Part 2
Le droit exclusif qu’on voudroit accorder aux Prêtres séculiers & réguliers, d’instituer la jeunesse, n’est pas le seul inconvénient qui résulte des notions monastiques ; on peut en remarquer de nouveaux jusques dans les détails de l’éducation des Colleges.
Chez les Réguliers, l’objet des exercices est plutôt de former les Maîtres que d’instruire les Disciples. Dans les premières années, un jeune Régent, qui n’est qu’un vieil Ecolier, acheve le cours de ses études aux dépens d’autrui. Il surcharge ses éleves de thêmes qui lui coutent peu à dicter, de longues & d’ennuyeuses leçons. Toute la peine & tout le travail est du côté des enfans ; pendant ce temps il s’occupe à ce qui peut lui être utile : il fait des collections, des extraits ; il se prépare par des discours à la prédication, ou à la direction par des lectures. Dès qu’il est formé & qu’il s’est mis en état, par les connoissances qu’il a acquises, d’être utile aux autres, il abandonne cet enseignement, & va remplir la vocation à laquelle il est destiné pour la gloire & le profit de son Ordre.
L’administration des Classes se ressent de l’uniformité des Cloîtres ; les corrections tiennent de la discipline claustrale, & semblent faites pour abaisser les cœurs qu’il faudroit chercher à élever. Toute cette manutention est triste & rebutante ; son effet le plus ordinaire est de faire haïr l’étude pour toute la vie. Des hommes faits résisteroient à peine à la vie sédentaire & contrainte, à laquelle on assujettit les enfans. Il est contre la nature, que dans un demi-jour ils demeurent assis pendant cinq ou six heures. Il regne d’ailleurs dans les études qu’on leur fait faire, une monotonie, qui les jette presque nécessairement dans l’indolence & le dégoût. Toujours du latin & des thêmes ! Loin d’inspirer du goût pour aucune Science, pour aucun Art, l’ennui & la sécheresse qui accompagnent par-tout l’étude, donnent de la répugnance pour les élémens de toutes les Sciences, de tous les Arts : aussi rien n’est plus ordinaire que de voir les jeunes gens abandonner toute lecture au sortir des Colleges. Le premier fruit de ce qu’on nomme institution de la jeunesse, est de la laisser sans objet d’application, dans l’âge où il seroit plus nécessaire de l’appliquer, pour prévenir les dangers multipliés d’un loisir, que remplissent les assauts des passions les plus fougueuses.
Comparons la sombre obscurité de nos classes à la gaieté du Portique & du Licée. Parmi nous, un Régent presque enfant, qui revient l’esprit frappé d’une extase de deux années, opprimé par le despotisme, opprime d’autres enfans. Chez les Grecs, les jeunes gens se promenoient ; ils prenoient dans ces lieux, s’il est permis de me servir de ce terme, leurs leçons & leurs ébats ; ils conversoient avec les Aristides, les Miltiades, les Platons, les Aristotes, les Xénophons, les Démosthenes, &c.
Dans nos Colleges, nul amusement pour des esprits légers qu’il faudroit plutôt réjouir par quelque diversité & par des études agréables ; les seuls divertissemens sont des Enigmes, des Ballets, des pieces dramatiques aussi ridiculement composées que déclamées ; exercices d’autant plus méprisables, que la perte du temps se réunit aux exemples du plus mauvais goût.
Des Maîtres habitués aux subtilités scholastiques, y exercent les jeunes gens qui contractent l’habitude de disputer & de chicaner. Il y en a qui dans le reste de leur vie semblent être toujours sur les bancs de l’école.
Mais le plus grand vice de l’éducation & le plus inévitable peut-être, tant qu’elle sera confiée à des personnes qui ont renoncé au monde, & qui, loin de chercher à le connoître, ne doivent songer qu’à le fuir, c’est le défaut absolu d’instruction sur les vertus morales & politiques. Notre éducation ne tient point à nos mœurs comme celle des Anciens. Après avoir essuyé toutes les fatigues & l’ennui des Colleges, la jeunesse se trouve dans la nécessité d’apprendre en quoi consistent les devoirs communs à tous les hommes ; elle n’a reçu aucun principe pour juger des actions, des mœurs, des opinions, des coutumes ; elle a tout à apprendre sur des articles si importans. On lui inspire une dévotion qui n’est qu’une imitation de la Religion ; des pratiques pour tenir lieu de vertu, & qui n’en sont que l’ombre.
