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Part 8

Ce n’est point la Loi écrite qui a révélé aux hommes la turpitude & l’injustice énorme de ces actions. Il est une loi naturelle également divine, écrite dans tous les cœurs, dont la conscience rend témoignage, comme dit l’Apôtre, elle est de tous les siecles, de tous les Pays, de toutes les nations &, pour ainsi dire, de tous les mondes. C’est de cette loi que Ciceron dit qu’elle est née avec nous, que nous ne l’avons point reçue de nos peres, ni apprise de nos maîtres, ni lue dans nos livres ; nous l’avons prise, tirée & puisée du fond même de la nature ; une loi dont nous ne sommes pas simplement instruits, mais dont nous sommes, pour ainsi dire, imbus & pénétrés. Est hæc non scripta, sed nata lex, quam non didicimus, accepimus, legimus verùm ex natura ipsa arripuimus, hausimus, expressimus ; ad quam non docti, sed facti ; non instituti, sed imbuti sumus. Et ailleurs, Lex est insita in natura quæ jubet ea que facienda sunt, prohibetque contraria.

Seroit-il donc inutile de recommander aux hommes les vertus morales que les Payens même ont tant recommandées.

Ne peut-il pas y avoir, n’y a-t-il pas en effet un commerce de mœurs entre les Peuples les plus différens de Religion ? Qu’est-ce qu’un Catholique, un Protestant, un Juif, un Mahométan qui traitent & qui trafiquent ensemble, exigent réciproquement l’un de l’autre ? Et dans la Religion même n’est-ce pas par ces principes que l’on peut entretenir la probité & l’humanité si nécessaires parmi ceux qui ont le malheur de n’être pas assez sensibles à des motifs d’un ordre supérieur ?

La seconde partie compose le droit positif divin, le droit des gens, le droit civil ; droits qui emportent chacun leur obligation particuliere.

La difficulté de traiter ces droits différens, vient de ce que l’on a perpétuellement confondu les loix différentes dont ils dérivent. Les uns apportent des raisons pour preuve de faits, les autres des faits en preuve de raisons ; ce qui est également contre le bon sens & contre les loix d’une saine dialectique. Par exemple, à l’égard du mariage, les Théologiens & les Philosophes, les Jurisconsultes brouillent à tous momens les loix naturelles & les loix divines, avec les loix civiles & les loix ecclésiastiques.

Un grand Philosophe, en distinguant la morale par rapport aux devoirs, l’a divisée en ce que les hommes se doivent, comme membres de la société générale, en ce que les sociétés particulieres doivent à leurs membres ; ce qui renferme, 1°. la loi naturelle, ou la morale de l’homme ; 2°. la morale des Législateurs, ou le droit politique ; 3°. la morale des Etats, ou le droit des gens ; 4°. la morale du Citoyen, ou le droit positif.

Il ajoute une cinquieme branche de morale, celle du Philosophe, qui n’a pour objet que nous-mêmes.

Il ne s’agit pas dans la jeunesse d’approfondir toutes ces Sciences, & je ne prétends pas donner des leçons aux précepteurs du genre humain. Mais il est important que les jeunes gens connoissent les principes du droit naturel, de la morale & de la politique ; ils les trouveront dans l’Abrégé de la Morale de Wolf par Thumisius, qu’on enseigne dans les Ecoles d’Allemagne, Livre élémentaire très-bien fait ; dans l’Abrégé de Puffendorff ; & ces livres suffiront dans les commencements : ils liront & reliront les Offices du Consul Romain à son fils, & les Instructions du Chancelier de France à ses enfans* ; s’ils ont du goût, ils perfectionneront un jour ces connoissances par la lecture de Nicole, de Mallebranche, de l’Esprit des Loix, de l’Abbé de Saint-Pierre, de Burlamaqui, de Puffendorff, de Grotius & de Barbeyrac, de l’Origine des Loix & des Sciences, par M. Goguet ; des Elémens de Philosophie & de Morale.

* Tom. I. des Œuvres de M. Daguessau.

