Part 4
* On trouvera sur les vertus morales & politiques, des choses excellentes dans l’Abbé Fleury, choix des études ; dans la Cyropédie de Xénophon, dans Plutarque, dans les ouvrages de l’Abbé de Saint-Pierre, dans Nicole, dans Locke, éducation des enfans, dans le Sethos de l’Abbé Terrasson, qui n’a pas trop réussi, quoiqu’il y ait des choses admirables pour la morale, parce qu’il n’y a que du jugement, de la physique & de l’érudition, & qu’il faut de l’imagination pour faire un Roman.
Combien l’émulation des enfans ne seroit-elle pas excitée par la lecture des vies d’enfans célebres ? Il est étonnant que depuis Baillet, qui en a fait un Livre exprès, on n’ait pas suivi cette idée pour leur inspirer l’amour si précieux de la distinction.
On a dit qu’il falloit préférer dans les études celles qui sont plus utiles, celles dont on peut tirer plus de conséquences pour les mœurs, pour la conduite de la vie, pour les affaires publiques & particulieres : or il n’est pas douteux que les Histoires modernes renferment à cet égard plus d’utilités que les Histoires anciennes ; celles de l’Europe, plus que les Histoires de l’Egypte & de la Chine ; les Histoires du pays, plus que les étrangeres : c’est l’avis du savant Grotius qui avoit employé un temps considérable à l’étude de l’antiquité*, & c’est celui de tous les gens sensés.
* In universum non incipere ab antiquissimis, sed ab his quæ nostris temporibus nostræque notitiæ propiùs cohærent, ac paulatim deinde in remotiora eniti, magis è re arbitror. Ep. Hug. Grotii ad Maurerium.
Un homme, de goût pourroit extraire des Livres des Antiquités Egyptiennes, Grecques, Etrusques & Romaines, des Monumens de la Monarchie Françoise, du Livre des Cérémonies religieuses, des Livres de Médailles, de ceux qui traitent des mœurs des Nations en général & en particulier, du Dictionnaire de la Bible, tout ce qui mériteroit d’être retenu : on montreroit le plan des Villes célebres, des Ports, des plus beaux édifices ; quelques ouvrages des meilleurs Peintres, si cela étoit possible ; des estampes : enfin on recueilleroit parmi les monumens anciens & modernes, ce qu’il y a de plus curieux ; on pourroit y joindre une description très-simple.
Ces Histoires & ces Recueils, pour être utiles, devroient être composés par des Philosophes. Ce n’est pas rabaisser la Philosophie, que de lui faire parler le langage des enfans ; c’est en faire l’usage le plus digne d’elle : & à quoi est-elle bonne, si ce n’est à former le jugement de tous les âges ?
Plus il y auroit de volumes d’Histoires bien faites, plus la société & les familles seroient instruites, plus les études seroient préparées ; elles serviroient aux meres, aux enfans & à toutes les générations. Duché en fit pour Saint-Cyr, dans le siecle dernier ; l’Abbé de Choisy, pour Madame la Duchesse de Bourgogne : elles sont agréables ; mais ces Ecrivains, comme plusieurs du siecle passé, avoient peu de philosophie dans la tête.
Je suppose donc quelques volumes de pareilles Histoires composées par des Philosophes.
On les feroit lire aux enfans, pour apprendre à bien lire.
Ils répondroient aux questions qui y seroient contenues, & par-là ils s’accoutumeroient à juger.
On leur feroit raconter ces mêmes Histoires, pour leur apprendre à parler.
Ce ne sont-là que les matériaux de l’Histoire : on réserveroit pour le second âge l’arrangement des faits par la Chronologie, la suite des Empires, les principes qui servent de fondement à la certitude historique, & les usages innombrables de l’Histoire.
De la Géographie.
