CHAPITRE I
=Les oasis et les points d’eau.=
Comme nous l’avons déjà dit, cette forme de végétation est caractérisée presque toujours par des cultures et des arbres. Cependant elle peut varier beaucoup comme aspect et comme composition. Entre la véritable oasis, où autour d’un ksar[4] se groupe une véritable forêt de palmiers-dattiers (v. Pl. III, fig. 4) abritant sous son ombre des jardins bien irrigués et la source ou le puits isolé dans la plaine, il y a une différence bien tranchée. Ces derniers en effet sont jalonnés seulement par quelques tamaris ou lauriers-roses.
Les sources dans la montagne ont aussi une physionomie spéciale, malgré quelques caractères communs, comme la présence de nombreuses plantes cosmopolites ; c’est pourquoi nous aurons l’occasion d’en reparler dans le chapitre IV.
§ 1. OASIS PROPREMENT DITES. — Dans ce paragraphe nous tenons compte surtout d’Aïn-Sefra, de Tiout et de Mograr Foukani que nous avons visités en détail. Parmi les espèces les plus déterminantes au point de vue de la physionomie il faut citer : les palmiers, les tamaris et, en nombre plus restreint, les lauriers-roses et les peupliers. A Aïn-Sefra ces derniers ont été plantés, je crois.
Sous ces arbres on cultive, en les irrigant, toutes sortes de légumes : cardons, oignons, pommes-de-terre, tomates, fèves, etc. ; des arbres fruitiers : pommiers, abricotiers, figuiers ou même cerisiers, et des céréales : de l’orge ordinairement (V. Pl. I, fig. 1 et Pl. II, fig. 3).
Dans les oasis presque abandonnées comme Tiloula, les cultures sont beaucoup plus restreintes, les dattiers moins nombreux et les lauriers-roses en plus grande quantité ; il s’y ajoute des betoums (_Pistacia atlantica_). Parmi les cultures, au bord des ruisseaux d’irrigation, dans le terrain marécageux, les espèces suivantes forment des associations ressemblant à celles de toutes nos mares européennes (V. Pl. II, fig. 2).
Dans les flaques d’eau sont de véritables Scirpaies :
_Scirpus Holoschœnus_ L.
_Cyperus rotundus_ L.
_Juncus bufonius_ L. v. _hybridus_ Coss. et Dur.
_Apium nodiflorum_ Reich.
et comme espèces plus petites :
_Juncus maritimus_ Lam. v. _arabicus_ Asch. et Buch.
_Juncus Fontanesii_ J. Gay.
Dans le terrain marécageux, mais non inondé, sont des Cariçaies (fort pauvres en _Carex_ du reste), entourant les Scirpaies ; les espèces que nous y avons relevées sont :
_Veronica Anagallis_ L.
_Carex divisa_ Huds.
_Samolus Valerandi_ L.
_Polypogon monspeliense_ Desf.
_Equisetum ramosissimum_ Desf.
_Pulicaria inuloides_ DC.
_Festuca elatior_ L. subsp. _arundinacea_ Hackel v. _genuina_ Hackel et v. _Fenas_ Hackel.
_Oryzopsis miliacea_ Batt. et Tr.
Dans le sable humide au bord des ruisseaux, mais à une plus grande distance de l’eau encore, se pressent les espèces suivantes dont la majorité est toujours cosmopolite comme chez les précédentes, mais avec des variétés particulières relevant d’espèces à aire plus restreinte. Ce sont :
_Lotus corniculatus_ L. (sous deux formes assez particulières).
_Sonchus maritimus_ L.
_Launæa resedifolia_ O. Kuntz. v. _viminea_ Hochr.
_Euphorbia terracina_ L. v. _trapezoidalis_ Hochr.
_Senecio coronopifolius_ Desf. v. _oasicola_ Hochr.
_Convolvulus arvensis_ L.
_Cynodon Dactylon_ Pers.
_Melilotus indica_ All.
_Spergularia media_ Pers.
_Frankenia pulverulenta_ L.
_Alsine geniculata_ Hochr.
_Astragalus cruciatus_ Link.
_Brachypodium distachyum_ P. de Beauv. v. _genuinum_ Willk. et Lange
et enfin dans les endroits plus secs :
_Chenopodium murale_ L. v. _microphyllum_ Boiss.
Dans les mares des points d’eau, comme dans celles des oasis, se trouve une association de plantes flottantes ou submergées ; ce sont, à part les algues vertes et les _Characées_ indiquées dans notre liste de cryptogames :
_Lemna minor_ L.