Ce dernier livre annonce & promet un Catéchisme de Morale à l’usage commun & à la portée des enfans ; ce seront des leçons pour le genre humain, qu’on attendroit en vain de gens sans raison & sans Philosophie.

Je ne m’étendrai pas davantage sur cette partie, quoique la plus importante de l’éducation. Il suffit d’indiquer les sources : l’Histoire aura servi d’école de Morale ; l’expérience & les lectures développeront les principes, & aideront à tirer les conséquences ; elles apprendront à connoître les hommes ; connoissance qui est le fondement de la Morale & de la Politique.

On n’ira peut-être jamais en morale au-delà des principes innés de justice & de vertu, ni du sentiment naturel que la conscience en a gravé dans le cœur de tous les hommes ; comme il y a apparence qu’on n’ira point en Métaphysique au-delà des perceptions immédiates, & en Physique au-delà des qualité sensibles.

Suite des Etudes du dernier âge.

Je joindrai à la morale de Thumisius la Logique & la Métaphysique de s’Gravesande, imprimées en François, & dont les propositions sont dans l’ordre géométrique ; la Physique du même, ou celle de Keil, traduite & développée : je crois que c’est ce que l’on peut trouver de mieux pour les commençans & même pour des personnes plus avancées.

C’est ici le lieu & le tems de perfectionner les connoissances sur la Géographie physique, qui commence à devenir une Science, dont Varénius donna, il y a plus de cent ans, un modèle qui n’a pas été assez suivi ; sur les Mathématiques, dont il y a un assez bon abrégé tiré de Wolff. Les cours de Physique expérimentale, de Chymie & de Botanique commencent à s’introduire dans les Provinces ; c’est un des fruits les plus marqués d’une éducation meilleure que celle des Colleges,

Les jeunes gens liront un jour l’Histoire naturelle dans M. Buffon, & ils verront les Arts dans les manufactures & dans les boutiques ; & sur la terre même, le premier des arts, l’Agriculture. Ils apprendront l’Anatomie ; les Elémens de la Physiologie, ou le Traité de la structure & de l’usage des différentes parties du corps humain, par Haller, sont un modèle de Livre élémentaire exact & profond.

Je suppose qu’ils entretiendront toujours la connoissance qu’ils auront faite avec les bons Auteurs Latins & François, dont plusieurs doivent être appris par cœur, & qu’ils continueront à s’exercer aux opérations du premier & du second âge. Je n’entre point dans les détails, ils sont connus ou faciles à suppléer.

Du soin de la santé; des affaires & de la Religion.

Il y a trois articles essentiels qu’il ne faut pas oublier dans une institution ; le soin de la santé, les affaires & la Religion.

A l’égard de la santé, je renvoie, pour abréger, aux observations judicieuses de l’Abbé Fleury, sur cet art. chap. 20 du Choix des Etudes. L’éducation morale ne doit pas contredire l’éducation physique ; car c’est l’homme entier qu’il s’agit de former.

J’ajoute que pour déraciner les préjugés des gouvernantes & des meres qui inspirent sans raison à des enfans, de l’aversion pour certains remedes, la saignée, par exemple, le quinquina, &c. il seroit à propos de traduire la partie des Institutions du célèbre Boerhaave, qui traite de la conservation de la santé Lugiene, avec les Commentaires du savant Haller. On se trompera toujours moins quand on aura de bonne Physique, & des expériences pour guides. M. Tissot vient de publier un Traité de Médecine à l’usage du peuple, qui peut être regardé comme un Livre élémentaire.

L’institution sensée d’une Nation telle que la nôtre, mériteroit bien un traité pratique de Gymnastique, ou d’exercices comme ceux des Grecs ; les Carousels & les Tournois, quoique plus agréables que nos jeux de hasard, n’avoient ni le même but, ni la même utilité.

Je renvoie également pour la connoissance des affaires, aux Chapitres de l’Economie & de la Jurisprudence de l’Abbé Fleury. Je dirai seulement que pour faciliter l’étude du Droit public en France, s’il y en a un, on doit montrer en détail l’état de la France, la différence des Ordres du Royaume, la division des Offices, la compétence des Juridictions, Civile, Militaire, Ecclésiastique, dont les limites sont si connues dans la spéculation, & si peu respectées dans la pratique ; toutes matieres assez aisées à déterminer, & qui ne le sont le plus souvent que par la loi du plus fort, ou par le manege du plus intrigant.

