ou sereine, parfois l’air mutin, un peu coquette, qui donc eût soupçonné son drame intérieur? C’est alors que les fleurts se groupaient autour de Benjamine. Elle tenait tête à tous, puis, quand tout le monde était parti, elle relevait sur le marquis son regard tout changé, où il voyait sa tristesse inconsolable et comme lointaine.

--Bonsoir, madame.

--Bonsoir, monsieur.

Et, plus d’une fois, il lui était arrivé, à la pauvre femme, d’effleurer d’un baiser recueilli, presque pieux, la main du marquis... Il la retirait vivement.

--Pourquoi non? murmurait-elle. Il faut pourtant que vous sachiez que mon âme, à jamais seule, n’est qu’à vous.

Voilà la Benjamine que retrouvait Montchanin. Il était à mille lieues de se douter de la pureté de celle qui, un jour, une heure, avait été sa maîtresse. Sa maîtresse!... C’est le mot qui venait à sa pensée lorsqu’il avait l’esprit occupé de Benjamine, et ce n’était pas très souvent.

En route cependant, à bord du bateau surtout, en revenant en France, il avait pensé violemment à elle: «C’est pourtant agréable de retrouver comme cela, au débotté, une si jolie femme, qui n’a rien à vous refuser! Ce diable de Courcieux, qui les a toutes, dit-on, est joliment heureux d’avoir celle-là! On dit qu’elle a plus d’un amant... C’est dans l’ordre, c’était fatal.»

A table, Amine ne se tourna pas une seule fois du côté de Montchanin, et cela sans laisser voir d’affectation.

Cependant, tout en écoutant Trézelle, qui parlait de bien autre chose que de son bateau, elle prêtait l’oreille aux paroles de Montchanin qui, un peu nerveux, s’efforçait d’attirer son attention. Il parlait avec facilité; il n’avait plus rien, bien entendu, de ses timidités d’autrefois, mais, au contraire, on ne sait quoi d’impertinent dans la façon dont il décochait ses mots. L’ironie lui était si habituelle qu’il paraissait sourire narquoisement, même quand il ne souriait pas. On ne pouvait s’empêcher de penser que, mort, il garderait ce rictus agaçant. «Figure à gifles, avait dit le duc à Courcieux. Mais garde-toi de lui en donner jamais: s’il les appelle, c’est que ça lui servirait.»

On ne doit pas parler de corde dans la maison d’un pendu et cependant Montchanin vint à parler, ce soir-là, chez Guirand, d’ambition et d’ambitieux.

--C’est le pendu lui-même qui parle de la corde! murmura le duc; instruisons-nous.

Le nom d’un des plus loyaux serviteurs politiques de la France ayant été prononcé avec éloge, Montchanin fit une moue, en accentuant d’un ton d’absolu mépris ces paroles banales:

--Bah! c’est un ambitieux.

Trézelle, qui ignorait si Montchanin était ou non _persona grata_ dans la maison, ne put s’empêcher de répliquer sèchement:

--Beaucoup de gens ont déshonoré l’ambition qui est la vertu des forts.

Que Trézelle lui répliquât et cessât de causer un peu avec sa voisine, c’est tout ce que voulait Montchanin.

--Et comment donc, cher monsieur, définissez-vous l’ambition? dit-il.

--Eh! monsieur, dit naïvement Trézelle, c’est le fier désir de mettre en valeur les talents qu’on a, afin de servir les hommes ou seulement de les charmer,--ce qui est encore les servir,--avec le noble et légitime espoir qu’ils vous paieront en estime,--voire en amour.

--Voilà, monsieur, dit Montchanin, une définition préhistorique! Nous avons changé tout cela.

--Et comment, à votre tour, définissez-vous l’ambition?

--L’obstiné et légitime souci d’arriver aux premières places dans l’État ou dans la cité, en faisant croire à la foule, c’est-à-dire aux imbéciles, qu’on leur sera utile et bon, tandis que, bien au contraire, on désire seulement les écraser de son faste et de son orgueil.

Montchanin avait une façon très drôle d’affirmer son cynisme. Cela consistait à dire ce qu’il pensait réellement, d’un ton qui paraissait railler ce qu’il approuvait. En sorte qu’on entendait à la fois le sophisme et le mépris du sophisme. Montchanin excellait dans ce genre déconcertant. On ne savait où le prendre. A l’abri de cette «manière», il pouvait tout dire, quelque temps au moins.

Trézelle répliqua:

--C’est affaire aux hypocrites, aux pharisiens, de vouloir paraître ce qu’on n’est pas, de tirer profit des apparences qu’on a créées.

--Diable! nous brûlons! chuchota le duc en regardant Guirand.

Mais Guirand approuvait.

--Dans la lutte pour la vie, ce qui est respectable, dit Montchanin, c’est le triomphe, et tout ce qui peut y conduire. Pour nous, la ruse est une force. Et qu’est-ce que la politique et la diplomatie, je vous prie, sinon l’art des feintes,--qui souvent viennent à bout de la force proprement dite?

--En effet! dit Trézelle, en haussant les épaules.

--Mais oui, dit Montchanin.

--Et vous connaissez beaucoup d’ambitieux selon votre formule?

--Hum! Je n’en connais pas beaucoup d’autres.

--Et ils arriveront?

--Je le crains.

--Vous semblez les blâmer--et les louer à la fois. Expliquez-nous cela.

--Je les loue parce que je les approuve et je les blâme parce que je les envie, dit Montchanin d’un air convaincu.

--Diable! vous êtes sincère et nous sommes nombreux.

--Je ne cours aucun péril à émettre devant qui que ce soit des vérités aussi banales, dit Montchanin. Ah! ça, d’où arrivez-vous donc, cher monsieur?

--De Timbouctou! dit Trézelle.

--Je le savais, monsieur l’explorateur, dit Montchanin en s’inclinant, vous êtes une de nos gloires.

--Question pour question, dit Trézelle, comment vous livrez-vous ainsi, vous, un diplomate?...

--Me suis-je livré? dit Montchanin riant très fort; en quoi? Je prends ici tout le monde à témoin. Voyons, en toute franchise, quelqu’un ici peut-il affirmer que tout ce que je vous ai dit depuis un instant n’est pas simple badinage? boutade paradoxale? blague parisienne? non, n’est-ce pas? Mon bouclier d’Achille, c’est l’incertitude où je vous mets. Vous voyez bien que je n’ai rien livré... simples propos de table.

--C’est vrai, dit Trézelle. Vous êtes très fort.

Courcieux, pendant ce temps-là, causait à voix basse avec son oncle.

--Regarde donc ta femme qui regarde Montchanin. Elle le méprise. Cela est limpide.

--Il y a du vrai dans tout ce que dit Montchanin, fit Guirand pensif; mais, pour être juste, il devrait ajouter qu’une ambition honorable rêve le légitime salaire des grands services rendus. Il faut être le Christ pour se donner...

--... Sans quelques petits profits, acheva le duc. Vous avez raison, Guirand. Soyons humains, que diable! qui veut faire l’ange fait la bête. M. Montchanin est dans le vrai, dans le vrai moderne, s’entend. Il est de son siècle: électricité, vapeur, ballons, automobiles et tramways! Il faut aller très vite, tous; nous ne savons pas où--mais ça ne fait rien, on marche quand même. Je trouve ça superbe, moi!

On était au dessert.

--Puisque la question vient d’elle-même sur le tapis, dit Guirand, je vous annonce que nous allons bientôt inaugurer la ligne des tramways: Cannes, Golfe-Juan, Antibes. Ils passeront devant ma porte. Et le grand entrepreneur, M. Leneuf ici présent (M. Leneuf qui causait avec Céleste salua), se concertera demain, à ce sujet, avec le maire de Cannes, chez moi.

--Pourquoi chez vous? fit le duc curieux.

--Parce que, dès que Leneuf sera concessionnaire, il faudra un décret. Suivez-moi... Or, il peut se passer deux mois ou deux ans avant qu’un décret se signe...

--Eh bien?

--Eh bien, Leneuf n’achète des concessions que pour les revendre. Possesseur d’une concession, il attend un acquéreur. Si l’acquéreur ne vient pas, Leneuf ne demande qu’à faire retarder la signature du décret, après laquelle il serait forcé de commencer ses travaux. Alors il emploie ses amis à empêcher cette signature. Et nous qui voulons des tramways, nous nous trouvons les adversaires naturels de notre concessionnaire. La ville de Cannes s’adresse donc à moi pour que j’obtienne, dans le plus bref délai possible, la signature du décret... N’est-ce pas, Leneuf?

--C’est vrai, dit Leneuf qui salua.

--Ils sont homériques, fit le duc, tout bas. Et, mon cher Guirand, pourquoi diable voulez-vous des tramways, ayant vos voitures?

--Ça anime le paysage.

--Ça l’embellit surtout! dit Courcieux.

--Ah! ça anime? fit le duc. Eh bien, mais... vous avez une bande de cent mètres à peine entre le portail de votre villa et la mer. Sur cette étroite bande de terre vous avez déjà le P.-L.-M. qui l’anime, le paysage, et il vous faut encore des tramways? Gourmand!... Voyons, Guirand, avouez tout...

--Et quoi? dit Guirand.

--Je parie que vous venez de plaisanter à la façon de M. Montchanin; vous avez retourné les rôles: c’est vous qui êtes le concessionnaire et qui allez revendre à M. Leneuf, hein?...

--On ne peut rien vous cacher! répliqua Guirand d’un air joyeux. Tout ça, c’est en effet du badinage, comme les paradoxes de Montchanin. Je peux cependant vous affirmer que je ne perdrai rien à la création d’une ligne de tramways devant ma villa.

--Je m’en doute. Vous revendrez immédiatement votre villa vingt fois plus cher que vous ne l’avez achetée?

--Pourquoi pas?

--Fi! une maison de famille! dit le duc, gouailleur.

--Vous y perdrez, dit Benjamine, de voir une route bien blanche au soleil avec mille jolies traces de pattes d’oiseaux pareilles à des étoiles... écrites dans la poussière.

--Les tramways ne gênent pas les oiseaux, dit M. Leneuf.

