CHAPITRE VI. — _Conclusions générales_ 80
§ 1. Migrations des flores 80
§ 2. Influences locales 86
§ 3. Comparaison avec la flore européenne 88
TROISIÈME PARTIE. =Enumération des espèces accompagnée d’observations floristiques et biologiques= 91
I. — Cryptogames vasculaires 91
II. — Gymnospermes 92
III. — Monocotyledoneæ 98
IV. — Dicotyledoneæ 108
APPENDICE.
Enumération des Mousses récoltées par M. Hochreutiner en Algérie, par J. Cardot 218
Fungi Oranenses Hochreutinerani, auctore P. Hennings 221
Lichenes Oranenses Hochreutinerani, auctore A. Zahlbruckner 233
Algæ Hochreutineranæ Oranenses, auctoribus W. Migula et W. Schmidle 227
Su alcuni Zoocecidii d’Algeria raccolti dal Dott. Hochreutiner, appunti critico-descrittivi del Dott. Alfredo Corti 229
Liste des insectes récoltés par M. Hochreutiner dans le Sud-Oranais 234
INDEX 236
Errata 276
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(Extrait de l’_Annuaire du Conservatoire et du Jardin botaniques de Genève_. 7me année, 1903.)
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LE SUD-ORANAIS =ÉTUDES FLORISTIQUES ET PHYTOGÉOGRAPHIQUES= =faites au cours d’une exploration dans le Sud-Ouest de l’Algérie en 1901=
PAR =_B. P. G. HOCHREUTINER_=
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INTRODUCTION
Le plan du présent travail a dû être considérablement modifié à cause de notre départ inopiné pour Buitenzorg ; nous nous en tiendrons donc à une énumération de nos collections systématiques, à un court récit de voyage et à une étude rapide des formations que nous avons eu l’occasion d’observer dans le Sud. Quant à la partie floristique, nous avons appliqué d’une façon aussi rigoureuse que possible les principes de nomenclature adoptés à l’Herbier Delessert, à savoir : le Code de 1867 mitigé jusqu’à nouvel ordre pour la nomenclature générique par le principe de la prescription cinquantenaire. Toutefois nous ne citons pas l’auteur princeps entre parenthèse pour les espèces transférées d’un genre dans un autre parce que, dans ce cas, nous donnons, autant que faire se peut, la citation de la synonymie en entier.
La bibliographie a été réduite au strict minimum, et quoique nous ayons eu constamment sous les yeux les travaux remarquables des Cosson, Battandier et Trabut, John Ball, Murbeck, Bonnet et Barratte, Boissier, Desfontaines, nous ne citerons ces ouvrages que lorsque cela pourra contribuer à éclaircir la notion d’une espèce.
On s’étonnera peut-être du grand nombre de variétés nouvelles que nous avons décrites, cette circonstance est due à l’idée que nous nous faisons de l’espèce et que nous avons déjà exposée dans un précédent travail[1].
En un mot, nous considérons généralement comme variétés les formes qui sont reliées entre elles par des états intermédiaires.
Maintenant qu’il nous soit permis de témoigner notre reconnaissance aux nombreuses personnes qui se sont intéressées à notre exploration et nous ont secondé de leurs conseils et de leur appui : tout d’abord le Conseil administratif de la ville de Genève, qui nous a conféré la mission officielle dont nous exposons ici les résultats ; le Conseil d’Etat du canton de Genève et le Conseil fédéral de la Confédération suisse qui ont bien voulu nous recommander par voie diplomatique auprès des Autorités françaises ; c’est enfin le Président du Conseil des Ministres de ce dernier pays qui, en nous introduisant auprès du Gouverneur général de l’Algérie, nous a permis de jouir des plus grandes facilités et des avantages les plus précieux pour notre exploration dans l’extrême Sud.
Grâce à la protection de ces hautes Autorités, nous avons reçu partout l’accueil le plus empressé et avons pu visiter en toute sécurité une région qui, dans certaines de ses parties au moins n’est pas toujours sûre.
Nous désirons aussi remercier personnellement M. A. Babel, président du Conseil administratif, dont dépendait à cette époque le service botanique municipal, et le Directeur du Conservatoire et du jardin botaniques, M. John Briquet, qui, non seulement nous a facilité notre entreprise, mais nous a aussi aidé de ses conseils et a bien voulu, comme monographe des Labiées, nous déterminer les plantes de cette famille. Nous devons également un juste tribut de reconnaissance à MM. Brenner, Lachenal, Turettini, Barrère, ambassadeur français à Rome, pour les recommandations qu’ils ont bien voulu nous donner ; à M. Borgeaud, Consul suisse à Alger, pour son accueil si aimable ; enfin à M. le général Bertrand, Commandant de la place d’Aïn-Sefra, et à M. le capitaine Dessigny, Chef de bureau arabe de la même localité.
Nous voulons aussi exprimer notre reconnaissance à MM. les professeurs Battandier et Trabut d’Alger, lesquels ont bien voulu parcourir rapidement la plus grande partie de nos collections et nous donner des indications précieuses. Ces dernières ont beaucoup facilité nos recherches lors de la détermination.
Pour l’élaboration de nos collections nous avons utilisé :
1o la Bibliothèque et l’Herbier Delessert qui contient une série assez complète des originaux de Desfontaines ;
2o la Bibliothèque et l’Herbier Boissier ;
3o la Bibliothèque et l’Herbier de Candolle.
Nous tenons à assurer Messieurs W. Barbey et C. de Candolle, propriétaires de ces deux dernières collections, de nos sentiments de reconnaissance pour la généreuse hospitalité qu’ils offrent à tous les naturalistes et pour les précieux encouragements qu’ils prodiguent aux botanistes genevois.
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[Note 1 : Hochreutiner, Malvaceæ novæ in _Ann. du Cons. et Jard. bot. de Genève_, VI.]
PREMIÈRE PARTIE
=Récit de voyage.=
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Parti de Genève le 26 avril 1901, je m’embarquai à Marseille le lendemain à midi par un orage épouvantable.
