Part 10
--Eh bien, oui je la regrette! Il est même probable que je la regretterai toute ma vie! Je la regrette, mais je ne la connais pas. Je n’ai jamais eu le temps de connaître aucune femme blanche, des vraies. Je suis plus bête en ça qu’un curé! Tu en as vu, n’est-ce pas, des curés qui lâchaient tout pour une femme? Et laquelle, bon Dieu! Pourtant, ils avaient eu le confessionnal, ça aurait dû les former. Moi pas!... J’aurais peur, bêtement, injustement peur, toute ma vie, à côté d’elle, comme un mauvais cavalier sur un cheval de sang. Je le lui montrerais, et je me montrerais comme je ne veux pas qu’elle me voie, méfiant quand il ne faut pas, jaloux par incompréhension. Voilà où nous en sommes, nous, les coloniaux: à ne pas savoir distinguer entre la pire et la meilleure, ne sachant en France que ce qui n’y sert à rien, et, de ce que savent les derniers des idiots, ignorant tout... Des blanches, des Françaises, oui, j’en ai eu, parbleu! Et, peut-être, qui en auraient valu la peine si j’avais su. Mais rappelle-toi: est-il une seule de mes bonnes fortunes que j’aie osé élever au-dessus du niveau d’une aventure de potache ou d’étudiant? J’ai blagué ce que, peut-être, je n’aurais pas dû blaguer: par peur d’être roulé. En amour, je suis noué, je resterai noué. Il est trop tard. Oui, c’est un grand malheur, mais il est trop tard!
* * * * *
Une quinzaine à peine est passée. Voici ma petite amie Camille qui tombe chez moi. En trombe, naturellement, et toute seule. Vous ne voudriez pas qu’à seize ans une fille comme elle, accoutumée à courir les forêts du Laos paternel en flanquant des coups de cravache sur le chapeau des coolies qui ne saluent pas assez vite, s’encombre à Paris d’un chaperon. Elle n’attend pas un quart de minute pour m’apprendre l’objet de sa visite: c’est l’orgueil des Européens transplantés en Extrême-Orient, pour se distinguer des jaunes, qui en abusent, de mépriser les circonlocutions, de sauter à pieds joints sur les possibles ou décentes entrées en matières. J’ajouterai que Camille n’avait pas même daigné me souhaiter le bonjour.
--Est-ce vrai, demanda-t-elle, tout de go, que M. Partonneau n’épouse pas madame Vaubelle?
--En a-t-il jamais été question?
Je crois avoir fait entendre qu’elle n’est point patiente. Et comme j’ai l’habitude, quand je suis embarrassé, de paraître considérer avec une attention profonde ce que je suis en train d’écrire, d’un coup de main, elle balaye les papiers qui couvraient ma table.
--Camille!
--Je n’aime pas qu’on mente _mal_! C’est insupportable, et tu as l’air bête. Tout le monde sait que M. Partonneau était avec madame Vaubelle.
--Comment? Qu’est-ce que c’est que ces mots-là?...
--... Je me trompe. C’est madame Vaubelle qui était avec M. Partonneau. C’est elle qui voulait l’épouser, hein? qui aurait tout fait pour se faire épouser--et aujourd’hui il ne la voit plus, jamais, jamais, ni devant le monde, ni toute seule... Pas la peine de faire celui qui tombe des nues! En huit jours, elle a vieilli de vingt ans. Elle a... elle a son âge. On prétend qu’elle va se réconcilier avec son mari, le monsieur qui fait du fil, dans le Nord. Tout ça, on l’a raconté devant moi chez les Bohatier... et aussi que tu avais été l’un des premiers informés, que c’est toi qui as servi de commissionnaire à M. Partonneau.
J’évite de répondre directement.
--Admettons que c’est vrai, qu’est-ce que ça peut te faire? Camille, occupe-toi de ce qui te regarde.
--Je m’occupe de ce qui me plaît.
--Tu t’occuperas de ce qui te plaît au Laos. Ici, tu n’es qu’une petite fille. Tâche de te conduire en petite fille convenable, et fiche-moi la paix.
