Part 5
L’expérience apprend qu’on ne la sait jamais parfaitement si on ne l’a pas étudiée ; & il est honteux que dans une éducation de France on néglige la Littérature Françoise, comme si nous n’avions pas des modeles dans notre Langue. Les Grecs & les Romains cultivoient la leur préférablement aux Langues étrangeres. De cent étudians il n’y en a pas cinquante à qui le Latin soit nécessaire, & à peine en compteroit-on quatre ou cinq, à qui il puisse être utile, dans la suite, de le parler & de l’écrire. Il n’y en a aucun qui puisse avoir besoin de parler ou d’écrire en Grec, de faire des Vers Latins ou des Vers Grecs : il est donc contre la raison de dresser un Plan d’éducation générale pour ce petit nombre de personnes.
Les Langues demandent de l’application & du travail ; & quoiqu’elles ne soient qu’une disposition à une étude plus solide, il faut s’y attacher avec ardeur pendant les premieres années, & éviter le peu le peu de conduite de la plupart de ceux qui s’appliquent aux Belle-Lettres, & qui sont contraints d’apprendre toute leur vie à parler & à écrire purement, parce qu’il n’y ont pas donné le tems nécessaire dans les commencemens, ou qu’ils l’ont fait sans ordre & sans principe. Mais il n’est pas inutile de fixer ce que j’entends par Littérature : c’est ce que les Romains appelloient la Grammaire, Grammatica. L’Abbé Gédouin dit que « l’on comprenoit à Rome sous ce terme généralement tout ce qui concerne la Langue, c’est-à-dire, non-seulement l’habitude de bien lire, une prononciation correcte, une ortographe exacte, une diction pure & régulière, l’étymologie des mots, les divers changemens arrivés à la Langue, l’usage ancien & l’usage moderne, le bon & le mauvais usage, les différentes acceptions des termes, mais encore la lecture & l’intelligence de tout ce qu’il y avoit de bons écrits dans la Langue maternelle, soit en prose, soit en vers. »
Telle étoit l’idée qu’on avoit à Rome & à Athenes des Maîtres de Grammaire ou des Grammairiens, terme presque ignoble anjourd’hui, mais qui étoit alors en honneur autant que la chose qu’il signifioit. Voilà ce que les enfans venoient apprendre à leurs Ecoles, & ce qu’ils y apprenoient en effet.
La Littérature Françoise & la Littérature Latine doivent marcher d’un pas égal ; ainsi il seroit bon que les écoles du matin, par exemple, fussent pour le François, & celles du soir pour le Latin, jusqu’à la Philosophie qui doit, malgré le mauvais usage, être traitée en François. Il se trouverait des enfans qui n’ayant besoin ni de Latin ni de Grec, suivroient seulement celles de François : & je ne regarderois pas comme un mal, que cet usage pût s’introduire.
Faut-il six ans pour apprendre deux Langues ? Deux ou trois années d’Humanités suffisent ; une année de Rhétorique & deux de Philosophie. On pourrait ajouter une Chaire de Physique expérimentale & de Mathématiques. Peut-être seroit-il mieux de finir par la Rhétorique, ou du moins de ne pas abandonner les Belles-Lettres pendant la Philosophie.
Pour remplir les objets de la Littérature, il faut commencer par une Grammaire générale & raisonnée, qui contienne les fondemens de l’art de parler, qui donne une idée nette de toutes les parties du discours, où l’on voie ce qui est commun à toutes les Langues, & les principales différences qui s’y rencontrent.
On a une très-bonne Grammaire générale de Lancelot, avec les notes d’un Académicien qui a autant de netteté & de justesse que de goût ; il lui seroit plus aisé qu’à personne de la mettre à la portée des enfans.
On doit compter pour un avantage considérable, d’apprendre tout par principes : cette pratique rend l’esprit juste & accoutumeroit les enfans à faire usage de leur raison dans les différentes fonctions de la vie; ce qui doit être le but de toutes les études.
