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Part 7

A la rigueur, les idées simples sont indéfinissables ; on ne peut les fixer qu’en réfléchissant sur la maniere dont on les a acquises, aussi ne les définit-on ordinairement qu’en les rendant par des équivalens ou par des synonymes. La plupart des hommes n’ont point de notions fixes & déterminées, parce qu’ils ne remontent presque jamais à leur origine ; cependant ils décident hardiment les questions les plus obscures & les plus compliquées. Je n’en veux pour exemple que les équivoques qu’on fait tous les jours sur les mots de religion, de vérité, de gloire, d’honneur, de justice, de devoir, de piété & de dévotion, &c.

Pour définir exactement un terme qui désigne une idée complexe, il suffit de trouver dans la Langue les mots qui signifient les idées simples & caractéristiques dont elle est formée ; & c’est dans la Langue commune qu’il faut chercher ces mots, parce qu’on ne doit s’écarter du langage ordinaire, que le moins qu’il est possible.

Sous le nom de définition, je comprends la description des choses naturelles qu’on ne peut définir qu’en les décrivant ; car il est impossible d’expliquer par des définitions la nature même & l’essence des choses. Ce n’est qu’en faisant des descriptions exactes des sujets, en recherchant avec soin toutes leurs propriétés, en distinguant ce qui leur est propre & ce qui n’est qu’accidentel, qu’on peut parvenir à en acquérir la connoissance.

La troisieme regle est de s’assurer des faits avant que d’en chercher les causes, si on ne veut pas s’exposer, comme on a souvent dit, au ridicule de trouver la raison de ce qui n’est point.

Si les faits étoient assurés ; si les termes étoient exactement définis ; si les sujets étoient décrits avec précision, la plupart des questions seroient terminées. On voit par-là l’utilité des définitions, &, ce qui est encore plus utile, la maniere de les faire ; mais ce Dictionnaire philosophique doit être composé par des Philosophes.

La quatrieme regle est d’appliquer à chaque sujet la preuve qui lui est propre. C’est avoir fait bien du progrès, que de sçavoir en chaque matiere, de quel genre de preuves on doit se servir, en matiere de raisonnement, de faits, d’observations & d’expérience. Tout ce qu’on peut dire & écrire, se réduit là ; de bonnes raisons, des témoignages irréprochables, des expériences certaines : c’est le moyen le plus assuré de ne pas confondre les choses & les preuves ; de ne pas employer des raisonnemens, lorsqu’il est question de faits ; & des faits ou des autorités, lorsqu’il s’agit de raisonnemens ; de ne pas exiger de la démonstration, où l’on ne peut obtenir que de la vraisemblance ; & de ne pas se contenter de vraisemblance, où l’on peut avoir de la démonstration.

Je ne parle point des querelles théologiques ; elles sont l’opprobre de la Religion & de la raison, le fléau des Etats, des lettres & des bonnes études. Que n’eussent point fait pour les sciences & pour les arts les Arnauds, les Nicoles & les Lancelots, si des brouillons malheureusement trop puissans, un Annat, un Ferrier, un la Chaise, ne les eussent persécutés cruellement & forcés à s’occuper de ces disputes & de ces bagatelles sacrées !

Les principes & les regles qu’on vient d’établir, outre leur importance dans ce qu’on appelle Logique & Critique, servent à prouver la maxime qu’on a suivie dans ce Plan d’Education, que la base de toute méthode d’enseigner & d’apprendre, est de lier les connoissances à des notions sensibles, à des perceptions immédiates, à des idées simples ; c’est la preuve d’une regle d’arithmétique par une autre. Quand on est parvenu jusques-là, on ne peut remonter plus haut, & l’examen est fini.

On doit en conclure que c’est à acquérir ces notions, qu’il faut appliquer les enfans, à meubler leur tête de faits utiles ; à leur procurer par l’usage l’expérience qui leur manque ; à former le caractere de leur esprit ; à appliquer les regles simples & sûres de la Logique & de la Critique, non à les discuter minutieusement.

