Chapter 4 of 13 · 1392 words · ~7 min read

PARTIE I

M. LE MARQUIS DE COURCIEUX EST UN FAUX SCEPTIQUE

Plus Benjamine y pensait, moins elle parvenait à se rendre compte de l’impression singulière qu’avait produite sur elle l’apparition de M. de Courcieux. Elle n’était pas sûre qu’il lui déplût et cependant il ne lui plaisait point. Elle n’aurait pas su expliquer pourquoi; c’est qu’il portait, écrites dans les traits de son visage, les contradictions de son caractère. S’il admirait quelquefois, il dédaignait le plus souvent, et l’expression habituelle de sa physionomie était ironique. Il eût fallu descendre dans le secret le plus profond de sa conscience pour y trouver la foi dans les hommes... et dans les femmes. A première vue, on ne pouvait guère deviner que son mépris pour la vie en général, parce que son sourire, à l’ordinaire, n’exprimait pas autre chose.

Comment s’était formée cette âme, foi cachée et dégoût visible?

Le marquis de Courcieux, le père, avait été une manière de Don Juan, désolant chaque jour sa femme par des incartades nouvelles, passant d’Elvire à Jeannette avec une désinvolture piquante. Plusieurs fois héros de quelque dramatique aventure où il laissait un peu de son sang et beaucoup de sa réputation, joueur passionné, prodigue invétéré, aboutissant à deux reprises différentes au conseil de famille, puis à l’interdiction, et finalement se brûlant la cervelle un soir, au champagne, dans un cabaret select, après avoir parié qu’un pistolet chargé, appuyé sur le front d’un homme, ne part pas--si l’heure de cet homme n’est pas venue. Ayant posé cette affirmation discutable, il tira froidement de sa poche un mignon revolver. On crut qu’il plaisantait et que l’arme n’était pas chargée. Ces dames riaient comme des folles. Il pressa la détente; le coup rata. On applaudit.

--Maintenant, la contre-épreuve, dit froidement le marquis, et, d’un second coup, il se tua net.

Le marquis de Courcieux avait alors soixante-cinq ans et son fils, qui en avait seize, était à la veille d’entrer à l’École polytechnique. Il y entra, en effet, précédé et suivi par le scandale de cette histoire qui avait défrayé les chroniques durant quinze jours. Ce demi-fou de marquis, qui avait été chéri par des princesses, s’était tué pour les grands yeux bêtes d’une acrobate, vertueuse et mariée, dont le principal exercice était le plus séduisant du monde. La dame en maillot se suspendait, la tête en bas, par les jarrets, à la barre d’un trapèze et saisissait alors l’extrémité d’une corde dont l’autre bout s’accrochait à l’anneau d’une ceinture de pompier. Dans cette ceinture solide il y avait un homme, son propre mari. D’un poignet robuste, elle enlevait l’homme et se mettait la corde entre les dents. Ainsi suspendu, le mari, qui n’avait pas d’autre profession, «faisait la planche» et, sous la poussée que lui imprimait sa femme, il tournait au-dessous d’elle comme une aiguille de boussole qui a perdu le nord.

Ce spectacle avait affolé d’amour le marquis de Courcieux, sexagénaire. Il en était mort. Son fils n’avait rien ignoré des folies et des sottises paternelles. Résultat: le dégoût des hommes et la haine des femmes en général; ce qui n’excluait nullement (bien au contraire) sa vénération pour celles,--fort rares, pensait-il,--qui avaient l’âme triste, douce, profonde et sûre, de sa pauvre chère mère.

Avec de telles dispositions morales, le jeune marquis de Courcieux avait été un singulier amant, et la plupart de ses maîtresses n’avaient jamais rien compris à l’énigme de ses sourires, de ses silences, de ses paroles--et surtout de ses ruptures.

C’est que jamais il n’avait pu aimer sans arrière-pensée; non qu’il eût un mépris formel pour ses maîtresses; mais il avait contre elles une méfiance _à priori_--grâce à quoi il ne se livrait jamais complètement. Il ne connaissait pas l’abandon--ce qui les rendait toutes folles d’amour pour lui.

On n’a pas assez approfondi le _roman du jeune homme_, dans une société à la fois corrompue et pharisaïque.

Corrompue, elle le sollicite par toutes ses séductions; pharisaïque, elle ne lui permet aucune des joies naturelles.