La Géographie ne doit jamais être séparée de l’Histoire : c’est l’affaire des yeux & de la mémoire, & par conséquent une étude faite pour les enfans. Mais il faudroit une Géographie à leur portée, qui sans entrer dans un détail sec & ennuyeux (comme la Géographie de Lenglet), les fît voyager agréablement dans les différentes contrées, remarquant ce qu’il y a de principal & de curieux, les faits les plus frappans, la patrie des grands hommes, les batailles célebres, tout ce qu’il y a de plus remarquable, soit pour les mœurs & les coutumes, soit pour les productions naturelles, pour les arts ou pour le commerce.
On se serviroit du Recueil des voyages & de tous les Livres qui ont été faits jusqu’ici : ce travail ne seroit ni long, ni pénible.
Lorsque les enfans seroient plus avancés, on leur feroit faire un second & un troisieme voyage de Géographie historique, politique, physique & mathématique, comme on le dira dans la suite.
De l’Histoire naturelle & des Récréations physiques & mathématiques.
Une autre étude spécialement propre aux enfans, est l’Histoire naturelle & les Récréations physiques & mathématiques.
L’Histoire naturelle ne demande à cet âge que des yeux, de l’exercice & de la mémoire : c’est une des plus utiles connoissances qu’ils puissent acquérir, étant un des fondemens de l’Economie, de la Médecine, du Commerce & de la politique même ; elle est aussi une des plus agréables, & des plus faciles.
Il ne s’agit point encore de raisonner ni de découvrir des rapports & des causes : il ne faut à cet âge que voir beaucoup & revoir souvent, comme l’a dit un grand Maître. Qu’ils voient sans dessein, même sans explication les productions diverses, les échantillons de tout ce qui compose la terre : on doit les familiariser avec tous ces objets, dont le commun des hommes jouit sans les connoître, & qui se trouvent si souvent dans l’usage de la vie.
Le principal est de montrer d’abord les différens objets, de l’Histoire naturelle, tels qu’ils paroissent aux yeux ; la figure, avec une description précise & exacte, suffit. On pourroit rendre les descriptions moins seches & plus agréables, en y mêlant quelques faits, de la vie & des mœurs des animaux, de la culture & de l’usage des plantes, de la propriété & de l’emploi des minéraux : mais dans cette partie, on doit être sobre, éviter le trop grand détail, & sur-tout écarter le fabuleux, que les Naturalises y ont mêlé trop souvent.
Pour les conduire d’abord dans cette immensité d’objets, il ne doit point être question de méthodes savantes, qui ne serviroient qu’à apporter de la confusion : il suffit de s’en tenir à cette premiere & grande division des trois regnes, l’animal, le végétal & le minéral.
Pour les détailler, on suivra la maxime déjà posée plusieurs fois, de s’attacher aux objets qui ont plus de rapport avec nous, qui sont les plus nécessaires & les plus utiles.
On donnera la préférence aux animaux domestiques sur les sauvages, aux animaux du pays sur les étrangers.
Dans les plantes, on préférera celles qui servent pour les alimens & pour les remedes. Les enfans parviendroient insensiblement à distinguer les parties d’un animal, des oiseaux, des poissons, des insectes ; à savoir comment tous ces corps vivans croissent, se nourrissent & se conservent : mais il seroit essentiel que l’instruction n’allât point alors au-delà de ce dont ils pourroient juger par la vue & par le tact.
Il en seroit de même pour les fossiles, les minéraux, les métaux, les pierres & les différentes substances que la terre renferme.
On les montrera de suite, la figure d’un côté, & la description de l’autre : quand on pourra y joindre les objets mêmes, l’image sera plus nette & plus vive, l’impression plus durable. S’ils sont présentés avec ordre aux enfans, ils se placeront naturellement dans leur tête, suivant l’ordre même dans lequel ils en auront acquis la connoissance. On leur nommera en même tems les Hommes fameux, tant anciens que modernes, qui ont fait des découvertes dans les Sciences relatives à ces objets, & qui, par des travaux souvent immenses, les ont perfectionnées. Rendre un juste hommage aux talens, c’est faire honneur à l’humanité ; ce seroit inspirer aux enfans de la vénération pour les bienfaiteurs des Nations ; une louable curiosité s’empareroit de leurs esprits ; peut-être feroit-elle naître un jour l’émulation d’égaler & de surpasser ceux qui leur auroient d’abord servi de guides.