On a trop mis à l’écart le soin de la santé, les moyens de la conserver, & les exercices du corps. On a négligé ce qui regarde les affaires les plus communes & les plus ordinaires, ce qui fait l’entretien de la vie, le fondement de la Société civile. La plupart des jeunes gens ne connoissent ni ce monde qu’ils habitent, ni la terre qui les nourrit, ni les hommes qui fournissent à leurs besoins, ni les animaux qui les servent, ni les ouvriers & les artisans qu’ils emploient ; ils n’ont même là-dessus aucun principe de connoissance. On ne profite point de leur curiosité naturelle, pour l’augmenter. Ils ne savent admirer ni les merveilles de la nature, ni les prodiges des Arts. Ainsi ce qu’on leur enseigne, ce qu’on ne leur enseigne pas, la maniere de leur donner des instructions & de les en priver, tout est marqué du sceau de l’esprit Monastique.
Cet esprit qui n’a pour but que d’asservir toutes les facultés de l’ame à l’observance d’une Regle Religieuse, ne pouvoit que donner des bornes aux Sciences, & mettre, pour ainsi dire, entre elles un mur de séparation. Ce n’est pas dans ces lieux, où l’étude des Sciences utiles au monde est purement accessoire, qu’on pouvoit songer que les vérités ont toutes un rapport entre elles ; qu’elles sont plus aisées à saisir lorsqu’on a des points de jonction ; qu’il étoit essentiel de les rapprocher les unes des autres, afin de les mieux reconnoître, puisque c’est ordinairement le caractere des erreurs, d’être isolées & inconséquentes.
Ce n’est pas d’une administration des Colleges, semblable à la pratique de la Regle d’un Ordre Religieux, qui oblige également tous les Membres, qu’on pouvoit espérer de diversifier l’instruction, & de la rendre quelquefois différente, selon les personnes. Celui qui doit commander un jour des Armées, ou qui est destiné aux premieres places de la Magistrature, est élevé comme le fils d’un Major de Milice Bourgeoise ou comme le fils d’un Praticien de village. Je ne me plaindrois pas de ce que l’on donnât une bonne éducation aux petits comme aux grands. Je regrette de ce qu’on en donne une également mauvaise à tous.
Ce n’est donc qu’en nous délivrant de cet esprit Monacal, qui depuis plus de deux siecles embarrasse les Etats policés, par des entraves de toute espece, qu’on peut parvenir à établir une base d’éducation générale, sur laquelle portent toutes les instructions particulieres. Cette base ne peut être fondée que sur un systême lié des connoissances humaines, comme l’a dit judicieusement, il y a plus de quinze ans, l’Auteur des Considérations sur les mœurs, puisqu’il est indispensable que toutes les parties de l’instruction tendent au même but.
Du nombre des Colleges & des Etudians.
Tout se tient dans l’ordre moral, comme dans l’ordre physique ; l’éducation des Particuliers & celle des Colleges, sont relatives à l’institution d’une Nation, & à la constitution même de l’Etat.
Est-il Militaire ou Commerçant ? Est-ce une Monarchie, une République, une Aristocratie, un Etat peuplé ou dégarni d’habitans ? Il est évident que toute police générale, toute opération politique, dépend d’un calcul exact des différentes professions du Clergé, de la Noblesse, du Militaire, des Officiers de Justice, des Commerçans, des Laboureurs, des Artisans, &c.
