Part 3
Nous suivions les quais. Il s’agissait de retourner sur la rive gauche. Un peu avant le Pont-Neuf nous aperçûmes, assez loin encore, l’omnibus de Ménilmontant. A cette époque, perdue à cette heure dans le recul de la légende, il n’y avait pas encore d’autobus: rien que de grandes caisses roulantes, avec une impériale, et traînées par trois chevaux. Il faut faire maintenant un effort de mémoire pour se rappeler combien la physionomie de Paris a pu changer en moins de quinze ans... Partonneau prit sa course pour rattraper cet omnibus, en refermant son parapluie. Je le suivis, avec plus de lenteur.
... Au moment où il allait atteindre la voiture, un autre piéton le rejoignit. C’était, selon l’apparence, un bourgeois assez cossu, un monsieur qui, certes, se fût offert un fiacre, s’il en eût passé sur ce quai assez déshérité, pour éviter l’averse. Partonneau allongeait déjà la main pour saisir le garde-fou, la jambe pour s’établir sur le marchepied... le monsieur cossu le bouscula, et prit sa place.
Alors, je vis, spectacle inattendu et scandaleux, Partonneau l’empoigner vigoureusement au collet, le tirer en arrière, et lui envoyer à travers la figure un magnifique revers de son riflard. Le coup porta si bien que le chapeau tomba et que le monsieur fit un écart en arrière.
Comme j’arrivais, tout essoufflé, me remémorant, au pas de charge, ces vers d’un illustre poète, à peine modifiés, il s’avéra que le monsieur cossu était aussi un monsieur combatif. Lui-même avait un parapluie: je tombais en pleine séance d’escrime.
Pendant ce temps l’omnibus s’était éloigné, mais ralentissait pour gravir le dos d’âne du Pont-Neuf. Je criai à Partonneau:
--Qu’est-ce qui te prend? tu es fou?
Partonneau avait retrouvé son sang-froid. Il s’amusait de tout son cœur en parant les attaques du monsieur cossu qui, je dois bien le reconnaître, n’avait pas davantage été l’agresseur que la France ne le fut plus tard à l’égard de l’Allemagne.
--Monsieur, dit Partonneau un peu haletant, je prendrai l’omnibus, et vous ne l’aurez pas!
Sur quoi, ayant l’air de suivre la consigne militaire en cas d’alerte, qui est de s’esquiver rapidement, il mit ses jambes à son cou, gagna l’omnibus, et s’y assit. Je l’avais suivi. Les voyageurs de l’omnibus riaient comme des enfants, moi aussi.
Mais le monsieur cossu, dans un état d’exaspération concevable, transforma ses bras en un poste de télégraphie optique d’un rayon d’action tel que le conducteur de l’omnibus, tirant sa sonnette, fit arrêter la voiture. Et le monsieur entra!
Ce fut tragique. Le monsieur alla s’asseoir en face de Partonneau. Il était écarlate, il était bleu, il était vert d’indignation, en même temps que le feu de la bataille et de la course lui coupaient le souffle.
--Monsieur, dit-il à Partonneau, ça ne se passera pas comme ça!... Votre carte.
--Ma foi, répondit paisiblement Partonneau, je n’en ai pas!
Ce n’était point, de sa part, un mensonge. Depuis longtemps il avait renoncé à l’usage des cartes de visite, par la raison, expliquait-il, que, dans les pays qu’il habite généralement, personne ne les peut lire.
--Les voilà bien, dit pour tous les voyageurs le monsieur cossu, ces goujats qui donnent des coups de parapluie. Ça n’a seulement pas de carte!... Écrivez-moi votre nom, votre adresse!
Partonneau, avec une prétendue confusion, déclara qu’il n’avait ni papier ni crayon, ni plume. Un voyageur perfide prêta les objets nécessaires.