Après ce premier degré, auquel il ne faut pas s’arrêter trop long-tems, parce que l’usage est le meilleur maître en matiere de Langues, on doit passer à la lecture des Auteurs, & la premiere opération seroit de faire faire aux enfans sur un Livre François qu’ils entendent, la construction des phrases, suivant les notions de la Grammaire générale qu’ils auroient apprise, & de la Grammaire Françoise qu’ils apprendroient en même-temps.
Ce seroit-là leurs premières leçons ; les secondes seroient un abrégé de Grammaire Latine qui en marqueroit les différences avec la Grammaire Françoise; après quoi on les mettroit dans l’explication du Latin* car je suppose avec les personnes instruites**, que c’est par l’explication qu’il faut commencer & continuer l’étude des Langues.
* Par exemple, de Phedre, avec des chiffres qui marquent la construction ; ou des Livres où il y ait une version interlinéaire. Ce sont des méthodes très-utiles.
Faire d’abord la construction & des traductions littérales, au lieu de thêmes, pour passer ensuite à des traductions plus correctes. Je conseillerois le Selectæ è profanis Auctoribus Historiæ. C’est un Livre agréable, instructif, utile aux enfans, & qu’il ne seroit pas inutile aux hommes faits de lire.
Il ne paroit pas nécessaire d’avertir qu’on doit faire choix d’abord des Auteurs les plus faciles, & ne lire que ceux qui ont écrit, lorsque le Latin étoit dans sa plus grande pureté, c’est-à-dire un peu avant, ou un peu après le siecle d’Auguste, Phedre, Térence, Saluste, César, Ciceron, Virgile, Horace, Valere-Maxime. En tout genre, il ne faut présenter que les meilleurs modeles.
Après une préparation de cinq ou six semaines, pour apprendre la Grammaire & à chercher dans les Dictionnaires, on peut se mettre dans la lecture de ces Auteurs & de ceux dont Chompré & Vaniere ont donné des extraits, avec le Novitius qui est sans comparaison le meilleur des Dictionnaires. On a le petit Danet Latin par racines, qui est un ouvrage très-bien fait.
** Scaliger, Tanguy, le Fevre, M. Rollin, M. du Marsais, &c.
Il est naturel de penser que pour apprendre une Langue morte, on doit imiter, autant qu’il est possible, la maniere dont les enfans apprennent leur Langue maternelle, & celle que nous employons pour apprendre les Langues étrangeres ; c’est l’usage, l’exercice & l’habitude ; avec cette différence, qu’en apprenant une Langue vivante, les idées des objets que l’on voit, se lient immédiatement avec les noms qu’on entend prononcer ; au lieu qu’en étudiant une Langue morte, la liaison des mots ne se fait qu’avec ceux de la langue maternelle, & non avec les objets même : dans l’un, c’est le signe de la chose; dans l’autre, c’est le signe du signe, ce qui cause une double contention d’esprit.
Dans la seconde, ou même la troisieme année, il seroit tems, si l’on veut, de joindre à l’explication & à la traduction des Auteurs Latins, la méthode des thêmes. Il faut entendre avant de parler. On choisiroit un Auteur bien traduit en François par un homme habile dans les deux Langues, tels que Phedre, Terence, Saluste, quelques Livres de Ciceron : on feroit traduire quelques morceaux choisis, on compareroit le François avec celui du Traducteur. Quelque temps après l’enfant mettrait la traduction en Latin que l’on corrigeroit sur le texte original. Par-là le Disciple auroit Ciceron pour Maître de Latin, & l’Abbé Mougaut, par exemple, pour Maître de François : ce serait le moyen d’apprendre parfaitement les deux Langues.
Un Livre classique nécessaire seroit un recueil relatif à l’état actuel de notre Langue, extrait des Remarques de Vaugelas, de Bouhours, de Corneille, de Patru, Saint-Evremond, & tous ceux qui ont écrit sur la Langue, avec les raisons de leurs décisions. Ce Recueil seroit au moins aussi utile que les Particules de Turcelin, & seroit d’un plus grand usage.