Par exemple, on demande s’il y a trop, ou trop peu de Colleges en France. La résolution de cette question dépend de savoir s’il y a assez de Laboureurs, assez de Soldats ; s’il n’y a pas trop de Praticiens, s’il y a trop ou trop peu d’Ecclésiastiques, de Gens de lettres ; en un mot, elle dérive de la proportion qui regne ou qui doit regner entre les différentes professions combinées avec leur utilité & leur nécessité. Sans entrer dans un détail qui seroit inutile ici, & en supposant la proportion qui paroît fixée à un centième pour le Militaire, par l’expérience des siecles & des Nations, je réponds qu’il n’y a pas assez de Laboureurs dans un Pays où il y a des terres en friche, & où l’État, assez riche par lui-même pour exporter ses productions naturelles, importe souvent celles de l’Etranger qu’il pourroit fournir.
L’excès n’est point à craindre dans une profession qui nourrit les autres, & qui apporte continuellement des valeurs réelles dans l’Etat, mais il est dangereux dans toutes celles qui ne créant aucune nouvelle valeur, vivent par celle qui les crée.
Est-il besoin pour l’instruction des Peuples & pour le bien de la Religion, qu’il y ait au moins deux cens cinquante mille Prêtres, ou Religieux ou Religieuses dans le Royaume ?
Du temps du Pape Saint Corneille, il n’y avoit dans la Ville de Rome* que quarante-six Prêtres, & en tout cent cinquante-quatre Clercs, quoiqu’il y eut un peuple innombrable ; il y en a maintenant plusieurs milliers. Il n’y en avoit pas assez alors, ou il y en a trop présentement. Le nombre des Ecclésiastiques s’est prodigieusement accru dans tous les Pays Catholiques. Quelles fonctions ont-ils donc aujourd’hui qu’ils n’eussent pas dans ces temps florissans de la Religion ?
* Eusebe, Hist. Eccles. l. 6. chap. 43. Fleury, Mœurs des Chrétiens, p. 192.
L’instruction des Procès exige-t-elle ce nombre incroyable d’Officiers & de Suppôts de judicature, qui désolent les Habitans des Villes & des Campagnes. Seyssel, sous Louis XII, comptoit en France plus d’Officiers de Justice, que dans tous les Royaumes de l’Europe ensemble. Ce calcul étoit sans doute exagéré ; mais à quel point ce nombre ne s’est-il pas augmenté depuis ?
N’y a-t-il pas trop d’Ecrivains, trop d’Académies, trop de Colleges ? Autrefois il étoit difficile d’être sçavant, faute de Livres : maintenant la multitude de Livres empêche de l’être. On peut dire, comme Tacite : Ut multarum rerum, sic litterarum intemperantia laboramus. Il n’y a jamais eu tant d’Etudians dans un Royaume où tout le monde se plaint de la dépopulation le Peuple même veut étudier ; des Laboureurs, des Artisans envoient leurs enfans dans les Colleges des petites Villes, où il en coûte peu pour vivre ; & quand ils ont fait de mauvaises études qui ne leur ont appris qu’à dédaigner la profession de leurs peres, ils se jettent dans les Cloîtres, dans l’Etat Ecclésiastique ; ils prennent des Offices de Justice, & deviennent souvent des Sujets nuisibles à la Société. Multorum manibus egent res humanæ, paucorum capita sufficiunt.
Les Frères de la Doctrine Chrétienne, qu’on appelle Ignorantins, sont survenus pour achever de tout perdre ; ils apprennent à lire & à écrire à des gens qui n’eussent dû apprendre qu’à dessiner & à manier le rabot & la lime, mais qui ne le veulent plus faire. Ce sont les rivaux ou les successeurs des Jésuites*. Le bien de la Société demande que les connoissances du Peuple ne s’étendent pas plus loin que ses occupations. Tout homme qui voit au-delà de son triste métier, ne s’en acquittera jamais avec courage & avec patience. Parmi les gens du Peuple il n’est presque nécessaire de sçavoir lire & écrire qu’à ceux qui vivent par ces arts, ou à ceux que ces arts aident à vivre.
* Depuis qu’ils sont établis à Brest & à S. Malo, on a peine à trouver des Mousses ou de ces jeunes garçons qui servent dans un vaisseau, & qui sont destinés à être Matelots. Dans trente ans d’ici, on demandera pourquoi il manque des Matelots dans les Ports.