--Oh! par exemple! s’écria le duc. Si on peut dire!... Ce que vous gagnerez de plus clair à la création de vos tramways, mon pauvre Guirand, ce sera de ne pouvoir plus sortir de chez vous avec insouciance, parce que vous aurez, dès votre seuil, la préoccupation, l’épouvante, le cauchemar du tramway qui accourt, inévitable, sur la ligne rigide, et qui vous broie les passants, sans daigner s’arrêter. N’est-ce rien, ça, à la campagne, l’inquiétude, l’insécurité?

Ici, M. Leneuf crut devoir prendre la parole, et grave, important, raide, presque solennel, le richissime entrepreneur de tramways prononça avec un léger accent belge, le menton haut sur col:

--Il est certain que nous ne pouvons pas obtenir nos grandes vitesses sans sacrifier, de temps en temps, au moins quelques victimes humaines.

Ce fut irrésistible, tous les convives se regardèrent et éclatèrent de rire.

--Et puis, dit Benjamine, on aura le joli bruit de la trompe d’avertissement.

--Hernani! dit Trézelle, qui récita:

Ah; le tigre est en bas qui hurle, et veut sa proie!

--Ça ne m’a jamais rappelé, déclara le duc, que le turlu-tu-tu de Polichinelle!

Guirand se leva et tout le monde avec lui.

On passa au salon. Mme Guirand et M. Leneuf faisaient un couple assorti. On les suivit. Le duc prit Courcieux par le bras et lui dit:

--Allons fumer... Venez-vous, Trézelle?

--Mais... dit Courcieux hésitant.

--C’est elle qui doit lui dire son fait, lui chuchota le duc à l’oreille... Je te jure qu’elle a commencé. Tiens, regarde-la, aie confiance en moi, donc. Ça ne t’a pas mal réussi, jusqu’à présent.

Amine, là-bas, parlait à Montchanin d’un air d’infini mépris.

Le duc entraîna Courcieux et Trézelle.

Les deux ou trois femmes invitées ce soir-là s’étaient groupées autour de Céleste, debout et très animées à leur bavardage. Guirand avait accaparé Leneuf.

Les autres hommes étaient allés fumer sur la terrasse. Alors, Montchanin avait marché droit vers Amine.

Elle avait compris qu’elle ne pouvait plus éviter une explication suprême.

--Soit, se dit-elle, finissons-en tout de suite.

--Où et quand pourrai-je vous revoir? interrogea Montchanin, en fixant sur elle un regard de possession si assuré qu’il la blessa jusqu’au fond de l’âme.

--Jamais plus! dit-elle, en le regardant en face d’un regard morne et droit, qui disait la mort du passé.

--Oh! oh!--fit-il, impertinent,--il y a du nouveau, ici!

--Que voulez-vous dire?

Il hésita.

--Écoutez, monsieur, dit-elle, d’une voix basse et rapide, je vous jure que nous ne devons plus nous revoir, ni même nous adresser la parole. Je vous jure aussi--il me semble que cette confidence peut me protéger encore contre vous--je vous jure que je n’ai jamais été l’épouse que d’un seul homme, c’est-à-dire la vôtre. Concluez. Vous avez brisé ma vie, je ne vous connais plus; vous êtes mort pour moi. Mon mari, qui sait tout, a étendu son généreux pardon, sa bonté, que j’appelle divine, jusque sur ma fille. Je lui dois plus que de l’amour. Je paierai. Allez-vous-en.

--Je dois vous mal comprendre, dit Montchanin, avec son sourire mauvais,--car ce que je crois comprendre, il m’est impossible de le croire... Voyons, ma petite Amine, vous n’allez pas me conter de ces histoires-là; c’est trop bête!

Elle reprit, toujours très bas, et très vite:

--Je crains que vous ne puissiez plus comprendre le langage de la probité. Je vous ai entendu causer tout à l’heure... On m’avait parlé d’ailleurs de vos nouvelles façons d’être et de vous conduire dans la vie. Elles me contristent et m’épouvantent. S’il vous reste cependant un peu de pudeur, un peu de bonté, quittez-moi à l’instant. Partez pour Paris, et non pas demain mais ce soir. Mon père obtiendra, je vous en réponds, tout ce que vous désirez, mais disparaissez pour toujours. M. de Courcieux vous regarde, j’en suis sûre, à travers les vitres de cette fenêtre, et il souffre. Adieu, et pour jamais.

Montchanin n’était pas homme à admettre ce roman de l’idéal. Ces choses-là sont par trop invraisemblables. Il ne fallait pas «la lui faire». Tout ce qu’il comprit, c’est qu’on le repoussait, lui, l’amoureux de la première heure, lui qui se croyait le seul maître. C’était clair; il gênait une intrigue nouvelle!... avec qui?... avec Trézelle, parbleu! Et il prononça, rageur:

--J’arrive mal, n’est-ce pas? La place est prise?... Trézelle, je pense?

Elle lui jeta un regard noir, flambant et glacé, terrible. Il en éprouva une sorte de terreur... qui l’excita à la lutte.

--Adieu, dit-elle.

--Nous reprendrons cette conversation tout à l’heure, annonça-t-il énergiquement. Vous n’avez pas le droit de m’accueillir ainsi.

Elle ajouta encore, en le regardant fixement avec la plus grande tranquillité:

--Ainsi, vous ne croyez pas ce que je vous dis?

--Oh! non! fit-il, narquois.

Elle sortit. Le duc et Courcieux la regardèrent s’éloigner par les larges allées, blanches de gravier et de lune. Elle franchit l’étroite porte par où communiquaient les deux villas. Elle allait s’assurer du sommeil de sa petite fille; puis elle reviendrait causer, sourire, jouer son rôle de femme sans souci, aimable, un peu coquette, ignorante surtout de toute préoccupation douloureuse.

IV

UN REGARD D’ENFANT

La coupée, ouverte dans la haie qui séparait le parc des Myrtes du parc des Agaves, évoquait pour Benjamine mille souvenirs, chaque fois qu’elle passait par là. Souvenirs qui n’étaient pas en elle, mais qui plutôt s’élevaient autour d’elle, par essaims, et qui, ce soir-là, dans la nuit, la suivaient, pressés et confus, comme un vol de phalènes. «Tu ne passeras jamais par ici, lui disaient-ils, sans revoir ton enfance et ta jeunesse heureuses. Là, avec le petit Jean, tu jouais sans fin, dans les graviers blancs des allées, dans les mousses autour des bassins rocailleux, dans les rosiers de mai et dans les chrysanthèmes d’automne. Ici, près des grands aloès entourés d’odorants fenouils, c’était le coin favori des mantes religieuses, à la tête triangulaire. Dans ce recoin, on trouvait plutôt des sauterelles. Près de ce saule, vous avez capturé un grand capricorne,--et, en août, sur le tronc des platanes, des cigales crépitantes, au corps noir poudré d’or, aux yeux d’améthyste, au ventre couleur des blés...»

Et elle passait vite pour n’être point arrêtée par les buissons en fleurs, rosiers et grenadiers, qui, avec leurs épines, pareilles à des mains griffeuses, s’efforçaient de l’égratigner au passage, de la retenir, de la faire pleurer.

Dès qu’elle eut franchi la petite porte, elle se mit à courir.

Où allait-elle? Voir sa fille, sa plus grande douleur et son plus grand bien.

Elle monta vivement les quatre marches du spacieux perron. Elle traversa le salon éclairé, qui regardait la mer et le ciel par les vastes baies ouvertes. Elle alla dans la chambre de sa fille.

--Ne vous dérangez pas, c’est moi! dit-elle à voix basse, debout devant la porte qui faisait communiquer la nursery avec la chambre des deux servantes, dont une veillait en cousant.

Une lampe discrète mettait une lueur sur les choses.

L’enfant dormait. La mère s’assit sur une chaise, près du petit lit. Elle dormait, la mignonne créature, en serrant ses deux petits poings, ainsi qu’ils font tous, comme s’ils voulaient retenir on ne sait quelle invisible fleur, sans prix pour eux,--la vie elle-même, peut-être!

Elle s’assit, la pauvre Amine, et, en regardant le sommeil de l’enfant, elle resongea son rêve cruel de tous les jours.

--«Chère pauvre mignonne, tu n’es déjà plus moi, puisque tu souris quand je pleure!»

Que pressait-elle ainsi, l’enfant, dans ses poings fermés? Amine se le demandait souvent... «La fleur invisible, garde-la bien, chérie, car dès qu’elles s’ouvriront, tes petites mains fragiles, ils te la prendront bien vite, ou bien elle tombera à terre, et ils la fouleront aux pieds... Pourquoi es-tu une petite fille? Pourquoi ai-je une enfant qui deviendra une femme? Les femmes sont créées pour la douleur. On ne leur permet rien. Le premier battement de leur cœur ne leur appartient pas. Ils ont fait pour eux seuls, les hommes, les lois et les conventions et les préjugés. Tout est contre nous. Notre cri de détresse n’est pas entendu. Oh! combien tu souffriras et combien je bénis quelquefois ton ignorance d’aujourd’hui, qui t’empêche d’être tout à fait moi et de porter en toi ma peine, mon épouvante et ma solitude... Toi, du moins, tu es aimée, et comme je voudrais l’être,--puisque tu as ta maman... Être aimée un peu, seulement un peu, que ce doit être bon! Je le sens bien, à la douceur que me donne l’amour que j’ai pour toi et que tu ne me rends pas encore. Tu souris à ta nourrice comme tu me souris. Tu aimes tout. Tu ne sais pas. Oh! si tu pouvais ne savoir jamais!... Qu’est-ce donc que l’amour, puisqu’il peut exister sans la tendresse? N’est-il donc pas un homme, pas une femme, qui puisse nous donner un peu de sympathie sans désir, un peu d’affection sans intérêt, un peu de soi sans vouloir s’emparer de nous, pour nous faire crier et pleurer et maudire! Me faudra-t-il mourir sans connaître rien de ce charme bienfaisant, puisque tu me sépares à jamais, toi, ma fille, toi ma chair, toi mon adorée, de celui-là même qui devrait être ma protection et mon salut!»

Benjamine pleurait silencieusement. Quelque chose de sa douleur muette traversa peut-être les limbes où flottait l’âme naissante de sa fille: la mignonne s’éveilla et poussa une plainte à peine perceptible qui fit sursauter la mère.