Ce spectacle, quoiqu’ébauché, leur élevera l’ame, & fera croître leurs idées. Il viendra un tems où, après avoir vu & revu plusieurs fois les objets, ils commenceront à se les représenter en gros, & à s’en faire eux-mêmes des divisions : le goût de la Science naîtra, & il pourra être aidé alors par des méthodes & par des réflexions ; mais il faut toujours commencer par des faits & par des descriptions qui sont elles-mêmes des faits. Le Dessein serviroit à tous ces usages, parce que les enfans se font un plaisir de copier ce qu’ils voient.
Des Observations physiques, astronomiques ; des Expériences & des Méchaniques.
Sous le titre de Récréations physiques, je comprends les observations, les expériences, les faits de la nature les plus simples, les plus frappans, & les plus faciles à retenir.
Je dois prévenir ici une objection facile à faire, & plus facile encore à tourner en plaisanterie. On dira peut-être que pour faciliter l’étude à des enfans, je veux qu’ils apprennent l’Histoire naturelle, la Physique, les Arts & l’Astronomie.
Je réponds que l’objection ne pourroit être faite que par des personnes qui n’auroient aucune teinture de ces sciences ; elle seroit fondée, si je prétendois qu’on formât à cet âge des Physiciens, des Astronomes & des Méchaniciens ; mais ce n’est pas ce que je propose ; je prends pour exemple l’Histoire naturelle, & je dis pour apprendre cette science, il faut d’abord distinguer les objets, les appeller par leur nom, les reconnoître par la forme, la grandeur, le poids, les couleurs, &c.
C’est-là une premiere opération nécessaire, mais qui ne suffit pas pour former un Naturaliste.
Pour posséder cette science, il faut non-seulement connoître les qualités sensibles, mais tout ce qui a rapport à la naissance, à la production, à l’accroissement, au développement, aux usages de chaque objet en particulier, son histoire raisonnée, en un mot tout ce que des doctes Académiciens rassemblent dans leur savante Histoire naturelle.
Il en est à peu près de même dans les Arts, dans la Physique, dans l’Astronomie, &c.
Je conviens que des enfans ne sont point en état de comprendre les secondes opérations, ni les raisonnemens qu’elles exigent ; mais je soutiens que toute personne qui a des sens, est capable des premieres, puisqu’elles ne consistent qu’à distinguer les objets & leurs différentes parties, à les peser, à les mesurer, à remarquer leurs couleurs, à dessiner leurs contours : tout ce qui ne demande que des yeux, des mains & un très-simple calcul, n’est point au-dessus de la portée de l’âge le plus tendre.
On ne prétend point démontrer à des enfans la divisibilité de la matiere à l’infini ; mais un enfant de sept ans peut appercevoir qu’un grain de carmin teint sensiblement dix pintes d’eau, & que par conséquent il peut être divisé en autant de particules, qu’il y a de petites gouttes de liqueur.
Qu’un grain d’or mis en feuilles, peut couvrir une surface de 50 pouces quarrés ; que chaque feuille d’un pouce quarré, peut se couper en deux cens petites bandes, & chaque petite bande en deux cens plus petites ; de sorte que chaque feuille ainsi divisée, contient des parties presque innombrables.
Qu’une feuille d’or couvrant un cylindre d’argent, peut être applatie, alongée & mise en un fil de 444 lieues. On découvre dans les liqueurs, des animaux qu’on démontre géométriquement être 27 millions plus petits qu’un ciron ; ces animaux ont des veines, des muscles, &c. &, ce qui est plus petit encore, des liqueurs qui y circulent & qui en entretiennent le jeu. (Hist. de l’Acad. des Sciences, 1718, p. 9.)