Tous les jeunes hommes sortent moralement diminués de leur premier contact avec la société trop indulgente à la fois et trop sévère. Comme Montchanin, comme tous les autres, Courcieux avait eu à se débattre entre les sollicitations de l’amour naturel et les hypocrisies sociales. De cette crise, il était sorti armé de mépris, cachant au plus profond de son cœur son culte pour l’idéale vertu... Pauvres jeunes hommes! ayez des maîtresses, puisqu’il le faut, mais ne vous y faites pas prendre. Tout le monde a des aventures, mais il est convenu que tout le monde a tort, bien que, de par la loi de la vie, il ne puisse pas en être autrement. C’est ce qui fait qu’on voit des mères indulgentes et des pères camarades. Le monde sourit, si les petites combinaisons demeurent discrètes, s’il ne les aperçoit que sous un voile; mais qu’un événement inattendu, une péripétie dramatique, les démasquent,--il n’y a pas assez de haro de la part du public pour flétrir une de ces situations--qui, de l’aveu du même public, sont l’histoire de tous les jeunes gens.

Le jeune Courcieux avait vu souffrir sa mère. Le genre d’existence de son père lui inspirait une horreur parfaite, presque de la haine. Cette répulsion s’étendit naturellement aux êtres de maligne influence qui avaient perdu le vieux marquis,--c’est-à-dire aux femmes faciles de toutes les catégories; elle atteignait également le monde, si indulgent, si encourageant _avant_, et si sévère _après_.

Tels étaient les éléments de formation morale qu’une première analyse eût trouvés tout de suite dans l’âme du jeune Courcieux, lorsqu’à dix-neuf ans, le polytechnicien, devenu aspirant de marine, rêva la vie avant de la vivre.

Dès qu’il voulut aimer, il fut en lutte avec lui-même.

Le mariage tout de suite, c’était trop chanceux. Il n’y songea même pas. Sa mère n’y pensa pas non plus, lasse qu’elle était de sa vie conjugale, et désireuse d’avoir son fils un peu à elle. Hélas! le jeune marin s’éloignait souvent.

Pendant les premières années, la marquise allait passer des mois entiers près de lui. Le port d’attache du jeune officier était Toulon. C’est ce qui amena la marquise au golfe Juan, où venait souvent mouiller l’escadre; et c’est ce qui lui fit acheter sa villa de Cannes, les Agaves.

Elle ne tarda guère à se fixer aux Agaves.

Elle comprenait qu’une mère, si attentive qu’elle soit à veiller sur son fils devenu marin, n’empêche rien, et elle craignit de paraître un peu ennuyeuse à son cher enfant. Elle attendait donc ses visites. Lorsqu’il était à terre et libre par congé, le tempérament de galanterie, le goût des aventures, qu’il avait hérité de son père, l’emportait souvent au loin, ici ou là, en Italie, en Espagne, à Paris surtout, capitale des passions cosmopolites.

En résumé, Courcieux était une nature fougueuse et changeante, surveillée mais non réfrénée par une volonté d’acier. Un cavalier emporté par un cheval qu’il ne peut pas arrêter mais qu’il parvient à conduire, c’était sa parfaite image.

Par où, dans quels chemins, le cavalier menait-il sa bête? Par les chemins battus ou nouvellement frayés?

Courcieux, à vrai dire, n’avait jamais fait la cour à une femme.

A bord, on lui reprochait un peu une taciturnité qui le faisait paraître hautain. Il n’était que triste et souverainement dédaigneux des papotages perdus. Ceux de ses camarades qui, bien rarement, l’avaient entendu parler des femmes, lui connaissaient cette opinion que ce n’est jamais l’homme «qui fait les avances», à moins qu’il n’aime pour le bon motif.

--Comment expliquez-vous cela, Courcieux?

--Oh! c’est très simple, disait-il. Un honnête homme qui cherche aventure galante,--toutes les fois qu’il ne s’adresse pas à l’une de ces reines du néant qui veulent qu’on leur apporte un tribut monnayé,--sait fort bien s’interdire un regard, un sourire qui pourrait troubler une honnête femme. Lovelace est un bandit et un pied plat; Valmont est ignoble. Mon honnête homme regarde donc autour de lui et ne tarde pas, s’il est doué, s’il est un homme d’amour, à acquérir, ou plutôt à affiner en lui, une faculté que nous avons tous, celle de deviner,--à je ne sais quel signe, à peine saisissable, quels sont les êtres qui appellent. Alors, il donne à entendre qu’il a compris et c’est le moment où l’on peut croire qu’il est d’attaque. En réalité, il est de riposte. La femme incapable d’une faute n’est jamais l’objet d’une fausse démarche,--sinon de la