Part 1
ESSAI
L’EDUCATION NATIONALE,
OU
PLAN D’ÉTUDES
POUR LA JEUNESSE,
Par Messire LOUIS - RENÉ DE CARADEUC DE LA CHALOTAIS, Procureur - Général du Roi au Parlement de Bretagne.
M. DCC. LXIII
Du 24 Mars 1763, Chambres assemblées.
LE Procureur-Général du Roi entré à la Cour, les Chambres assemblées, a dit : MESSIEURS, un des principaux objets de mes Réquisitoires du 7 Décembre 1761, & du 24 Mai 1762, étoit de vous porter à représenter à Sa Majesté combien il est important de réformer les Colleges du Royaume & l’éducation qu’y reçoit la jeunesse ; à la supplier d’ordonner aux Universités & aux Académies de dresser un Plan d’Etudes, & de composer les livres élémentaires propres à le remplir. Il paroît que la Nation est pleinement convaincue aujourd’hui de la nécessité d’une réformation générale dans la méthode ordinaire des Colleges. J’avois eu l’honneur de vous dire que je me proposois de vous présenter un Mémoire sur ces objets ; ils sont si importants, que je ne cesserai jamais de les recommander à votre vigilance. Je remplis ma promesse, & mon desir est que ce Mémoire réponde à votre attente & à vos espérances. Je ne me suis pas borné à des vues générales qui n’eussent servi qu’à nous éclairer sur nos abus ; je suis entré dans quelques détails qui m’ont paru nécessaires pour y remédier. J’ai mieux aimé vous offrir un ouvrage utile qu’agréable. Mon but est de prouver qu’à la place d’une éducation qui n’étoit propre tout au plus que pour l’Ecole, on peut en substituer une qui forme des Sujets pour l’Etat. Ce sont ici les vues d’un Citoyen qui vous demande, & à la Nation entiere, des éclaircissemens pour le bien général de la Nation. Le Ministere public n’est étranger à rien de ce qui est utile à l’ordre public, mais il n’a que des vœux à former ; c’est au Roi qu’il appartient de prescrire ce qui doit être fait, & c’est à vous, Messieurs, qui exercez la Police en son nom, de faire exécuter, par l’autorité qu’il vous a confiée, ce qu’il aura disposé par sa sagesse.
Je demande acte du dépôt que je fais d’un Mémoire sur l’éducation, intitulé : Essai d’Education nationale, ou Plan d’Etudes pour la Jeunesse. Fait au Parquet, ce 24 Mars 1763.
Signé, DE CARADEUC DE LA CHALOTAIS : Retiré, & sur ce délibéré,
LA COUR a décerné acte au Procureur-Général du Roi du dépôt qu’il fait présentement sur le Bureau, d’un Mémoire sur l’Education, intitulé : Essai d’Education nationale, ou Plan d’Etudes pour la Jeunesse.
ESSAI
D’ÉDUCATION NATIONALE,
OU
PLAN D’ÉTUDES
POUR LA JEUNESSE,
Déposé au Greffe du Parlement de Bretagne, par Messire LOUIS-RENÉ DE CARADEUC DE LA CHALOTAIS, Procureur-Général du Roi.
Réflexions préliminaires sur l’utilité des Lettres, sur la mauvaise maniere de les enseigner, & sur la qualité des Maîtres.
LEs Cours Souveraines se sont occupées, depuis un an, des moyens d’établir dans les Colleges, des Sujets capables d’instruire la jeunesse. C’est peu de détruire, si on ne songe à édifier. Nous avions une éducation qui n’étoit propre tout au plus qu’à former des Sujets pour l’Ecole. Le bien public, l’honneur de la Nation, demandent qu’on y substitue une éducation civile qui prépare chaque génération naissante à remplir avec succès les différentes professions de l’Etat.
Je me suis proposé, dans ce Mémoire, d’en établir la nécessité, & d’en indiquer les moyens. Pour en bien juger, il est peut-être nécessaire de reprendre les choses de plus loin, de faire voir l’utilité des sciences & des lettres, combien une bonne ou une mauvaise éducation influent sur le bonheur ou sur le malheur d’une Nation, & d’examiner en même tems ce qu’elle a droit d’exiger de ses Instituteurs.