Après une traversée quelque peu mouvementée, nous arrivions à Alger le lendemain à 5 heures du soir. Ma première visite dans cette ville fut pour notre aimable consul suisse, M. Borgeaud, auquel j’avais été annoncé par le Conseil fédéral. Il m’accompagna au bureau du Gouvernement général de l’Algérie où je remis mes lettres de recommandation et où je reçus l’accueil le plus empressé. On m’adressa au _Bureau des Affaires indigènes_, autorité qui devait me prendre sous sa protection tutélaire lorsque je sortirais des sentiers battus. Après quoi M. Borgeaud me fit visiter en détail la Kasbah, où il est fort connu et apprécié si j’en juge par l’accueil que lui faisaient les Arabes.
Jeudi 2 mai : Excursion à Fort-de-l’eau, une jolie station balnéaire située à environ 25 km. d’Alger, dans la direction du cap Matifou. Comme je me trouvais avec des parents et des amis, l’herborisation ne fut pas très abondante. J’eus cependant la chance de voir là plusieurs espèces intéressantes. Cet endroit paraît peu visité par les botanistes.
Le lendemain je fis une excursion plus fructueuse à la Bouzarea, le sahel qui domine Alger. A partir de Deux-Moulins nous suivîmes un oued desséché qui forme un ravin profond, tout couvert d’une végétation luxuriante. A mesure qu’on s’élève, les plantes arborescentes diminuent et c’est enfin la brousse avec ses grosses touffes de disse (_Ampelodesma mauritanica_) et ses affreux palmiers nains (_Chamaerops humilis_). L’herborisation fut copieuse et intéressante, quoique je fusse encore novice dans l’étude de la flore de la contrée.
Le 5 mai, nouvelle excursion au bord de la mer, à la Pointe Pescade, la promenade favorite des Algérois. Malgré le mauvais temps j’en rapportai quelques clichés et un certain nombre d’espèces du littoral.
Pendant les jours qui suivirent je pus visiter aussi le Jardin d’Essai, qui est un parc superbe où l’on cherche à acclimater les espèces tropicales. Des cultures de ce genre ne pourront réussir qu’aux environs d’Alger grâce à la douceur exceptionnelle du climat de ce coin de terre.
En même temps je préparai mon expédition pour le Sud-Oranais et comme le temps pressait, j’eus l’imprudence de laisser à Alger, incomplètement séchées les collections faites aux environs. Mal m’en prit, car je les trouvai dans un état de moisissure avancée à mon retour, et je dus en jeter les deux tiers environ. Aussi remarquera-t-on que malgré plusieurs herborisations, les plantes d’Alger sont en très petit nombre dans nos exsiccata.
Enfin le jeudi 9 mai, je partis par le train de nuit à 9 heures du soir. Je me réveillai le lendemain matin dans la plaine du Chélif, une des parties les plus fertiles et les plus chaudes de la colonie. Cette année la sécheresse fut si grande que les récoltes y sont très compromises. A 6 heures nous arrivons à Perrégaux, une petite station de la ligne d’Alger à Oran, station à laquelle s’embranche la voie étroite de la Compagnie franco-algérienne qui doit me transporter jusque dans l’extrême Sud. Dès lors la partie intéressante du voyage commence. En partant de Perrégaux, on s’élève de suite par des pentes arides jusqu’au barrage de l’Habra. En cet endroit, la vallée est resserrée en une gorge étroite qui a été fermée par un mur cyclopéen de 478 m. de longueur, de 40 m. de hauteur et de 38 m. d’épaisseur à sa base. En amont, l’eau de trois ouadis s’accumule et forme un lac se divisant en trois branches et remontant la vallée de l’Ouest (vallée de l’oued El-Hamman) pendant 7 km.
Cette nappe d’eau paraît exercer une certaine influence sur le climat local, car ses rives abruptes et les montagnes qui l’avoisinent présentent des forêts et des belles prairies bien vertes. Au-delà, la voie ferrée continue à monter entre des croupes dénudées et arides. On débouche enfin dans la haute plaine d’Eghris, couverte de plantations verdoyantes et, où tout dénonce une fertilité admirable. Dans le lointain, on aperçoit les maisons de Tizi. Des champs d’orge et de blé dur s’étendent à perte de vue, ils ont été conquis sur la brousse qui couvrait la plaine.
Il a fallu défricher, et ce n’est pas un mince travail ; le palmier nain forme des souches extraordinairement résistantes, contre lesquelles se brisent les charrues à vapeur des colons, et il est nécessaire d’extirper ces plantes avec la pioche, l’une après l’autre. Les Arabes, trop indolents, ne se donnent pas la peine de faire ce travail préliminaire et ils sèment leurs céréales par-dessus ces troncs si tenaces. Rien n’est plus curieux à voir, que ces taches vertes des palmiers nains au milieu des moissons dorées.
Remontant encore dans le Sud, la voie ferrée va suivre désormais la vallée de l’oued Saïda. Les montagnes s’élèvent, elles deviennent abruptes et se couvrent de forêts, tandis que dans le fond des vallées, on cultive l’orge, le blé dur et la vigne.
Le pays est riant et ne ressemble en rien aux chaînes désolées précédant la plaine d’Eghris. Les forêts dont nous parlions sont formées en majeure partie de genévriers de Phénicie, que les gens du pays nomment, je ne sais pourquoi, des _Thuya_.
Enfin nous arrivons à Saïda, à 880 m. d’altitude. C’est le dernier centre de civilisation un peu important dans le Sud. Le pays est très accidenté et rappelle certaines régions de nos Alpes. L’eau étant relativement abondante, il se forme de véritables prairies et les arbres fruitiers, les champs de sainfoin, les plantations de fèves, les vignes aux ceps très espacés, forment un tableau qui paraît familier à un habitant de l’Europe centrale.
J’utilisai l’après-midi qui restait libre pour visiter les environs. La ville elle-même n’offre pas grand intérêt, avec ses petites maisons basses, blanchies à la chaux, ses casernes entourées d’un rempart et dominées par le clocher de l’église sur lequel nichent deux cigognes.