On ne demande pas que la Méchanique soit enseignée aux enfans ; mais on ne sauroit les accoutumer de trop bonne heure à voir les machines simples qui produisent & facilitent le mouvement, à remarquer les effets sensibles du levier, des roues, des poulies, de la vis, du coin & des balances.
Les femmes considerent des ciseaux par leur matiere & comme un bijou ; les ouvrieres, comme un outil pour couper : y auroit-il de l’inconvénient que l’on fît considérer cet instrument aux enfans, comme étant composé de deux leviers réunis par un clou qui leur sert de point d’appui, & les deux branches tranchantes en dedans, comme deux coins propres à diviser, lorsqu’ils éprouvent l’action des leviers ?
Qu’on leur fît remarquer que plus le point d’appui est éloigné de la puissance qui donne le mouvement, plus la force est grande, &c.
Il y a un livre assez imparfait, intitulé, Description abrégée des principaux Arts & Métiers, & des instrumens qui leur sont propres, le tout détaillé par figures. L’académie fait imprimer la description des Arts : c’est un des plus beaux monumens que la génération présente puisse laisser à la postérité.
Est-il au-dessus de la portée des enfans, de feuilleter ces Livres, d’en dessiner quelques figures ? Seroit-il impossible d’avoir dans un College une salle où l’on mît des modeles de machines en bois ou en fer ? S’il y avoit dans cette salle des armoires garnies, de quelques morceaux d’Histoire naturelle, ne demanderoient-ils pas avec empressement à les voir ! Ils se promeneroient, ils agiroient & acquerroient en même temps des connoissances.
On ne prétend point apprendre l’Astronomie à des enfans ; mais seroit-il inutile de leur dire, par exemple, que le soleil est à environ 34 ou 35 millions de lieues de la terre ; qu’il faudrait vingt-cinq ans à un boulet de canon pour y parvenir ?
Que le diametre du cercle que nous parcourons en un an autour du soleil est double, ou de 70 millions de lieues.
Que l’éloignement des étoiles est incomparablement plus grand.
Qu’en supposant égale au Soleil l’étoile Sirius, l’une des plus grandes, des plus éclatantes, & vraisemblablement la plus proche, il faudroit à un boulet de canon, pour y parvenir, 27 à 28 millions de fois 25 ans.
Que l’on compte avec les yeux un peu plus de 1022 étoiles ; mais qu’avec le télescope on en découvre dix & vingt fois davantage, dont chacune est vraisemblablement aussi éloignée de l’autre, que le Sirius l’est de nous.
Que la terre dans son mouvement journalier autour du Soleil, fait plus de six cens mille lieues en une heure, quatre cens seize en une minute ; qu’un boulet de canon ne pourroit faire que deux mille six cens lieues en vingt-quatre heures ; qu’ainsi la terre va cent cinquante fois plus vite qu’un boulet de canon.
Encore une fois je demande s’il y auroit de l’inconvénient à frapper d’admiration & d’étonnement l’esprit des enfans par ces infiniment grands & ces infiniment petits.
Quelle idée n’en résulteroit-il pas de l’Etre qui a produit toutes choses ? & faudroit-il leur demander, à quelque âge qu’ils fussent parvenus, Quis est qui creavit hæc ?
Seroit-il nécessaire après ces connoissances inculquées de loin, de les préparer à comprendre la pesanteur de l’air, son ressort, tous les phénomènes que la Physique décrit, & tous ceux que la Chymie découvre ? Y auroit-il du danger à leur montrer que la viande où les mouches déposent leurs œufs, se charge de vers ; & que celles où elles n’en déposent pas, ne s’en charge point ?
Ce fait, dont les yeux sont témoins, ne les conduiroit-il pas à penser que tout est organisé & a son germe ? N’en concluroient-ils pas naturellement qu’un champignon est l’ouvrage de la Sagesse de Dieu, ainsi que le monde ?
Y a-t-ii dans les Livres d’Exercices spirituels des réflexions plus pieuses que celles qui résultent de ces observations & de ces expériences ?