Les sciences sont nécessaires à l’homme ; s’il a des devoirs à remplir, il est important qu’il les connoisse : les connoître, c’est posséder la plus utile de toutes les sciences ; c’est être fort avancé dans la carriere où se forment les Citoyens utiles. L’ignorance n’est bonne à rien, & elle nuit à tout. Il est impossible qu’il sorte quelque lumiere des ténebres, & on ne peut marcher dans les ténebres sans s’égarer.
Si les apologistes de l’ignorance ne prétendent préconiser que celle qui conduiroit à un doute sensé & raisonnable, qui ne décide point, parce qu’elle se connoît elle-même, ils auroient dû lui donner le nom de science ; c’est en effet une science très-réelle & très-estimable, que de savoir douter & apprécier son impuissance. Mais je parle ici de l’ignorance proprement dite, qui est presque toujours présomptueuse, qui décide, approuve & condamne avec une égale témérité ; & je dis que si on en compare les funestes effets avec l’abus des sciences, la question est décidée. Il n’y a personne qui ne dise comme moi, que l’ignorance nuit à tout, & qui ne forme des vœux pour le rétablissement des bonnes études, afin de diminuer, autant qu’il est possible, l’abus du savoir.
Les siecles les plus grossiers & les plus ignorans ont toujours été les plus vicieux & les plus corrompus. Laissez l’homme sans culture, ignorant & par conséquent insensible sur ses devoirs, il deviendra timide, superstitieux, peut-être cruel. Si on ne lui enseigne pas le bien, il se préoccupera nécessairement du mal. L’esprit & le cœur ne peuvent rester vuides.
Abandonnons tous les paradoxes sur l’inutilité ou sur le danger des sciences ; séparons les choses de l’abus qui peut s’y trouver ; dirigeons les études vers la plus grande utilité publique ; & en attendant que l’on sache si la société humaine telle qu’elle est, si l’homme tel qu’il n’est pas, pourroient s’en passer, travaillons à imprimer dans l’esprit des jeunes gens les connoissances qui leur seront nécessaires pour remplir les différentes professions, y travailler à leur bonheur, à celui des autres, & contribuer par conséquent au bien général de la société.
On ne craint pas d’établir en général, que dans l’état où est l’Europe, n’ayant point à redouter les invasions des Barbares, le peuple qui sera le plus éclairé (toutes choses étant égales d’ailleurs, ou même ne l’étant pas entièérement) aura toujours de l’avantage sur ceux qui le seront moins ; il les surpassera par son industrie, il les subjuguera peut-être par ses armes : toutes les professions étant mieux remplies, les emplois mieux exercés, les esprits plus cultivés & plus solides, les opérations publiques & particulieres mieux concertées & mieux exécutées ; la discipline en tous genres sera meilleure & mieux observée, l’administration intérieure & extérieure plus sage, les abus seront moindres & plutôt réprimés.
Il faut s’appliquer dans l’enfance & dans la jeunesse, sans quoi on devient ordinairement incapable de s’appliquer le reste de sa vie. La nature met de la différence entre les hommes (on n’en peut douter), l’éducation en met peut-être davantage. Le talent est un don de la nature ; mais il entre dans le talent bien apprécié, beaucoup de ce qu’on appelle art acquis, habitude. S’il étoit possible de décomposer le talent d’un Bossuet, d’un Corneille, d’un Racine, d’un la Fontaine, on trouveroit à la vérité le fonds le plus riche, mais perfectionné par un long & continuel exercice ; la culture ajoute toujours à la bonté & à la fécondité du terroir. L’application sans talent ne fera que des hommes médiocres ; le talent sans application ne produira jamais des hommes supérieurs.
Supposer que la nature fait tout, que l’exercice & l’application n’ajoutent rien aux talens naturels, c’est une maxime pernicieuse qui entretient la nonchalance des bons esprits, & augmente le découragement des médiocres. On reconnoît, par l’expérience, que presque tous les hommes ne vont pas si loin qu’ils pourroient aller, s’ils apportoient à ce qu’ils sont, une grande application. Il ne faut pas s’y méprendre, tous ceux qui sont nés pour avoir de l’esprit, ne sont pas gens d’esprit. Il est d’une utilité universelle, que l’on soit convaincu dans toutes les professions qu’il est impossible de bien savoir ce que l’on n’a pas bien appris.