Deux remarques en passant : devant mon hôtel, on cultive en pots des figuiers malingres, de l’espèce qui forme au Jardin d’Essai des arbres majestueux, et, sur le mur, que vois-je ? Une réclame du chocolat Suchard ; c’est à croire que plus on s’éloigne dans le Sud, plus l’analogie avec l’Europe centrale devient frappante !
Sortant de la ville, j’allai faire une herborisation dans les rochers qui portent les ruines du vieux Saïda, ce nid d’aigle où Abd-el-Kader défia jusqu’au 28 mars 1844 les poursuites de l’armée française. Ces rochers, coupés à pic, présentent une flore calcicole riche ; ils rappellent par place le lapié.
Le lendemain matin (11 mai), le train reprit sa marche vers le Sud. Je disposais d’un compartiment entier et je m’étais installé de telle sorte que je pouvais descendre herboriser à chaque station ; pendant l’intervalle entre les deux gares, je mettais mes spécimens en papier. De cette manière je pus récolter des documents tout le long de la voie, depuis Saïda jusqu’à Aïn Sefra qui devait être mon centre d’excursion.
Au sortir de Saïda, on monte lentement jusqu’à Aïn el Hadjar où commencent les hauts plateaux. Dans cette partie septentrionale, l’impression que j’avais eu à Saïda alla encore s’accentuant : partout des fleurs, de la verdure et d’immenses étendues cultivées, donnant l’impression d’une contrée fertile et d’un aspect totalement différent de celui du littoral méditerranéen. Cependant, la sécurité commence à diminuer, les fermes sont fortifiées, les stations du chemin de fer sont des block-houses, et les gens que l’on voit circuler portent des armes.
Bientôt le paysage se modifie, les fermes se font rares, les cultures et les arbres disparaissent, et la plaine immense s’étend tout autour de nous, monotone et déserte.
Après les nuits très froides, la chaleur devient brûlante au milieu du jour, et sur l’immensité du steppe, apparaissent les premiers phénomènes de mirage ; ils nous accompagneront pendant toute la traversée des hauts plateaux. A l’horizon de la plaine couverte d’alfa, on voit des étendues d’eau, des arbres, des buissons et dès qu’on approche tout se dissipe.
En passant à Krafallah, nous apercevons les hangars où l’on prépare l’alfa pour l’exportation.
Voici enfin les Chotts dont l’immense miroir réfléchit la lumière aveuglante du soleil. L’arrêt du train au Kreider me permet de faire une ample moisson ; vite quelques instantanés et nous roulons de nouveau longeant la rive du Chott el Chergui, où de larges croutes de sel se déposent peu à peu. Puis la voie s’élève un peu, les lacs salés se perdent dans le lointain et c’est de nouveau le steppe d’alfa qui s’étend à l’infini.
Lorsque le soleil commence à décliner, les silhouettes azurées des montagnes de la grande chaîne de bordure saharienne deviennent visibles dans le lointain. Nous traversons Mecheria, au pied du Djebel Antar, puis Mekalis, qui est sur la ligne de partage des eaux. A partir de là nous redescendons peu à peu vers Aïn-Sefra, en longeant le Faidjet-el-Betoum.
Aïn-Sefra : tout le monde descend ! — et je débarque dans une petite gare où m’accueille le portier de l’Hôtel de France, car il y a un hôtel de France à Aïn-Sefra. Mais, quel hôtel ! Je trouve néanmoins à me loger dans une immense chambre où je troublai la sérénité de nombreux habitants en installant mes presses à sécher.
Je voulus sortir le soir même ; mal m’en prit, car je m’enrhumai sérieusement. Le rayonnement est si intense ici, que les nuits sont glaciales ; et les deux jours qui suivirent je dus me contenter de visiter la station et ses environs immédiats.
Aïn-Sefra était autrefois un simple village arabe, misérables huttes en terre, entourées de jardins et de quelque palmiers formant plus ou moins oasis. Le village indigène a subsisté, mais l’administration militaire a construit non loin de là de vastes casernes fortifiées, pouvant abriter de 1000 à 1500 hommes, et près de cette redoute se sont installés des marchands et industriels européens : en tout 500 à 600 personnes attirées par cette forte agglomération militaire.
Ce poste est la dernière garnison importante que l’on rencontre avant de s’enfoncer dans le Sahara ; c’est là que se sont formées les colonnes destinées aux expéditions dans le Sud.
Le chef de la place est un général et les soldats appartiennent presque tous à la légion étrangère, aux bataillons indigènes ou aux compagnies de discipline, aussi parlent-ils l’italien, l’allemand ou même le suisse allemand autant que le français ou l’arabe. Je me souviens encore mon ahurissement d’entendre, le soir, dans les cafés (quels cafés !) des yodles et les accents du _Rufst du mein Vaterland_. Le service mercenaire a gardé son attrait, surtout chez nos confédérés de la Suisse allemande, et ceux-ci sont très appréciés à la Légion.
Aïn-Sefra est le chef-lieu d’une commune dont le capitaine de bureau arabe est le maire, le commissaire de police, le juge de paix, etc., c’est donc à ce capitaine qui était alors M. Dessigny que je devais m’adresser. Avec beaucoup d’amabilité, il m’aida à organiser toutes mes expéditions et pour commencer me confia à la garde de deux spahis dont l’un Ben-Nahoum parlait un peu le français et me servit partout de truchman.
Le capitaine Dessigny poussa même la prévenance jusqu’à me prêter une selle, objet de première nécessité dans ces parages où les chevaux abondent, mais où les selles sont fort rares. Je crois même qu’il m’eut été impossible de m’en procurer une sans lui.
Dès le lendemain, à savoir le jeudi 16 mai, je partais pour une excursion au Ras-Chergui, la sommité qui domine Aïn-Sefra au Sud et qui constitue le point culminant de la chaîne du Mekter. C’est un sommet rocheux formé de grès paléozoïques comme toutes les autres montagnes de la région.