Il seroit à desirer que les enfans fussent de bonne heure familiarisés avec des globes, des Cartes, des Sphères, des Termometres, des Barometres ; qu’ils eussent des étuis de Mathématique ; qu’ils sussent faire usage de la regle, du compas, quand ce ne seroit que pour se procurer un divertissement ; qu’ils apprissent qu’il y a un art de rapprocher les objets les plus éloignés, d’appercevoir ceux qui leur semblent imperceptibles.
Ils verroient avec le microscope ce qu’ils ne soupçonnoient pas sur la tête d’une mouche, & dans la barbe d’une plume. Ces instrumens seroient de nouveaux organes qu’on ajouteroit à leurs yeux, & qui leur feroient découvrir de nouveaux mondes : ils manieroient la machine pneumatique, & tous ces instrumens inventés par le génie, & employés par l’art pour dévoiler la nature : ils se réjouiroient avec des jeux d’Optique qui leur mettraient sous les yeux les monumens des quatre parties de l’Univers.
Ils verroient les phénomènes de l’Electricité qui embarrassent les Philosophes, & qui étonnent tous les hommes.
On leur feroit connoître le plus grand nombre d’objets qu’il seroit possible : enfin tout sera bon, pourvu que tout soit exact. Je ne propose de leur apprendre que des faits, des faits dont les yeux déposent à sept ans comme à trente : je demande si ce sont là des études pénibles, ou si ce sont des récréations, utiles & agréables.
Je passe aux Mathématiques.
Des Mathématiques.
Le préjugé commun a attaché à ces Sciences l’idée d’une grande difficulté pour les enfans : & par qui cette difficulté est-elle exagérée ? Par des gens qui dès l’âge de six ans leur mettent en main la Grammaire, c’est-à-dire, la Métaphysique du langage ; un tissu d’idées abstraites, difficiles à saisir par elles-mêmes, & rendues inintelligibles par la façon dont elles sont présentées.
La coutume qui régit la multitude, avoit renvoyé les Mathématiques à la fin des études, pour en prendre une légère teinture bientôt effacée. Les lumieres de ce siecle, l’exemple & l’autorité des gens capables ont ramené à l’avis des Anciens, de Pythagore, de Platon, qui vouloient que personne n’entrât aux Ecoles, sans être initié à la Géométrie : Socrate conseilloit d’apprendre les Mathématiques dès l’âge le plus tendre. Platon Rép. Dial 7. L’expérience & le raisonnement prouvent que les enfans sont capables de s’appliquer à ces Sciences.
La Géométrie ne présente rien que de sensible & de palpable, rien dont les sens ne rendent témoignage. Les Géometres mesurent ce qu’ils voient, ce qu’ils touchent, ce qu’ils parcourent : les sens sont dans un perpétuel exercice ; & lorsque les sens ne suffisent pas, la mémoire vient au secours pour conserver le souvenir d’une premiere vérité, d’une seconde, d’une troisieme, &c. Nulle science n’est plus assortie à la curiosité des enfans, à leur caractere, à leur tempérament, qui les porte à être presque toujours en mouvement : rien ne flatte davantage l’amour-propre, que de croire inventer soi-même les figures que l’on construit, ou les problêmes que l’on résout.
Je ne parle point de leur utilité par rapport aux besoins des hommes, à la perfection de tous les Arts, aux secours qu’en tirent les Sciences, & sur-tout la Physique ; le principal motif pour y appliquer les enfans, c’est le grand avantage qu’elles ont de perfectionner l’esprit.
La premiere qualité de l’homme, la plus nécessaire, celle qui s’étend à toutes ses actions, à tous ses emplois, & qui étant jointe à la droiture du cœur, qu’elle doit mettre en œuvre & conduire par sa lumiere, fait toute sa perfection ; c’est la justesse de l’esprit.