Alors, Partonneau, froidement, inscrivit, sur la feuille qu’on lui avait tendue, _mon nom_! Je n’eus le temps de voir que cela, et j’allais protester. La fermeté de son regard cloua cette protestation sur mes lèvres. Il demanda, bien doux, tenant toujours la feuille de papier entre ses doigts.
--Et vous, monsieur, puis-je savoir?...
--Oui, monsieur, moi, des cartes, j’en ai toujours!
Partonneau lut à haute voix, pour l’assistance:
_M. Aristide Lebeau, 10, impasse Lebeau, entrepreneur de menuiseries et cercueils._
--Monsieur, fit Partonneau avec une gravité terrible, vous pouvez préparer _le vôtre_!
Les yeux durs, la lèvre hautaine, il lui présentait les lignes qu’il venait d’écrire, ces lignes dont la première portait mon nom, mon pauvre nom, bien inconnu de tous à ce moment. Le monsieur cossu, de rouge et de bleu devint blanc comme un linge. Il murmura ces mots, pour moi incompréhensibles:
--C’est toujours comme ça! Toujours comme ça!
Son derrière, son important derrière, commença de ramper vers la sortie, sans quitter la banquette; au premier arrêt, il s’évanouit, silencieux.
Vainqueurs, nous ne descendîmes qu’à la place de Rennes. Seul enfin avec Partonneau j’osai lui reprocher d’avoir ainsi, sans courage, substitué ma personne à la sienne.
--Mon cher ami, répondit-il sans honte, c’est que je me suis jugé trop parfaitement idiot... J’ai préféré que ce fût toi... Quand cet imbécile m’a bousculé, je n’ai plus songé que je me trouvais à Paris. J’ai réagi comme en présence d’un noir ou d’un jaune qui ose attenter à la majesté du blanc, ce qui exige le coup de cravache. Je n’avais pas de cravache, j’ai pris mon parapluie. C’est stupide! stupide! Bon Dieu! il faut que je m’en aille, ou bien que je m’adapte. Toutes réflexions faites, je crois que j’aime mieux m’en aller... Mais ne crains rien: tu n’entendras plus jamais parler du bonhomme.
--Je le pense, répliquai-je: il est parti bien vite... Mais pourquoi, je ne m’explique pas pourquoi? Il ne me connaît pas; d’ailleurs, je me sers d’une épée comme d’une fourchette, et à dix mètres, je ne mettrais pas une balle de pistolet dans une porte cochère.
--Mon cher, me révéla Partonneau, c’est bien simple. Au-dessous de ton nom et de ton adresse, j’avais écrit seulement ceci: _maître d’armes_.
* * * * *
Du reste, humilié, déconcerté dans mon admiration, il m’arrivait de le trouver radicalement absurde. Il ne s’intéressait à rien absolument, à Paris et en France. Il professait sur toutes choses--j’entends les choses qui, à ce moment, affolaient la plupart des Parisiens--que les jugements les plus courts et les plus médiocres. On aurait juré qu’il le faisait exprès: il ne le faisait pas exprès! Parmi ces jugements, quelques-uns approchaient de l’humour. Il ne s’en doutait pas: il les exprimait tout à fait sérieusement. C’est ainsi qu’une fois, alors qu’on était tout près d’une période d’élections générales, et qu’il était à craindre que les décisions du peuple, réuni dans ses comices, ne fussent hostiles au régime que nous possédons, il demanda, étonné: «pourquoi les ministres ne faisaient-ils pas «amarrer» quelques notables?» Il estimait légitime, quand le gouvernement est obligé de procéder à une élection, que celui-ci commence par jeter dans la _canha-fa_, entendez sur la paille humide des cachots, un certain nombre de citoyens, afin d’inspirer aux autres des réflexions salutaires sur l’irrésistible pouvoir de l’Autorité. «Amarrer» les notables lui paraissait donc la première mesure à prendre, toutes les fois que se présente un événement désagréable. Si c’est une grève, les présidents et les secrétaires du syndicat de la corporation en grève; mais si c’est un accident de chemin de fer, le président, les administrateurs et les ingénieurs de la Compagnie: les têtes, enfin, toujours les têtes!