Nier la force de l’éducation, c’est nier contre l’expérience la force des habitudes. Que ne pourroit point une institution formée par les loix, & dirigée par des exemples ! Elle changerait en peu d’années les mœurs d’une Nation entiere ; chez les Spartiates, elle avoit vaincu la nature même ; il y a un Art de changer la race des animaux ; n’y en auroit-il point pour perfectionner celle des hommes ?
Si l’humanité est susceptible d’un certain point de perfection, c’est par l’institution qu’elle peut y arriver. L’objet du Législateur doit être de procurer aux esprits le plus haut degré de justesse & de capacité qu’il est possible, aux caracteres le plus haut degré de bonté & d’élévation, aux corps le plus haut degré de force & de santé.
On ne doit pas espérer d’atteindre aisément à ce point de perfection ; trop d’obstacles s’y opposent, sur-tout parmi nous ; mais on doit toujours tendre au but, c’est le moyen d’en approcher de plus près.
Les mœurs publiques d’une grande Nation ne sont pas toujours bonnes ; la débauche trop universelle de la jeunesse, le luxe trop répandu, le peu d’amour de la Patrie & du bien public, l’inquiétude naturelle de nos esprits, la dissipation, l’oubli des devoirs essentiels de sa profession, une multitude de causes connues, s’opposent à la considération due au mérite & à la vertu, & qui en est la plus flatteuse récompense. Sans la considération personnelle, toute institution sera imparfaite, quand même les loix la favoriseroient. Quid leges sine moribus vanæ proficiunt ? disoit un des plus beaux & des meilleurs esprits de l’Antiquité. [Horace 3, Od. 24.] Mais le Gouvernement peut subjuguer les mœurs même ; les titres, les honneurs, le blâme qu’il distribue, ont cours comme sa monnoie.
Les études publiques ne sont pas dirigées vers la plus grande utilité publique ; c’est un fait dont la vérité est portée jusqu’à la démonstration : heureusement la possibilité de les réformer, est aussi-bien prouvée que sa nécessité. Il y a un nombre prodigieux de vérités connues, éparses dans une infinité de livres, répandues dans une infinité de têtes ; il ne s’agit que de les recueillir & de les mettre en ordre, pour éclairer les Maîtres & les Instituteurs ; mais puisque l’éducation péche dans le principe même, il faut reprendre l’édifice dès le fondement.
Je ne répéterai point ici tout ce qu’on a remarqué de défectueux dans la méthode ordinaire. La somme des lumières a beaucoup augmenté depuis deux siecles ; ainsi il est facile de mieux faire que ceux qui nous ont précédés ; mais nous ne devons pas oublier les services qu’ils ont rendus à l’humanité. L’établissement des Universités & des Colleges a banni l’ignorance grossiere ; & le plan d’études, qu’on adopta, étoit peut-être le meilleur qu’il fût possible de suivre alors. Dès le commencement du dernier siecle, l’Université desiroit une réformation dans les études. Des circonstances plus heureuses doivent déterminer aujourd’hui à corriger la mauvaise routine des Colleges, & à chercher une maniere plus utile d’enseigner & d’appprendre.
Notre éducation se ressent par-tout de la barbarie des siecles passés, où l’on ne faisoit étudier que ceux que l’on destinoit à la Cléricature ; où l’on n’avoit de livres que ceux qui étoient copiés par des Moines ; où l’on étoit obligé d’envoyer à Rome pour faire transcrire les Ouvrages de Ciceron ; où les Nobles savoient à peine lire & écrire ; où les guerres & les pillages rendoient les livres si rares & les études si difficiles ; où il n’y avoit d’Ecoles que dans les Cathédrales & dans les Monasteres. La Langue maternelle des François n’était alors qu’un jargon informe & incertain : un Latin barbare s’étoit emparé des Ordonnances, des Chartes des Rois, des Arrêts des Cours Souveraines. La Philosophie se réduisoit à disputer sur les livres d’Aristote ; la Morale n’instruisoit point l’homme de ses devoirs ; la Physique ne rapportoit qu’à des causes chimériques, des effets qu’on ne songeoit pas même à observer. A la place de l’Astronomie & de l’Histoire naturelle, régnoient des Fables qui amenerent les délires de l’Astrologie & des pratiques superstitieuses de Médecine. La Théologie & la Jurisprudence n’aboutissoient qu’à des disputes d’Ecoles ou à des opinions de Docteurs, parce qu’on abandonnoit les textes, faute de critique, pour s’en rapporter à des sommaires ou à des gloses.