On commencerait par des Fables, par des Lettres, dont le discours est moins figuré ; on auroit soin de parcourir tous les genres de Littérature en vers et en prose, depuis l’Epigramme jusqu’à l’Epopée, depuis les Lettres jusqu’au Discours public ; observant, autant qu’il seroit possible, de joindre les Auteurs François & Latins, comme Phedre & la Fontaine, Horace & Boileau, Homere & Virgile, avec le Tasse & la Henriade, &c.
L’objet de cette étude, seroit d’inspirer aux jeunes gens le goût du beau & du bon en chaque genre de Littérature, & celui des beautés particulieres des Langues, sur-tout de la Langue Françoise.
Des Gens de Lettres ont prouvé qu’il est impossible de connoître parfaitement les beautés d’une Langue morte ; mais s’il est difficile d’appercevoir toutes les finesses de l’élocution de Demosthene, de Ciceron, de Virgile, il est aisé de sentir les charmes de leur éloquence, de reconnoître la maniere noble & grande dont ils s’expliquent. On peut imiter les Auteurs sans parler leur Langue, & on doit tâcher de traiter les matieres dans la sienne, de la même façon qu’ils les traitoient dans la leur.
Ici il manque aux enfans un Livre de Préceptes qui les conduisent, & dont ils fassent une continuelle application ; ou, pour mieux dire, ce livre est fait, si les Maîtres sçavoient l’appliquer & le mettre à la portée des enfans ; c’est le Cours des Belles-Lettres, de M. le Batteux, où les regles sont si bien éclaircies par des exemples.
Ce que c’est que le goût, & quels sont les moyens de le former.
L’art de parler a été formé en observant ce qui persuadoit & ce qui nuisoit à la persuasion : de ces observations on a formé un corps de préceptes & de regles; mais les préceptes seuls ne donnent jamais le goût : tous ensemble ne valent pas, pour instruire, un ouvrage de génie ; & comme l’a remarqué un génie supérieur (M. de Voltaire) il y a plus à apprendre dans Demosthene, dans Ciceron, dans Bossuet, que dans toutes les Réthoriques : ce sont-là les Maîtres de l’art. Je citerai parmi ces grands modeles l’Auteur même de cette réflexion, quoiqu’il soit vivant. Quand il est question de Science & de Littérature, il faut que la jalousie contemporaine se taise, & l’on doit parler le langage de la postérité.
Les préceptes de tous les arts sont aisés & simples, ils sont pris dans la nature & dans la raison ; l’important n’est pas de les connoître, quoique ce soit quelque chose, mais d’en faire l’application.
Le goût est un discernement prompt, vif, & délicat des beautés qui doivent entrer dans un ouvrage ; il naît de la sagacité & de la justesse de l’esprit, & par conséquent c’est un don de la nature ; mais il se perfectionne par l’étude & par l’exercice : il apperçoit les beautés & les défaut ; il les compare, les balance & les apprécie par un examen si fin & si prompt qu’il paroît être plutôt l’effet du sentiment & d’une espece d’instinct, que de la discussion.
Le goût peut être regardé comme un sens ; puisqu’il agit comme les autres sens. Nous avons par la vue le sentiment des objets, sans sçavoir comment ce sentiment est produit en nous.
Il en est de même de ce que l’on appelle le goût : nous jugeons naturellement de ce qui est beau, & ce jugement naturel se forme dans notre esprit, de même que si nous sçavions la cause & l’origine du plaisir que nous sentons ; si nous avions présentes les regles invariables du beau, & que sur toutes ces connoissances, nous fissions en un instant une infinité de raisonnemens qui en seroient le résultat.
On ne peut pas donner le sentiment de la vue à un aveugle, mais Locke prouve que les enfans apprennent à voir, ou, pour mieux dire, à juger par la vue, de la distance des corps & de leur figure.
Le goût ne differe pas des autres sens, l’organe ne se peut acquérir ; il doit être fort grossier dans ceux qui n’en ont pas souvent fait usage ; mais il peut être perfectionné par l’exercice.