Pour en atteindre le pied, il faut traverser la dune dont la partie supérieure est formée de sable mouvant, sans aucune végétation, et où bêtes et gens enfoncent jusqu’à mi-jambe.
L’apparence de cette dune rappelle celle des immenses champs de neige de nos Alpes. Comme la neige, le sable produit des vallonnements et des crêtes ; comme elle, il est charrié par le vent et vient bientôt combler les traces qu’on laisse derrière soi ; comme elle enfin, il produit une série de figures semblables à de petites vagues, de petits entonnoirs, etc.
Cette dune est d’un type très spécial dont nous avons déjà parlé ailleurs[2]. Elle est due à un violent courant d’air qui se fait sentir presque chaque soir à Aïn-Sefra.
Ce courant vient du Nord par le Faidjet-el-Betoum, il traverse la vallée de l’Oued-el-Bridj en soulevant des nuages de poussière et vient se briser contre les flancs du Djebel-Mekter, en laissant déposer le sable qu’il transportait. Ce courant d’air est dû, comme nous l’avons montré, au refroidissement plus rapide de l’atmosphère sur les hauts plateaux que dans la vallée d’Aïn-Sefra, il est donc tout à fait local et il en résulte : 1o Que la dune est immobile dans son ensemble. 2o Qu’elle n’est pas appliquée contre le flanc de la montagne, mais qu’elle est séparée de celle-ci par un large vallonnement que nous dûmes traverser avant de commencer notre ascension.
Celle-là s’effectue par un chemin muletier qui conduit jusqu’au sommet où se trouve un poste de télégraphie optique. Toute la montagne est rocheuse et la terre végétale y forme une couche mince et discontinue. La partie supérieure est boisée et sur le sommet même qui s’élève à 2000 mètres d’altitude se trouvent des buissons de chênes-verts rabougris. Dans les intervalles entre ces buissons, végète une véritable flore alpine et, à leur ombre, croissent de nombreuses espèces des climats tempérés. Après une abondante récolte sur ce petit plateau rocheux, nous nous dirigeâmes vers des tentes de nomades que nous avions aperçues en contre-bas, parmi les arbustes sur le versant oriental. Un dîner frugal, et nous descendîmes à la source voisine en suivant un chemin fréquenté par les Arabes et leurs troupeaux et serpentant à travers des éboulis couverts de buissons de chênes-verts et de genévriers disséminés. La source elle-même était une sorte de puits où dormait une eau infecte ; à proximité immédiate cependant, le terrain était humide et hébergeait quelques plantes de marais.
A partir de là, par une marche de flanc interminable, nous allâmes rejoindre le chemin que nous avions pris en montant. Nous suivîmes ainsi pendant près de deux heures un sentier qui côtoyait la montagne en se maintenant à une altitude moyenne de 1600 mètres environ. La descente s’effectua par la route du matin et nous arrivâmes à Aïn-Sefra le soir, à la nuit noire, par une bourrasque épouvantable.
Le lendemain fut consacré à la mise en ordre de mes collections et le soir, comme je parlais d’aller au Figuig, on m’apprit qu’il fallait y renoncer à cause des relations tendues qui existaient à ce moment entre l’Administration et le fameux rebelle Bou-Amama. Or étant confié à la garde de l’Administration militaire, celle-ci ne pouvait me laisser pénétrer dans ce nid de pirates. (L’officialité a parfois ses inconvénients !)
Le 18 mai, nous partions à sept heures pour Aïn-Aïssa.
Après avoir suivi quelque temps l’oued, et avoir traversé une plaine fastidieuse, nous arrivâmes près d’un de ces massifs rocheux qui s’élèvent brusquement au-dessus de la plaine. Il y avait là une série d’espèces en pleine floraison, aussi nous y fîmes une halte prolongée. Cela nous donna l’occasion d’examiner de près les sculptures préhistoriques qui revêtent ces rochers. Ce sont des silhouettes d’éléphants et des figures géométriques, semblables à celles que l’on observe sur certaines pierres à écuelles.
Ces sculptures sont donc antérieures à l’Islam et contemporaines du temps où l’éléphant habitait ces régions.
Nous reprîmes la marche en plaine et, à midi, nous arrivions à Tiloula, une oasis abandonnée où, sous les lauriers-roses, les térébinthes et les dattiers coule une source fraîche qui est la fée créatrice de ces ombrages.
Une longue halte permit à mes hommes de faire la sieste pendant que je mettais en coupe réglée la flore, du reste triviale, de l’endroit.
Depuis Tiloula jusqu’à l’entrée du ravin d’Aïn-Aïssa, s’étend un immense steppe d’alfa et, à six heures du soir seulement, nous abordions la montagne. Nous pénétrâmes dans une gorge sauvage et boisée qui nous conduisit jusqu’à Aïn-Aïssa même.
Là nous attendait le neveu de l’agha, envoyé par son oncle pour nous offrir l’hospitalité. Il avait amené une tente spacieuse et des vivres en quantité ; le campement était dressé dans une sorte de clairière, à proximité de la source, non loin des ruines de l’ancien sanatorium militaire installé là il y a quelques années. Ce point fut déjà visité par M. Battandier lors de son excursion au Djebel-Aïssa et nous y avons retrouvé plusieurs des plantes décrites par ce botaniste.
Après une nuit passée sous la tente, nous partions en excursion à la première heure. Au moment du lever du soleil, le froid était très vif (4 à 5 degrés au-dessus de 0) à cause du rayonnement nocturne très intense dans ces régions. La journée se passa à faire l’ascension du Djebel-Aïssa.