Si l’on voit des vertus sublimes & des talens éminens briller au milieu des ténebres de ces siecles d’ignorance, c’est par un effort de la nature seule, & qu’elle ne fait que rarement. Quels hommes qu’un Abbé Suger, un Bertrand du Guesclin, un Barbasan, un Bayard, & dans les tems moins reculés, un Connétable de Montmorenci, un Colbert, qui n’avoient pas étudié ! Qu’on ne s’en étonne pas ; les idées d’honneur & de vertus prédominent dans les ames supérieures, & les sentimens sont bien au-dessus des connoissances acquises : il doit paroître plus étonnant encore, qu’on ait fait des découvertes du premier ordre dans ces tems de barbarie. Elles ont été le fruit du génie dont le caractere propre est de percer les ténebres les plus épaisses, & de s’élever même au-dessus des siecles éclairés. La meilleure culture de l’esprit ne peut donner le génie, mais on doit tâcher au moins d’établir une éducation qui ne l’étouffe pas.
Au renouvellement des lettres & des sciences, les ténebres qui couvroient l’Europe depuis si long-tems, disparurent ; l’Imprimerie fut inventée, des Colleges furent fondés, l’émulation fut excitée, & on eut honte d’être ignorant ; mais l’éducation fut trop concentrée dans les Colleges, & elle est restée presque toute scholastique.
Les Lettres ne sont qu’une partie de l’institution d’une nation ; l’institution a des vues plus étendues : elle est pour un Etat ce qu’est l’éducation pour les Particuliers. Son objet est de rendre une nation plus éclairée en tout genre, & par conséquent plus florissante.
Les lettres sont à la fois la nourriture des esprits, l’instruction & l’ornement du monde. Platon & Ciceron, qui ont instruit leurs contemporains, éclairent encore aujourd’hui l’univers ; & la postérité la plus reculée profitera de leurs leçons. On doit regarder les lettres dans un Etat, comme la source & l’appui des vertus humaines & civiles. Malheur aux Nations, chez qui l’amour des lettres viendroit à s’éteindre !.
Elles ont reçu en France les témoignages les plus éclatants de la protection de nos Rois ; & les établissemens qu’ils ont faits pour assurer toute espece d’instruction, eussent été le fondement le plus solide de la prospérité publique, si la premiere institution de la jeunesse eût été bien dirigée. Les Universités, les Académies, les Chaires de Langue, les Ecoles d’Hydrographie, tout sembloit concourir à former des Citoyens distingués dans tous les genres. Le Monarque qui nous gouverne, a encouragé les sciences, & a excité l’émulation en envoyant des Observateurs au Nord, à l’Equateur, au Cap de Bonne- Espérance, en fondant une Ecole Militaire ; mais malheureusement des secours si précieux ne sont offerts qu’en sous-ordre, si j’ose m’exprimer ainsi. La premiere institution nationale est demeurée la même, & on y a tout asservi : elle est restreinte par-tout à l’éducation des Colleges, & cette éducation a été bornée à l’étude de la langue Latine. On n’acquiert dans la plûpart des Colleges aucune connoissance de notre langue ; on n’y apprend qu’une Philosophie abstraite qui ne peut être d’aucun usage dans le cours de la vie ; qui ne renferme ni les principes de Morale nécessaires pour se bien conduire dans la société, ni rien de ce qu’il importe de savoir, étant homme. La Religion n’y est pas enseignée avec plus de soin ; ensorte que la jeunesse quitte le College sans avoir presque rien appris qui puisse lui servir dans les différentes professions.
J’en appelle à l’expérience & au témoignage de la Nation, de ceux même qui par préjugé soutiendroient la méthode ordinaire. Les connoissances que l’on acquiert au College, peuvent-elles s’appeler des connoissances ? Que fait-on après dix années qu’on emploie, soit à se préparer à y entrer, soit à se fatiguer dans les cours des différentes Classes ? Sait-on même la seule chose qu’on y a étudiée, les langues, qui ne sont que des instrumens pour frayer la route des sciences ? A l’exception d’un peu de Latin qu’il faut étudier de nouveau, si l’on veut faire usage de cette langue, la jeunesse est intéressée à oublier, en entrant dans le monde, presque tout ce que ses prétendus Instituteurs lui ont appris. Est-ce-là le fruit que la Nation devroit tirer de dix années du travail le plus assidu ?