Une bonne méthode est une application continuelle des regles d’une saine dialectique sur toutes sortes de sujets.

Tout livre bien fait est une bonne Logique, tout exercice qui accoutume les jeunes-gens à mettre de l’ordre & de la netteté dans leurs pensées : une bonne Grammaire, par exemple, qui leur apprendroit à arranger de suite les objets du discours, à concevoir nettement les raisons simples & naturelles des regles, seroit une dialectique plus utile que tout l’artifice du syllogisme.

Voilà pourquoi les Elémens de Géométrie, lus avec attention, sont la meilleure des Logiques.

C’est en lisant les bons Critiques, les Grotius, les Petaus, les Sirmonds, les Valois, les Saumaises, qu’on peut apprendre l’art critique.

L’art physique le plus parfait, ou l’art de faire des expériences, se trouve dans les Mémoires des Académies.

Jusqu’ici on a fait des Logiques pour des Philosophes ou pour des Théologiens ; on a fait des Critiques pour les Sçavans ; on a fait des systêmes métaphysiques. Il a été utile que des gens habiles aient éclairci ces sciences ; mais à présent qu’on a tant écrit sur toutes sortes de matieres, il faut des méthodes qu’on puisse appliquer à l’usage de la vie ; car tout le monde est obligé de raisonner juste, non seulement dans les sciences, mais dans la vie civile, dans tous les âges, dans toutes les professions.

C’est là le fondement de ce qu’on appelle sçavoir, connoissance, érudition, raisonnement : posséder de pareilles méthodes, être accoutumé à les bien appliquer, c’est être Philosophe & Sçavant.

De la Métaphysique.

La Logique & la Critique sont des instrumens qui apprennent à penser ; la Métaphysique est la science des principes ; c’est elle qui instruit du but où tendent les facultés de l’homme, de leur étendue, de leurs bornes & de leur usage. Il n’appartient qu’à cette science, de fixer ce que c’est que la vérité, en quoi consiste l’erreur, & quels sont les moyens de l’éviter :s elle démontre par l’expérience, que tout aboutit aux connoissances sensibles & à la perception immédiate ; avec la Logique, elle apprend à découvrir les vérités, à les déduire de leurs véritables principes, à les ranger par ordre ; enfin elle est la base des autres sciences, dont elle contient le germe & l’ébauche.

Elle démontre l’existence de Dieu, ses attributs ; elle justifie sa providence ; elle établit la liberté humaine, les loix naturelles, l’immortalité de l’ame.

Elle découvre la foiblesse de l’esprit humain, mais elle en apprécie les forces : elle prouve que la raison est l’unique moyen naturel qu’ait donné aux hommes l’Auteur de leur être, pour les conduire ; que tout ce qui est intelligible, est de son ressort ; que rien ne lui est étranger que ce qui est incompréhensible : que c’est à elle à marquer les caracteres & les bornes de l’autorité, & par conséquent à distinguer les cas & les objets de soumission, à peser les motifs de crédibilité ; que croire, c’est juger que la raison oblige de reconnoître sur la force des preuves externes, l’existence, ou la propriété d’un être ou d’un objet ; qu’ainsi il lui appartient de régler les limites qui sont entre elle & la Foi, parce qu’elle précede, accompagne & suit toujours une soumission raisonnable.

Une partie de cette science, qui n’est pas la moins utile, est celle qui apprend jusqu’où l’on peut parvenir en fait de raisonnement, & où l’on doit arrêter ses recherches. Cette science négative, s’il est permis de parler ainsi, seroit d’un aussi grand prix que les connoissances positives.

C’est rendre un grand service au genre humain, que de fixer les limites qu’il ne peut passer sans s’égarer.

Plutarque, dans la Vie de Thésée, dit que comme les Géographes, quand ils ont situé sur les Cartes les pays habités & découverts, mettent au-delà terres & côtes inconnues, mers inabordables, les Historiens devroient en user de même pour les temps reculés, inconnus & fabuleux ; c’est ce que j’ai essayé dans les réflexions précédentes sur l’Histoire.