L’enfant ouvrit de grands yeux et parut considérer sa mère qu’elle reconnut. Elle la voyait si souvent ainsi, à cette même place, aux mêmes heures!

Benjamine se leva sans bruit et alla prendre une lampe dans la chambre voisine.

--Madame la marquise a-t-elle besoin de moi?

--Non, merci.

Benjamine posa la lampe, près du berceau, sur une petite table.

Et elle regarda l’enfant qui lui riait, puis qui battit des mains vers elle en secouant de ses pieds la légère couverture.

Cela voulait dire:

--Je veux m’envoler vers toi.

La mère prit délicatement sa fille dans ses deux mains tendues, et se mit à la considérer attentivement.

Les êtres de douleur sont habiles à rechercher des raisons nouvelles de souffrir.

Benjamine se disait: «Pourvu qu’elle ne ressemble pas au père! Pourvu que ma fille soit plutôt de moi que de lui, soit plus à moi qu’à lui!»

Heureusement, les traits incertains des tout petits enfants ne révèlent rien encore du secret de leurs origines profondes. Tout ce qu’on pouvait dire de la mignonne Louise, c’est qu’elle était une belle enfant, avec les traits généraux de la beauté vague de cet âge.

Tout à coup, la femme inquiète, la mère de douleur, pencha un peu l’enfant vers la clarté de la lampe... Elle regardait son regard.

La mignonne avait les yeux noirs, d’un noir fauve; et la mère, avec ses yeux d’un bleu pâle, crut entrevoir tout à coup, dans le regard sombre de l’enfant--était-ce songe et cauchemar ou folie?--elle crut voir on ne sait quelle apparition d’avenir lointaine, enveloppée mais menaçante... une larve d’âme au fond d’un abîme! Ainsi, en des miroirs magiques, on dit qu’ont été vues des fumées, qui étaient des signes... Oh! tout cela, perdu, comme noyé, sous les luisants extérieurs des yeux. Ce n’était point l’œil qui parlait; c’était, dans le regard,--l’âme... Déjà! elle parlait déjà!... Et que pouvait-elle dire à la mère épouvantée, sinon le passé de la mère? Et cela se formulait, se résumait ainsi: «Elle sera la fille de cet homme. Je l’ai vu! Elle a été _moi_. Elle sera l’_autre_!» Nul son prophétique, nul cri de sorcière, dans la nuit formidable de Walpurgis, ne glacerait un cœur humain comme cette prédiction muette et sombre, perdue au fond, tout au fond, d’un œil d’enfant qui s’éveille!...

Benjamine, ses yeux bleus et fixes dilatés par une terreur étrange,--d’un mouvement automatique mais doux, déposa sa fille dans son berceau, arrangea la couverture avec soin, appela pour faire emporter la lampe, et redescendit lentement.

Lentement elle retourna, à travers le parc des Courcieux, vers les lumières de la villa des Myrtes. Elle n’entendit même pas les appels des souvenirs familiers qui la guettaient, comme à l’ordinaire, au détour de toutes les allées. Elle appartenait à l’enfer terrestre. Il n’y avait plus pour elle d’espérance en ce monde.

V

PAR UNE BELLE SOIRÉE

Maintenant tout le monde était dehors, sous les arbres, sous le grand ciel scintillant d’étoiles pâles, devant la mer entrevue à travers les troncs puissants des palmiers. Les réverbères éclairaient les carrefours du parc, à chaque angle des massifs. Quelques-unes des innombrables lanternes vénitiennes préparées pour le lendemain étaient allumées. Montchanin guettait le retour de Benjamine. Il pensait bien qu’elle était allée aux Agaves. Il l’attendait, près de la porte par où elle devait rentrer dans le parc, tout près de la pièce d’eau des Guirand, au bord de laquelle flottait, mollement, sous un saule, une petite embarcation amarrée. Il dénoua l’amarre, la laissa tomber à terre et retenir la barque de son seul poids. Tandis qu’il attendait, Trézelle passa près de lui en quête d’un peu de solitude.

--Monsieur Trézelle? dit Montchanin.

--Qu’y a-t-il, monsieur?

--Vous voilà bien rêveur. Vous pensez à la petite marquise? Elle est jolie, n’est-ce pas? Moi, je ne sais plus rien du monde. J’arrive de si loin... mais on dit qu’elle a des amants, le croyez-vous?

--Tout est possible dans cet ordre d’idées, fit Trézelle ingénument, mais ici je suis tout à fait mal renseigné.

--Vraiment? si mal que cela?

--Je vous assure, dit Trézelle, qui s’en alla en se disant: «Au fait! elle est très gentille.»

Amine parut. Elle n’avait pas aperçu Montchanin, un peu dissimulé par les branches retombantes du saule. Il la saisit au passage, par le bras.

--Benjamine!

Elle demeura interloquée, sans souffle, sans voix.

--Montez dans la barque, fit-il à voix basse. Venez. A quelque distance du bord, nous causerons librement.

Et doucement il l’attirait près de lui, dans la barque.

Elle demeura d’abord comme suffoquée, immobile d’étonnement et de terreur. Quand elle put articuler un son, elle appela:

--Monsieur Trézelle!

Elle avait aperçu Trézelle, assez proche encore.

Il accourut suivi, dans l’ombre, de Courcieux que suivait le duc marmottant: «Laisse donc faire. Je te dis que c’est la fin de la crise. Il fallait ça.»

--Madame, interrogea Trézelle, vous avez bien voulu m’appeler?

--Voulez-vous faire une promenade en bateau? dit-elle, d’une voix tout à fait rassurée.

Trézelle, amusé, prit place dans la barque et dit en riant:

--A trois?

--Non, à deux! répliqua rageusement Montchanin qui sauta à terre.

Et, du pied, il poussa loin du bord la fine barque, qui disparut sous la retombée des branches.

Montchanin aperçut alors Courcieux et vivement il s’esquiva à travers un massif.

--Est-ce assez clair? disait le duc. Montchanin a reçu son paquet. Il n’en veut pas. Elle lui a expliqué nettement la situation. Il n’y peut pas croire. Il se dit: «Ça n’est pas humain!» En quoi il se trompe puisque cela est. Tous les sceptiques se fichent dedans, en présence d’une vérité un peu jolie. Ils croient tous qu’on veut feindre afin de mieux dissimuler, comme dit l’autre. Alors, il lui faut une explication. Il la lui faut à tout prix. L’explication c’est Trézelle: et plutôt que d’être en tiers avec Trézelle, qu’il étranglerait volontiers, il lui livre Amine. Il ne tient qu’à une chose: n’avoir pas l’air jobard. Nous connaissons ça. Il essaie en conséquence de perdre en beau joueur. Et la pauvre femme ne lui pardonnera pas cette horrible injure, qui décidément le lui montre tel qu’il est. Donc, tout va bien... Ne tremble donc pas comme ça. Je parie que c’est Trézelle qui lui donnera des gifles! Brave Trézelle! tiens, le voici. Il n’a pris que le temps de ramener la barque, avec ses mains dans l’eau pour avirons... Voilà qui est clair!

Mais si peu de temps qu’eût passé Trézelle dans cette barque, avec Amine, cela lui avait suffi pour être ému, un peu, par sa solitude auprès d’elle. La barque était étroite. Il sentit la jeune femme toute tremblante d’une terreur dont il croyait deviner la cause... Évidemment, elle n’avait pas toujours été aussi sévère à ce Montchanin. Le dépit de celui-ci était visible. Il avait dit à Trézelle: «Elle a des amants, n’est-ce pas?» Et voilà qu’il semblait que ce fût lui, Trézelle, l’élu du moment. Elle se montrait, en effet, très affectueuse pour lui, et très ouvertement. Qu’était-elle? que voulait-elle? La curiosité du jeune homme s’éveillait.

Dans ce parc, sous la nuit, un charme d’amour flottait. Trézelle rêvait...

Guirand cherchait Courcieux. Il parvint à le joindre.

--Deux hôtes nouveaux me sont annoncés pour demain, lui dit-il. Je ne sais où les loger, à moins que vous ne les receviez chez vous.

--Mon cher Guirand, dit le duc, je serai charmé, pour ma part, d’emmener aux Agaves, dès ce soir, M. Trézelle, avec qui j’ai besoin de causer un peu...

Et tout bas il dit à Courcieux:

--Ça mettra Montchanin hors des gonds.

Il se tourna vers Guirand.

--A propos, mon cher Guirand, je vous recommande la candidature du petit Montchanin. Je veux le voir ambassadeur, celui-là! Ça m’amusera et ça nous en débarrassera. Commencez donc par nous le nommer plénipotentiaire quelque part. Pourvu que nous ne le voyions plus, nous serons bien heureux de son avancement. A demain.

--A demain, dit Guirand. Quant à Montchanin, j’ai lieu de croire que sa nomination est signée depuis vingt-quatre heures.

--Oh! fit le duc, si vous voulez m’être agréable, vous me chargerez de la lui faire tenir... J’ajouterai un post-scriptum oral à la lettre ministérielle.

Trézelle se rapprochait, avec Benjamine.

--Monsieur Trézelle, dit le duc, vous venez avec nous; on est très mal chez Guirand, à cause de Montchanin, qui doit vous déplaire comme à nous. Amine, prenez donc le bras de Trézelle, cette allée monte beaucoup... J’ai à causer avec Courcieux.

Et à Courcieux, il disait en cheminant:

--Il ne faut pas trop demander aux nerfs d’une pauvre femme. En ce moment, vois-tu, celle-ci a le cœur bien gros. Il éclate, son cœur. Elle souffre. Eh bien, puisque tu as confiance dans le caractère de Trézelle et confiance en elle, laisse-les un peu jaboter ensemble. Elle a besoin de ça et elle t’en saura gré. Un jour, tout se retrouve, en fin de compte, dans un cœur de femme. Songe donc! je ne t’en fais pas un crime, mais enfin tu t’amuses quelquefois, toi! ton drame est sombre, je le veux bien, mais tu es toujours dans les coulisses des autres--et tu te fais des entr’actes gais!... Elle, la malheureuse,--elle vit face à face, à toute heure de jour et de nuit, avec sa douleur... Brrrou! j’en ai froid! quand je pense à sa pauvre vie!... Donne-lui une heure de congé... tu es bien sûr qu’elle n’en abusera pas! Un peu de fleurs est nécessaire à tout âge et en toute situation, crois-moi. Il ne faut pas la rendre folle, la malheureuse! Là! tu vois, elle rit; ça la soulage. Elle a vingt ans, après tout. Une heure viendra, j’espère et j’y compte même, où tu seras de taille à oublier tout à fait.