«J’ai remarqué, expliquait-il, qu’ici, vous ne fichez jamais dedans que les _nhaquoués_, autrement dit les pédezouilles. L’expérience nous a enseigné, aux colonies, qu’il ne sert de rien d’amarrer les pédezouilles: ils sont, en quelque sorte, payés pour ça par ceux qui les mènent, et encore «payés» est une exagération. En réalité, ils sont tenus d’acquitter les bêtises que font leurs maîtres, soit sous forme d’amendes, soit en allant au violon. Ils en ont l’habitude, et cela n’empêche rien. La vérité est qu’on n’obtient le bon ordre, et une saine administration, qu’en tapant sur le mandarin, quitte à lui accorder, entre temps, les plus grands honneurs, afin de lui assurer le respect du peuple.»
Tout cela était tellement extraordinaire et à proprement parler, hors de raison, qu’il n’y avait rien à lui répondre, sinon que «ça ne pouvait pas se faire comme ça», et à changer de conversation. Lui-même s’en rendait compte, car il était dans ses principes de commencer par étudier «l’indigène»: et il constatait, sans songer à s’en froisser, que pour le moment, il ne comprenait pas l’indigène parisien, et que celui-ci le lui rendait; mais il ne l’accusait pas d’avoir tort.
«Il a fallu, m’expliqua-t-il un jour, que je prisse mes dispositions pour vivre dans des pays où, à première vue, il n’y a pas moyen de vivre, et ne pas m’y embêter alors qu’on n’y distingue que des motifs de s’embêter jusqu’à la mort: car, moi aussi, il fut une époque où je fus Français, et même Parisien. La plupart des coloniaux ne parviennent à cet état indispensable d’abrutissement et d’heureuse ataraxie qu’inconsciemment, sous l’influence du climat, du milieu et des circonstances. C’est ce qu’ils appellent «avoir pris la couche». Et ils savent, par expérience, que tant qu’ils n’ont pas pris la couche, ils souffrent de ce mal horrible qui s’appelle la nostalgie, ils trouvent que tout va de travers, ils sont mécontents de tout; ils ne sont bons qu’à se laisser claquer ou rembarquer. Moi, j’ai pris la couche volontairement. J’ai étudié les moyens de l’étendre sur moi, d’en pénétrer mes pores, de m’en faire une cuirasse. Mais c’est une cuirasse qui tient à la chair: on ne s’en débarrasse pas comme on veut; il y faut même plusieurs années.»
La curiosité me vint d’analyser de quels éléments cette «couche» se composait. Je constatai assez aisément que le premier était, de la part de mon ami, et sans doute de tous ceux qui ont partagé son genre d’existence, une insouciance profonde et sincère à l’égard de toutes les classes de la société qui n’étaient pas «sa classe». En d’autres termes, l’esprit de corps. Nous le connaissons, chez nous, par les militaires et aussi par les magistrats, qui en sont profondément imbus, mais encore nos militaires et nos magistrats de France sont-ils obligés de fréquenter des personnes qui ne sont ni militaires ni magistrats: les nécessités de la vie contemporaine les y contraignent. Partonneau, bien au contraire, vivait depuis plus de vingt ans dans des pays exceptionnels où il n’avait rencontré que trois catégories d’humains, pratiquement réduites à deux: l’indigène, matière de sa profession, et qu’il ne considérait que professionnellement, un peu comme le médecin les malades, ou plutôt, comme le prêtre les laïcs; et puis les Européens, les _blancs_; et ces blancs répartis en deux subdivisions: les administrateurs coloniaux, la seule importante, et les autres.
