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Part 6

Je passe peut-être trop rapidement sur ce qui regarde la Littérature françoise & latine. Mais les personnes instruites suppléeront ce que je ne dis pas. Je reviens aux opérations du premier âge, que j’ai indiquées & qu’on doit continuer jusqu’à la fin de l’éducation. Apprendre à lire, à écrire, à manier le crayon, est l’exercice du premier âge : apprendre à bien lire, à bien prononcer, à bien écrire & à bien dessiner est celui du second. Je joins toujours la Musique, l’Histoire, la Géographie, les Mathématiques, l’Histoire naturelle & la Littérature.

C’est alors qu’on doit commencer à étudier la nature sur la nature même, les arts & les manufactures dans les atteliers ; qu’il faut joindre aux faits historiques appris dans l’enfance, l’Histoire générale des Nations ; & ce qui n’est pas moins utile, celle des sciences, & sur-tout des arts qui ont le plus de rapport à nos besoins.

Pour initier les jeunes gens dans la connoissance de ces arts précieux, il suffiroit de leur montrer les machines les plus simples, qu’ils se feraient un plaisir de démonter & remonter. Je suis persuadé qu’en allant par degrés, on parviendrait à faire assembler à un enfant de douze ans tous les mouvemens d’une horloge ou les ressorts de toute autre machine, & par conséquent de lui en faire comprendre le méchanisme. La plupart ne demandent que des yeux & du dessein, avec quelque connoissance de Géométrie. Plusieurs articles des arts imprimés dans l’Encyclopédie sont des chef-d’œuvres : ce qui concerne la Physique & les arts dans le Spectacle de la Nature, est excellent, mais le dialogue est de mauvais goût. Il seroit à souhaiter que d’habiles Académiciens voulussent bien se charger de faire les livres élémentaires qui seroient nécessaires, & je réponds que des enfans de douze à quatorze ans, préparés par des récréations mathématiques & physiques, les entendront plus aisément que les rudimens qu’on leur enseigne ; car ce sont des vérités sensibles.

Croit-on qu’il fût fort difficile de leur apprendre les principes & les pratiques de l’arpentage, de la mesure des terreins, & que ce ne fût pas pour eux un grand plaisir de mesurer un jardin, un champ, une plaine, de voir & dessiner des fortifications, d’en construire eux-mêmes avec du carton ?

Enfin puisque, de l’aveu de tous les hommes, ces connoissances sont le fondement de la vie humaine, pourquoi ne les pas enseigner préférablement à celles que tout le monde s’accorde à regarder comme inutiles, difficiles & ennuyeuses ?

De la Géographie et de l’Histoire.

Je passe à ce qui regarde la Géographie & l’Histoire. Il faudroit un second tome de Géographie qui réunit l’ancienne & la moderne, l’ancien & le nouveau monde, les divisions exactes des Empires, suivant les derniers Traités, la description des Pays, non par un détail ennuyeux de Villes, de Bourgades, de Bailliages ou d’intendances, mais par la situation, la qualité, la fertilité, les productions du terrein, la population, les mœurs des peuples, le Gouvernement, la Religion, les loix, la force, la puissance par mer & par terre, les richesses, le commerce, &c. On pourroit y faire entrer, des réflexions sur la politique, sur l’intérêt des Princes ; en un mot, des choses faciles à apprendre, & utiles à retenir, & non des détails dont on n’a presque jamais besoin, & qu’on trouve alors dans les Cartes & dans les Dictionnaires.

A la place de ces détails, qu’un jeune homme soit élevé à savoir comment vit cette multitude d’hommes qui composent la société ; comment & de quoi ils subsistent ; quel pain mange & sur quel lit est couché un laboureur, un journalier, un artisan ; le détail des professions & de quoi elles s’occupent. Il verra dans la suite comment on leur ôte ce pain qu’ils gagnent avec tant de peine ; & comment une portion des hommes vit aux dépens de l’autre.

De l’Histoire.