Nous nous élevons d’abord par des pentes d’éboulis anciens couverts de buissons et d’une végétation herbacée fort intéressante. Nous traversons un ravin et nous arrivons à l’entrée d’une forêt de pins où nous jouissons d’une ombre relative. Ces pins qui sont tous de vieux exemplaires s’étagent sur un contrefort couvert d’humus, mais ils se continuent aussi plus haut dans les rochers où nous apercevons en grande quantité le _Jasminum fruticans_. La vue se découvre de plus en plus et à deux ou trois endroits encore nous découvrons au loin, sur les flancs de la montagne, des bouquets de pins semblables à celui dans lequel nous nous trouvons, mais moins étendus. Les arbres vont en s’espaçant, mélangés qu’ils sont à des chênes-verts et à des genévriers buissonneux. Bientôt ces derniers subsistent seuls et nous abordons l’ascension de l’arête terminale. Plus on s’élève, plus les chênes-verts deviennent grands et plus ils se resserrent, de telle sorte qu’il est déjà moins aisé de trouver son chemin. Mes hommes fatigués de ces courses en zig-zag dans la forêt refusent de marcher et je les laisse pour faire l’ascension de l’arête elle-même. Bien m’en prit, car j’y observai une petite forêt de chênes-verts si denses qu’elle formait presque un sous-bois continu ; en poussant un peu plus loin, j’aperçus une vaste clairière couverte d’une prairie véritable, semblable à celle où nous avions campé, mais beaucoup plus verdoyante et où l’herbe haute n’avait pas encore été tondue par les herbivores. J’y récoltai à peu près toutes les espèces qui s’y trouvaient et ayant vu un gros serpent s’éclipser sous les buissons, je jugeai prudent de prendre le chemin du retour. Ce n’est pas sans peine que je retrouvai mes hommes et avant de redescendre à Aïn-Aïssa, je récoltai encore dans les rochers herbeux et buisonneux que nous traversions, une foule d’espèces intéressantes. A mi-chemin de la descente nous rencontrâmes de nouveau une clairière herbeuse, mais elle était plus petite et les espèces qui la composaient un peu différentes.
Le soir, à six heures, nous étions de retour au campement et le lendemain matin, à sept heures, nous revenions sur Aïn-Sefra, escortés jusqu’à Tiloula par notre hôte.
Ce retour fut marqué par un incident très fâcheux pour moi. Ayant abandonné quelques instants la caravane qui comptait plusieurs chevaux et deux chameaux forcés de suivre le chemin muletier, je perdis contact avec ma troupe et lorsque je rejoignis la route, je ne trouvai plus personne. Je m’embarquai donc à pied et descendis en cet équipage tout le ravin d’Aïn-Aïssa. N’ayant pas avec moi mon papier à sécher, je ne pus récolter que d’une façon très incomplète les espèces nombreuses et intéressantes qui habitent le long de l’oued ; encore ai-je dû rouler dans ma veste les plantes recueillies, pour les soustraire aux rayons incendiaires du soleil. Arrivé dans la plaine, je parcourus ainsi 8 à 10 kilomètres avant d’être rejoint par le neveu de l’agha, lequel arrivait bride abattue pour m’annoncer que la caravane inquiète de mon absence, avait rebroussé chemin jusqu’à Aïn-Aïssa et qu’elle me rejoindrait à Tiloula. C’est ce qui eut lieu en effet. Après un repas fait en commun, je pris congé de notre hôte qui retournait à Tiout et accompagné de mes deux cavaliers arabes, je rentrai à Aïn-Sefra le soir.
Les trois jours qui suivirent, du 21 au 23 mai, furent consacrés à mettre en ordre mes collections, à visiter les plantations étendues du bureau arabe et à préparer l’expédition au Djebel-Morghad.
Le 24 mai, je partis, toujours avec mes deux Arabes, pour me rendre au Djebel Morghad. Nous remontons jusqu’au Faidjet-el-Betoum et, après avoir traversé la voie du chemin de fer, nous arrivons à Bellef-Loufa, un point d’eau isolé dans le steppe. C’est une petite mare d’eau croupissante et où j’hésite même à faire boire ma monture. A quelque distance nous trouvons deux misérables tentes habitées par deux femmes arabes déguenillées et dont l’une tremblait la fièvre. Je lui donnai quelques cachets de quinine, et cela me fit passer pour un grand médecin. Aussi quelques jours plus tard, on vint me consulter à Aïn-Sefra pour la malade en question qu’on avait à grand peine transportée près de chez moi.
En quittant Bellef-Loufa, nous eûmes à chevaucher encore longtemps dans la plaine avant d’arriver au pied du Djebel-Morghad. Là, comme au Djebel-Aïssa, il faut s’engager d’abord dans un ravin et, par un sentier de chèvres, où nos chevaux arabes grimpent avec une adresse merveilleuse, on s’élève à travers des pentes herbeuses infestées de serpents. Tout au fond du ravin sont quelques arbres, mais sur les pentes de la montagne, il faut monter déjà bien haut pour rencontrer les premiers genévriers.
Vers cinq heures du soir seulement nous arrivons au col de Merbah, où nous retrouvons la flore de haute montagne du Ras-Chergui et du Djebel-Aïssa. L’autre versant du Djebel-Morghad est couvert de forêts beaucoup plus denses, les chênes-verts y dominent. Parmi eux et sur des couches de grès s’infléchissant en pentes douces vers la plaine, nous nous dirigeons vers le douar des Ouled-Chami où nous devons passer la nuit. Là, à 1900 mètres d’altitude environ, nous rencontrons dans une prairie-clairière tondue ras et piétinée par le bétail, un grand village de tentes. Impossible d’herboriser aux environs, tout a été décapité par les herbivores.
Ce n’est que le lendemain matin, après avoir parcouru trois ou quatre kilomètres sur le dôme rocheux et buissonneux formant l’arête de la montagne, que nous arrivons en des lieux où une herborisation est possible. Néanmoins les résultats sont bien maigres, aussi je me résous à descendre au bas de la paroi de rochers formée par ce dôme démantelé du côté du Sud-Est ; bien m’en prit, car j’observai là de nombreuses espèces que je n’avais vues nulle part ailleurs. Seulement les cinq gardes du corps qui m’accompagnaient ont cru que je voulais leur faire rompre les os. Le noble sport de la « varappe » paraît être inconnu dans ces régions !