On sçait que dans une bonne institution on ne doit pas multiplier l’espece des hommes qui vivent aux dépens des autres, & qu’il faut contenir ces professions dans les bornes du nécessaire. Il semble que dans la pratique on ait adopté la maxime contraire. Bientôt nous n’aurons plus dans le Peuple que de misérables Artisans, des Miliciens & des Etudians.
Ainsi il est plus avantageux à l’Etat qu’il y ait peu de Colleges, pourvu qu’ils soient bons, & que le cours des études y soit complet, que d’en avoir beaucoup de médiocres. Il vaut mieux qu’il y ait moins d’Etudians, pourvu qu’ils soient mieux instruits ; & on les instruira plus facilement, s’ils ne sont pas en si grand nombre.
Nous vivons de systêmes, d’inconséquences & de lieux communs. Il faut, dit-on, faire le bien ; on n’en peut trop faire, ni trop le multiplier. Les Colleges sont utiles & nécessaires, il ne peut donc y avoir trop d’Etudians. Il est essentiel d’apprendre la Religion, il ne peut donc y avoir trop de Couvens, de Congregations, trop de Retraites, même pour des gens de la Campagne, pour des peres & des meres de famille, qu’il est contre le bon ordre de faire quitter leur maison & leur travail. D’un autre côté, le monde va-t-il mieux ? la société es-elle mieux réglée ? la corruption n’est-elle pas aussi grande & aussi universelle ? Comment accorder ces maux qu’on ne peut se dissimuler, avec les lieux communs qu’on entend tous les jours sur les mœurs plus pures de nos peres qui ne connoissoient presqu’aucune de ces institutions ?
D’autre part, on soutient que les Colleges ne sont ni bien dirigés, ni bien conduits, que les sciences y sont mal enseignées, & l’on ne peut gueres s’empêcher d’en convenir : donc on doit supprimer les Colleges & ne point enseigner les sciences. Les Livres, dit-on, sont le fléau des enfans : on en conclut qu’ils n’en doivent lire aucun. Ainsi s’établissent les opinions extrêmes. La vérité n’est jamais outrée, la raison n’exagere point ; mais il y a une infinité de personnes qui ne distinguent point la nuance des couleurs : tout est blanc ou noir pour eux.
Il est bien étonnant que la politesse & les lumieres du dernier siecle aient pu supporter une éducation aussi informe que la nôtre, en la critiquant sans cesse. L’habitude qui conduit les hommes, la routine des corps, une institution du seizieme siecle, qui n’avoit jamais été réformée & qui étoit irréformable par principe, je le repete, des idées Monastiques en eussent éternisé l’abus & le vice. Ce que l’on fit dans les commencemens pour perfectionner l’éducation, la rendit un peu meilleure alors. C’est précisément ce qui en a perpétué les imperfections & les défauts.
Les Jésuites étoient convaincus que le plan d’études (Ratio studiorum) dressé sous Aquaviva, dans le seizieme siecle, & le foible opuscule de Jouvenci, étoient des chef-d’œuvres de littérature. Attachés à de vieux préjugés, ils étoient les derniers à les quitter, & ils s’opposoient à toute réformation ; ils n’admettoient de Livres que les leurs ; ils n’ont commencé à adopter le Cartésianisme, que quand les autres ont commencé à l’abandonner.
On sort plus aisément des ténebres de l’ignorance, que de la présomption d’une fausse science. La Russie en dix ans a plus avancé dans la Physique & dans les sciences naturelles, que d’autres Nations n’auraient fait en cent ans. Il suffit de voir les Mémoires de l’Académie de Petersbourg. Peut-être que le Portugal qui réforme entiérement ses études, avancera beaucoup plus que nous à proportion, si nous ne songeons pas sérieusement à réformer les nôtres.
Dans les siecles derniers toute l’instruction étoit tournée vers l’étude des Langues ; dans celui-ci la manie du bel-esprit s’est emparé de la Nation, & a dérangé toutes les professions. La société est peut-être devenue plus aimable pour quelques Particuliers ; mais la société générale, l’Etat y a perdu. Son intérêt exige que toutes les professions soient exercées par des hommes capables. Des malades ne s’embarrassent pas que les ordonnances de leurs Médecins soient en épigrammes. On cherche un Avocat qui sache les Loix, & non un bel-esprit. En un mot, le bien de l’Etat demande que chacun s’attache à sa profession ; & si les mœurs ne changent pas, bientôt on ne professera plus véritablement que les arts méchaniques.