Elle me ficha la paix sans insister, ce qui ne fut pas sans m’étonner un peu. Mais la suite de l’interrogatoire que j’avais dû subir fut à mon sens, ainsi que, je le présume, au jugement de toutes les personnes raisonnables, encore plus inattendue. Camille, au sortir de chez moi, avait couru chez Partonneau, pour lui tenir un discours qui peut se résumer ainsi:
«Puisque vous n’aimez plus madame Vaubelle, c’est moi qu’il faut aimer. Moi, c’est fait! C’est fait depuis que je vous ai vu... A votre disposition. Nous retournerons là-bas ensemble. Papa? Il fait tout ce que je lui demande. Et je voudrais bien savoir ce qu’il pourrait trouver à redire à monsieur Partonneau. Vous m’épouserez si vous le préférez. Ça, c’est votre affaire. Pour le reste, ce sera quand vous voudrez. Mais je préférerais que ce soit tout de suite, parce que j’ai un peu peur.»
Je répète d’après Partonneau, et dans tout ce qu’il dit apparaît presque toujours une nuance d’ironie qui vient des étranges raccourcis de sa parole. Il semblait visiblement décontenancé. Il était neuf heures du soir, je finissais de dîner.
--Qu’est-ce que tu lui as répondu?
--Je l’ai fichue à la porte!
--Comme ça, brutalement?
--Non... avec des mots gentils... Et je l’ai embrassée. Oui, je l’ai embrassée! Il n’y avait pas moyen de ne pas l’embrasser, c’est drôle! Elle se laissait embrasser tant que je voulais, et si j’avais voulu... Puisqu’elle venait pour ça!... Mais je l’ai fichue à la porte.
--Pour toujours?
Pas de réponse directe:
--... Tiens, viens chez moi!
--Nous pouvons bien causer ici...
--Viens chez moi! Je n’y vois plus clair.
Savez-vous ce que c’est que la jalousie des hommes qui vieillissent? Un sentiment désolant, amer et résigné tout ensemble. Je l’éprouvais en cet instant. J’eusse volontiers aimé madame Vaubelle, je l’ai avoué. J’adore lâchement, en esclave, cette petite Camille. Elles ne m’ont jamais regardé. Et elles étaient tout entières, de corps et de volonté, à ce Partonneau, ce Partonneau que j’aimais aussi, que je ne pouvais m’empêcher d’aimer, et qui les faisait souffrir. Du moins, il avait fait souffrir madame Vaubelle, et il s’était résolu, bizarrement, absurdement, à la faire encore souffrir. Mais Camille? J’en étais moins sûr. Alors, c’était moi qui souffrais...
* * * * *
Chez Partonneau. Un appartement de trois pièces, mais vastes, rue Lhomond, dans une vieille maison, ancien couvent désaffecté, je crois. Les fenêtres donnent sur des jardins et du silence. Pas un bibelot, pas un souvenir exotique, dans le logis de cet homme qui ne s’est pas contenté de courir la terre entière, mais y séjourna, s’y fit partout des demeures. C’est par là que je comprenais combien son imagination est forte: il n’a besoin de rien pour se rappeler. Des livres, seulement, des collections de cartes et de dossiers, et, parmi ces livres, au-dessus même, des romans policiers, la plupart anglais. Presque pas de meubles. Dans son cabinet, une large table en bois blanc, posée sur tréteaux, pour étudier les cartes ou en dessiner. Mais, dans un coin, un de ces matelas «cambodgiens» durement rembourrés, articulés, et qui se replient de façon à pouvoir s’emporter comme une valise. Partonneau ouvrit un placard, en retira la petite lampe dont je connais bien la forme et l’emploi, deux longues aiguilles, un pot à opium en corne de buffle, et une pipe au tuyau de bambou, de celles qui sont les plus communes, mais vieille et bien parfumée, très douce.
Je levai le couvercle du pot à opium. La drogue y avait séché. Dure comme du bois, elle avait maintenant l’apparence d’une plaque de vernis brun, couverte de poussière. Partonneau essuya cette poussière et mit une bouilloire sur un réchaud.