Tout François doit connoître les Libertés de l’Eglise Gallicane. C’est une des parties importantes du Droit public de France. On a sur cette matiere un Livre à la portée des jeunes gens, qui devroit être enseigné dans toutes les Ecoles. Il est intitulé, Exposition des Libertés de l’Eglise Gallicane, par M. Dumarsais.

Après avoir examiné, ce qui forme le goût & l’esprit dans tous les genres, on doit rechercher encore avec plus de soin ce qui regarde les mœurs, ce qui constitue la vertu, la Religion.

J’ai parlé de la Morale qui précede toutes les loix positives, divines & humaines ; l’enseignement des loix divines regarde l’Eglise ; mais l’enseignement de cette Morale appartient à l’Etat, & lui a toujours appartenu : elle existoit avant qu’elle fût révélée, & par conséquent elle n’est pas dépendante de la Révélation, quoiqu’elle tire sa plus grande force & les motifs les plus puissans, de la confirmation qu’elle en a reçue.

La Révélation est un fait. La Morale gît toute en droit.

La Révélation est un droit divin positif ; la Morale un droit divin, éternel & immuable.

La distinction de la vertu & du vice, du juste & de l’injuste, vient, comme on a dit, de la raison & de la nature même des choses. L’amour de l’ordre ne peut pas être absolument éteint dans le cœur de l’homme ; car on ne peut pas renoncer entiérement à la raison.

La Révélation ajoute des motifs surnaturels, elle promet des récompenses, & elle annonce des peines ; mais quand elle n’annonceroit ni peines ni récompenses, l’obligation morale n’en subsisteroit pas moins, même dans la fausse hypothese de l’incrédule. Saint Paul & Saint Augustin ont dit la foi et les prophéties passeront, l’intelligence demeurera éternellement.*

* Corin 8 1. 13th. S. Aug. de lib. arbit.

Il s’en suit de là (comme dit l’Abbé Gédouin) que l’on fait trop dépendre les mœurs de la Révélation. « Quelque soin, dit-il, que l’on prenne d’inspirer des sentimens de Religion aux enfans, il vient un âge où la fougue des passions, le goût du plaisir, les transports d’une jeunesse bouillante, étouffent ces sentimens. Si on leur avoit dit que les mœurs sont de tout pays & de toute religion ; que l’on entend par ces mots les vertus morales que la nature a gravées dans le fond de nos cœurs, la justice, la vérité, la bonne foi, l’humanité, la bonté, la décence ; que ces qualités sont aussi essentielles à l’homme, que la raison même, dont elles sont une émanation ; un jeune-homme en secouant peut-être le joug de la Religion, ou s’en faisant une à sa mode, conserveroit au moins les vertus morales, qui dans la suite pourroient le rapprocher des vertus chrétiennes : mais parce qu’on ne lui a prêché qu’une Religion austere, tout tombe avec cette Religion. »

L’expérience prouve la vérité de cette réflexion. Dans ce tems d’une fermentation visible qui agite les esprits, pendant ces crépuscules d’une lumiere qui naît, dirai-je, ou qui s’éteint, la Religion est attaquée, & elle manque de défenseurs (car des condamnations vagues ne prouvent rien, & n’ont jamais convaincu personne) ; elle est compromise par des questions interminables & par des controverses futiles, qu’on a voulu faire regarder comme l’essentiel de la Religion.

A cet âge dont parle l’Abbé Gédouin, toute l’érudition acquise par un jeune-homme dans les Congrégations & dans les Retraites, succombe sous la moindre objection spécieuse d’un incrédule ; & malheureusement tout l’édifice d’une morale mal étayée, s’écroule. Les jeunes-gens se livrent avec une espece de sécurité, à des passions qui font le malheur de leur vie. Ils se croient dégagés de tous liens ; tout est confondu dans leur tête avec de petites idées de dévotion, dont ils ont honte, & qu’ils viennent à mépriser.