--Je l’étranglerais volontiers, dit Courcieux entre ses dents.

Le duc comprit parfaitement qu’il parlait de Montchanin. Et il comprenait que Courcieux, exaspéré par cette première rencontre, fût hors de lui. Il trouvait ça très naturel, mais il avait peur d’une catastrophe.

Devant eux, à quelques pas, Trézelle et Benjamine marchaient côte à côte. La pente de l’allée était un peu rude. Le duc s’arrêtait, disant à Courcieux: «Laisse-moi souffler... donne-moi un cigare... il fait beau... nous avons le temps.»

Benjamine s’appuyait sur le bras du jeune homme. Au milieu de tant de fleurts, elle ne rencontrait pas un homme, dans le monde des oisifs, qui éveillât jamais sa sympathie comme celui-ci, si grave, si intelligent, si noble. Elle avait entendu le duc dire à Trézelle, ce soir-là même:

--Vous êtes républicain, monsieur Trézelle, je le sais et pourtant--pardonnez-moi--cela m’étonne. Bah!... après tout, vous êtes du grand parti des honnêtes gens. Ce n’est pas toujours le parti des rois, mais c’est le roi des partis.

Elle s’appuyait donc sur ce bras en toute confiance. Hélas! jamais elle n’avait goûté, jamais, depuis qu’elle était femme, un pareil charme d’abandon dans l’amitié, dans l’affection, dans une sympathie virile. Jamais elle n’avait erré à travers ces allées de mystère, sous le charme nocturne, au bruit de la mer voisine, dans ce pays si bien fait pour l’amour. Sa seizième année s’était épanouie heureuse, en harmonie, par ses aspirations, avec cette nature incomparable, avec ce paysage d’Éden; mais depuis ce temps déjà lointain, toute approche d’homme lui avait été douleur. Celui-là même, le duc, qui était venu à elle pour la consoler, ne lui avait apporté que le souvenir de ses souffrances. Les consolations ne sont-elles pas des rappels de la douleur qu’elles cherchent à apaiser? Il avait raison, le duc, de dire en ce moment même, à Courcieux, qu’elle avait besoin d’un ami étranger à son passé, avec qui causer un peu, librement, d’elle-même, en choisissant à son gré, parmi ses misères, celle dont il lui plairait de parler. Dieu! qu’on était bien ici, loin du monde! loin des bavardages vains ou malicieux, loin des «convenances», des élégances et de l’apparat!

--Respirons un instant, voulez-vous? dit-elle.

Elle s’arrêta, si lasse qu’elle fléchit un peu, et elle crut sentir que le bras de son compagnon serrait le sien, à peine, tout légèrement, comme pour répondre à sa lassitude: «Je suis là, appuyez-vous sur moi.» Ce mouvement imperceptible d’une sympathie attentive, et qui ne lui rappelait rien de son lamentable passé, lui causa une joie inexprimable, si nouvelle!... Une brise flottait, lente, soulevant les feuillages comme la respiration du sommeil soulève une poitrine de vierge. Elle respira longuement ce souffle et, en lui, on ne sait quel désir de vivre, large, immense, infini comme la mer qu’il avait traversée.

--C’est beau, les étoiles, dit-elle, le ciel, les arbres, tout. C’est étrange, il me semble que je ne les avais jamais vus encore; que je les vois en ce moment pour la première fois... Vous ne pouvez pas comprendre... Vous comprendrez plus tard. Je vous dirai peut-être des choses... un jour...

Au hasard, il répliqua:

--Vous n’êtes pas heureuse?

--Il y a donc des femmes qui sont heureuses? Vous en êtes sûr? Je les envie.

--J’ai deviné, c’est vrai, certaines choses, dit Trézelle.

--Croyez-vous? tant mieux. Je le souhaitais. Vous avez l’air si bon, vous, si sincère, si net! fit-elle. Ah!... cela repose...

Pauvre Benjamine! sa jeunesse abandonnée se prenait au piège éternel. Elle ne s’en apercevait pas. Elle se mettait à aimer sans péché ce qui était digne d’amour. Elle s’oubliait un moment. Elle oubliait que, pour certains êtres, tout ce qui est clémence à d’autres est au contraire cruauté. Elle était née victime. Est-ce qu’il savait, tout bon et honnête qu’il fût, ce Trézelle, qu’il ne pourrait rien pour cette créature charmante et troublée?

Il ignorait que cette destinée était de celles pour lesquelles la pitié même des cœurs les plus loyaux se tourne en trahison.

--Si tu savais comme je te comprends, disait en ce moment, d’un air tranquille, le duc au marquis. Je comprends parfaitement qu’on ne se contente pas de jouer élégamment avec une tabatière, en présence de tous les événements de la vie et de toutes les personnes du monde. J’ai toujours regretté le temps où Roger de Beauvoir, au retour de la croisade, faisait murer vivante sa propre mère dans un aqueduc, parce qu’elle n’avait pas été gentille avec sa femme. Mais que veux-tu, les temps sont changés. Nous avons aujourd’hui des mœurs moins sévères. Ils attribuent tous les changements à leur grrrande Révolution. Je veux bien, moi, que quatre-vingt-treize ait adouci les mœurs. Ça ne doit pas être ça, cependant. En attendant, aujourd’hui, quand on se permet de ces petites justices sommaires, c’est tout de suite très bête, ça finit platement par la cour d’assises; et on peut lire un matin dans son journal, à la quatrième page:

LES DRAMES DE LA JALOUSIE LE MARQUIS DE COURCIEUX

--Assez! mon oncle, de grâce! dit Courcieux, je ne suis pas en belle humeur.

--Je le vois parbleu bien! Tu ne souffles pas un mot depuis une heure. Tu rumines... Allons, va donner les ordres nécessaires, puisque Trézelle est ton hôte.

Ils étaient arrivés chez Courcieux.

--Mon cher Trézelle, dit le marquis, quand il vous plaira d’aller dormir, vous sonnerez mon valet de chambre. Voici la sonnette qui l’appelle. Il est allé chercher vos valises.

Ils étaient tous les quatre dans le salon aux grandes baies ouvertes. Ils pouvaient voir les pins, les palmiers du parc baignés de clair de lune et, à travers les branches noires des arbres, la mer luisante où dormait l’escadre, ville sombre, immobile, imposante.

--Vous sortez, messieurs? dit Trézelle au duc.

--Oui, nous allons, Courcieux et moi, fumer un cigare sur la terrasse.

La jeune femme demeura seule avec Trézelle.

Il ne demandait pas mieux. On a beau inventer des sous-marins, on aime à respirer quelquefois un parfum de femme ou de fleur.

De loin, Courcieux et le duc les voyaient, assis et causant sous les feux d’un candélabre près d’une lampe rose, aux lueurs discrètes.

--Regarde, dit le duc. Elle se lève. Elle le quitte. Elle va, pour la seconde fois, voir sa fille, qui n’a pas moins cependant de deux demoiselles de compagnie. Veux-tu mon opinion? Allons dormir, car la journée de demain sera fatigante. Crois-moi, elle est bien gardée par son enfant, et les gens comme nous n’espionnent pas les femmes.

Ils rentrèrent chez eux. Trézelle et Amine demeurèrent seuls, dans le salon où pénétraient les souffles tièdes du parc. La lueur de la lune faisait sur le seuil un mystérieux tapis de lumière morte.

VI

ÉCLAIR DE JOIE DANS UN ABIME

Ils étaient seuls tous les deux dans le luxueux salon, qui, par ses trois baies largement ouvertes, regardait la mer.

Un valet de chambre entra, qui, sans rien dire, se mit en devoir de fermer les persiennes des portes-fenêtres.

--Ne fermez pas, c’est inutile. M. le marquis est dehors.

--M. le duc et M. le marquis viennent de rentrer chez eux.

--Ah! bien.

Le domestique se retira, laissant les hautes persiennes ouvertes. Mais ces arcades béantes sur le dehors n’empêchaient pas la solitude. Elles l’embellissaient seulement. Toute la beauté de la nuit entrait dans la maison. Cieux étoilés, lune décroissante et pâle, mer bleuâtre et sombre pailletée de feux mobiles, au-delà des grands pins parasols et des hauts palmiers du parc, tout un côté du grand salon offrait aux yeux cette fresque prodigieuse. Ils étaient à la fois dans le luxe choisi d’une noble demeure close, et dans le libre espace illimité, éternel. Ils pouvaient à tout moment jeter leurs regards sur l’horizon le plus lointain possible, sur tout ce qui échappe le plus à l’homme, et le reporter aussitôt sur tous les objets de l’art le plus raffiné, sur toutes les choses qu’invente l’homme pour oublier l’écrasante puissance de l’infini, ou pour se donner l’illusion de l’avoir vaincue et de posséder l’espace et le temps.

La marquise prit un flacon sur un plateau de cristal.

--Avez-vous soif, monsieur Trézelle?

--Merci, madame, dit-il.

--Merci, non?

--Merci, non.

Il se mit à feuilleter un album.

Elle versa, dans un léger verre de mousseline, quelques gouttes d’un vin doré. Elle y mouilla sa lèvre.

--Vraiment? vous n’en voulez pas. C’est du vin de Samos.

--Je n’en veux pas, merci, dit-il.

Il l’observa du coin de l’œil, sans qu’elle s’en aperçût. A ce moment, elle regardait machinalement la couleur du samos, qu’elle élevait devant la lampe. Elle était pâle; ses yeux étaient cernés, les coins de sa jolie bouche retombaient un peu; on y lisait une étrange, une démesurée tristesse. Trézelle avait d’ailleurs compris, au cours de la soirée, qu’il se passait quelque chose entre elle et ce Montchanin... mais quoi? Était-il décidément un amant éconduit que sa maîtresse a le droit de blâmer,--ou un jaloux, qui blâme?