--Il va falloir faire fondre l’opium, dit-il. Voilà près de deux ans que je n’ai fumé, mais c’est ainsi que je comprends la drogue. Pas d’habitude!... D’abord, il faut s’arranger pour ne jamais tenir à rien... En user seulement quand on a besoin d’y voir clair--et pour être saoul après si c’est nécessaire. Dépasser la dose normale--ça vient vite, quand on n’a pas l’accoutumance--et dormir, dormir! S’abrutir pour vingt-quatre heures. On se réveille dégoûté de soi, c’est ce qu’il faut.
«Y voir clair! Y voir clair!...» Voici deux fois qu’il répétait cette phrase. Il me faisait peur.
--Veux-tu commencer? proposa-t-il, faisant griller la première boulette.
--Non. Je préfère ne pas fumer.
--A ton aise... Moi, je te répète que j’en ai besoin.
Durant plus d’une heure, j’entendis le grésillement des boulettes. Je percevais vaguement, dans l’ombre de la chambre, sa main forte et toujours ferme qui maniait l’épingle longue. Longtemps, sans presque cesser de fumer, sinon pour boire un peu de fleur de thé, il demeura muet, concentré, les yeux fixés sur je ne sais quoi, que je ne voyais pas, qui n’existait pas. Par degrés, le rictus qu’infligeait à ses traits la contracture de ses muscles s’évanouit. Une fois encore, il fut le beau Partonneau, viril et rajeuni. J’admirai le courage de cet homme qui savait posséder toujours là, à portée de sa main, le remède périlleux, il est vrai, mais si sûr en apparence, et séduisant, à son affaissement, à sa souffrance, et qui refusait d’en user... Puis, il se mit à parler, à parler sans interruption, faisant les demandes et les réponses. Je connaissais cela: entre l’idéation logique d’un esprit solide, fonctionnant à l’état normal, et celle que procure l’opium au début de la fumerie, il y a toute la différence d’une mélodie, une vraie mélodie, à une tyrolienne. La tyrolienne, ce sont des roulades sur un thème élémentaire, non pas un air: mais c’est alors justement ces roulades qu’on trouve sublimes, où l’on se délecte... Enfin, le cerveau se fixe. Il ne distingue plus, ou ne croit distinguer qu’une chose, une seule, à la fois très proche et très lointaine, immobile et toutefois envahissante. Il la contemple avec un détachement surnaturel, une acceptation sympathique et souriante, quelle qu’elle soit, même atroce.
Oui... une heure, deux heures, j’ignore combien de temps, Partonneau fit passer devant mes yeux des visages, des paysages, des aventures. J’en reconnaissais quelques-unes, transfigurées. D’autres étaient peut-être des rêves, mais plutôt la transposition, sur un plan biais, spirituel, de réalités évanouies. Un métaphysicien ne voit pas, ne conçoit pas la nature, quand il la veut expliquer, telle qu’elle lui apparaît: il se promène _à l’envers du monde sensible_.
Et c’est, tout à coup, presque cette image qu’employa Partonneau. Son visage avait conquis une étrange béatitude.
--Je suis... je suis à l’envers de la tapisserie! Et c’est moi qui l’ai faite. Je suis le tapissier. Tu sais comment il fait, le tapissier? On n’y comprend rien quand on le regarde: ce ne sont que des taches de couleur et des brins de laine qui touffent. Mais lui _sait_: il est le maître, comme Dieu--c’est même la comparaison qui explique le mieux l’action divine,--et le dessin naît sous ses doigts. Moi aussi, maintenant, je suis derrière le canevas. Je vois d’avance, je sais d’avance. Je fabrique souverainement ce qui me reste de vie. En ce moment, par toute la terre, il n’y a pas dix hommes tels que moi: tous les autres sont à l’endroit de la tapisserie, ils se laissent tisser sur le canevas, ils ne le tissent pas!
»C’est à ça que ça sert ou que ça devrait servir, la drogue!... Je suis maintenant au-dessus de moi. Je me regarde comme du haut de l’éternité. Tout à l’heure, il n’en était pas ainsi. Tout à l’heure... oui, quand j’ai commencé à fumer, mon idée, si tu veux la savoir, c’était de prendre cette petite fille, puisqu’elle s’offre. Quoi? Quoi?... Moi, Partonneau, à mon âge!... A cause de mon âge, peut-être? Devenir à la fois le père et l’amant. Avoir une enfant qui serait une maîtresse! Etre à peu près roi, là-bas, loin de ce chien de pays! Elle n’est pas comme l’autre, celle-là! Elle n’est pas d’ici. Je la comprendrais, elle me comprendrait, _elle saurait pourquoi je fais les choses_. Ah! que ce serait beau, quelle fin, quelle fin pour ma vie! Tu sais, quand je me suis mis à fumer, et que je parlais sans m’arrêter, c’est à ça que je pensais en-dessous.