Il seroit encore plus utile de poser les limites des connoissances dans le raisonnement, & de marquer jusqu’où il peut ou ne peut pas pénétrer, & ce seroit le fruit le plus précieux d’une bonne méthode. C’est étendre l’esprit humain, que d’en faire connoître les bornes ; c’est ménager ses forces, que de ne les pas employer inutilement : un fleuve qu’on reserre dans ses bords, n’en devient que plus rapide.

Ce principe d’une saine Métaphysique, que l’évidence irrésistible & la certitude ne sont attachées qu’à des perceptions immédiates, prouve manifestement l’incertitude de tout systême dans les sciences de raisonnement.

Où la perception immédiate manque, il est nécessaire de suspendre son jugement : voilà la véritable regle de l’époque que les Pirrhoniens ont si mal appliquée. Par cette seule regle la plupart des systêmes sont réfutés ou renvoyés dans le pays des chimeres.

Ces opinions qui causent tant de bruit pendant un siecle, & qui dans le siecle suivant, tombent en oubli, sont démontrées fausses ou incertaines par cette seule raison qu’elles ne sont pas appuyées sur les principes de la connoissance.

La perception immédiate manque dans toutes les questions où entre l’idée de l’infini, par exemple, l’espace, le vuide, le plein infini, l’immensité, l’éternité, la création, la prescience, la promotion physique, le concours, les décrets divins, à l’exception des faits clairement révélés ; dans celles qui regardent la nature ou l’essence des choses existantes, des êtres ou qualités, toutes les fois que l’objet de la question va au-delà de l’expérience, comme l’union de l’ame & du corps, les causes occasionnelles, l’harmonie préétablie, les monades, &c. Elle manque dans celles dont on n’a point d’élémens assurés, comme l’astrologie judiciaire, les systêmes sur la divination ancienne & moderne, les imaginations de la cabale, &c. dans toute la Physique de pur raisonnement, & qui ne peut être que conjecturale ; dans tout ce qui concerne la région des possibles, comme de sçavoir s’il y a plusieurs mondes, & quels peuvent être leurs habitans ; presque tout ce qui regarde la vie future, à l’exception de ce que Dieu a révélé formellement, ou ce qui en est une conséquence nécessaire ; enfin dans les espaces vagues des abstractions dont on n’a que des connoissances idéales & confuses, telles que sont les idées de la substance unique de Spinosa, de l’être en général, du monde intelligible, de la vision en Dieu de Mallebranche, &c.

Dans toutes ces questions au-delà des connoissances sensibles & de la perception immédiate, on peut dire, comme Plutarque, terres & côtes inconnues, mers inabordables.

De la Logique des vraisemblances.

Presque tout ce que l’on a dit jusqu’ici ne doit s’entendre que des vérités nécessaires ou des conséquences nécessaires de faits certains, au-delà desquelles ne sont pas encore parvenues la Logique & la Critique ordinaire.

M. de Leibnitz, qui connoissoit si bien le fort et le foible de la Philosophie, qui avoit vu les bornes des sciences, & qui étoit fait pour les prescrire ou pour les étendre, avoit déjà dit qu’il manquoit une partie de l’art, qui servit à régler le poids des vraisemblances, qui pesât les apparences du vrai & du faux.

Cette Logique est sur-tout nécessaire dans la morale & dans la pratique, où les hommes ne pouvant pas toujours s’assurer de trouver la vérité, sont souvent obligés de se régler sur des indices ou sur des vraisemblances, & ce qu’on appelle en Droit des présomptions ; il y en a de différents degrés & d’une force différente.

Comme elle est la base de la plupart des actions & des jugements, il seroit très-important qu’on y apportât plus d’attention qu’on n’a fait jusqu’à présent, & qu’on tâchât de la perfectionner. Il est vrai que l’esprit en s’accoutumant aux démonstrations rigoureuses & aux principes certains, devient plus capable de distinguer la force ou la foiblesse des preuves, & cette partie dépend beaucoup de la connoissance des hommes, qui ne peut s’acquérir que par l’expérience.