A l’égard de l’Histoire, la matiere ayant été préparée dès le premier âge par le récit de la vie des grands Hommes qui ont fait quelque figure dans le monde, des Savans illustres, & des Artistes célebres ; par les tableaux des grands événemens & des grandes révolutions, on donneroit aux jeunes gens des histoires où la morale fût plus éclaircie, les réflexions plus approfondies, les maximes du droit des gens, les principes du juste & de l’injuste, ceux d’une bonne administration, plus fortement établis ; en s’arrêtant davantage, comme on l’a dit, sur l’Histoire moderne. Croiroit-on qu’un recueil des vies des Hommes illustres de France, ne fût pas un monument très-cher à la Nation, & très-utile pour y conserver l’honneur & les sentimens, ou pour les y faire croître. Qu’il naisse un Plutarque François, & des cendres des Héros donc il célébrera la gloire, il naîtra des hommes qui feront honneur à leur maison, à leur siecle, à l’humanité.

Vers dix ou douze ans, dit l’Abbé Fleury, il seroit tems d’arranger ces Histoires, sans embarrasser les enfans d’une chronologie exacte qu’il est impossible de fixer, ni les forcer & retenir des dates qui fatiguent trop la mémoire : je me contenterois de leur expliquer la belle Mappe-monde historique*, qui divise les temps avant & après Jesus-Christ, en remontant & en descendant, sans entrer dans de plus grands détails de chronologie, qui sont inutiles.

* Elle est imprimée en 1740, & approuvée par l’Académie des Inscriptions.

Je leur répéterois quelques observations générales qui rendent l’étude de l’Histoire plus courte & plus utile. Je leur dirais, comme l’Abbé Fleury, que « nous n’avons pas les Histoiriens de tous les temps, non plus que de tous les pays. Il y a toujours eu une infinité de Nations ignorantes ; & de celles qui ont écrit, il y en a peu dont nous connoissions les Livres.

Toutes les Histoires des anciens Orientaux, des Egyptiens, des Syriens, des Chaldéens & des Perses ont péri, & la plus ancienne qui nous reste, hors celle du Peuple de Dieu, est l’Histoire d’Hérodote, qui a écrit environ 400 ans avant Jesus-Christ. Nous n’avons jusqu’à ce temps que les Livres des Grecs & des Romains, qui ne contiennent guere d’Histoires dignes de foi, plus anciennes que la fondation de Rome. Après Jesus-Christ, pendant près de 500 ans, on n’a qu’une seule Histoire à suivre, qui est la Romaine ; mais depuis la ruine de l’Empire d’Occident, l’Espagne, la France, l’Italie, l’Angleterre font chacune leur Histoire particuliere, à quoi il faut ajouter celle d’Allemagne, de Hongrie, de Suede, de Dannemarck, à mesure qu’elles commencent.

Voilà toute la suite de l’Histoire qui nous soit connue, si ce n’est qu’on y veuille ajouter l’Histoire Bizantine, que nous connoissons depuis deux siecles. Pour celle des Musulmans, qui comprend tout ce qui s’est passé depuis mille ans dans l’Egypte, dans la Syrie, la Perse, l’Afrique & les autres Pays où la Religion de Mahomet s’est étendue, nous l’avons ignorée jusqu’à présent. Nous savons encore que les Chinois ont une très-longue suite d’Histoires, dont on a donné un échantillon en Latin. Les Indiens ont une tradition très-ancienne, écrite en une Langue particuliere. On sait quelque chose du Mexique & des Incas, mais qui ne remonte pas loin, & on a depuis deux cens ans une infinité de relations & de voyages.

C’est tout ce qu’on connoît d’Histoires. On voit combien c’est peu en comparaison de toute l’étendue de la terre & de toute la suite des siecles ; & c’est particuliérement en cette étude qu’on doit choisir & se borner. »

L’étude de l’Histoire est celle qui a le plus besoin de guide. Ce qui manque d’ordinaire à ceux qui l’écrivent & à ceux qui la lisent, c’est l’esprit philosophique.