Trézelle feuilletait l’album.

Benjamine posa son verre léger sur le plateau de cristal et dit:

--Vous pouvez fumer, monsieur Trézelle.

Elle prit dans une boîte une mignonne cigarette et l’alluma.

Il la regardait faire; elle se mit à rire et, tout en soufflant la fumée odorante:

--Que pensez-vous de moi? dit-elle tout à coup.

Sa voix avait perdu le charme qu’elle avait tout à l’heure dans le parc. Le lieu n’était plus le même. La nature ne dominait plus. Dans ce salon, chez elle, elle était redevenue la femme qui joue un rôle.

Il se tut, la considérant avec attention et aussi avec une pitié qu’elle surprit et qu’il se hâta de dissimuler en souriant.

Elle reprit:

--Que pensez-vous de moi? car enfin nous voilà seuls depuis une demi-heure; mon oncle et mon mari sont couchés; nous voyons devant nous, si cela nous convient, par ces grandes portes ouvertes, un des plus beaux spectacles du monde; nous n’avons sommeil, à ce qu’il me semble, ni l’un ni l’autre, et nous ne nous parlons pas. Cela commence à devenir drôle et presque gênant. Il n’y a pas un homme, je crois, qui, en de pareilles circonstances, ne se fût trouvé bien sot de ne pas me faire la cour.

Il ne put que se méprendre au ton agressif de cette phrase. Il y sentit pourtant aussi quelque amertume. Ce qu’elle attaquait, ce n’était pas lui; c’étaient tous les autres. Il n’y avait aucune coquetterie mais seulement de l’ironie dans ses paroles. Il s’y trompa, mais à moitié.

Elle le regarda comme pour le juger. Sa bouche cessa de rire. Un pli imperceptible y inscrivit de nouveau sa tristesse infinie. Elle insista, d’un ton qu’elle crut gai:

--Pourquoi ne me faites-vous pas la cour?

--Voilà deux questions, dit-il.

--Deux?

--Oui. La première: «_Que pensez-vous de moi?_»

... La seconde: «_Pourquoi ne me faites-vous pas la cour?_»

--Les deux n’en font qu’une, dit-elle. Vous voyez en moi une petite femme évaporée, n’est-ce pas? qui bavarde beaucoup, qui rit à tout venant, qui fleurte quand on veut, qui boit du vin de Samos, en fumant des cigarettes. Il me semble que d’après tout cela vous avez le droit de penser d’elle beaucoup de mal,--ou beaucoup de bien,--cela dépend des points de vue;--et, en tout cas, de vous croire autorisé à lui faire la cour. Vous le voyez; les deux questions n’en font qu’une.

Trézelle s’interrogeait. Cette jeune femme à ses yeux demeurait énigmatique. Elle avait du chagrin en ce moment, c’était sûr, mais était-ce une coquette qui traversait une heure d’ennui et qui, en quête de consolation, amorçait un fleurt de plus au moyen de sa peine très réelle? Était-ce une femme vouée à l’une de ces grandes douleurs que rien ne console?

Il hésitait.

--Je suis un ami bien nouveau pour vous, madame, dit-il évasivement.

--Pas si nouveau, répliqua-t-elle. Quand j’étais jeune fille, j’ai lu la relation de votre voyage au centre de l’Afrique. C’est singulier comme on croit connaître les gens qu’on a lus.

--Ne vous y fiez pas! dit Trézelle en riant. Ils mettent le meilleur d’eux-mêmes dans un livre. Ça ne fait jamais que trois ou quatre cents pages. A cinq pages par jour, cela représente environ deux mois de leur vie pendant lequel ils furent... en rêve... ce qu’ils vous paraissent,--le temps d’écrire.

Elle s’attrista.

--Ne me dites pas cela. Je serais désolée de ne pas vous trouver tel que je vous ai vu dans vos livres. Que votre théorie puisse s’appliquer aux romanciers, je le conçois, mais à un homme d’action comme vous, qui raconte ses actes authentiques et les commente, qui dit les motifs et les conséquences de ses déterminations, non, à un tel homme, votre théorie ne s’applique pas. Lisez-vous Marc-Aurèle?

--Et vous?

--Moi? non! dit-elle en riant. Est-ce qu’une femme qui lirait Marc-Aurèle pourrait l’avouer sans ridicule?

--Le ridicule! fit Trézelle, en voilà un imbécile! et qui a empêché bien des choses, intelligentes ou bonnes, de se dire ou de se faire!

Elle prit un petit volume revêtu de chagrin grenat,--l’ouvrit à l’endroit que marquait une fine lame d’ivoire et lut:

--«Rien n’est si horrible que les caresses d’un loup. Évite cela sur toutes choses. Un honnête homme simple, sans artifice, et qui n’a que de bonnes intentions, porte cela dans ses yeux. On le voit.» Signé: _Marc-Aurèle_.

--On le voit, c’est certain, mais il arrive qu’on s’y trompe! dit Trézelle. Et puis, dans les choses d’amour, l’honnêteté... c’est plus rare qu’ailleurs.

Elle le regarda.

--Il arrive qu’on se trompe, dit-elle, en rêvant un peu.

Elle pensait à Montchanin, à celui qu’autrefois elle appelait Jean; et presque toute la désespérée douleur de son âme apparut, tout à coup dans ses yeux.

Une extrême mobilité d’expression était devenue un des charmes les plus attirants de Benjamine. Sa double vie avait fini par lui donner deux visages qui apparaissaient tour à tour brusquement, au hasard du changement des circonstances autour d’elle. Dès qu’elle était seule, elle restait la douloureuse Benjamine, effrayante un peu pour son miroir. A Trézelle, ce soir, avec qui elle était en confiance, elle avait laissé entrevoir deux ou trois fois déjà son vrai masque, celui où vivait son âme douloureuse,--mais elle ne lui avait pas laissé surprendre encore ce qu’elle était dans la solitude.

Elle n’avait pas fixé encore sur lui, d’une certaine façon, son regard bleu pâle où la douceur et la résignation, la résolution et l’énergie, se montraient mêlées et noyées dans une profondeur d’abîme. Comment cela peut-il se faire que, en des yeux, dans le miroir si étroit des yeux, toute une vie, par moments, apparaisse, avec ses lointains de passé, ses horizons d’avenir et l’inconnu des causes, le mystère des espérances,--toute une vie, peut-être éternelle!

Pour l’instant, c’est lui qui la regardait. Elle sentit que ce regard d’homme la pénétrait, entrevoyait les fonds. Elle songea qu’elle venait de trahir un peu trop d’elle-même. Elle eut peur d’être interrogée. Elle éprouvait cependant une folle envie de se confesser, mais spontanément, à cet honnête homme, un désir impérieux d’échapper enfin à sa solitude intérieure, de voir s’ouvrir une fenêtre dans sa prison morale. N’ayant ni père ni mère à qui se confier, oui, elle cherchait un cœur ami, mais elle ne voulait pas que la curiosité de l’homme prît l’initiative. Elle voulait se livrer, non pas être dérobée. Surtout elle avait peur qu’il la crût à la recherche d’un fleurt, quand elle espérait une amitié. Que Trézelle laissât échapper, à ce moment précis, un mot de galanterie, et elle se serait enfuie, effarouchée, sauvage, humiliée et navrée, indignée surtout.

Sans pouvoir encore s’expliquer cette énigme, il sentait à la fois qu’elle était une âme en proie à une douleur respectable--et une coquette qui offre et refuse, avance et échappe. Ce qu’elle voulait, ce n’était que la tendresse d’un cœur ami, mais elle ne pouvait pas faire autrement, étant femme, que de la rechercher en femme; et lui, homme et jeune, de l’écouter en homme. Tous deux subissaient leur jeunesse, échangeaient un charme, un fluide d’autre nom, d’autre sexe, malgré eux; passifs sous l’influence de l’heure, de la saison,--de la nuit que leurs yeux voyaient là-bas déroulée sur la mer, de la nuit immense, flottante et pâle; de l’espace où vibraient le parfum des pins et des vagues, le bruit des arbres et des eaux, l’éclat palpitant des lointaines étoiles fourmillantes par myriades, l’éternel appel de vivre auquel ne se dérobent ni l’âme ni la bête, ni le brin d’herbe.

Dans le torrent des sensations du dehors qui roulait son murmure autour de ce palais assoupi, et qui ruisselait sous leurs yeux avec la traînée des clartés célestes tombées sur les vagues innombrables, leur cœur et leur esprit se sentaient emportés.

Il se demandait:

--A qui dois-je, à quoi vais-je répondre? à une âme triste ou à une sensation rêveuse?

C’est que l’une et l’autre de ces deux attirances lui parlaient en effet, avec Benjamine. Elle seule pouvait dire qu’à ce moment la tristesse habituelle de son âme la commandait encore. Et ce n’était déjà plus vrai: la nature a des philtres qui, à de certains moments, endorment, pour des fins ignorées, les douleurs les plus sûres d’elles-mêmes.

Il comprenait très bien qu’il ne devait pas se tromper, sous peine d’humiliation ou de ridicule. Il hésitait, attiré par le charme physique de l’être, retenu par sa haute divination d’une âme inquiète et pure. Il était dérouté, déconcerté. Il avait l’air très bête. L’image d’un brave chien, plein de bonne volonté et d’obéissance, qui attend, un morceau de sucre sur le nez, qu’on le lui retire ou qu’on le lui accorde, se présenta si drôlement à l’esprit d’Amine qu’elle éclata de rire, parce qu’elle avait à peine vingt ans.

Mais comme elle était une femme de douleur, son rire, tout de suite, se faussa. Il devint nerveux, il se prolongea, la secoua de deux ou trois petits spasmes qui ressemblaient étrangement à des sanglots.

Il comprit qu’à présent, s’il approchait, sans rien dire, son visage de ce visage qui riait si douloureusement,--elle ne se retirerait pas. Une crise la lui livrait. La surprise était possible, Don Juan eût ricané. Trézelle s’apitoya.

Il se leva lentement et alla regarder, du seuil, le grand spectacle de la mer étalée sous le ciel et livrée au baiser de toutes les étoiles.