De l’Esprit philosophique.

De la pratique continuelle d’une Logique exacte & d’une bonne Critique, qui seroient fondées sur les principes solides d’une Métaphysique éclairée, naîtroit l’esprit philosophique.

Cet esprit de lumiere utile à tout, applicable à tout, qui rapporte chaque chose à ses véritables principes, indépendamment des opinions & de la coutume.

L’esprit philosophique est différent de la Philosophie, & lui est autant supérieur que l’esprit géométrique l’est à la Géométrie ; que la connoissance de l’esprit des loix est au-dessus de la connoissance même des loix. C’est le fruit et le but de la Philosophie ; elle connoît & discute les vérités particulieres, l’esprit philosophique les apprécie toutes.

La Philosophie est une science, l’esprit philosophique comprend toutes les sciences.

S’il est question d’Histoires, il en montre les usages & le but ; il rapproche les temps & les âges pour les comparer : placé dans une perspective élevée, il voit d’un coup d’œil des termes de rapports éloignés, dont il tire ou des ressemblances singulieres, ou des contrastes frappants.

S’agit-il de Philosophie, il sçait quelles sont les vérités connues, leur usage & leurs rapports, ce qui manque aux connoissances actuelles & ce qui peut y être ajouté. Il voit non seulement quelques principes, mais l’étendue des principes, la force ou la foiblesse des preuves sur lesquelles on les appuie.

Il observe les progrès et les retardemens de l’esprit & de la raison dans les sciences spéculatives & pratiques, dans les mœurs des hommes, dans les différens siecles.

L’esprit philosophique est une science réelle, & il est le résultat des sciences comparées : c’est pourquoi il ne vient ordinairement qu’à leur suite. Le seizieme siecle fut celui de la science & de l’érudition, le dix-septieme celui-ci des talens, & le caractere du dix-huiteme siecle est la Philosophie. Cujas & Dumoulin n’eussent pas vraisemblablement fait le livre de l’Esprit des Loix ; mais peut-être que M. De Montesquieu ne l’eût pas fait non plus, si Cujas & Dumoulin n’eussent frayé le chemin de la Jurisprudence.

Usserius & Petau ont fait des Annales remplies des plus grandes recherches ; M. de Bossuet a fait une Histoire universelle très-éloquente ; M. de Voltaire a élevé sur ces fondemens une Histoire philosophique ; ce sont des chefs-d’œuvres d’érudition, d’éloquence & de philosophie.

Cet esprit philosophique porté à un dégré éminent, vient de produire des éléments de Philosophie, auxquels il ne manque que d’être plus étendus.

On ne peut que recommander l’esprit philosophique, qui doit présider à toutes les sciences, même aux Belles-Lettres ; mais l’homme doit toujours se garder des extrêmes. Il est à craindre que dans l’Histoire, découvrant de plus loin, il ne distingue pas si exactement les objets intermédiaires ; que dans la Philosophie il ne veuille remonter trop haut, & pénétrer jusqu’aux premiers principes, qui seront toujours enveloppés de nuages épais : que dans les Belles-Lettres il ne donne trop à une analyse qui refroidiroit le sentiment. Enfin on auroit de trop grands reproches à lui faire, s’il attaquoit la Religion, & s’il abandonnoit la science & l’Erudition sur lesquelles il doit être fondé, & qui lui ont servi d’échelon, s’il est permis de s’exprimer ainsi.

De l’Art de l’Invention.

Au-delà de la Philosophie & au-dessus de l’esprit philosophique s’éleve, non un art proprement dit, car ce n’est point une méthode de faire quelque chose suivant certaines régles ; non une science, car ce n’est point la connoissance des choses dans lesquelles on est instruit ; mais un art supérieur aux regles & aux instructions, l’art d’inventer, ce génie créateur qui est le sublime de la raison, &, si on peut s’exprimer ainsi, l’ultimatum de la Philosophie, qui n’est donné qu’à des ames privilégiées ; car on compte dans les Annales des Nations les inventeurs célébres. Je ne parle pas seulement de ceux qui ont fait des découvertes dans les sciences, dont les Mathématiques fournissent le plus d’exemples & les plus illustres ; mais dans tous les arts & dans tout ce qui peut être utile au genre humain.