On lit pour se désennuyer, sans but & sans principes ; on entasse dans sa mémoire des faits sans discernement & sans examen ; & après avoir lu beaucoup d’Histoires, on ne connoît ni les hommes, ni les mœurs, ni les loix, ni les Arts & les Sciences, ni le monde présent, ni le monde passé, ni les rapports de l’un avec l’autre.

L’important seroit de donner aux jeunes gens des principes & des regles pour lire l’Histoire avec fruit, premiérement pour savoir l’usage qu’ils en doivent faire, le but qu’ils doivent se proposer. Secondement, pour distinguer les faits prouvés de ceux qui ne le sont pas, & afin qu’ils ne deviennent pas les dupes de l’ignorance, de la prévention & de la superstition. Troisiémement, pour qu’ils pussent discerner les Historiens auxquels ils doivent donner quelque confiance, & les temps qu’il est possible d’éclaircir.

De l’usage de l’Histoire.

1°. A l’égard de l’usage de l’Histoire, on a un petit Livre de l’Abbé de S. Réal qui est bon ; mais ce qui vaut mieux, sans comparaison, c’est ce qu’a dit M. de Voltaire dans son septieme tome, édition de 1757, des mélanges de Philosophie, de Littérature & d’Histoire, chapitre 60 61, ce qu’il a inséré dans quelques Préfaces. Quand il établit des vérités, personne ne les établit mieux & ne les présente si bien ; il n’est pas possible de redire ce qu’il a dit, sans l’affoiblir. Ainsi je me contente, sur cette partie, d’y renvoyer les Maîtres. Qu’ils lisent aussi la judicieuse Préface de Polybe dans son Histoire, le commencement des Réflexions & Anecdotes de la Reine Christine, de l’Eloge historique de l’Abbé Terrasson, par M. d’Alembert, ils seront plus instruits que par des volumes de Méthodes de Thomassin, de Possevin, de Rapin, de Menestrier, qui tous ensemble, ne valent pas un livre d’Histoire bien fait, celle de l’Empereur Julien, par exemple.

Des principes sur la certitude historique, ou de la critique.

2°. Il est nécessaire d’avoir des principes sur la certitude historique, & de savoir sur quoi elle est fondée.

On est certain des faits que l’on voit & que l’on entend. On sait par relation ceux que les autres voient & qu’ils entendent. Le témoignage est une des voies les plus étendues de la connoissance humaine, mais pour produire la conviction, il doit nous mettre à la place de ceux qui ont vu & qui ont entendu eux-mêmes.

C’est le point de vue où les Historiens doivent se placer pour y placer leurs lecteurs ; & les faits qui sont appuyés sur ce fondement, sont d’une certitude à exclure le plus léger doute.

C’est-là le principe le plus général de la certitude historique, & d’où dérivent tous les autres principes.

Ainsi quand on veut examiner un fait, il faut savoir d’abord de quelle nature il est : est-il conforme à la commune expérience & au cours ordinaire des choses, ou y est-il contraire ? Cet examen demande des réflexions particulieres : par qui est-il attesté ? par un ou par plusieurs Historiens ? Ces Historiens sont-ils témoins, sont-ils contemporains ou voisins du temps où le fait s’est passé ? Peut-on dire qu’ils le tiennent immédiatement de la premiere main ? Citent-ils leurs garants ? Ont-ils les uns & les autres les qualités nécessaires pour témoigner ? On doit discuter leur témoignage & leurs rapports, comme on discute les témoins en Justice ; s’il y a d’autres Historiens, voir s’ils sont contraires, lire à charge & à décharge, examiner le but des Ecrivains, pourquoi, à quelle occasion ils ont écrit, mettre leur témoignage à la balance, savoir s’il a passé jusqu’à nous dans son intégrité, ou s’il n’a point été corrompu ; on peut prononcer ensuite, soit en affirmant, s’il y a des preuves, soit en niant ou en doutant, si les preuves ne sont pas suffisantes ; car entre douter & croire, il y a des nuances différentes qui n’ont pas même de nom particulier.

Des temps où l’on peut remonter dans l’Histoire.