De là chez lui, d’ailleurs, un magnifique, un émouvant mépris de l’argent. Chez nous, depuis plus d’un siècle, c’est l’argent qui donne le rang; si nous avons encore une aristocratie, ce n’est plus qu’une ploutocratie. Pour Partonneau, l’argent était une chose due à son grade, à sa fonction, et qui n’avait en soi qu’une importance tout à fait secondaire, d’autant plus que, «à la colonie», maison, train de maison, automobile, enfin presque toutes les nécessités ou les agréments de l’existence, lui arrivaient en surcroît de son traitement. Ainsi l’argent, pour lui, n’était pour ainsi dire que le superflu; quelque chose comme la «semaine» qu’on donne aux collégiens; il le dilapidait comme un aristocrate des temps passés, peut-être même avec plus d’affectation. Quand, à Paris même, il avait touché son traitement, en billets de banque, il ne daignait pas plier ces billets dans un portefeuille. Il les froissait négligemment, en forme de boule, qu’il jetait dans la poche de son pantalon, et, pour payer quoi que ce soit, se contentait d’effeuiller la boule.
Je m’aperçus bientôt que rien, décidément, rien n’avait d’importance à ses yeux que sa colonie, les gens de sa colonie, que la France et sa capitale même, avec son luxe, ses magnificences, les hiérarchies mondaines qu’on s’efforce d’y recréer artificiellement, n’existaient pas. Je le conduisis un jour, espérant l’émouvoir, à la répétition générale d’une pièce à laquelle le «Tout-Paris» des premières et des salons à la mode s’était fait un devoir d’assister; ce qu’on appelle un événement de la saison. Il y avait là des hommes politiques fort connus; tous les lions de la littérature et du journalisme; la belle madame Levreau, qui mènerait toutes les élections à l’Académie si sa rivale Madame de Perdrix-Marais ne lui faisait concurrence; et jusqu’à Mgr Lapie, évêque _in partibus_ d’Antioche, celui qui, vous savez bien, a converti à son lit de mort M. Pavillon, cet illustre philologue, athée de goût, de tempérament et de raison.
... Partonneau tira sa lorgnette, scruta l’assemblée avec une grande conscience, et me dit tout naturellement:
«Il y a Perronneau, le résident supérieur d’Annam, dans une avant-scène; Julliard, de Hai-Binh, avec sa petite amie, dans une baignoire. La Maloire, le directeur de la Société d’Électricité de Saïgon, avec sa femme, et madame Pouyade, tu sais, l’épicière du boulevard Paul-Bert, à Hanoï, aux fauteuils: la chambrée n’est pas mauvaise!
Alors, je compris vraiment ce que c’est que la couche!
LE MUSÉE DU FOU
Comme nous venions de dépasser la Celle, Partonneau arrêta l’auto et consulta la carte.
--Plus qu’une vingtaine de kilomètres pour gagner Mairols, fit-il. Et le détour en vaut la peine: nous déjeunerons au Musée du Fou. C’est au moins aussi intéressant que toutes les églises romanes qui jouissent de ton admiration.
--Le Musée du Fou?...
--C’est comme ça qu’on l’appelle dans le pays... Le Fou, c’est un frère-la-côte de ma connaissance. Rencontré au Chari, en pleine Afrique Centrale, il y a une quinzaine d’années. A fait fortune là-bas, drôlement. Prétend que j’y suis pour quelque chose; tient une auberge dans un endroit où il ne passe pas quatre clients par an: nous recevra bien. Un peu piqué.
--Mais son Musée?...
--Tu verras! répondit Partonneau brièvement.