Le goût du bel esprit devenu une mode, a banni la science & la véritable érudition, à laquelle on avoit tant d’obligation ; sur le fonds de laquelle nos grands Hommes s’étoient formés, & qui est de beaucoup trop négligée, pour ne pas dire méprisée absolument.
Il se peut faire qu’il y ait dans une Nation des Particuliers très-habiles, & que le gros de la Nation soit peu instruit.
Ce sont les Colleges comparés, qui marquent la somme des lumieres répandues dans les différentes têtes des Citoyens ; mais ce sont les Mémoires des Académies, les bons Livres qui désignent les lumieres de la Nation.
Que l’on compare nos Colleges, dont les méthodes sont vicieuses, avec ceux d’Oxfort, de Cambrige, de Leyde, de Gottingue, qui ont des Livres élémentaires mieux faits que les nôtres ; on verra qu’il est nécessaire qu’un Allemand & un Anglois soient mieux instruits qu’un François. Par la même raison il étoit impossible qu’un Romain bien élevé, qui se façonnoit dans la conversation & dans la société d’un homme respectable, qui plaidoit des causes, qui devenoit Edile, Préteur, Augure, Consul ; qui présidoit au Sénat & commandoit des Armées, ne fût pas un homme supérieur à nos Anglois & à nos François, parce que c’est l’expérience seule qui peut former les hommes.
Mais quand on mettra nos Mémoires de l’Académie des Sciences, en parallele avec ceux de Londres, de Leipsick, &c. nos bons Livres avec ceux des Etrangers, on verra qu’un François qui sera mis de bonne heure sur les bonnes voies, est aussi habile & peut-être mieux instruit qu’un autre ; qu’il a plus d’ordre, de méthode & de goût ; car il faut rendre justice à la Nation Françoise ; elle sera tout ce qu’elle voudra être, ou tout ce qu’on voudra qu’elle soit. Elle a dans tous les genres des exemples & des modeles à opposer à ceux de l’Antiquité. Elle a eu ses Thémistocles, ses Miltiades & ses Periclès, ses Demosthenes, ses Sophocles & ses Aristophanes ; elle les aura encore quand on le voudra sérieusement. C’est l’Etat, c’est la majeure partie de la Nation qu’il faut principalement avoir en vue dans l’éducation : car vingt millions d’hommes doivent être plus considérés qu’un million, & les Paysans qui ne sont pas encore un Ordre en France, comme en Suede, ne doivent pas être négligés dans une Institution : elle a également pour but que les Lettres soient cultivées, & que les terres soient labourées ; que toutes les Sciences & les Arts utiles soient perfectionnées, que la justice soit rendue, & que la Religion soit enseignée ; qu’il y ait des Généraux, des Magistrats, des Ecclésiastiques instruits & capables, des Artistes, des Artisans habiles, le tout dans une proportion convenable. C’est au Gouvernement à rendre chaque Citoyen assez heureux dans son état, pour qu’il ne soit pas forcé d’en sortir.
Pour remplir ces différens objets, il n’est pas nécessaire que l’Etat gêne les Particuliers ni la liberté des Citoyens ; il doit seulement présider à tout, animer tout, lever les obstacles, donner des facilités, des encouragemens à une Nation industrieuse ; &, pour dire ce que je pense, une Nation comme la nôtre (je parle du commun de la Nation) n’a besoin que d’être instruite. Nous avons une infinité de Livres excellens, peu de Livres classiques & élémentaires. Qu’il en soit fait pour les enfans & pour les ignorans, qu’on laisse ensuite agir le génie, qu’on ne gêne pas la liberté des esprits, qu’on inspire l’amour de la patrie & du bien public, & que les talens ne nuisent pas à ceux qui les possedent, quand ils n’en abusent pas.