3°. Quant aux temps auxquels on peut remonter, & aux Histoires auxquelles on doit ajouter foi, la regle la plus sûre est de tenir pour suspect tout ce qui précede les tems où chaque Nation a reçu l’usage des Lettres. Un autre principe également certain, est que quand il y a des interruptions & de grands vuides dans une Histoire, tout ce qui les précede est faux ou suspect.

Aussi rien n’est-il plus incertain que toute l’Histoire ancienne, dont les Auteurs rapportent les faits arrivés long-tems avant eux. Dans les siecles postérieurs, & même dans ceux qui sont les plus proches du nôtre, on trouve la même incertitude, lorsque les Mémoires des contemporains manquent, ou qu’ils sont défectueux ; ce qui exclut de la certitude presque toute l’Histoire ancienne d’Egypte ou d’Orient, dont à peine il s’est conservé quelques vestiges ; tout ce qui précede les Olympiades chez les Grecs, & à peu près la seconde guerre Punique chez les Romains ; en un mot, les origines de toutes les Nations, excepté celle du Peuple Juif dont on ne perd point la trace.

On peut mettre dans le même rang la plus grande partie de l’Histoire du moyen âge, non qu’elle soit dépourvue d’Auteurs contemporains, mais leurs Mémoires sont si défectueux, & les lacunes si grandes, qu’il n’est pas possible de les remplir. Rien n’est plus juste ni plus ingénieux que ce que dit sur l’Histoire ancienne M. de Fontenelle, dans l’éloge de M. Bianchini.

« Si d’un grand Palais ruiné on trouvoit les débris confusément dispersés dans l’étendue d’un vaste terrein, & qu’on fût sûr qu’il n’en manquât aucun, ce seroit un prodigieux travail de les rassembler tous, ou du moins sans les rassembler, de se faire, en les considérant, une idée juste de toute la structure de ce Palais ; mais s’il manquoit des débris, le travail d’imaginer cette structure, seroit plus grand & d’autant plus grand, qu’il manqueroit plus de débris & il seroit fort possible que l’on fît de cet édifice différents plans qui n’auroient presque rien de commun entr’eux. Tel est l’état où se trouve parmi nous l’Histoire des tems les plus anciens. Une infinité d’Auteurs ont péri ; ceux qui nous restent ne sont que rarement entiers. De petits fragmens & en grand nombre, qui peuvent être utiles, sont épars çà & là dans des lieux fort écartés de routes ordinaires, où l’on ne s’avise pas de les aller déterrer ; mais ce qu’il y a de pis, & ce qui n’arriveroit pas à des débris matériels, ceux de l’Histoire ancienne se contredisent souvent, & il faut ou trouver le secret de les concilier, ou se résoudre à faire un choix qu’on peut toujours soupçonner d’être un peu arbitraire. Tout ce que des Savants du premier ordre & les plus originaux ont donné sur cette matiere, ce sont différentes combinaisons de ces matériaux d’antiquité ; & il y a encore lieu à des combinaisons nouvelles, soit que tous les matériaux n’aient pas été employés, soit qu’on en puisse faire un assemblage plus heureux, ou seulement un autre assemblage. »

De la Critique.

Les principes & les regles qui doivent servir de guides dans la lecture de l’Histoire, forment ce qu’on appelle la Critique, & j’entends par-là, non cet art qui s’arrête à restituer des passages, à vérifier les variantes d’un texte ; mais celui qui apprend à juger des faits, à en examiner les preuves, à distinguer les faits véritables de ceux qui sont supposés ou incertains, les faits certains de ceux qui ne sont que probables ; enfin, cet art qui sait peser les différens degrés de certitude, & fixer, s’il est permis de parler ainsi, les différentes nuances du vrai & du vraisemblable ; art de la plus grande utilité & d’une vaste étendue ; c’est proprement une Logique de faits aussi nécessaire pour diriger le jugement dans la croyance des événemens, que la Logique pour conduire la raison dans la découverte de la vérité. Leur réunion forme l’homme judicieux & raisonnable. Toutes deux sont le fondement des connoissances en tout genre, & l’instrument des autres études.

De la Critique & de la Logique.