Me passant le volant, il s’occupa d’allumer sa pipe avec une allumette-tison. Puis il reprit la direction de la voiture. Je la lui cédai sans enthousiasme. Partonneau a gardé de ses randonnées exotiques l’opinion qu’une auto doit passer partout. Il avait engagé celle-là dans un chemin que seules les charrettes à bœufs des indigènes de France ont jamais fréquenté, comme cela se peut voir à la profondeur des ornières. Du reste, il ne prêtait nulle attention au paysage: les beaux châtaigniers qui enfoncent de grosses racines apparentes dans le granit et le gneiss décomposés; les vues sublimes ouvertes d’un coup brusque, aux tournants, sur les eaux blanches et bleues d’un torrent qui coule si bas, au-dessous de vous, qu’on n’entend pas la bataille qu’il livre aux vieux rochers de son lit; les plateaux déserts, ondulés, robés de bruyères violettes. Il expliquait laconiquement, dans son style télégraphique:
--Ici, un des centres du recrutement pour les colonies. Trois centres, sans compter Paris et Marseille, où l’on trouve de tout: l’Ardèche, l’Aveyron, l’Ariège: des pays pauvres d’où les gens émigrent. L’Ardèche, c’est pour les missions catholiques: de braves gens, peu difficiles sur la nourriture, sobres, durs au travail. Ça fait de bons frères convers, et de bons novices. L’Aveyron, ça donne des employés de factorerie: des types à la tête ronde comme une boule, économes, âpres au gain, et solides. C’est de là qu’est le Fou: il est retourné dans son pays, comme tu vois. L’Ariège fait des administrateurs: des gaillards à la coule, qui savent se débrouiller pour l’avancement et reviennent, assez souvent, manger leur retraite au patelin. J’oubliais les Corses: mais ça, c’est une autre affaire... Mon vieux, ce que c’est déconcertant au premier abord, quand on ignore ça, de trouver une tête de tigre naturalisée, ou bien le squelette d’un poisson-scie, au centre de la France, dans un village de la montagne!...
--Mais le Musée!
--Je te dis que tu verras!... D’ailleurs nous y sommes. Bonjour, monsieur Boniface!
C’est ainsi que j’appris que le Fou répondait aussi à un nom un peu plus chrétien et moins extraordinaire. Un tout petit homme, mince comme un fil, pas plus haut qu’un enfant de seize ans. Des pieds et des mains d’une exiguïté singulière, comme c’est le cas chez certaines races sauvages, et des yeux étonnants, troublants, à l’iris dilaté, agrandi, aux sclérotiques jaunes de bile: non pas ceux d’un alcoolique, cela se voyait à la précision de tous ses mouvements, à ses doigts qui ne tremblaient pas, mais d’un vieil impaludé, d’un fiévreux chronique dont le foie, par surcroît, est atteint.
--Vous avez eu la bilieuse hématurique? suggérai-je.
--Deux fois... Vous avez vu ça? Comment?... _Il en est donc?_ fit M. Boniface, se tournant vers Partonneau.
--Oui, fit Partonneau, il en est! Il en a été, du moins. Comme vous. J’espère que ça nous vaudra un bon déjeuner.
--Même s’il n’y avait eu que vous! Ah! monsieur Partonneau, monsieur Partonneau! Quel plaisir de vous revoir! Tout ce qu’il y a ici est à votre service, vous le savez bien!
Partonneau détourna la conversation.
--En attendant l’omelette, dit-il, nous pourrions visiter votre collection... A quel numéro en êtes-vous?
--Soixante-huit mille, monsieur Partonneau, soixante-huit mille et quelques!... Vous savez, depuis que l’Amérique est devenue sèche, comme ils disent, ça m’a fait des numéros de plus!
--J’aurais plutôt cru le contraire...
--Non, non!... Je vous expliquerai... Attendez que j’allume une bonne lampe à réflecteur. Un rat de cave ne suffit pas, pour tout ce qu’il y a à voir...
Il nous fit passer par la cuisine, la buanderie, et, tirant une grosse clef de sa poche, ouvrit une lourde porte qui découvrit un escalier descendant par deux étages dans les entrailles de la terre.
* * * * *
Le Musée du Fou était dans une cave. Sa collection était une collection de soixante-huit mille bouteilles!