On a dit que celui qui inventa la charrue dans les tems grossiers eût été un Archimede dans des temps postérieurs.

Il y a tel problême de politique qui demande plus de finesse, plus de combinaisons que les plus forts problêmes d’Algebre.

La maladie donnée, trouver le remede, c’est le problême de la Médecine.

Des faits donnés, conclure ceux qui doivent arriver, c’est la problême de la politique.

Cet art de juger par avance de l’avenir, que possédoit supérieurement Thémistocle, (futura callidissimè prospiciebat) est parallele à l’invention. Il y a des génies à qui Dieu semble avoir départi une portion de sa prescience. C’est un don de la nature seule, & tout l’art humain ne peut y atteindre ; mais comme il n’y a aucune faculté de l’esprit qui ne doive sa perfection à l’art & à l’exercice, toute opération qui porte sur des élémens connus, suppose que la chose n’est pas impossible à découvrir, & que le problême peut être résolu.

S’il y a un moyen de développer ce germe précieux dans les génies éminens où la nature l’a placé, c’est celui d’une bonne éducation dirigée suivant les principes d’une exacte Philosophie.

S’il peut y avoir quelque art à inventer, il consiste dans l’habitude & dans l’exercice de l’invention. Au lieu de résoudre des problêmes, que l’on s’accoutume à les deviner : voilà pourquoi je préférerois les Elémens de Géométrie & d’Algébre, de M. Clairaut, qui sont trop négligés par les Maîtres, & qui meneroient les enfans par la route que la nature a indiqué elle-même.

A l’égard de la conduite de la vie & des affaires, l’expérience est le premier & le plus grand maître, peut-être le seul ; mais il ne faut pas négliger les aides & les secours. On ne les peut trouver que dans des exemples une bonne morale & l’histoire prépareront les voies. Que celui qui voudra s’instruire dans l’art de conduire de grandes affaires, lise, par exemple, les Lettres du C. d’Ossat, du P. Jeanin ; qu’il remarque le sujet leur négociation, leur objet, les moyens de réussir, & les obstacles prévus, il verra que les obstacles sont toujours venus du côté où ils les avoient annoncés, & les moyens de réussir de même : il ne pourra s’empêcher d’admirer le génie prophétique de ces hommes qui semblent inspirés. Qu’on lise le résultat des conversations de Scipion avec Polybe, sur la constitution de Rome, les Epitres de Ciceron à Atticus, la Lettre de M. le Maréchal de Saxe à Folard, sur le blocus de Prague & sur les affaires de Bohême, on reconnoîtra que l’art de ces grands Hommes a été de bien voir, de ne rien ajoûter aux faits, d’avoir présens, sans en omettre aucun, tous les Elémens nécessaires pour prévoir. Une seule circonstance oubliée eût pu causer un paralogisme dangereux.

Ces lectures formeroient à la prudence & elles seroient toujours utiles, quand ce ne sauroit que pour connoître la maniere des grands hommes ? & si l’on veut comparer maniere à maniere, que l’on examine Dossat & Duperron dans les Lettres où ils rendent compte dans le même tems de la même négociation, du même événement, on verra, comme quelqu’un a dit ingénieusement de Racine & de Pradon, que ces deux Négociateurs ne sont jamais si différens que quand ils disent les mêmes choses.

L’esprit inventeur & celui qui discute, est le même ; mais le premier franchit, par lumiere & comme par instinct, de plus grands intervalles ; il voit d’un coup d’œil plus d’objets à la fois ; il voit la liaison de plusieurs théorêmes éloignés les uns des autres : ce sont toujours les mêmes vérités vues de la même maniere.