Ces cinq gardes du corps, si encombrants, étaient, paraît-il, nécessaires parce que nous nous trouvions sur territoire marocain, la frontière étant un vain mot pour les nomades.
Le paysage était tout à fait alpestre. Ces grands rochers déchiquetés, ces pentes couvertes de chênes-verts, la fraîcheur de la température, le ciel même, couvert de nuages et la pluie qui commençait à tomber contribuaient à donner l’illusion des montagnes de l’Europe centrale. Aussi ai-je cueilli là, sans trop d’étonnement, l’_Hutchinsia petraea_, le _Sedum album_ et le _Tulipa Celsiana_ qui ressemble tant au _Tulipa sylvestris_ de l’Europe moyenne.
Le sommet le plus élevé du Djebel-Morghad s’élève à 2136 mètres ; pour l’atteindre par l’arête que nous suivions, il faut escalader des escarpements qui ont la forme d’énormes marches d’escalier irrégulières, dans les interstices desquelles croissent des buissons de chênes-verts mélangés de _Cotoneaster_ et de _Berberis_. Le sommet lui-même est plat et les chênes-verts qui le couvrent sont si hauts et si serrés qu’ils forment un dôme ombreux continu. Là-dessous végète le _Geum_ formant un tapis très dense et d’un beau vert. Au moment de notre arrivée au sommet, la pluie commençait à tomber et c’est en toute hâte que nous redescendîmes à notre campement. Nous eûmes à traverser encore une prairie-clairière au pied des escarpements du sommet, mais un troupeau de chameaux y pâturait et n’avait rien laissé à brouter pour un botaniste.
Le dimanche 26, nous revenions à Aïn-Sefra en passant par Tircount, un autre point d’eau du Faidjet-el-Betoum.
La source de Tircount est beaucoup plus abondante que celle de Bellef Loufa, aussi il y a là une véritable forêt de lauriers-roses et de nombreuses cultures. A l’ombre de ces lauriers-roses dans le sable humide, j’ai pu récolter un très grand nombre de plantes intéressantes.
Le soir, de retour à Aïn-Sefra, toute la plaine était illuminée par les feux de bivouac d’un convoi revenu d’Igli. Il y avait là plusieurs milliers de chameaux accompagnés de nombreux indigènes qui campaient dans le bled.
Les deux jours suivants sont employés à la mise en ordre de mes collections ; le temps est couvert et il ne fait pas chaud.
Le 30 mai, visite au ksar d’Aïn-Sefra, herborisation dans les jardins et à la base de la dune. Les jardins sont d’une fertilité incomparable, chacun a son puits servant à l’irrigation. On emploie pour cela un seau pendu à une corde attachée au bout d’une longue perche mobile autour d’un madrier transversal. A l’autre bout de la perche se trouve un contrepoids qui facilite la manœuvre. Au moyen de cet instrument primitif, on remplit un réservoir qui se déverse ensuite dans de petits canaux aboutissant au pied de chaque arbre à arroser.
Vendredi 31 mai : excursion à Tiout. Après avoir traversé de grandes étendues couvertes de buissons disséminés de _Zizyphus Lotus_, nous arrivons près d’une petite arête rocheuse qui fait saillie sur la plaine et qu’on longe pour arriver à Tiout. Ces rochers sont sculptés d’une façon très remarquable par l’érosion aquilonaire et seraient très propices à une embuscade, aussi n’étions-nous pas rassuré en y apercevant des rodeurs, le soir au moment de notre retour. C’est du reste la seule fois que nous en ayons rencontré.
Voici enfin l’oasis où nous attend l’hospitalité plantureuse du caïd des Soualas ; aussi après dîner faut-il faire la sieste. Voilà bien du temps perdu ! Cependant je m’éclipse le plus vite possible pour aller faire une rapide herborisation près de l’oued et sur les rochers déchiquetés qui dominent la petite rivière.
La rentrée à Aïn-Sefra s’opère à 10 heures du soir par un clair de lune d’une beauté incomparable. Nos chevaux galopent et filent comme des fantômes sur le steppe où la lune met une clarté blafarde mais si vive qu’on distingue chaque brin d’herbe.
Le surlendemain 2 juin, nous montions au poste optique du Djebel Aïssa ; c’est un block-house qui se trouve à 1600 m., sur l’arête W. dénudée du Djebel Aïssa. En y arrivant nous débusquons un troupeau de gazelles que nous saluons en vain de quelques coups de fusil. C’est la journée aux malheurs ; nous avons répandu par accident notre provision de liquide et l’on ose à peine allumer du feu pour bouillir l’eau de la citerne du poste optique. — Depuis le 1er juin tout incendie de prairie ou de forêt allumé par mégarde rend son auteur passible du Conseil de guerre. — Nous longeons l’arête de la montagne jusqu’à une altitude de 1850 m. environ. A l’aller nous explorons quelques rochers ombreux du versant N.-W. mais au retour je prends seul avec Ben-Abdallah, par les grandes parois qui tombent abruptes du côté du S.-E.
Sur le versant N., bien des plantes en bouton nous montrent que nous ne sommes pas en retard pour une herborisation dans ces parages. Sur le versant S. au contraire, il n’y a presque rien.
Mourant de soif nous retournons au poste optique et, après nous être abreuvé avec l’eau plus que douteuse de la citerne, nous rentrons en hâte à Aïn-Sefra, où nous arrivons le soir très tard.
Mardi 4, grâce à une réquisition du général Bertrand, je m’embarquai avec Ben-Nahoum sur un train de ravitaillement pour Duveyrier. La ligne contourne le Djebel Mekter et passe dans des tranchées profondes où nous admirons en grande quantité le joli _Rumex_ rouge que nous avons récolté au Djebel Aïssa.
A Aïn-el-Hadjej, nous avons le temps de recueillir à la hâte quelques-unes des plantes les plus caractéristiques de ce steppe et nous continuons à rouler à travers la plaine presque déserte où l’on aperçoit guère que les mamelons grisâtres de l’_Anabasis aretioides_.