L’esprit juste, cet esprit qui sert à gouverner les Etats, comme à conduire les affaires des Particuliers ; qui guida Sully, Turenne & Catinat ; qui dicta les Consultations de Charles Dumoulin, les Pareres de Savary, les Essais de Locke, de Nicole, & les Discours de Fleury ; qui inspira dans leurs conjectures sur les événements futurs, Thémistocle, Polybe, Dossat, Richelieu & Charles de Lorraine ; cet esprit, dis-je, n’est qu’un jugement solide qui saisit l’état des questions, le véritable point de vue des affaires, & fait choisir en tout les raisons décisives : c’est ce bon sens si utile dans le monde ; tandis que ce qu’on appelle esprit ne sert souvent qu’à le ravager ; aussi estimable quand il enseigne une bonne administration de Justice & de Finance, que quand il trace les plans d’une campagne.

Les hommes sensés dans tous les temps ont connu les principes et les regles. Quand Scipion conversoit avec Polybe, & qu’en épuisant la science de gouverner, ils prophétisoient le changement de la République Romaine ; quand du fond de la Macédoine, Philippe remuoit toute le Grece ; quand César prenoit de si justes mesures pour subjuguer les Gaulois ou pour détruire le parti de Pompée ; quand Richelieu s’occupoit des moyens d’abaisser le Maison d’Autriche ; tous ces grands Hommes s’appuyoient-ils sur d’autres fondements que sur une connoissance exacte des personnes, sur des notions justes des choses, sur des faits circonstanciés, ou sur de fideles rapports ; croyoient-ils légérement tous les discours, tous les bruits populaires ?

Le bon sens est la regle de toutes les vertus & de toutes les bonnes qualités : il distingue l’homme raisonnable de celui qui ne l’est pas ; le vrai savant de celui qui n’a qu’un savoir confus, la vertu de la superstition, le grand homme de celui qui n’est que héros. Avec cette faculté de plus, l’Empereur Julien & Charles XII, eussent été peut-être les plus grands hommes de l’univers.

Le bon sens est toujours utile sans la science, parce qu’il sait s’arrêter aux choses qui sont à sa portée. La science sans le bon sens, est souvent pernicieuse & toujours ridicule.

II y a des notions primitives qui servent de base à toute certitude, auxquelles il est impossible de se refuser sans renoncer au sens commun. Telle est en fait de témoignage, la notoriété ou l’évidence d’une chose de fait généralement reconnue, qui est le résultat d’une multitude de perceptions sensibles ; telle est en fait de raisonnements, la perception immédiate résultant de la simple vue de l’esprit ou du sentiment intérieur.

Mais les bornes de la raison ne sont pas fixées, & personne n’a droit de proposer la sienne pour regle de celle des autres. La raison n’ayant donc point de mesure commune bien déterminée, il faut des principes & des regles pour la guider, pour l’aider à discerner le vrai du faux, en matiere de raisonnements comme en matiere de faits ; c’est ce qu’on appelle la Logique & la Critique.

Est-il vrai qu’il y a un art de penser & de raisonner, qu’on enseigne en cinq ou six mois à de jeunes gens dans les Ecoles de l’Europe ? on ne l’apprend point aux femmes ni aux enfants qu’on ne fait pas étudier ; cependant il se trouve à la longue que les uns raisonnent à peu près aussi-bien que les autres, & souvent ceux qui ont enseigné cet art, raisonnent le plus mal. Il n’est pas étonnant que cela répande des doutes sur l’utilité des regles, ou du moins sur celle de la méthode qu’on emploie pour les enseigner.

On ne commence à apprendre la Logique aux enfants qu’à la fin des études ; on ne leur apprend rien sur la Critique; on attend presque qu’ils aient l’esprit faux pour le redresser. On regarde les sciences comme des pays différents, où l’on fait successivement voyager les jeunes gens.