Je ne parle que d’après les faits ; j’énonce ici la voix de presque tous les peres de famille, ce sont des témoins irréprochables, & de meilleurs juges que des hommes étrangers à la société.

J’ose dire que les Anciens, les Payens même paroissent avoir été plus religieux que nous. Leur Législation portoit toute sur la crainte des Dieux ; on peut avoir les Loix de Zéleucus, de Minos, celles des douze Tables, &c. Platon dans ses spéculations sur les Loix, établit la Religion pour premier fondement ; il rappelle à la Divinité dans toutes les pages de ses ouvrages.

Ciceron, en définissant les principes des Loix, dans son premier Livre de Legibus, pose pour base l’existence des Dieux & leur providence.

Chez les Payens c’étoient les Législateurs & les Philosophes qui prêchoient la vertu ; les Prêtres n’enseignoient point la regle des mœurs ; les Scribes & les Pharisiens chez les Juifs la corrompoient par leurs traditions & par leur attachement à de vaines pratiques.

Le Philosophe Panoetius enseignoit la vertu & les devoirs, tandis que l’Augure Scevola ordonnoit les Sacrifices & les cerémonies de la Religion (a). Nous avons un Sacerdoce & des Pontifes qui doivent enseigner toute sorte de bonté, de justice & de vérité, ce qui est agréable à Dieu ; (b) la douceur, la tolérance à se supporter les uns les autres ; (c) tout ce qui est véritable & sincere, tout ce qui est honnête, tout ce qui est juste, tout ce qui est saint, tout ce qui peut rendre aimable, tout ce qui contribue à une bonne réputation, tout ce qui est vertueux, tout ce qui est louable.

(a) Eph. c. 5. v. 9 & 10.

(b) Eph. c. 4. v. 2. & Rom. v. 14 & 15.

(c) Philip. c. 4. v. 8.

Au surplus il y a tout à perdre pour les Etats & pour les Particuliers chez qui se détruit la Religion. Eh ! qu’on dise quel avantage il peut résulter pour le genre humain d’affoiblir dans les Citoyens les motifs de la vertu, & les principes des bonnes actions ! n’est-ce pas autoriser le vice & le crime qui n’ont jamais de digues assez fortes, & que déjà des motifs plus puissans ne peuvent arrêter.

Je demande si l’Histoire fournit un seul exemple de peuples dont la Religion nationale ait été le corps entier de la Religion naturelle, (je dis le corps entier) & si ce n’est pas le Christianisme seul qui l’a notifié à l’univers ? Si les Philosophes modernes ne sont pas redevables de leurs lumieres sur les points les plus importans de cette Religion, à l’avantage qu’ils ont d’être nés dans la Religion Chrétienne ? Si par les seules lumieres de la raison ils eussent été sur les points qu’ils établissent maintenant avec tant de vérité & tant de force, moins vacillans & plus affermis que Socrate, que Ciceron & les plus grands génies de l’antiquité ?

Je demande d’ailleurs, s’il est possible de rendre nationale une Religion purement philosophique ? si une Religion sans culte public ne s’aboliroit pas bientôt, & si elle ne rameneroit pas infailliblement la multitude à l’idolâtrie ?

Quand les incrédules auront résolu ces questions d’une façon satisfaisante, on pourra répondre à des objections qui sont proposées 15 siecles trop tard ; des objections que les Porphires, les Celses, les Juliens ont ignorées, & qu’ils eussent pu faire valoir sans replique, s’ils avoient détruit auparavant trois ou quatre faits de l’établissement de la Religion Chrétienne, qui n’étoit pas éloigné de leur tems.

La méthode d’étudier la Religion, comme science, dérive de la méthode générale des études. Il n’est pas nécessaire d’être Médecin pour savoir le meilleur moyen d’apprendre la Médecine ; & sans usurper le droit d’enseigner la Religion, qui est réservé aux Ecclésiastiques, on peut assurer qu’on l’enseigne mal dans la plûpart des Colleges.