_Potamogeton natans_ L.
_Zannichellia palustris_ L.
Faisant abstraction des dattiers et des peupliers qui peuvent être considérés comme cultivés, on pourra voir que cette association des oasis où nous avons noté trente-six espèces, se compose :
A. De plantes cosmopolites ou répandues tout autour de la Méditerranée et dans l’Europe centrale[5]. Telles sont, par exemple : _Veronica Anagallis_, _Scirpus Holoschœnus_, _Samolus Valerandi_, _Potamogeton natans_, etc. ; en tout vingt-deux espèces, c’est-à-dire 61 %.
B. D’espèces répandues tout autour de la Méditerranée ; exemples : _Frankenia pulverulenta_, _Brachypodium distachyum_ v. _genuinum_, _Polypogon monspeliense_, etc. ; en tout huit espèces, c’est-à-dire 22 %.
C. D’espèces méditerranéennes sous forme de variétés spéciales à aire très restreinte : _Astragalus cruciatus_ v. _polyactinus_, connu en Algérie et en Espagne seulement. _Senecio coronopifolius_ v. _oasicola_ var. nov. _Euphorbia terracina_ var. _trapezoidalis_ ; en tout trois, environ 8 %.
D. D’espèces répandues en Barbarie et en Orient : _Pulicaria inuloides_, _Chenopodium murale_ v. _microphyllum_, deux seulement, environ 6 %.
F. Une seule plante possédant une aire occidentale, c’est le _Launæa resedifolia_ v. _viminea_.
§ 2. POINTS D’EAU. — Visités d’une façon plus spéciale : Tircount, Bellef Loufa, Duveyrier (Voy. Pl. IV, fig. 5). Les espèces qui donnent la physionomie sont ici : les _lauriers-roses_[6] ou les _tamaris_, ou les deux mélangés, formant parfois de petits bois ombreux au sol humide, où l’on rencontre à côté d’un certain nombre des cosmopolites déjà mentionnés à propos des oasis, une série d’autres formes à aire restreinte.
Cette association se compose de :
_Festuca elatior_ L. v. _Fenas_ Hack., cosmopolite ou tout au moins circumméditerranéen.
_Cyperus lævigatus_ L., cosmopolite ou tout au moins circumméditerranéen.
_Solanum nigrum_ L., cosmopolite ou tout au moins circumméditerranéen.
_Telephium Imperati_ L., cosmopolite ou tout au moins circumméditerranéen.
_Chenopodium foliosum_ Asch. et Græb., cosmopolite ou tout au moins circumméditerranéen.
_Frankenia pulverulenta_ L., cosmopolite ou tout au moins circumméditerranéen.
_Polypogon monspeliense_ Desf., cosmopolite ou tout au moins circumméditerranéen.
_Juncus Fontanesii_ J. Gay, cosmopolite ou tout au moins circumméditerranéen.
_Spergularia diandra_ Heldr. et Sart., cosmopolite ou tout au moins circumméditerranéen.
_Herniaria cinerea_ DC., cosmopolite ou tout au moins circumméditerranéen.
_Calendula ægyptiaca_ Pers.[7], cosmopolite ou tout au moins circumméditerranéen.
_Matthiola oxyceras_ DC. v. _oasicola_ Hochr., plante spéciale à la région.
_Plantago Coronopus_ L. v. _oasicola_ Hochr., plante spéciale à la région.
_Filago spathulata_ Presl. v. _oasicola_ Hochr., plante spéciale à la région.
_Hedypnois cretica_ Willd., v. _oasicola_ Hochr., plante spéciale à la région.
_Erucastrum varium_ Durieu v. _montanum_ Coss., plante spéciale à la région.
_Muricaria Battandieri_ Hochr., v. _subintegrifolia_ Hochr., plante spéciale à la région.
_Crambe Kralikii_ Coss., plante spéciale à la région.
_Erucaria uncata_ Boiss., à dispersion orientale.
_Pulicaria inuloides_ DC., à dispersion orientale.
_Anacyclus cyrtolepidioides_ Pomel, à dispersion orientale.
_Scabiosa monspeliensis_ Jacq.[8], à dispersion occidentale, auxquels on pourrait ajouter encore la plupart des cosmopolites des oasis et en tous cas les plantes submergées énumérées plus haut.