Le goût sans regle & sans raisonnement, seroit un mauvais guide, le raisonnement sans goût, seroit un guide encore plus trompeur.
On demande si c’est par le sentiment, ou par la discussion, qu’on doit juger des ouvrages d’esprit ; question qui a causé de grandes disputes, & qui pourroit bien n’être qu’une dispute de mots. Le sentiment est nécessaire ; sans lui, on se fait des regles fausses. La discussion est nécessaire aussi, & il faut du sentiment pour la bien faire ; ainsi il paroît qu’une de ces voies rentre dans l’autre. Tout ce que peut faire le raisonnement, c’est de justifier le sentiment du goût, comme la Méchanique démontre les mouvemens d’un Danseur de corde : mais la Méchanique n’apprend point à danser ; il faut de l’usage, de l’exercice & de l’habitude.
Le moyen de former le goût, est donc d’examiner les principes & les regles, de s’exercer à juger, à comparer ; de lire les bons Critiques, & sur-tout d’étudier les grands Maîtres.
Veut-on donner à un jeune homme le goût de l’Epopée, qu’il lise Homere, Virgile, le Tasse, la Henriade ; qu’il fasse d’abord l’analyse de chaque chant, & ensuite l’analyse du tout ensemble ; il examinera le sujet du Poëme, l’invention, la distribution ; il verra comment chaque partie est traitée ; il fera une attention particuliere à la Poésie de style ; il se rendra le sujet, le plan, l’ordre & les détails familiers ; qu’il lise ensuite quelques réflexions sur le Poëme épique. Qu’il s’exerce de la même maniere dans tous les genres, & il acquerra infailliblement du goût, ou il doit être déclaré incapable d’en avoir.
L’Auteur de la Henriade dit que l’on reconnoît l’esprit des jeunes gens au détail qu’ils font d’une Piece nouvelle qu’ils viennent d’entendre ; & il ajoute avoir remarqué que ceux qui s’en acquittoient le mieux, ont été ceux qui depuis ont acquis le plus de réputation dans leurs emplois ; tant il est vrai, dit-il, qu’au fond l’esprit d’affaires & le véritable esprit des lettres, est le même.
On doit appliquer cette pratique utile, à tous les ouvrages d’esprit ; après un Sermon, un Plaidoyer, une Tragédie, une Comédie, faire exposer en termes clairs le sujet, le plan, l’ordre, les preuves du Discours, l’intrigue de la Piece ; remarquer ce qui a paru le mieux ou le moins bien prouvé ; saisir le mérite ou le vice général du style : c’est, ajoute le même Auteur, ce qui est fort rare chez les gens de lettres même.
Un moyen pour connoître les beautés & les défauts des Auteurs, est de les comparer ensemble ; on a imprimé Despreaux avec les passages qu’il avoit imités des anciens. Dans le Théatre des Grecs, un du petit nombre des ouvrages de goût qui soient sortis des Colleges, on a rapproché quelques Tragédies modernes, des anciennes. On devroit imprimer les Auteurs avec ces sortes d’imitations ; ce seroient les meilleurs commentaires ; les autres ne sont souvent que des scholies de Grammairiens ou de Savans sans goût.
Quand les bons Auteurs modernes ont traité les mêmes sujets en prose ou en vers, il seroit très-utile d’en faire la comparaison ; ces parallèles formeroient le goût des jeunes-gens ; sur-tout si on les accompagnoit de réflexions sur chaque genre de littérature.
On leur feroit lire avec attention toutes les bonnes critiques qui ont été faites des bons ouvrages ; celle du Cid, par l’Académie ; celle du Livre de Bouhours, par Barbier Daucour ; l’Examen de l’Epître dédicatoire du premier Dictionnaire de l’Académie, qui est à la page 122 des Remarques de l’Abbé Dolivet sur Racine ; ces Remarques && les Réponses qui y ont été faites ; celle du fils de Racine sur les Tragédies de son illustre pere ; de pareilles Remarques sur Corneille ; les Examens que le grand Corneille a faits de ses Pièces même ; celui que promet M. de Voltaire ; le Livre imprimé en 1750, intitulé, Connoissances des beautés & des défauts de la Poésie & de l’éloquence dans la Langue Françoise ; l’Examen des trois Epîtres de Rousseau ; quelques Observations de l’Abbé Desfontaines ; toutes les Préfaces & les Dissertations de M. de Voltaire ; les Conseils à un Journaliste, qui valent seuls un Traité complet.