Pendant les premières années, une simple explication du Décalogue, de l’Oraison Dominicale & du Symbole, suffit avec les Catéchismes de Fleury ou de Bossuet. L’Abrégé de l’Ancien Testament où M. de Mésangui a conservé, autant qu’il est possible, les paroles de l’Ecriture, imprimé à Paris en 1732, l’Evangile & les Actes de Apôtres.

Le spectacle de la nature, tel qu’il est représenté dans Fénelon & dans Derham ; la nature même que les jeunes gens connoîtroient en partie, leur auroit déjà prouvé l’Existence d’un Dieu que ses œuvres annoncent à la terre.

Je suppose que dans la Métaphysique ils eussent pris des notions justes des Attributs divins & de la Providence ; il seroit temps vers la fin des études, de leur faire appliquer aux faits de la Religion Chrétienne, les principes de l’art critique, & sans les embarrasser dans des discussions au-dessus de leur portée, on pourroit leur faire lire le Traité de la vérité de la Religion Chrétienne, par Grotius ; ou celui qui est tiré en partie de Turretin, traduit par Vernet, revu & corrigé par un Théologien Catholique, imprimé à Paris en 1753, en 2 volumes par Garnier.

Un jeune homme qui auroit lu ces Livres avec attention, seroit plus affermi dans sa Religion & mieux préparé contre les attaques des incrédules, que par dix ans d’exercices spirituels. Le spectacle de la nature, la connoissance de l’Existence de Dieu & de ses Attributs, est le premier Traité de toute bonne Théologie. Il se prépareroit par ses lectures à lire un jour les excellens Livres qui ont été faits sur la Religion.

Réflexions sur deux abus dans les Colleges.

L’objet d’une bonne méthode doit être également de déraciner les abus, comme d’indiquer & de frayer le chemin.

Je dirai deux mots sur l’abus des Cahiers de Réthorique & de Philosophie, que l’on dicte dans les Colleges ; outre que ce sont de misérables leçons que l’on fait plutôt pour exercer les Maîtres, que pour instruire les enfans ; c’est la perte d’un tems considérable qu’ils emploient à écrire ; il n’y en a point qui les écrive en entier, & sur mille il n’y en a pas un seul qui les ait conservés pendant deux ans, ou qui en ait fait quelque usage dans le reste de la vie. J’en appelle à l’expérience.

Autre abus sur les leçons de Mémoire : on fait apprendre par cœur à des enfans des Rudimens, des Particules, &c. des regles qu’il suffit d’entendre & de concevoir ; on les ennuie, on les fatigue par la longueur des leçons désagréables ; ils perdent le tems qu’ils pourroient employer utilement & agréablement à apprendre les plus beaux morceaux de Littérature Françoise & Latine. Tous ces morceaux joints ensemble ne seroient pas la moitié des leçons qu’on oblige les enfans d’apprendre par jour, depuis la premiere classe jusqu’à la Réthorique.

On ne doit faire apprendre par cœur aux enfans, que ce qu’ils doivent retenir, ce qui peut leur servir de modele. N’y a-t-il pas assez de beaux endroits dans les Auteurs, sans les fatiguer à apprendre ce qu’ils doivent oublier ?

Avantages de ce Plan d’Etudes.

Tel est l’essai du Plan des Etudes d’une premiere éducation ; ce ne sont que les élémens de l’institution d’une Nation qui exigeroit des vues plus profondes, & qui demanderoit des hommes plus habiles & plus éclairés que moi : elle est réservée, cette institution, à un Monarque sage & prudent, dont les intentions sont droites & pures : image de Dieu sur la terre, qui peut créer des esprits & façonner les cœurs.

II ne laissera pas imparfait un ouvrage qui peut tant contribuer à sa gloire & au bien de ses peuples. Il consultera ses Universités, ses Académies, sa Faculté de Médecine même, afin que de ces lumieres réunies il résulte une nouvelle institution ou une régénération si nécessaire dans les Lettres & peut-être ailleurs.