Sur mille Etudians qui ont fait ce qu’on appelle leur cours d’Humanités & de Philosophie, à peine en trouveroit-on dix qui fussent en état d’exposer clairement & avec intelligence les premiers élémens de la Religion, qui sçussent écrire une lettre, qui pussent discerner habituellement une bonne raison d’une mauvaise, un fait prouvé de celui qui ne l’est pas.
Les Grecs & les Romains plus sages que nous & plus vigilans sur un objet aussi important que l’éducation, ne l’avoient pas abandonnée à des hommes qui eussent des vues & des intérêts différens de ceux de la patrie ; elle étoit dirigée par des Législateurs ou par des Philosophes capables de l’être. Solon n’eût jamais confié à des Spartiates, à plus forte raison à des Ilotes*, l’éducation des Athéniens & Lycurgue n’eût pas confié aux Athéniens celles des Spartiates, Lorsqu’Antipater demanda à ces derniers cent cinquante enfans pour ôtage, ils répondirent qu’ils aimoient mieux donner le double d’hommes faits, de peur qu’une éducation étrangere ne corrompît leurs enfans.
* C’étoient des Esclaves de Sparte.
L’éducation devant préparer des Citoyen à l’Etat, il est évident qu’elle doit être relative à sa constitution & à ses loix ; elle seroit fonciérement mauvaise, si elle y étoit contraire : c’est un principe de tout bon Gouvernement, que chaque famille particuliere soit réglée sur le plan de la grande famille qui les comprend toutes. Comment a-t-on pu penser que des hommes qui ne tiennent point à l’Etat, qui sont accoutumés à mettre un Religieux au-dessus des Chefs des Etats, leur Ordre au-dessus de la Patrie, leur Institut & des Constitutions au-dessus des Loix, seroient capables d’élever & d’instruire la jeunesse d’un Royaume. L’enthousiasme & les prestiges de la dévotion avoient livré les François à de pareils Instituteurs, livrés eux-mêmes à un Maître étranger. Ainsi l’enseignement de la Nation entiere, cette portion de la législation qui est la base & le fondement des Etats, étoit resté sous la direction immédiate d’un Régime Ultramontain, nécessairement ennemi de nos Loix. Quelle inconséquence, & quel scandale !
Sans approfondir toutes les conséquences qui résulte d’un abus si énorme, doit-on s’étonner que le vice de la Monasticité ait infecté toute notre éducation ? Un Etranger à qui on en expliqueroit les détails, s’imagineroit que la France veut peupler les Séminaires, les Cloîtres & des Colonies Latines. Comment pourroit-il supposer que l’étude d’une langue étrangere, des pratiques de Cloître, fussent des moyens destinés à former des Militaires, des Magistrats, des Chefs de famille propres à remplir les différentes professions, dont l’ensemble constitue la force de l’État ?
Nous sommes imbus des notions Monastiques qui nous gouvernent sans que nous le sachions & sans qu’on s’en apperçoive. De petites pratiques de dévotion (& pourquoi n’oseroit-on-pas le dire, puisque le sage & le vertueux Abbé Fleury l’a dit) qui ne rappellent point les grandes idées de la Religion, ont saisi les Chefs des Eglises.
De là ces Congrégations, ces Confrairies, ces Conventicules, qui détournent les Chrétiens des lieux où ils doivent apprendre la Religion, qui empêchent les Pasteurs de s’instruire assez solidement pour être en état d’instruire les autres.