II y aura des Savans en France, quand la Science sera honorée, & qu’elle ne sera pas toute tournée vers un objet de parti, de cabale & d’intrigue, comme nous avons vu pendant un siecle l’Erudition Ecclésiastique réduite à ce qu’on nommoit l’affaire du temps ; ou, pour mieux dire, à celle du jour. Il y aura des professions quand il y aura des apprentissages réels, & que l’application & les talens meneront à la considération.
Il est aisé de voir que tous ces grands objets tiennent à la Législation, mais il est bon de les remettre sous les yeux d’un Gouvernement sage & prudent, pour marquer toute l’étendue qu’on doit donner à une bonne Institution.
Ce seroit ici le lieu d’examiner à quel âge on doit faire entrer les enfans dans les Colleges ; mais cela dépend de l’âge où l’on doit les en faire sortir pour commencer l’essai des différentes professions : & c’est encore une portion de la Législation qui mériteroit d’être approfondie.
Est-il convenable que l’on s’inscrive à dix ou douze ans dans des Rolles de Milices de terre ou de mer, uniquement pour gagner du tems & obtenir la récompense d’un service que l’on ne peut faire ? C’est une injustice évidente contre ceux qui servent en effet.
Les temps pour la Cléricature & pour la Magistrature, sont fixés par les Loix ; & il semble que l’on n’ait considéré les apprentissages que par rapport à ces professions, comme-si les autres n’en avoient pas également besoin.
Je pense que l’on pourroit déterminer à peu près l’âge de dix ans pour entrer dans les Colleges, & celui de dix-sept ans pour en sortir. Dix-sept ans accomplis est l’âge où les Romains prenoient la robe virile.
On ne parle jamais de l’institution, sans traiter la question de l’éducation publique & de l’éducation particuliere ; mais si l’on avoit de bons Plans d’étude & des Livres élémentaires, peut-être verroit-on que celle-ci deviendroit aussi facile que l’autre, & en ce cas il n’y auroit pas de comparaison à faire. Le lait de la mere vaut toujours mieux pour les enfans que celui des mercénaires.
Un homme de beaucoup d’esprit* a dit que le plus grand service que les Sociétés Littéraires pussent rendre aux Lettres, aux Sciences & aux Arts, étoit de faire des méthodes & de tracer des routes qui épargnassent du travail & des erreurs, & qui conduisissent à la vérité par les voies les plus courtes & les plus sûres.
* Considérations sur les Mœurs.
Un jeune homme qui est sur les bonnes voies, en saura plus à vingt-cinq ans qu’un autre à trente-cinq, si celui-ci n’a pas été bien conduit.
Les études sont trop longues & trop difficiles, parce qu’elles sont trop embarrassées d’inutilités ; cela est évident pour les Colleges : voilà pourquoi en étudiant beaucoup on sait si peu de chose. Quand on n’est pas dans le vrai chemin, plus on avance, moins on arrive au terme : un bon guide épargnerait bien des longueurs. Ce sont les inutilités & les faussetés qui sont longues & prolixes. Le vrai a encore le mérite d’être plus aisément entendu ; c’est le faux qui est inintelligible.
Il paroît que par rapport aux vues d’éducation, il y a dans le Public de l’Europe même, une espece de fermentation qui doit naturellement faire de bons effets ; elle en produira certainement chez nous, si elle est soutenue & ménagée, si on ne se contente pas d’une spéculation inutile, & si on n’oublie pas avant six mois ce qu’il faudroit mettre en pratique dès-à-present.
Il s’agit de savoir s’il est possible de tirer de nos Colleges plus d’utilité que l’on n’en tiroit. Je crois qu’il est facile de prouver l’affirmative par des raisons & par des exemples, & c’est l’objet que je me suis proposé dans cet Essai.
Je n’entrerai pas dans les détails qui seraient infinis, & j’exhorte les Maîtres à lire tous les bons Livres sur l’Education* & sur le choix des études. J’établis les principes & la formule générale de l’éducation littéraire, les opérations principales de chaque âge : je marque les bons Livres élémentaires qui manquent à la société ; les conséquences & les détails viendront s’y joindre d’eux-mêmes.