Chapter 60 of 90 · 414 words · ~2 min read

LX.

DISRAELI AND HEINE

“DEUX noms, dont le rapprochement peut sembler d’abord inattendu, me viennent sans cesse à l’esprit lorsque j’embrasse d’un coup d’œil cette physionomie singulière d’homme d’état et d’écrivain, et ils aident, si je ne me trompe, à en démêler la signification. M. Disraeli me fait souvent penser à Henri Heine. Chez tous les deux, en effet, même vivacité d’intelligence, même pénétration, même promptitude à saisir toutes les idées et à s’approprier pour un instant toutes les doctrines, même vagabondage d’imagination, même indiscipline de génie, même mélange bizarre de fantaisie et de pensée, de frivolité et de profondeur.... M. Disraeli a eu la chance, qui n’échut pas à H. Heine, de vivre dans un milieu oû certains excès n’eussent jamais été tolérés.... Il n’a pas connu non plus les souffrances morales, les âpres soucis, les angoisses, les sérieuses épreuves, qui répandent l’amertume dans l’ironie du poête allemand, et lui arrachent, parmi ses éclats de rire, des cris si poignans: mais comme il tranche néanmoins sur la société anglaise,... Quelle perturbation il jette dans son parti, quelle inquietude il y sème par les saillies de sa verve goguenarde,... De quel doigt irrespectueux il lève tous les voiles et touche aux institutions qu’il prétend défendre! Ici, comme chez H. Heine, on ne saurait méconnaître l’influence persistante de la race. L’un a fini par embrasser le catholicisme, l’autre est né dans l’eglise anglicane; mais ils restent Juifs, et pour sa part M. Disraeli, courageux avocat des Juifs à la chambre des communes et dans ces livres, n’a jamais désavoué sa parenté avec eux. L’eût-il essayé d’ailleurs, que le sceau de la race, vivement empreinte dans son génie et dans son caractère, l’aurait trahi. Malgré son torysme d’emprunt, on sent, il faut le dire à son honneur, dans le langage de M. Disraeli une sympathie de cœur pour les déshérités qui n’est guère une disposition anglaise et aristocratique: c’est bien plutôt un souvenir de l’égalité juive et un sentiment puisé dans la législation républicaine de Moïse; mais ce qui est plus juif encore, c’est ce fonde de cynisme, dernière défense d’une race trempée de longue date par la persécution et le mépris, bronzée par l’habitude de l’outrage. M. Disraeli n’est pas plus exempt que H. Heine de cette audace qui défie le ridicule et qui même sait en tire parti....”¹

¹ Le Roman Politique en Angleterre: Lothaire de M. Disraeli, par M. P. Challemel-Lacour, _pp._ 445‒447. Revue des Deux Mondes ... 15 Juillet ... Paris ... 1870.