Nous arrivons à Duveyrier à 11 heures et nous y sommes reçus très aimablement par les officiers de ce poste. Si je veux faire quelques collections, il ne s’agit pas de perdre mon temps et, par une chaleur torride, je m’embarque avec un tirailleur algérien mis à ma disposition par le commandant.
[Illustration : LE MARCHÉ DE L’ORGE À AÏN-SEFRA.]
[Illustration : PRESSE POUR ÉTENDRE LES PLAQUES DE LIÈGE ET LES LIER.]
Je m’en vais faire une petite tournée aux environs, d’abord près de l’oued où nous ne trouvons rien d’intéressant, ensuite sur les rochers désertiques du Raz ed Dib dont nous faisons l’ascension. De ce sommet nous apercevons dans le lointain le Figuig. Après avoir arraché à la hâte toutes les espèces à notre portée, nous redescendons au pas de gymnastique dans ces éboulis grillés et nous arrivons trempés de sueur pour prendre le train qui devait repartir à 3 heures. Tout cela par une température qui excédait sûrement 40 degrés à l’ombre.
Au retour nous débarquons à la station de Mograr : Le caïd nous attendait et, avant d’aller souper chez lui, nous faisons une tournée dans les rochers arides et déserts au N. de l’oasis. Là nous récoltons cependant, dissimulés dans les infractuosités des rochers, un bon nombre de plantes à caractère désertique marqué. Nous y rencontrons même une de ces affreuses petites vipères à corne si justement redoutées des Arabes. Je lui coupe la tête d’un coup de piolet, et je l’envoie dans la naphtaline rejoindre la collection d’insectes.
Le lendemain, départ à la première heure. Montés sur les chevaux prêtés par le caïd, nous traversons les mêmes rochers que la veille et nous arrivons sur le petit plateau pierreux qui s’étend entre ces rochers et le Djebel Mekter. Nous avons remarqué là un monument fort ancien au dire de mon spahi Ben-Nahoum. La tombe d’un marabout, dont l’emplacement est jalonné par un gros tas de pierres. Chaque Arabe y ajoute la sienne en passant et le tas va s’augmentant pour la plus grande gloire du saint homme.
Nous abordons les pentes du Djebel Mekter et nous nous élevons sur ses flancs par un petit sentier jalonné au moyen de kairns tout à fait semblables à ceux que l’on rencontre dans nos Alpes. Toujours herborisant, nous pénétrons dans la zone boisée et nous allons demander l’hospitalité à la tribu des Ouled-Saïd installée dans une de ces nombreuses prairies-clairières au sommet du col. Après dîner, le temps se couvrant, nous descendons bien vite dans la vallée d’Aïn-Sefra. Nous traversons la dune en suivant le lit d’un oued qui la coupe de part en part, et nous rejoignons le lit de l’oued el Bridj que nous suivons jusqu’à Aïn-Sefra.
Les deux jours qui suivirent furent employés encore à l’organisation, au séchage des collections et à l’acquisition d’un grand nombre d’objets fabriqués avec des produits végétaux : nattes, tapis, paniers, ustensiles divers. A noter en particulier, une serrure en bois du type de celle qui était employée par les anciens Hébreux au temps du Christ, et que nous avons retrouvée dans tous les ksour du Sud.
Samedi 8 : Grâce à l’obligeance de M. Brossard, interprète au bureau arabe d’Aïn-Sefra, j’assistai à une chasse aux criquets sur la dune. Les indigènes réquisitionnés à cet effet cernent le troupeau de jeunes sauterelles et le chassent devant eux, vers une tranchée profonde creusée préalablement dans le sable. Toutes ces petites bêtes s’y précipitent et lorsque cette masse grouillante est venue s’accumuler au fond du trou, on la recouvre rapidement avec du sable. Ou bien, si le troupeau n’est pas trop considérable, on le chasse vers un tas d’herbes sèches auxquelles on met le feu.
Dimanche 9 juin, l’heure du départ a sonné ! J’emballe en hâte toutes mes collections et je prends congé de toutes les personnes qui m’ont reçu ici avec tant d’amabilité. Au dernier moment encore le caïd des Soualas m’envoie en cadeau un sabre et un grand panier arabe décoré avec des cuirs de couleur. Ben-Nahoum m’accompagne à la gare et par un orage épouvantable le train s’ébranle et m’emporte loin de ce pays pour lequel je m’étais pris déjà d’une singulière affection.
Je devais m’arrêter à Mécheria, pour faire l’ascension du Djebel Antar, mais pendant la nuit que je passai là, je ressentis les premières atteintes du typhus. Je m’empressai donc de m’embarquer le lendemain pour rentrer à Alger où, grâce aux soins dévoués d’un cousin, je me rétablis assez rapidement.
Au bout de quatre semaines environ, je me trouvai assez bien pour rentrer en Europe. Cependant je ne m’embarquai pas avant d’avoir fait de nombreuses acquisitions de produits végétaux manufacturés destinés aux musées botaniques de Genève et de Zurich. C’est à ce moment que j’eus l’occasion de visiter aussi l’usine de préparation du liège de notre aimable consul, M. Borgeaud. Ce dernier me fit remettre aussi une série considérable de produits végétaux pour les musées sus-nommés.
Quelques jours plus tard j’eus la bonne fortune de faire la connaissance de MM. les professeurs Battandier et Trabut, les distingués auteurs de la Flore d’Algérie. Ces messieurs voulurent bien jeter un coup d’œil rapide sur une grande partie de mes collections et me donner la détermination approximative de la majorité des plantes qu’elles contenaient. Ces indications préliminaires m’ont certainement beaucoup facilité la tâche pour les déterminations définitives et, comme je l’ai dit déjà dans mon introduction, je dois à ces Messieurs beaucoup de reconnaissance.
Je m’embarquai enfin pour Genève où j’arrivai le 8 juillet.
[Illustration]
[Note 2 : Hochreutiner, _Sur un type spécial de dunes_ in _Comptes rendus de l’Acad. sc. Paris_, 9 février 1903.]