--Vous ne fumez pas, monsieur Trézelle?

Il se retourna vers Amine.

Elle était redevenue sérieuse, simple. Il comprit que, derrière lui, elle s’était essuyé rapidement les yeux et qu’elle lui savait gré de sa discrétion.

--Fumer? quand je suis seul avec une femme? non, dit-il en souriant.

--Est-ce mieux (dit-elle en rallumant une seconde cigarette) qu’une femme fume, seule avec un homme?

--Assurément. La femme ne doit pas à l’homme tous les genres de respect.

--Dites tout de suite que je vous gêne, fit-elle gaîment. Voulez-vous que je sorte?

--Non, dit Trézelle d’un air si piteux qu’elle ne put s’empêcher de rire encore, mais j’aimerais assez que votre mari entrât.

L’habitude des marivaudages, où elle dissimulait la plupart du temps ses grandes peines, entraîna Amine. De plus, elle trouvait, cette fois, une saveur à la plaisanterie galante. Le philtre de l’heure agissait sur ses nerfs, un peu même sur son cœur... Oh! comme il eût fait bon aimer, aimer simplement et loyalement.

Elle regarda Trézelle d’un air narquois:

--Vraiment? vous aimeriez que mon mari entrât? Eh bien, allez le chercher!

--Vous vous moquez de moi, il dort.

--Je ne me moque pas, éveillez-le.

Trézelle aussi commençait à se piquer au jeu.

--Tout à l’heure...

--Pourquoi, tout à l’heure?

--Pas tout de suite enfin.

--Ah?...

--Oui...

--Bon.

Le visage d’Amine s’attristait. Pourquoi? n’avait-elle pas sollicité ces répliques de Trézelle? Elle eut envie pourtant de lui crier:

--N’allez pas de ce côté. Vous allez perdre une amitié que j’offrais et qui vaut qu’on l’estime, vous allez me faire perdre l’espérance que j’avais de trouver enfin un homme aux sentiments nobles, capable d’aimer sans bassesse et sans trahison! Ne parlez pas--vous allez consommer la désolation de ma pauvre âme abandonnée.

Elle ne dit rien de tout cela.

Elle se tut, anxieuse, prête à fuir ou à fondre en larmes ou à rire de nouveau, ou peut-être à tomber entre les bras de cet homme qu’elle avait provoqué... Elle ferma les yeux comme si elle eût été très occupée de savourer son tabac d’Orient. Ses idées se brouillaient en elle. Elle se sentait livrée à trop de forces en lutte qui se la renvoyaient sans cesse depuis des années... Elle était seule, seule, seule, toujours si seule!

--Tenez, dit-il, en venant s’asseoir près d’elle, décidément... oui, décidément... j’ai à vous parler.

Elle le regarda d’un air ironique, plein du mépris qu’elle avait pour les hommes. Ce regard disait: «Encore un! c’est dommage...»

--Vous avez à me parler? fit-elle.

--Oui, mais c’est très sérieux.

--Ah! le contraire m’eût étonnée.

--Je serai très ennuyeux.

--Je vous en défie.

--Indiscret.

--Vous? c’est impossible.

--Audacieux.

--Cela vous ira.

--Prenez garde, vous allez me rendre fat.

Ainsi, des deux côtés, ils tâtaient le fer, chacun voulant se rendre compte de l’adresse et des intentions de l’autre.

Ils s’arrêtèrent; il y eut un silence.

--Je vous attends, dit-elle.

Il y avait tant de hauteur dans ce mot qu’il prit un parti. Ce fut le bon.

--Vous m’avez posé deux questions. Je vais y répondre sérieusement. Je ne vous fais pas la cour, parce que je sens en vous un cœur sévère, et que précisément cela me plaît et me séduit un peu trop. Vous êtes de celles à qui nul homme n’a le droit d’offrir un caprice et j’aurais peur et honte de vous offrir davantage, car davantage ne serait jamais assez à moins d’être tout, c’est-à-dire la vie entière; c’est-à-dire le mariage, ce qui est impossible. Il est bien vrai que vous tâchez à me donner le change, je ne sais pour quelle raison; et que vous désirez tromper les observateurs à force de sourires, de léger babil, de moqueries parisiennes, et de cigarettes turques. Mais, quoique la plus souriante, vous êtes, je le sens bien... la plus désespérée des femmes.

Dès les premiers mots de cette réponse à ses deux questions, Benjamine était devenue sombre. Elle avait laissé tomber dans le plateau de cristal sa cigarette de tabac doré, puis, peu à peu, elle avait pâli, son sourire avait disparu, les coins de sa bouche s’étaient abaissés, tristes; le nez, aminci, se pinçait; l’œil était fixe, la paupière ne battait pas. On eût dit, figée dans quelque vision d’épouvante finale, une morte assise.

Il eut peur et s’élança, et lui prit la main:

--Benjamine! fit-il.

Elle fit un signe de la tête à peine perceptible comme ces malheureux qui, sous une attaque de paralysie, n’ayant plus ni voix, ni regard, ni geste, s’efforcent encore de faire comprendre qu’ils ont entendu... et qu’ils remercient.

Il ne savait que faire. Il attendait; il eut envie d’appeler... il se leva... Elle fit signe que non!

Il revint s’asseoir près d’elle, reprit sa main, qu’il serra. Elle répondit à cette pression, puis ses lèvres s’animèrent, et, lentement d’abord, puis plus vite, elle parla mais d’une voix très basse:

--Benjamine!... Je veux bien que vous m’appeliez ainsi, je veux bien. Je vous le demande. Benjamine!... c’est un joli nom, n’est-ce pas?... Benjamine!... C’est drôle que ce soit mon nom!

Elle prit son mouchoir, l’arrangea en le regardant comme si elle eût voulu donner une forme très déterminée à ce chiffon, cent fois roulé entre ses doigts, puis elle en porta à ses lèvres un coin qu’elle mordit et, laissant retomber sa main, elle le déchira.

Tout à l’heure, en la regardant, Trézelle pensait à la mort. Maintenant, il pensait à la folie.

Ce n’était plus la voix d’une coquette, d’une femme, qui parlait, mais celle d’une très jeune fille.

--Dites-moi, alors, c’est bien vrai que vous m’auriez fait la cour, monsieur Trézelle, si vous ne me respectiez pas? C’est vrai que vous me respectez? Cela est très doux, savez-vous? Vous ne m’avez pas parlé d’amour! Quel bonheur! que vous êtes bon! A cause de cela, je vous aime de tout mon cœur; vous voulez bien?

A présent, elle avait un air très raisonnable, mais à la façon de ces petites filles qui demandent une permission quelconque à la grande personne qui pourrait bien la leur refuser... La voix semblait enfantine:

--L’amour, vous savez, je le déteste! Ça ne fait faire que du mal. Pourquoi l’appelle-t-on de ce joli nom? Les gens qui nous aiment ne pensent qu’à eux; ils veulent nous prendre, non pour nous rendre heureuses, mais pour se faire des joies avec notre peine. Les gens qui nous aiment d’amour deviennent mauvais, ils nous tourmentent; ils ne font rien pour notre bonheur. Pourquoi appeler ça l’amour?... Mon Dieu! je m’appelle bien Benjamine!

Elle s’arrêta et dit, un peu après:

--J’aimerais mieux voir ma fille morte que de la voir aimée comme ça!...

Enfin, brusquement, elle revint tout à fait à elle-même. La jeune femme se ressaisit. Il était très ému.

--Monsieur Trézelle, dit fermement Amine, de sa voix la plus naturelle,--j’avais besoin d’un ami à qui faire une grande confidence. Je vous ai laissé deviner bien des choses--parce que je ne pouvais vous les dire--ne sachant pas par quel bout commencer pour être convenable... Et alors, dans ma gaucherie, j’ai dû vous paraître coquette... ne m’en défendez pas... Je m’en suis aperçue, je l’ai vu. Je vous remercie de ne pas vous être laissé égarer par les apparences--et de ne pas m’en avoir punie. Maintenant... je vais vous dire...

Trézelle s’inclina; il la regardait d’un air doux et bon. Depuis qu’elle était femme, on ne l’avait jamais regardée ainsi. Elle lui en était reconnaissante, de toutes ses forces.

Elle reprit, les yeux baissés:

--Vous croyez qu’il y a ici un M. de Courcieux, mari de sa femme? une Mme de Courcieux femme de son mari? Ce n’est pas vrai. Ça paraît ainsi, à cause des convenances, mais les convenances, vous savez ce que c’est? C’est le grand mensonge de tout le monde et qui ne trompe personne. C’est ça qui habille mal, les convenances! C’est tout troué! quelle loque! Quand on regarde bien, on voit la pauvre vérité, là-dessous, qui étouffe en été et qui grelotte en hiver. Être vrai, sincère, loyal, se marier quand on s’aime, se quitter quand on ne peut plus vivre ensemble, ne tricher ni avec les autres ni avec soi, c’est mal porté. Tout le monde triche, même les meilleurs, comme M. de Courcieux... Vous croyez qu’il y a quelque part un M. Paul Guirand, père vénéré de Mme de Courcieux, sa fille bien-aimée? Ce n’est pas vrai, il y a un Guirand, économiste universellement connu, qui sera ministre de n’importe quoi avant six mois, dit-on. Dans l’intérêt du pays? Non, dans l’intérêt de sa vanité et de celle de sa femme, ma très dévouée mère. Et à eux deux, ils m’ont sacrifiée à leur orgueil et à leur ambition: leurs relations avec les Courcieux non seulement les flattent mais doivent servir de très hauts intérêts privés et publics. Je ne m’explique pas bien tout cela, ni si tout cela est bien réel: je sais que la marquise de Courcieux y croyait, pauvre femme! Son fils a accepté son idée là-dessus sans examen, comme un héritage, sans vouloir entendre parler du «bénéfice d’inventaire». Cette crânerie l’a fourvoyé. Bref, notre mariage fut, en principe, un mariage politique. Vous voyez une personne dont le malheur irréparable fut nécessaire au bien de l’État, représenté par mon respectable père qui, d’un côté, m’a imposé sa volonté et, de l’autre, a trompé M. de Courcieux sur mes sentiments. On savait que j’aimais M. Montchanin, on m’a mariée à M. de Courcieux... C’est, comme vous voyez, extrêmement simple. C’est une aventure comme on en voit tous les jours. Je vous la conterai plus en détail, plus clairement un jour... tout à l’heure peut-être.