C’en est sans doute trop sur une matiere, qui n’est pas susceptible de regles, & qui ne peut être que le fruit du génie. Mais il n’est pas inutile de proposer la perfection aux hommes ; ils n’iroient jamais si loin, sans le desir ardent de se surpasser eux-mêmes & de vaincre leurs semblables.

De la Morale.

La Logique & la Critique ont pour but de former l’esprit & de prévenir ou de corriger les erreurs ; la Morale a pour objet de former le cœur & de combattre les vices ; mais comme tous les vices sont fondés sur de fausses options & sur des erreurs, le Logique & la Critique servent beaucoup à la Morale même.

Il est vrai que l’homme ne suit pas invariablement ses principes : mais celui qui n’en a point ou qui en a de mauvais, agira sûrement & presque toujours mal. Celui qui a des connoissances solides ne fera pas toujours le bien qu’il voit ; mais il le fera plus souvent, il y reviendra plus aisément : c’est un état violent, que d’être en contradiction avec soi-même. La lumiere conduit ordinairement à la vertu, les ténebres & l’ignorance conduisent au vice.

Dans beaucoup de sciences on peut raisonner juste sans avoir le cœur droit : mais dans tous les cas où les intérêts & la passion peuvent entrer, c’est-à-dire, dans presque toutes les affaires de la vie, la justesse d’esprit & la droiture du cœur sont inséparables ; & comme l’esprit est souvent la dupe du cœur, le cœur est aussi quelquefois la dupe de l’esprit : ainsi travailler à se rendre l’esprit juste, c’est travailler en même-tems à se rendre le cœur droit. Ensorte qu’il pourroit se faire que la vertu eût été bien définie,* la justesse de l’esprit appliquée à la conduite de la vie & aux mœurs.

* Par M. Formey.

Les actions des hommes sont ordinairement une conséquence de leurs principes, & les principes semés de bonne heure, dans l’esprit, produisent tôt ou tard leur effet. Tant que l’ame gouvernera le corps, les notions des hommes influeront sur leur conduite. Leur influence agit toujours, quoiqu’elle n’entraîne pas toujours, & elle agira plus ou moins à mesure que les notions seront plus ou moins fortement enracinées ; elles porteront au bien ou au mal, selon qu’elles seront bonnes ou mauvaises.

Les notions des hommes moderent jusqu’à un certain point le cours des passions. Il faut en convenir : ce monde n’est habitable, & la société du genre humain ne se maintient que par les idées dominantes, quoique souvent confuses, d’ordre, de vertus, de devoirs.

Dans les Ecoles on rejette la Morale à la fin des autres parties de la Philosophie ; & on l’a réduite à quelques questions scholastiques & inutiles*. On a oublié, que de toutes les sciences, c’est la plus importante, & qu’elle est autant qu’aucune autre, susceptible de démonstration.

* En quoi consiste la béatitude formelle, la béatitude objective, la possibilité de l’état de pure nature, &c.

Les regles des actions tirent leur origine, ou de la droite raison, ou des loix divines & humaines ; la premiere partie compose les loix naturelles, ou la Morale proprement dite, qui est également divine & immuable ; car l’existence d’un Dieu Législateur, n’est pas moins nécessaire à la Morale, qu’est à la Physique celle d’un Dieu Créateur ; mais la Morale précede toutes les loix positives, divines & humaines, & par conséquent elle subsisteroit, quand même ces loix n’eussent jamais été portées.

Il étoit vrai avant Moyse, & chez tous les Peuples même destitués de la lumiere de la révélation, qu’il faut faire aux hommes le plus de bien & le moins de mal qu’il est possible. Il étoit vrai que Caïn ne pouvoit pas faire violence à son frere ; que Sichem ne pouvoit pas prendre de force la fille de Jacob ; que les frères de Joseph commettoient une injustice à son égard, lorsqu’ils attentoient à sa liberté; que Pharaon faisoit l’action d’un tyran, en opprimant les Hébreux, & en massacrant leurs enfans.