»Et puis, l’ivresse, la saine ivresse de mon cerveau a dissipé celle de mon cœur. J’ai vu clair, dans cet être humain qui est là, à côté de moi, qui est moi, et que je considère froidement, comme un étranger, telle une âme qui procéderait au jugement de sa vie, après la mort du corps! Je vais te dire: dans six mois, Camille me donnerait des coups de cravache!»
Je haussai les épaules. S’il eût décidé de prendre Camille, je l’aurais haï. Mais cette imagination! Il divaguait...
--... Elle me donnerait des coups de cravache, elle mettrait le feu à la case, ou pire... Et elle aurait bien raison. Je vais te dire ce que je ne t’ai jamais dit, quand tu me parlais de madame Vaubelle. Ce sont des choses qu’on a peine à s’avouer même à soi, et que, du reste, on sait à peine, qui demeurent dans l’inconscient à moins qu’on ne soit illuminé comme je le suis, pour quelques heures... Ce n’est pas impunément qu’on a connu le goût de l’amour exotique... Non, je ne parle pas des boys: un moraliste se plairait à concéder que je suis à peu près normal. Il se tromperait. Je sais qu’il me faut un certain genre de femmes, et justement de ces femmes comme il y en a là-bas! toutes jeunes, toutes jeunes, comme Camille, mais Camille mûrira.
»... Et presque des garçons, tu sais, minces, sans sexe, sauf leur sexe. Et soumises, obéissantes en tout, des esclaves. Camille est de sa race, d’autant plus de sa race qu’elle a vécu, qu’elle est née aux lieux où cette race peut imposer son besoin de domination. Elle ne sera jamais soumise... La vois-tu, devant mon harem? Elle n’accepterait jamais, jamais! Alors, ce serait l’enfer... Voyons, rappelle-toi? Tu en as vu, de ces couples-là, où nous sommes allés?
Il roula une dernière boulette plus grosse que les autres, en aspira la fumée, qu’il garda longtemps dans ses poumons.
--Un colonial, un vrai colonial doit mourir solitaire.
Il avait fermé les yeux. Je voyais bien qu’il ne dormait pas: mais il était parti pour ces régions inaccessibles et froides où tout devient indifférent. Ni moi, ni personne, ni rien du monde extérieur n’existait plus pour lui. Je le quittai, silencieusement.
* * * * *
Ce n’est pas cette année-là que j’ai retrouvé Partonneau. Jamais criminel ne prit plus de soin pour faire perdre sa trace. Il avait disparu, dès le lendemain de cette nuit décisive, sans envoyer un mot ni à moi, qui me considérais comme le meilleur, le plus fidèle de ses amis, ni à madame Vaubelle, ni à Camille. Il se fût fait moine, il fût entré dans une chartreuse, une trappe, qu’il n’aurait pu s’évanouir plus complètement. Je le savais vivant, étant allé demander de ses nouvelles au ministère. Les trimestres de sa pension lui étaient régulièrement payés, on lisait sa signature sur les feuilles d’émargement, mais son adresse me fut refusée: il avait formellement interdit de la communiquer. Je me rappelais le mot, le mot héroïque ou désespéré qu’il avait eu: «Un colonial, un vrai colonial, doit mourir solitaire!» Mais aurais-je pu soupçonner qu’il l’avait pris dans une acception si farouche et radicale? Il était toujours membre, semble-t-il, de diverses sociétés scientifiques, auxquelles continuaient de parvenir ses cotisations. Leurs bulletins, sur son ordre, lui étaient envoyés au ministère, qui les lui retournait. Par le même canal, on lui avait proposé de faire partie de l’Académie des Sciences Coloniales, qui venait de se fonder; il n’avait même pas répondu. Comme il l’avait résolu--mais de quelle manière!--«il s’en était allé», il avait abandonné, s’était séparé brusquement, brutalement du monde. Je me souviens d’avoir lu des journaux--des journaux spéciaux!--qui, déjà, parlaient de lui comme d’un mort, un mort presque illustre, mais d’une illustration déjà périmée, d’une autre époque, abolie. Je songeais parfois: «S’il était encore l’_ancien_ Partonneau, comme il en rirait! Mais il ne l’est plus, sans doute. Dans cet état mêlé de détachement sublime et de dégoût sauvage où je l’ai vu, où, certes, il est encore, puisqu’il ne reparaît pas, que reste-t-il du Partonneau que j’ai connu?...»