Benjamine s’interrompit, releva les yeux, regarda Trézelle bien en face et continua d’une voix plus grave et plus lente:

--Vous croyez qu’il y a dans cette maison une adorable petite enfant qui est la fille de M. de Courcieux, comme son nom paraît l’indiquer?... Tout cela est faux, monsieur Trézelle. Vous ne voyez que la façade d’un palais de pisé, de limon, de boue; cette noble façade est peinturlurée en simili marbre; pas même du stuc; peinture à la détrempe, qui s’écaille à la pluie et au soleil! Mais soyez tranquille, on repeint de temps en temps. Tenez... j’étouffe!... non, j’ai froid,--touchez.

Elle lui tendit les deux mains. Il les prit doucement et les baisa.

--Pardonnez-moi, dit-il.

--De quoi donc?

--D’avoir forcé un peu une si douloureuse confidence.

Elle haussa les épaules:

--Mon cher Trézelle, je n’ai dit que ce que j’ai voulu. Je mourais d’envie de parler. J’ai cru vous reconnaître pour un homme de grand cœur, je ne me suis pas trompée; c’est une joie. Je me suis dit, le jour même où je vous ai vu: «Voilà un grand cœur d’homme, très fort et très doux.» Et j’ai pensé aujourd’hui que vous répondriez par un cri de pitié humaine, dont j’ai besoin, à mon cri étouffé.--Je vous ai d’abord laissé attendre, afin de vous mieux juger, puis j’ai parlé--mais je n’ai pas tout dit encore et j’ai besoin de tout dire... Vous venez de comprendre, n’est-ce pas, quelle place M. Montchanin a tenue dans ma vie?... et ce qu’il est devenu aujourd’hui pour moi?

Le visage de Benjamine exprima la terreur, l’horreur visionnaires. Elle murmura:

--Le drac! c’est lui, le drac! Vous me comprenez, n’est-ce pas?...

Trézelle frissonna et ne sut que répondre.

Après un silence glacé, elle reprit sourdement:

--Je l’ai revu ce soir _pour la seconde fois_ depuis mon mariage, et, cette fois, je l’ai vu sous sa vraie forme... c’est horrible, n’est-ce pas? et vous voyez ce que je souffre! Mais il n’a pas été toujours ce que vous le voyez. Quand je l’aimais, petite fille, c’était un joli enfant, puis ce fut un charmant adolescent, puis un jeune homme très grave, qui me semblait très bon. Il travaillait beaucoup. Je crois qu’il eut fait un très honnête homme...--sans mon mariage!... cela est bizarre et triste. Oui, _sans mon mariage_! je suis sûre de ne pas me tromper. J’ai réfléchi beaucoup. Il s’est retiré d’abord par juste fierté: j’étais trop riche. Il n’avait rien. Mon père me refusait. Il s’en alla. Il réfléchit alors de son côté, il jugea mon mariage avec M. de Courcieux une combinaison immorale, et il me méprisa un peu de l’avoir subie... De son côté pourtant il en profita, puisque, pour l’éloigner, mon père lui fit accorder un avancement qu’on trouva scandaleux. Il se dit: «Elle a préféré être marquise, et moi, je me suis fait payer mon abandon.» Voilà ce qu’il a pu se dire. Tout cela démoralise très vite un jeune homme. Il voulut se consoler dans les plaisirs. Des intrigantes lui apprirent l’intrigue; toutes lui apprirent la trahison, le mensonge constant, la ruse de toutes les minutes. Il devint incapable de croire à la probité en amour. Il me jugea légère, oublieuse; qui ne s’y fût trompé? Moi, livrée à mon mari par mon père,--j’étais si inexpérimentée, si jeune, si facile à égarer!--je ne m’aperçus de l’horreur de ma situation que lorsqu’elle fut officielle. Je vous dis tout cela sans ordre, comme cela vient, au hasard de l’émotion... Il faut comprendre quand même. Montchanin ne pouvait pas deviner que, mariée, je n’appartenais pas à mon mari! Et aujourd’hui, en me l’entendant dire pour la première fois, comment aurait-il pu le croire? Tout cela est si fou, si imprévu, si absurde, si invraisemblable!... Cela est pourtant!... Et maintenant en regardant cet être que j’ai aimé, je n’aperçois plus que ce sourire ironique qui semble figé sur son visage! Je ne vois plus en lui que le mépris fait homme. Je comprends que je n’ai été pour lui qu’une occasion comme une autre... Peut-être même s’est-il délibérément vengé sur moi et sur ma famille des déceptions que nous lui avions causées!... Aujourd’hui, il a pris son parti des vilenies de la vie et il tâche de les faire tourner à son profit, comme tout le monde. Il est perdu pour le bien, perdu pour l’amour. Et tenez, n’est-ce pas horrible, que ce soit lui qui, ce soir, ait poussé cette barque loin du bord, pour me laisser seule avec vous! Quel mépris de moi cela révèle! Quelles raisons a-t-il de croire qu’il est, vraiment lui, le père de son enfant? Vous voyez au fond de quel abîme je me débats! un abîme, oui certes, un abîme véritable. Mon mari seul est en face de la vérité--et il a été mon seul ami jusqu’ici. Mais n’est-il pas le seul à qui je ne puisse parler de notre enfer commun? Oui, M. de Courcieux est admirable.

Elle pâlit affreusement.

--Cette confidence vous tue, dit Trézelle, avec bonté. De grâce n’achevez pas.

--Vous vous trompez. Cela me fait du bien de tout vous dire. M. de Courcieux est bon, admirable, héroïque. Il a tout pardonné parce que je ne l’ai jamais trahi. J’ai été avec lui d’une franchise totale. Il me répète souvent: «Vous êtes la femme la plus loyale que je connaisse.» Et je crois bien que c’est vrai--mais je souffre bien, allez, je souffre toujours, sans repos, sans cesse, toujours et encore!

--Pauvre charmante femme! dit Trézelle.

--Et pauvre mère surtout! s’écria Amine d’un air égaré.

--J’ai peur, dit Trézelle, d’être maladroit, mais si j’osais parler...

--Parlez, je vous en prie; dites-moi quelque chose. Où voyez-vous mon salut? C’est-à-dire un peu plus de paix pour moi, malheureuse! Une seconde de paix, de bonheur, dites, croyez-vous cela possible encore pour moi?

--Puisque votre mari a pardonné, dit gravement Trézelle, puisqu’il est bon, puisque vous le jugez admirable et héroïque--pourquoi ne l’aimez-vous pas?

Elle se leva, les lèvres frémissantes, comme indignée:

--L’aimer, lui! mais c’est affreux à dire--sa générosité m’écrase trop à toute heure sous le souvenir de ma faute! Devant lui, je ne peux penser qu’à cela: je l’ai offensé. Il est mon juge. Je le redoute; je le vénère. Est-ce de la vénération et de la crainte que peut naître l’_amour_?... Et puis... comment ne voyez-vous pas, vous,--vous!--que j’ai perdu le droit d’aimer? Où serait pour moi la dignité d’un second amour? J’ai été devant Dieu une épouse,--celle de M. Montchanin--à condition de ne pas devenir la maîtresse de M. de Courcieux! Ou encore, que je devienne demain la femme de mon mari, M. Montchanin retombe au rang d’amant; et je ne suis plus, moi, qu’une maîtresse abandonnée, une épouse adultère! C’est impossible... Réfléchissez, mon ami, confirma-t-elle avec véhémence--et vous verrez que c’est impossible. Ce que mon mari estime en moi, c’est ma loyauté, c’est ma fidélité,--mon entière fidélité,--à une seule pensée, hier à l’homme que j’aimais, aujourd’hui à l’enfant que la faute m’a donnée! Mais que je m’abandonne à mon mari, et,--malgré la légalité de son titre d’époux,--il ne verra plus en moi que la femme de deux hommes, tous deux vivants, et par conséquent la maîtresse de l’un des deux! Voyons, est-ce vrai tout cela, dites?... Et d’ailleurs, me livrerais-je à mon mari sans éprouver de l’amour moi-même? car je ne l’aime pas, vous dis-je! Pourquoi? Est-ce qu’on sait! Vous répéterez: «Il est héroïque, vous devriez l’aimer!... Un homme si bon, comment ne l’aime-t-elle pas! Il faut qu’elle ait une âme bien peu généreuse, bien peu reconnaissante.» Voyons, je vous le demande, Trézelle, est-ce que l’admiration, la reconnaissance, ont un rapport nécessaire avec l’amour? C’est là une des choses qui m’affolent le plus, cette impossibilité de commander l’amour, de le faire naître en soi. De quelle essence est-il donc, cet amour, qu’on dit un sentiment si beau, puisque nulle admiration d’âme ne peut le produire à volonté, puisqu’on peut admirer un être et avoir pour lui de la reconnaissance et le chérir même, sans l’_aimer_, au sens terrible du mot! Qu’y puis-je? J’ai voulu, un moment, transformer en amour ma piété douloureuse pour M. de Courcieux. Je ne peux pas. On dit que certains alchimistes ont cherché à faire du diamant. Ils n’ont pas pu. Moi, c’est avec du diamant (car mon sentiment pour mon mari est pur et solide comme le diamant)--c’est avec du diamant que j’ai essayé de faire de l’amour vivant, ému, troublé, de l’amour enfin. Je n’ai pas pu. C’est une alchimie impossible. J’ai failli en devenir folle, voyez-vous!... Je n’aime pas M. de Courcieux, voilà tout. Il n’y a rien à ajouter à cela, n’est-ce pas? Le premier jour où je l’ai vu--je l’ai trouvé vieux, j’en suis restée là. Et cependant, en réalité, il n’était pas vieux; mais c’est ce qu’on voit,--qui est. Oui, oui, je le vénère, je l’estime, j’ai envie de m’agenouiller devant lui,--j’ai parfois baisé sa main comme une pécheresse humiliée et repentante,--mais cela n’a rien de commun, je le sens, avec l’amour,--l’amour d’ailleurs infâme, l’amour qui tour à tour a besoin ou se passe de l’approbation des âmes, de l’estime des esprits, de la tendresse des cœurs,--l’horrible amour de chair et de sang, l’amour de folie et de mort, qui m’apparaît souvent comme un monstre de cauchemar et qui fait mon épouvante! Oui, oui, monsieur Trézelle, voici ma plus grande terreur, ce n’est pas d’aimer M. de Courcieux,--cela n’est pas possible, mais c’est qu’il finisse par m’aimer, lui, à force de me voir souffrir sans défaillance. J’ai peur de cela!