Toutes les regles générales, tous les préceptes de quelque art que ce soit, ne servent à rien, si on n’en fait pas l’application : on ne retient, à proprement parler, que les choses dont on a fait usage, & dont on a l’expérience. Les regles de la Poésie & de la Peinture, sont plus connues & plus parfaites que du temps d’Homere & de Virgile, de Raphaël & du Titien. Avons-nous de meilleurs Poëtes & de meilleurs Peintres ? Avons-nous des meilleures têtes qu’Hypocrate, Aristote & Platon ?

Je connois toute l’utilité des regles & même leur nécessité ; elles servent à écarter les causes des mauvais raisonnements, & à dévoiler les sophismes, mais seules, elles n’ont jamais poussé loin les connoissances des hommes. Après le caractere naturel de l’esprit, c’est l’application, c’est l’expérience, c’est la connoissance des faits, qui font qu’un homme raisonne mieux qu’un autre homme.

Voilà l’avantage que nous avons sur les Anciens ; nos connoissances sont plus exactes & plus étendues, nous avons une plus grande expérience des faits & des choses ; nous sommes détrompés de quelques préjugés & de quelques erreurs qu’ils avoient adoptés.

Quand ils n’ont raisonné que de ce qui étoit à leur portée, ils ont jugé aussi bien que nous. En fait de Politique, de Morale civile, de Loix, je ne crois pas qu’on puisse le leur contester.

Pourquoi & par où notre siecle surpasserait-il les précédens ? C’est que depuis environ 250 ans on a fait une infinité de découvertes dans tous les genres ; on a étudié toutes les Langues ; on a vérifié les textes des Auteurs anciens ; les Livres véritables ont été distingués des Livres supposés ; l’Histoire sacrée & profane, la Géographie, la Chronologie, la Critique, la Fable, le Droit, les Médailles, les Inscriptions, &c. tout a été débrouillé & éclairci : on a presque trouvé les bornes des Mathématiques.

Depuis les temps de Galilée & de Bacon, on a observé avec soin tous les corps, on les a examinés dans toutes les circonstances, on leur a fait subir tous les changemens imaginables, par les grands agens naturels, l’air, l’eau & le feu ; ceux qu’on n’appercevoit pas, sont devenus sensibles : avec le secours du télescope & du microscope, les extrêmes se sont rapprochés, les corps situés à une distance immense, & ceux qui sont près de nous sont devenus des objets de curiosité, de recherches & de connoissances.

Des voyages entrepris dans toutes les parties du monde, ont grossi le nombre des Observateurs, & multiplié les observations. L’invention de l’Imprimerie, l’établissement des Académies, ont servi à publier, à conserver les découvertes, & à garantir leur certitude. Malgré les traverses & les embarras de toute espece, l’industrie & le travail opiniâtre ont franchi les plus grands obstacles. Voilà ce qui a perfectionné notre art de penser ; & si l’ouvrage n’est pas aussi parfait qu’il devroit être, c’est aux systêmes de Philosophie, à l’abus des idées arbitraires, & aux querelles Théologiques, qu’on doit l’imputer.

Un homme acquiert la supériorité sur les autres hommes, par les mêmes raisons & par les mêmes moyens qu’un siecle devient supérieur à un autre. Il paroît donc raisonnable d’employer pour apprendre & pour instruire, les mêmes principes & les mêmes regles. On doit éviter en particulier les défauts qui en général avoient arrêté le progrès des connoissances.

Regles de la Logique & de la Critique.

Une des principales regles qui remédieroit en même tems à un de ces défauts, c’est d’écarter les suppositions des systêmes qu’on emploie pour expliquer des choses dont on ne sçauroit d’ailleurs rendre raison, c’est de ne prononcer que sur ce qui est à sa portée, sur quoi l’on a des connoissances acquises, des élémens assurés : quand on n’a pas ces élémens, ou quand on n’en a pas assez pour juger, la raison veut que l’on suspende son jugement.

La seconde regle également importante pour prévenir l’abus des abstractions, est de fixer les idées & de les déterminer : le moyen d’y parvenir, est de réduire les idées abstraites, & composées, à des idées particulieres & simples, ou aux élémens qui les composent ; c’est ce qu’on appelle définir, car la définition n’est que l’énumération des idées simples renfermées dans une idée complexe & abstraite.