Je me persuade que ce plan est juste, parce qu’il est fondé sur la nature de l’esprit, sur des faits constans & sur des principes de la connoissance humaine. Je crois qu’un jeune homme ainsi élevé, seroit plus disposé à recevoir la seconde éducation nécessaire pour la profession qu’il embrasseroit ; & s’il y avoit des plans d’instruction & des Catalogues de Livres raisonnés pour chaque profession particuliere, comme en Allemagne, on lui épargnerait bien de la peine & du temps qui est en pure perte*. Il auroit l’esprit net & précis autant qu’on peut l’avoir à dix-sept ou dix-huit ans ; il se seroit rendu un grand nombre d’objets familiers, il auroit du goût & quelques connoissances ; & ce qui vaut peut-être les connoissances même, il auroit l’art d’en acquérir ; il pourroit se frayer lui-même un chemin, & juger de celui qu’on lui feroit tenir ; il sauroit s’occuper, science si utile & si rare à cet âge & dans tous les âges : il seroit en état de voir le monde avec fruit, de lire les Livres originaux, de voyager utilement.

* Ætatem quidem video (dit Ciceron, 33. de finibus, num 7.) sed infici tamen debet iis artibus quas si dum tenera est combiberit ad majora veniet paratior.

Les Vies des hommes illustres qu’il auroit lues, serviroient à indiquer ses inclinations & ses talens. Il est impossible que dans le cours des Etudes, plusieurs objets étant présentés aux yeux des jeunes-gens, il ne parût pas dans ceux qui auroient du génie quelques étincelles de ce feu qui se décele lui-même, qui fit Paschal Géometre sans le savoir, Descartes Philosophe, Tournefort Botaniste, &c.

La sympathie se déclarera quand il y aura du rapport & de la convenance dans le goût. Ulisse à la Cour de Lycomede, présente à Achille, déguisé en fille, des armes avec des ornemens de femmes ; la passion d’Achille le trahit, & découvrit le plus courageux des Grecs, celui qui devoit être le vainqueur des Troyens.

On sait que les triomphes de Miltiade déroboient le sommeil à Themistocle. Combien le Carache, encore enfant, étoit frappé de ce qu’il entendoit dire de Raphaël ! La vie d’Homere & ses ouvrages saisirent Virgile dans son enfance ; Charles XII étoit transporté d’enthousiasme en lisant la vie d’Alexandre.

On distinguera les enfans qui ont du goût & du génie, d’avec ceux qui n’en ont point ; ceux-ci resteront froids & immobiles à des récits qui toucheront sensiblement les autres. Au sortir des études les jeunes gens s’occuperont suivant leur inclination ; ils seront en état de choisir une profession avec connoissance, & ils réussiront mieux dans celle qui sera de leur goût & de leur choix.

Eh quel avantage n’en résulteroit-il pas pour la société entière & pour toutes les professions ?

Des esprits fermes & cultivés ne seroient pas occupés de jeux & de bagatelles ; les Nobles n’iroient pas dans la Capitale dissiper le patrimoine de leurs peres ; ils s’occuperoient avec goût & avec connoissance, à le rendre plus utile, & ils le feroient fructifier au quadruple. Ils diroient avec Horace :

Beatus ille qui procul negotiis

Paterna rura bobus exercet suis.

Ils ajouteraient avec Virgile :

Me verò primum dulces ante omnia musæ

Accipiant..........

Ils cultiveroient dans le sein de la paix & de l’abondance les arts & les sciences qui auroient nourri leur enfance.

Il est inconcevable qu’on ait tant négligé en France l’éducation des femmes ; l’instruction en langue vulgaire pourroit être presque toute entiere à leur usage. Mieux élevées & plus instruites, elles éleveroient & instruiroient mieux leurs enfans. Peut-être aspireroient-elles un jour à la gloire d’imiter une Cornelia, fille de Scipion & mere des Gracches ; une Attia, mere d’Auguste, qui contribuerent tant à former l’esprit de ces hommes fameux.

Avec un esprit plus cultivé, elles n’en seroient que plus aimables ; elles sauroient s’occuper ; connoissant quelques remedes usuels & approuvés, elles en distribueroient gratuitement, & sauveroient la vie à une infinité de malheureux.