S’il est question d’Ecoles, de Colléges, dans l’instant les notions mystiques s’emparent des personnes principales, & on ne parle que de Communautés de Religieux ou au moins d’Ecclésiastiques, pour leur en confier la direction. On doute si des Professeurs mariés peuvent instruire les enfans. Quand on songe que dans le quinzieme siecle il fallut une Ordonnance, & une Ordonnance d’un Légat du Pape* en France pour permettre aux Médecins de se marier, que peut-on penser de l’effet des préjugés Ecclésiastiques ? On veut exclure ceux qui ne sont pas célibataires des places purement civiles. Quel paradoxe ! Il semble qu’avoir des enfans soit une exclusion pour pouvoir en élever, que l’on prenne des précautions pour empêcher l’Etat de se peupler, ou pour qu’il ne se peuple pas trop. Le bien de la société exige manifestement une éducation civile ; & si on ne sécularise pas la nôtre, nous vivrons éternellement sous l’esclavage du pédantisme.
* En 1452, le Cardinal d’Estouteville, Légat en France, réforma l’Université, accorda aux Médecins la liberté de se marier, & leur défendit en même temps, comme marque de souillure, de faire à l’avenir leurs assemblées dans l’Eglise de Paris, sous les tours, comme ils faisoient quelquefois. Pasquier. Recherches, tom. 1, pag. 275.
Pourquoi faut-il en effet, que les Colleges soient administrés par des Moines ou par des Prêtres ? Sous quel prétexte l’instruction dans les lettres & dans les sciences leur seroit-elle exclusivement dévolue ? Les Ecclésiastiques présenteront toujours le motif d’instruire les enfans dans la Religion. Il est certain que de toutes les instructions c’est la plus importante ; mais est-il vrai que les seuls Ecclésiastiques puissent leur apprendre le Catéchisme, leur enseigner le François & le Latin, expliquer Horace & Virgile ?
Il y a d’excellens Catéchismes imprimés ; il n’est pas nécessaire d’être promu aux Ordres pour lire à des enfans ceux de Bossuet ou de Fleury ; & l’on peut demander s’il est besoin d’en faire tous les jours de nouveaux, ou de réformer si souvent ceux qui sont faits. C’est dans le sein des familles chrétiennes, dans les instructions de la Paroisse, que les enfans doivent prendre les élémens du Christianisme. Les Eglises sont les véritables écoles de la Religion. Les Jésuites, qu’on nommoit Ecoliers approuvés, & qui l’enseignoient, n’étoient pas véritablement Ecclésiastiques, quoiqu’ils en portassent l’habit. Au surplus, employer 40 ou 50 demi-heures par an à expliquer bien ou mal le Catéchisme de Canisius, ce n’est pas ce que des personnes instruites appelleroient enseigner la Religion.
Un Aumônier ou Chapelain dans chaque College pourroit suffir à cette fonction, sous prétexte de laquelle les Ecclésiastiques prétendant l’administration des Colleges comme un patrimoine exclusif.
Je ne dois pas oublier une remarque importante ; c’est que présentement presque tous les hommes distingués dans les sciences & dans les lettres, sont des laïques. On ne cesse de répéter qu’il n’y a pas assez de Prêtres pour remplir les fonctions du Ministere Ecclésiastique ; & pourquoi donc veut-on en faire des Professeurs de Colleges & des Précepteurs ?
Une foule de Prêtres oisifs inondent les villes, tandis que les campagnes sont dépourvues de Ministres. Ils ne veulent plus les habiter ; & voilà qu’on leur cherche dans les Cités de nouvelles places dont on puisse disposer, comme de titres de Bénéfices amovibles. Une des maladies de l’Etat est que chacun veut avoir à ses ordres des troupes qui ne soient pas à ses frais.
Pour professer les Lettres & les Sciences, il faut des personnes qui fassent profession des Lettres. Le Clergé ne peut pas trouver mauvais qu’on ne mette pas, généralement parlant, les Ecclésiastiques dans cette classe. Je ne suis pas assez injuste pour les en exclure ; je reconnois avec plaisir qu’il y en a plusieurs dans les Universités & dans les Académies qui sont très-instruits & très-capables d’instruire. Je n’omettrai pas les Prêtres de l’Oratoire, qui sont dégagés des préjugés de l’Ecole & du Cloître, & qui sont Citoyens ; mais je réclame contre l’exclusion des Séculiers. Je prétends revendiquer pour la Nation une éducation qui ne dépende que de l’Etat, parce qu’elle lui appartient essentiellement ; parce que toute Nation a un droit inaliénable & imprescriptible d’instruire ses membres ; parce qu’enfin les enfans de l’Etat doivent être élevés par des membres de l’État.