Autour des tamaris et des lauriers-roses se trouvent toujours quelques cultures, parfois très restreintes, de plantes herbacées. Les palmiers comme les grands arbres manquent dans ces endroits. Comme on vient de le voir, dans les points d’eau ce sont aussi les cosmopolites qui dominent (52 %) ; les plantes spéciales sont en plus grand nombre (30 %), et nous retrouvons aussi quelques espèces à dispersion orientale (13 %) et une seule à dispersion occidentale.
§ 3. SOURCES DE MONTAGNE. — Au milieu de la région boisée, on rencontre des sources donnant naissance à de minuscules prairies plus ou moins marécageuses ; et l’on y rencontre de nouveau l’élément cosmopolite ou plus ou moins circumméditerranéen déjà mentionné ; exemple :
_Veronica Anagallis_ L.
_Scirpus Holoschœnus_ L.
_Sonchus asper_ Hill.
_Ranunculus macrophyllus_ Desf. v. _macrophyllus_ Hochr.
_Scrophularia canina_ L.
_Sideritis montana_ L. v. _ebracteata_ Briq.
_Lamium amplexicaule_ L.
mélangés à des espèces occidentales en beaucoup plus grand nombre :
_Asphodelus cerasifer_ Gay.
_Rosa Pouzini_ Trattinick.
_Nepeta Nepetella_ L. v. _amethystina_ Briq.
_Marrubium supinum_ L.
et une variété un peu spéciale :
_Populus alba_ L. v. _integrifolia_ Ball (Voy. Pl. XIII, fig. 20, 2me plan).
Malgré l’humidité constante, jamais il ne se forme quoi que ce soit qui ressemble à une tourbière.
§ 4. CONCLUSION. — Comme on le voit, ces associations des oasis et points d’eau ont un caractère trivial très marqué. En ne tenant pas compte des sources de montagne dont les affinités occidentales résultent de leur position à une altitude déjà considérable, la proportion des espèces _plus ou moins cosmopolites ou du moins circumméditerranéennes_ est de 71 % de l’ensemble des espèces observées. La grande majorité de ces espèces ne se rencontre que dans les endroits humides ; en dehors du Tell on ne les trouve donc que là où il y a de l’eau, et je crois que ce n’est pas trop s’avancer en attribuant leur dissémination aux cultures et au bétail, c’est-à-dire à l’influence de l’homme.
Le second élément de ces associations — les plantes que nous nommerons _oasicoles_ — est formé par les _espèces empruntées aux associations voisines_ : le steppe ou la montagne. Parmi ces espèces, les unes sont si profondément modifiées par le milieu qu’elles constituent des variétés particulières, les autres ne sont pas transformées, mais elles sont plus exubérantes.
Au nombre des premières sont plusieurs variétés décrites par nous sous le nom d’_oasicola_ ; elles se distinguent presque toutes par leur port très allongé, leurs grandes fleurs, leurs grandes feuilles et leur glabrescence.
Ces oasicoles constituent à peu près le 28 % de l’association. Elles comprennent, sous des formes spéciales ou sous des formes typiques :
_a_) des espèces méditerranéennes comme le _Filago spathulata_, l’_Hedypnois cretica_, etc.
_b_) des plantes particulières à l’Algérie ou à la Barbarie comme : _Crambe Kralikii_, _Muricaria Battandieri_, etc.
_c_) des espèces à dispersion orientale, en petit nombre, exemple : _Erucaria uncata_, _Chenopodium murale_ v. _microphyllum_, etc. (env. le 7 % de l’ensemble des espèces observées).
_d_) trois plantes seulement à dispersion occidentale : _Scabiosa monspeliensis_, _Launæa resedifolia_ O. Kuntz. var. _viminea_ Hochr., _Astragalus cruciatus_ Link var. _polyactinus_ Hochr.[9].
Ces oasicoles étant empruntées aux associations voisines, il n’est pas difficile de se représenter que leur dissémination à courte distance a lieu par des moyens quelconques, le vent plus spécialement. La seule difficulté qui pourrait s’élever, serait au sujet de notre série _d_ (à dispersion occidentale), mais nous verrons qu’on peut expliquer facilement sa présence par la migration des flores.
Le troisième élément, qui se réduit à une seule espèce particulière aux oasis et points d’eau, mais à dispersion exclusivement orientale, est constitué par le _Pulicaria inuloides_. Cette aire est assez bizarre chez une plante de cette sorte et nous ne nous l’expliquons pas pour le moment.
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