Pour acquérir cette qualité, il ne suffit pas de savoir les regles qui conduisent à la vérité ; il faut y joindre l’habitude de suivre ces regles, & elle ne s’acquiert que par la pratique continuelle des actes qui la produisent : or il est évident que par la méthode que l’on est forcé de suivre dans l’étude des Mathématiques, on pratique continuellement les actes qui forment cette habitude. Pour apprendre & raisonner, il suffit de bien raisonner sans discontinuation, c’est ce que l’on fait toujours & nécessairement dans les Mathématiques. Il est très-possible & très-ordinaire de raisonner mal en Théologie, en Politique ; cela est impossible en Arithmétique & en Géométrie si l’on n’a pas l’esprit juste, la regle a de la justesse & de l’intelligence pour celui qui la pratique.
Les Mathématiques accoutument à l’esprit de combinaison & de calcul ; esprit si nécessaire dans l’usage de la vie ; elles donnent de l’aptitude à lier les idées, & c’est peut-être la plus essentielle de toutes les dispositions ; car on ne voit ordinairement dans tout le reste de la vie, que comme on a vu dans les commencemens.
D’ailleurs qu’elle comparaison entre les idées claires des corps, de la ligne, des angles qui frappent les sens, & les idées abstraites du verbe, des déclinaisons & des conjugaisons, d’un accusatif, d’un ablatif, d’un subjonctif, d’un infinitif, du que retranché, &c. La Géométrie ne demande pas plus d’application que les jeux de Piquet & de Quadrille.
C’est aux Mathématiciens à trouver une route qui n’est pas encore assez frayée. On pourrait peut-être commencer par des récréations mathématiques : mais celles d’Ozanam ne sont pas si claires que les Elémens même, & ne sont pas si instructives.
M. Clairaut a donné des Elémens de Géométrie & d’Algebre dans l’ordre que les inventeurs eussent pu suivre. Il a réuni les deux avantages d’intéresser & d’éclairer les Commençans.
Telles sont les opérations que je propose pour le premier âge : apprendre à lire, à écrire & à dessiner ; de la Danse, de la Musique qui doivent entrer dans l’éducation de toutes les personnes au-dessus du commun ; des Histoires & des vies d’Hommes illustres de tout Pays, de tous siecles & de toute profession ; la Géographie ; des Récréations Physiques & Mathématiques ; les Fables de la Fontaine, qui, quoi qu’on en dise, ne doivent pas être retirées des mains des enfans, mais qu’on doit leur faire toutes apprendre par cœur. Du reste, des promenades, des courses, de la gaieté, des exercices; & je ne propose même les études que comme des amusemens.
Education des Enfans depuis dix ans.
Vers l’âge de dix ans, il seroit tems de commencer le cours de Littérature Françoise & Latine, ou d’Humanités, & on continueroit en même tems les opérations du premier âge.
Je joins ensemble l’étude des Langues Françoise & Latine : Ciceron* conseilloit à son fils de réunir l’étude du Grec & du Latin.
* Tamen ut ipse ad meam utilitatem semper cum Græcis Latina conjunxi ; neque id in Philosophia solum, sed etiam in dicendi exercitatione feci : idem tibi censeo faciendum ut par sis in utriusque generis oratione. 1. lib. Offici.
J’ajouterois pour ceux qui en auront le goût, l’étude du Grec qu’il seroit très-utile de ne pas abandonner comme on a fait. Sans ces deux Langues, il n’y a point de vraie ni de solide érudition. Je conseillerois aussi l’Anglois devenu nécessaire pour les sciences, & l’Allemand pour la guerre ; mais je ne parlerai point ici de ces deux Langues.
On traite les Langues vivantes à peu près comme ses contemporains, avec une forme d’indifférence & presque toujours désavantageusement : ce sont les circonstances & le goût qui doivent décider du tems ; on renvoye ordinairement cette étude aux années qui suivent l’éducation.
Dans toute institution il faut donner le pas à la Langue maternelle : elle est la plus nécessaire dans tout le cours de la vie. Il est donc déraisonnable de la négliger, sous prétexte qu’on l’apprendra toujours assez bien par l’usage.