Une autre chose me faisait souffrir: la manière dont les jeunes, ceux qui lui avaient succédé, ou le souhaitaient, parlaient de lui comme d’une vieille gloire, d’une vieille lune... C’est ce qu’il avait prévu, prédit: non seulement la montée de générations nouvelles, ingénument pressées, féroces, mais l’avènement d’un monde qui, subitement, repoussait l’ancien, eût-on cru, à des siècles et des siècles en arrière... Moi-même, chose affreuse à dire, je commençais d’oublier Partonneau. La vie est la vie. Et puisque je voulais vivre, continuer de m’intéresser aux choses qui sont, ou qui vont naître, même si elles me déplaisent, même si je n’y trouve pas ma place...
* * * * *
... Vers le milieu du mois de novembre, les premiers froids de l’hiver étant venus assez prématurément, un ami m’emmena tirer le canard, à la hutte, sur un des grands étangs de Bourgogne. Il ne convient pas de préciser davantage la région. C’est un des genres de chasse que j’aime le mieux, avec une sorte de passion triste. Il fait presque nuit, les mains gèlent à travers les gros gants de laine sur le canon du fusil. Les feuilles jaunies, gelées, lourdes de grésil, tombent des arbres avec un bruit toujours le même, presque imperceptible, cependant importun, fatidique, qui fait penser, je ne sais pourquoi, à des cimetières. Les bûcherons, les charbonniers abattent des troncs ou les ébranchent. La sève de ces blessures exhale une odeur amère, voluptueuse encore, qui donne envie de pleurer sur tout ce qui vieillit, sur tout ce qui s’en va. Il n’est que l’eau, cette eau si froide, qui a l’air vivante. Il y a, dans l’aspect de l’eau, toujours, quelque chose d’éternel et de consolant. Le ciel, presque noir, verse des larmes lentes, l’air est noir, sauf pour un mince reflet de cuivre rouge au couchant. On entend chuchoter dans la hutte: «Les voilà!» Et l’on aperçoit, vaguement d’abord, la grande bande ailée, triangulaire, qui crisse et tourne avant de se poser. Alors, je me demande: «D’où viennent-ils, d’où viennent-ils? Ils voyageront toujours, eux, jusqu’à leur mort. Moi, j’ai fini... Je suis arrêté, et j’attends ici...» J’en oublie de tirer, je tire trop tard. Je fus maladroit...
Le village est un petit village, où l’auberge, bien que bourguignonne, est pauvre. Nous y fîmes un repas tardif, assez misérable. L’aubergiste nous confia que nous eussions trouvé meilleure chère un jour de foire. Les autres jours, dame!...
--Il ne doit y avoir personne ici, que des paysans, lui dis-je.
--Personne, en hiver. En été, il y a le monde des châteaux... Ah! si, pourtant, il y a le Perdu!
--Le Perdu?
--C’est comme ça qu’on dit, chez nous, pour les gens qui sont un peu marteau, expliqua l’aubergiste, qui possédait de surplus, par souvenir du régiment et de la guerre, un autre argot que celui des campagnards... Celui-là a fait arranger une vieille ferme, près de la rivière. Il a détourné l’eau pour aménager une espèce d’étang, au milieu de son pré.
--Pour la pêche, la chasse?
--Non. Il n’a pas empoissonné, il n’a pas de hutte... Pour faire une carte de géographie... C’est un monsieur qui vient on ne sait d’où. Des îles, qu’on dit.
--Une carte de géographie? Je ne comprends pas.
Il leva les sourcils en signe qu’il ne comprenait pas non plus, qu’il ne pouvait pas expliquer. Une carte, quoi! comme sur les murs de l’école, mais par terre...