DEUXIÈME PARTIE
=Phytogéographie.=
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=Principales associations végétales observées dans le Sud de la Province d’Oran.=
Nous tenons à répéter ici une fois de plus que, pressé par un départ imminent, nous sommes obligé, pour ne pas perdre le fruit des observations faites au cours de cette exploration, d’éliminer absolument tout ce qui n’est pas indispensable à notre exposé.
Nous laissons donc la bibliographie de côté ; on nous pardonnera peut-être cette omission imposée par le temps, puisque aucun des nombreux auteurs qui ont écrit sur la flore de l’Algérie n’a traité la question à notre point de vue. Seul Cosson (_Comp. Fl. Atl._ I p. 241-258) a publié un aperçu rapide des plus grandes régions naturelles de l’Algérie, puis Debeaux (_Fl. de la Kabylie du Djurdjura_, p. 447-466) a étudié les éléments de la géographie botanique du Djurdjura. Les autres notions que nous possédons sur la phytogéographie de l’Algérie, sont des récits d’herborisation et non des exposés systématiques.
Même Debeaux, dans sa notice, s’attache plutôt à la distribution géographique qu’à une description rationnelle des associations. Dans la seule partie où il établit des comparaisons, avec la flore des hauts plateaux, par exemple, il base ses proportions sur l’ensemble des espèces, quelles que soient les associations auxquelles elles appartiennent, de sorte que les résultats sont noyés et prouvent en somme peu de chose.
Il convient de citer aussi le remarquable travail de M. Massart[3], lequel est rédigé sous forme d’itinéraire il est vrai, mais qui donne des détails fort intéressants au point de vue biologique. Dans un grand nombre de cas, nous avons pu contrôler leur exactitude et, à ce point de vue particulier, il complète nos observations purement géographiques.
Mais, comme ses devanciers, M. Massart ne s’occupe pas des associations.
C’est surtout ces dernières que nous aurons en vue ici, nous le répétons, et dans nos listes nous ne pourrons tenir compte naturellement que de nos herborisations et de nos notes.
Dans le Sud-Oranais on rencontre les grandes associations suivantes :
1) _Les oasis et les points d’eau_ — caractérisés par des cultures nombreuses et par une végétation arborescente dont les espèces les plus remarquables sont : les dattiers, les lauriers roses, les tamaris et les peupliers.
2) _Les dunes_ — caractérisées par une végétation de plantes herbacées, nombreuses au pied de la dune et devenant de plus en plus rares vers le sommet qui est complètement dénudé. L’espèce la plus caractéristique est le drinn (_Aristida pungens_).
3) _Les steppes_ — qui présentent les aspects les plus divers suivant l’espèce prédominante qui peut être fort différente suivant les endroits. La plante la plus remarquable de cette formation est l’alfa (_Stipa tenacissima_).
4) _Les montagnes_ — caractérisées par des bois de genévriers et de chênes-verts disséminés et couvrant le sommet de toutes les montagnes de la région.
5) _Les rochers désertiques de l’Extrême-Sud_ — que l’on dirait de loin dépourvus de végétation, mais qui, étudiés de près, présentent dans leurs anfractuosités une série de petites plantes désertiques très espacées et faisant montre des adaptations les plus intéressantes à une sécheresse prolongée.
Il va sans dire qu’à l’intérieur de ces formes de végétation dont plusieurs avaient été déjà définies par Cosson, nous distinguerons toutes les associations particulières que nous avons eu l’occasion de voir et d’analyser. Elles se laissent toutes classer sous l’un des cinq chefs précités.
Pour l’étude des zones, nous avons noté chaque fois l’altitude approximative à laquelle les plantes ont été récoltées. Pour cela nous nous sommes servi d’un baromètre anéroïde réglé sur l’Observatoire de Genève et contrôlé à Alger et à Aïn-Sefra. A l’aide de ce petit instrument nous avons relevé les altitudes au moment des haltes et nous avons noté par estimation les stations successives explorées. Pour la comparaison de la flore des montagnes avec celle du Tell, nous nous en sommes tenu aux données très vagues des ouvrages floristiques à notre disposition. Par crainte d’erreurs, nous avons considéré comme plantes habitant exclusivement les hautes montagnes du Tell, celles qui étaient signalées comme habitant au-dessus de 1800 m. ou bien sur les hauts sommets du Djurdjura. Mais nous ne nous dissimulons pas qu’il y ait là-dedans beaucoup d’approximations malgré le soin avec lequel nous avons éliminé les espèces sur lesquelles nous étions renseigné d’une façon incomplète.
Pour l’étude des affinités floristiques avec d’autres pays, nous avons établi l’aire de dispersion de chaque espèce et lorsque nous en avions les moyens, de chaque variété, en nous basant sur les ouvrages cités plus bas. Ils indiquent la distribution géographique, non seulement dans leur dition, mais aussi dans le reste de l’ancien monde. C’est ainsi que nous avons pu contrôler dans une certaine mesure les données de ces ouvrages en les comparant les uns avec les autres.
Nous ne nous dissimulons pas toutefois que, pour avoir des renseignements précis sur ce sujet, il eut été nécessaire de consulter un grand nombre d’herbiers et d’établir à chaque reprise l’aire de dispersion en consultant les étiquettes originales. Nous n’avons pu le faire que dans quelques cas, à propos de plantes rares ou peu connues. Nous avons relevé alors la distribution d’après les collections si complètes de l’Herbier Boissier et de l’Herbier Delessert.
Les ouvrages suivants ont été consultés au point de vue géographique : Battandier et Trabut, _Flore d’Algérie_ ; Bonnet et Barratte, _Catalogue de la Flore de Tunisie_ ; Boissier, _Flora orientalis_ ; Nyman, _Conspectus Floræ europæae_ ; Ball, _Spicilegium Maroccanum_. Dans les cas douteux seulement, nous avons eu recours aux ouvrages plus spéciaux de Willkomm et Lange, Cosson, l’Abbé Chevalier, Pomel, Ascherson et Schweinfurth, Grenier et Godron, etc. etc.
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