De jeunes-gens qui auroient lu ces ouvrages avec réflexion, remarqueroient d’un coup d’œil toutes les fautes de langage dans les Auteurs qu’ils liroient, & ils n’en feroient pas. Savoir sa Langue, ce n’est pas un petit mérite ; & on ne peut négliger la diction, sans avoir en même tems de l’indifférence pour les pensées même.
On les sera ressouvenir que pour apprendre la Langue, trois choses sont nécessaires ; le commerce des gens instruits, la lecture des bons Auteurs, & celle des Livres qui ont traité de la Grammaire.
Ils liront les Tropes de M. du Marsais, ouvrage très-philosophique de Grammaire & de Rhétorique ; la Préface de la Traduction de l’Orateur de Ciceron, par l’Abbé Collin, qui suffit pour les préceptes ; le Traité des Etudes de Rollin, & ils en suivroient les pratiques ; les Livres de M. de Fénelon sur l’Eloquence ; le Cours de Belles-Lettres de l’Abbé le Batteux ; les Réflexions de l’Abbé Dubos ; les Réflexions & Remarques de Gillet ; la Prosodie de M. l’Abbé Dolivet, &c.
J’ajoute une réflexion sur le goût des Lettres, indépendamment des Langues. Cette fleur de littérature est utile à toute personne qui veut cultiver son esprit ; elle ne s’acquiert que dans la jeunesse, & elle manque à tous ceux qui n’ont pas été bien élevés, qui ont mal lu, ou qui n’ont pas lu avec attention les bons modeles.
C’est peut-être l’Atticisme des Grecs, l’Urbanité Romaine & le goût François ; Quintilien l’appelle une teinture d’érudition puisée dans le commerce des personnes instruites : Sumptam ex conversatione Doctorum tacitam eruditionem.
On reconnoît aisément si un homme a l’esprit cultivé, à sa façon de s’exprimer, de juger, de parler, d’écrire : souvent une allusion, la citation d’un vers connu, annonce la culture de l’esprit, & on distingue facilement l’homme qui a vécu dans la compagnie des bons Auteurs, comme dans le monde, celui qui a vécu dans la bonne compagnie.
Après ces observations, est-il tolérable d’entendre demander par des ignorans, ou par des imbéciles, ce que feroient des enfans, si on ne les occupoit pas, soir & matin, de thêmes, de particules, de prosodies, des vers grecs & latins, d’amplifications, de figures de rhétorique.
Opérations & exercices du second âge.
Les opérations de cet âge, relatives à la littérature françoise & latine, seroient, outre celles que j’ai marquées, quelques compositions que je vais indiquer.
Mais j’observerai auparavant une chose essentielle & des plus importantes dans toute l’éducation ; c’est de ne jamais faire faire à de jeunes-gens aucune composition, que sur des sujets dont ils aient auparavant une connoissance suffisante ; ce seroit les faire travailler dans le vuide, les accoutumer à parler sans idées, à s’exprimer par des lieux communs, à employer beaucoup de paroles pour dire peu de chose ; ce qui leur gâte l’esprit & leur corrompt le goût pour toute la vie.
Ainsi je voudrois proscrire entiérement ces amplifications puériles, ces amas de figures de commande, ces paraphrases où l’on dit en dix vers, ce qu’Horace ou Boileau ont dit en quatre.
Quelles peuvent être les idées d’un jeune-homme à qui on donne pour sujet d’amplification, la harangue de César à ses Soldats dans les champs de Pharsale : il ne connoît ni César, ni Pompée, ni les Romains, ni les intérêts, ni la force, ni la foiblesse des deux partis. Le Régent qui ose se mettre à la place de César, ou lui prêter des sentimens, ne le connoît pas mieux. Il ne peut sortir d’un fonds si mal préparé, que des fruits mauvais & sans goût.