Nous étions seuls dans la salle, notre repas était terminé. Il éteignait les lampes et laissait s’assoupir le poêle de fonte.
--Ceux qui veulent veiller, en hiver, conseilla-t-il, ils vont chez le forgeron. Chez le forgeron, y a toujours du feu. Et le feu fait de la lumière et du chaud.
Comme nous nous levions sur cette suggestion candide, il ajouta:
--Vous le verrez peut-être, chez le forgeron, le Perdu. Il y va... Il cause guère, mais il y va...
* * * * *
C’est une chose émouvante, quand on y pense, que de nos jours mêmes, après de si grands bouleversements qui ont changé la face de la terre et l’âme des gens, il se trouve encore, dans notre France et sans doute dans tout le reste de l’Europe, des bourgades où, comme du temps d’Œdipe, le rude atelier du forgeron demeure le lieu de réunion des hommes et des femmes, l’abri du passant qui entre, vient se chauffer et prendre les nouvelles... Nous entrâmes, disant: «Salut, messieurs et dames», ainsi qu’il convient. Et cela aussi est beau: ces appellations primitivement réservées aux seigneurs et à leurs épouses, obligatoires aujourd’hui à l’égard de tout Français, de toute Française, signifient que tous les Français, quarante millions de Français, sont devenus des seigneurs. Nous ne nous en apercevons plus, mais les étrangers le remarquent... Le forgeron, maître en sa demeure, répondit: «Salut!» sans se lever, et ceux qui étaient là, les hommes et les femmes, à leur tour, prononcèrent: «Salut!» Mais, seuls, ceux qui étaient près du feu qui ne s’éteint jamais, le feu de braise sur lequel on jetait, de temps en temps, des brindilles de sapin pour faire de la clarté, ceux-là seuls se levèrent pour nous laisser approcher de l’âtre. Courtoisie due aux derniers arrivants, surtout inconnus.
Il paraît que, avant notre arrivée, quelqu’un lisait, à la lueur d’un unique luminaire, je ne sais quelle nouvelle puisée dans je ne sais quel almanach. L’almanach et le journal, dans les campagnes, ont remplacé les vieux contes de la _Bibliothèque Bleue_, que les colporteurs ont renoncé à vendre depuis quarante ans. C’est dommage. C’était bien beau, même dans la pâle adaptation de cette collection à quatre sous, la légende des quatre fils Aymon! Mais il faut savoir se résigner. Si le monde ne changeait en rien, ce serait encore plus laid, plus triste et plus funeste que lorsqu’il change trop, à notre goût... La lecture s’interrompit. On nous demanda poliment si la chasse avait été bonne. Des trois cents habitants du village de C... pas un n’ignorait, depuis le matin, que nous étions là, et pourquoi. On fit des remarques sur le temps et la saison. Tout cela était lent, rituel. Les formules d’accueil et de politesse sont peut-être ce qui change le moins vite dans un peuple, même en voie d’évolution rapide. La surface y est moins troublée que le tréfonds.
Il y avait des vieilles et des vieux sur de rares chaises de paille, des gens sur des bancs, des blocs de bois, des tas de ferraille. Parfois, les branchettes de sapin s’éteignaient. Alors, on ne voyait plus que la face, éclairée par la chandelle, du jeune homme chargé de lire l’almanach. Parfois on en jetait sur le foyer un nouvel amas, les figures s’illustraient de rouille et de sang comme dans un tableau des frères Le Nain. Je ne les considérais pas une à une, je laissais errer partout mon regard incertain, attentif seulement à l’ensemble, d’autant plus que, pendant ce temps, j’essayais de trouver des choses à dire, ce qui n’est jamais facile dans un milieu qu’on ignore, dont on sait seulement qu’il est malin et susceptible. Il m’est impossible de me rappeler combien de minutes s’écoulèrent avant que mes yeux pussent distinguer un personnage familièrement mêlé aux autres, qui n’était ni au fond, contre la muraille, avec les jeunes, ni en avant, avec les vieilles, les vieux et les importants du village--et le seul, pourtant, vêtu comme un «monsieur». C’était évidemment le Perdu, ce ne pouvait être que lui--et le Perdu était Partonneau!