--C’est un abîme, en effet, dit Trézelle. En quoi puis-je vous servir?

--Je ne vous demande pas d’autre service que celui de m’écouter avec patience et bonté comme vous le faites depuis une heure.--Car vous comprenez mon martyre, n’est-ce pas? Ne pouvoir me confier à personne! jamais! Être murée dans mon secret! Ne demander jamais un conseil! N’en point entendre! Il y a bien le duc--qui est bon et spirituel--mais c’est le génie du marquis, l’esprit de sa vieille race. Que lui dirais-je qu’il n’aille répéter à M. de Courcieux?... Il y a mon confesseur, mais on dit sa faute une fois pour toutes à son confesseur, on ne lui doit pas la peinture de son supplice. Il vous impose une pénitence, mais il ne vous délivre pas de la torture que Dieu vous inflige et dont Dieu seul peut vous affranchir!

Il y a ma mère?... N’en parlons pas; elle m’a, grâce à Dieu, fait élever par une noble créature qu’elle fut incapable de comprendre, et qui ne comprendrait rien aux complications de ma douleur. Ma mère ne sait donc rien de mon plus grand secret...

Eh bien, oui! j’y arrive, à ce secret vivant! Vous alliez m’en parler vous-même, vous alliez me répondre: «Vous avez votre enfant!» Ah! oui, j’ai l’enfant, et il faut que je me réfugie dans la maternité, n’est-ce pas? C’est entendu. Pauvre mignonne créature! Que croyez-vous qu’elle me dise, celle-là? Avec sa voix, elle me parle de ses joujoux, mais elle est ma douleur même et elle n’en saura jamais rien... Et avec ses yeux elle me parle, elle aussi, de celui que je voudrais oublier!...

Amine baissa la voix. Son visage s’altéra de nouveau profondément. Elle reprit son regard fixe d’hypnotisée.

--Oui, oui, voici, reprit-elle dans un chuchotement de confessionnal ou comme si elle se parlait à elle-même, voici le plus terrible... Depuis ce soir, depuis que j’ai revu cet homme si différent de lui-même, depuis que M. Montchanin m’a fait l’effet d’un étranger hostile, d’un être d’indifférence, de scepticisme, de trahison, d’ironie, de perversité--écoutez-moi bien,--je me sens plus près que jamais de la folie!... Écoutez-moi bien: j’ai revu ma petite fille, là-haut... Elle s’est éveillée et m’a regardée... Et cette petite forme angélique qui jusqu’ici me faisait dire, chaque fois que je la voyais: «Ça, c’est encore moi»,--eh bien, tout à l’heure, elle m’a fait penser: «Ça, c’est encore lui! c’est l’autre! et quel autre!» Et j’ai eu peur de voir, dans le vague de ses yeux fauves, une larve d’âme, une âme à venir qui ressemblait à celle du père... le drac! Ah! l’horrible, l’horrible vision! Ce fut une enfant d’amour... Oh! mon ami! mon ami! si elle allait être une enfant de haine et de trahison! Car il m’a trahie, le père! Il aurait dû comprendre, il aurait dû deviner, il aurait dû croire, avoir pitié au moins! Il aurait dû _m’aimer_, enfin! L’amour devrait être tout cela, l’intelligence, la divination, la foi! Et maintenant, je suis seule, seule, seule à jamais! Oh! mon Dieu!

Elle tordait ses mains. Pris d’une grande pitié, il se rapprocha d’elle, d’un mouvement irréfléchi, très tendre. Elle sentit toute la tendresse de cette pitié involontaire... Elle y répondit malgré elle, en laissant tomber sa tête lasse sur l’épaule du jeune homme. Elle respirait par saccades, la poitrine tumultueuse, les lèvres tremblantes, les yeux noyés, abandonnée tout entière.

Il se fit un grand silence durant lequel le murmure infini des dehors nocturnes entra, les enveloppant. Un souffle brusque, venu de la mer, éteignit toutes les bougies d’un candélabre. La lampe bleuâtre, presque une veilleuse, éclairait seule le vaste salon. Dans l’ombre accrue, ces deux êtres jeunes, dont l’un s’appelait douleur et l’autre pitié, sentaient battre leurs deux cœurs très rapprochés. Elle ne pensait plus. La torpeur qui suit les grandes exaltations avait assoupi son âme.

Lentement il s’inclina vers la jeune femme. Il s’inclinait, ce n’était que tendresse; il sentit sous sa lèvre la joue effleurée et ce fut désir. Et désir et tendresse se mêlant tout à coup comme deux flammes, une flambée de passion jaillit des yeux du jeune homme:

--Amine! murmura-t-il.

--Oui, Amine, murmura-t-elle, comme endormie. Amine, c’est mon nom. Il est doux, n’est-ce pas? Mais qui donc le prononce si doucement? Je ne l’entends jamais ainsi murmuré dans un souffle... Amine! Amine! Je veux être appelée ainsi, par des lèvres qui, en même temps me caressent... Est-ce donc si coupable, dites-moi, vous, Raymond?... Raymond, c’est un joli nom aussi... Serait-ce donc bien coupable, dites? Je suis si jeune. J’ai vingt ans à peine et je suis seule, toujours toute seule, quoique si entourée... Alors, combien de temps vais-je vivre encore ainsi? Dix ans, vingt ans encore, qui sait? C’est trop, je ne pourrai pas. Je voudrais bien être aimée un peu, moi! Est-ce vrai, dites, que Dieu ne veut pas? Comment ai-je mérité d’être ainsi privée d’amour? De toutes les femmes que je vois, beaucoup ont des amants. Le monde en sourit. Elles se disputent mon mari comme en se jouant! Et pour moi, pour moi, le mot d’amour n’éveille que terreur, drames épouvantables. Pourquoi cela et qu’ai-je fait à Dieu, répondez-moi, vous qui avez l’air si bon! Oui, vous avez l’air bon... Vous me souriez si gentiment, si tristement... On dirait que vous pleurez?... Oh! la bonne larme! La voilà tombée sur mon visage. Elle roule sur mes lèvres...

Étonné de lui-même et d’elle, inquiet aussi de ces portes béantes, ouvertes sur tant d’espace, il se ressaisit, éloigna un peu de lui, très doucement, la tête délicieuse vers laquelle il se sentait attiré...

Ce fut fini. Le charme de l’inconscience était rompu. La jeune femme revit son abîme. Elle reprit pour la troisième fois son visage tragique, pâle, aux yeux fixes, visionnaires, et, sans un battement des paupières, la pupille dilatée, le buste rigide, elle prononça, de son air de morte et d’une voix saccadée, comme mécanique:

--Eh bien, oui! Je veux bien, puisque vous m’aimez un peu, puisque vous n’êtes pas comme les autres, je veux bien vous aimer. Ce qu’ils désirent tous de moi, je vous le donne, soit. Prenez-moi, soyez mon amant!

Elle lui saisit le poignet d’une main,--et, avec une force étrange, écartant d’elle cet homme dont elle eût fait volontiers son maître, elle ajouta:

--Seulement,... sachez-le bien,... j’aime mieux que vous le sachiez--je ne veux pas vous trahir... Sachez que si cela est--et je le veux bien, moi, je vous aime,--si cela est, demain matin, je serai morte, et heureuse d’être morte... Vous êtes le maître, le maître absolu...

De ses yeux fixes, elle regardait, elle voyait la mort, la sienne. Il ne put s’y tromper; ce qu’elle disait était bien la vérité.

Elle le regarda en face.

--Que pensez-vous de moi, maintenant?

--Je pense, dit-il simplement, que d’un baiser je peux vous tuer.

Le visage de Benjamine s’éclaira de joie:

--Vous me croyez donc? Je suis contente! C’est la meilleure parole que vous m’ayez dite!

Il lui serra la main.

La tragique amoureuse reprit aussitôt:

--Vous comprenez, je n’aurai pas deux amants, non; pas deux; je me le suis juré... Vous aussi, le lendemain, vous diriez: «Pauvre Amine! elle désirait rester honnête femme! après une faute! comme si c’était possible!» Et je ne veux pas, moi, que vous disiez cela, ni vous, ni personne. _Un seul_, ce sera ma vie! un seul... et ce fut trop! Ah! malheureuse, je suis à vous!

Trézelle prit sa main très doucement et, de la voix apaisée dont on parle aux très petits enfants:

--Nous venons de rêver le songe d’une heure, dit-il, et d’une nuit d’été. Il y avait bien un peu de cauchemar là-dedans, Amine. Réveillez-vous. Je vous veux trop de bien pour n’être pas d’accord avec votre plus haut désir. Serrez ma main. Elle vous sera bonne toujours, si vous y sentez celle d’un ami respectueux,--d’un frère dévoué.

L’expression de folie qui se lisait sur le visage d’Amine et dans toute son attitude,--disparut soudainement. Les monstres étaient vaincus. Voilà que la jeune femme souriait au jeune homme avec toute sa franchise calme, son énergie tranquille. Elle s’écria heureuse, d’une voix claire, naturelle:

--Bien vrai? vrai? vous m’aimerez _sans cela_!... Ah! que je suis heureuse! J’ai donc un ami!

Et se levant aussitôt:

--Bonne nuit, dit-elle. Vous allez sonner Baptiste qui vous conduira chez vous, mais auparavant, en bon frère, embrassez-moi.

Elle lui tendit son visage serein et souriant. Il la baisa sur le front.

--Oh! sur les deux joues! dit-elle simplement.

Puis elle ajouta ce mot délicieux et triste:

--Merci.

Elle disparut en courant.

--Quel dommage! pensa Trézelle; je ne peux rien pour elle.

CINQUIÈME