Il est important que les jeunes-gens soient pleinement convaincus qu’avant d’écrire on doit apprendre à penser ; qu’on peche plus souvent en disant trop, que trop peu ; que le seul moyen de bien parler d’un sujet, c’est de le bien concevoir, que quand on a dit ce qu’on doit dire sur une matiere, tout ce qu’on ajoute est ennuyeux, rebutant & nuisible. Il est bon qu’ils sachent par expérience, que les phrases & les lieux communs sont insupportables à lire & à entendre ; scribendi recte sapere est principium & fons.
Ils feront des extraits, des analyses ; ils écriront l’éloge d’un grand homme, des lettres, non des épîtres en l’air sur des faits soit sur des matieres qu’ils ignorent, mais sur ce qui leur est arrivé effectivement, sur leurs occupations, leurs divertissemens, leurs peines ; ils feront le récit d’une cérémonie, d’une fête à laquelle ils auront assisté ; ouvrage plus difficile peut être qu’on ne pense : pour en sentir la difficulté, il suffit de l’avoir tenté.
On les exerceroit à faire des définitions ; exercice infiniment utile, & capable seul de former l’esprit, d’apprendre à parler & à écrire avec exactitude & avec précision.
Demandez à la plupart des hommes ce qu’ils entendent par un mot, ils vous répondront difficilement, ou ils le feront d’une maniere si vague, que vous appercevrez qu’ils n’en ont point de notion déterminée : leur langage est comme leurs idées ; ils n’emploient des termes vuides de sens, des lieux communs, des circonlocutions, que parce qu’ils ne connoissent pas la propriété des termes.
Des Philosophes (l’Abbé de Condillac) ont approfondi l’analogie qui se trouve entre l’esprit des hommes & leur langage, & par des discussions très-fines, ils ont prétendus prouver que les progrès des talens suivoient les progrès du langage.
Les définitions du Dictionnaire de l’Académie sont exactes, & c’est un des principaux mérites de cet Ouvrage, si estimable d’ailleurs.
Sous le nom de définition je comprends la description des choses ; on ne peut les définir qu’en les décrivant ; & dans les commencemens il suffit de décrire de façon à distinguer l’objet dont il est question, de tout autre objet.
J’aimerois mieux qu’un jeune homme sût faire une description nette d’une fleur, d’une plante, de la façon d’un vase de terre qu’il auroit vu tourner ; qu’il sût décrire une machine, une charrue, un moulin, une horloge, &c. que de savoir faire toutes les amplifications de college & autres pareilles inepties ; cela seroit plus utile dans tout le reste de la vie.
Un autre exercice à joindre à celui des définitions, ce seroit de comparer les mots qui paroissent synonymes, de marquer leurs différences, comme a fait l’Abbé Girard dans son Livre des Synonymes François, & comme Laurent Valla avoit fait avant lui sur les Synonymes latins dans son Livre intitulé Elegantium latini sermonis. Il seroit bon aussi de marquer les véritables opposés, quand cela se peut. Toutes ces opérations faites avec soin seroient d’une utilité inexprimable pour rendre l’esprit juste.
La justesse est préférable à tout, mais il s’agit quelquefois d’échauffer des imaginations froides, & de faire enfanter des esprits stériles. Un moyen presque infaillible seroit, par exemple, de décomposer un acte de Racine, & de le réduire, pour ainsi dire, en thême, comme l’Auteur l’avoit pu concevoir avant de se livrer à sa verve ; d’en tracer une esquisse, comme celle que l’on a conservée d’après Racine même, d’une tragédie d’Iphigénie en Tauride qu’il n’a jamais achevée ; faire remarquer comment ce beau génie a su animer ce squelette décharné, lui donner des chairs vives & des couleurs naturelles.
Continuation des Etudes du premier & du second âge. De l’Histoire naturelle, des Récréations physiques & mathématiques, des Méchaniques, &c.