--Il y a là tous les crus, cria le Fou, et sa voix retentissait sur le granit des voûtes, tous les crus! Non pas seulement ceux de France, ceux du monde entier! Tenez, voilà les vins, tous les vins de la Grèce, ceux qu’on fait à la française, pour l’exportation, et les autres, résinés, dans des outres. Ceux de Perse, ceux de l’Inde--on fait du vin, dans l’Inde!--Ceux de Californie, d’Australie et du Cap! Ceux d’Espagne, ceux de Hongrie, d’Autriche, de Roumanie, de Bulgarie, de Serbie, d’Alsace, du Rhin, d’Italie, de Bessarabie... Ce petit vin blanc de Chaâba, en Bessarabie, est curieux. Il vient de vignes transplantées du pays de Vaud, en Suisse... J’ai aussi tous les vins de Suisse, naturellement! Et toutes les eaux-de-vie, toutes les liqueurs de la terre, toutes les marques de toutes les caves, de tous les vins, de toutes les liqueurs. Même toutes les marques d’absinthe, qui est interdite maintenant. Au complet! Au complet!... Et voilà mes dernières acquisitions: à côté des genièvres et des gins des Flandres, de Belgique, de Hollande, d’Angleterre, et des whiskys d’Angleterre encore, d’Écosse, d’Irlande, du Canada, d’Amérique, tous les nouveaux whiskys, tous les alcools fabriqués en contrebande aux États-Unis--les _moonshined_, comme il paraît qu’on les appelle--depuis la loi de sécheresse. J’ai tout, tout, tout! Des fois, ça n’est qu’une pinte, une demi-pinte, un tout petit échantillon. Plus souvent, ça va par caisses de douze bouteilles. Et pour la France, autant que possible, la pièce entière de la meilleure année: soixante-huit mille bouteilles des vins, des eaux-de-vie, des liqueurs, des apéritifs de France! Venez voir: j’ai encore trois caves comme celle-ci. Je passe sous la route, par un tunnel!
--Et vous boirez tout cela? demandai-je.
--Je n’en bois jamais un verre, fit-il âprement. Je garde tout! J’augmente, je ne diminue jamais la collection.
Il me regardait d’un air fier et défiant. Un avare jaloux de son trésor, un poète qui s’abreuvait idéalement de cette fortune, de ce trésor liquide, de cette âme du vin, destinée par lui à l’immortalité, à l’éternité: fallait-il le mépriser ou l’admirer?
Le déjeuner comportait quatorze plats, sans compter les entremets et le dessert: des écrevisses, des truites, des perdreaux, un cuissot de sanglier, mariné. En s’asseyant, Partonneau avait dit:
--Monsieur Boniface, nous buvons du vin, nous! Allons, tapez dans votre Musée: deux bouteilles de montrachet et deux de langon!
--Je n’ai rien à vous refuser, monsieur Partonneau, répondit le Fou, avec une gratitude humble.
Il alla chercher les bouteilles. En présence du cuissot de sanglier, Partonneau déboucha le langon:
--Mais, monsieur Boniface, il est passé, ce vin-là!
Le Fou baissa la tête, en rougissant:
--Comment voulez-vous que je le sache? Il y en a trop, dans ma cave, trop! Et puisque je n’en bois jamais!
Soupirant, il s’en fut quérir une autre bouteille.
Je voulus remplir son verre de ce vénérable langon, parfumé, vigoureux.
--Non, fit-il, non... Pour vous, monsieur Partonneau, tout ce que vous voudrez! Mais moi, ça me ferait trop de peine! Et puis, mon foie: il faut que je fasse attention à mon foie. Mais j’en jouis, allez, de ma collection, j’en jouis!
Alors, je compris pourquoi on appelle M. Boniface le Fou: il possède soixante-huit mille bouteilles de vin, et n’en boit une goutte: chose incroyable pour des Français. Mais j’admirai l’imagination de ce thésauriseur passionné, qui s’inventait à lui-même le goût, qui se grisait follement en pensée de cet océan de vin et d’alcool, qu’il avait là, sous les lèvres, sans jamais en approcher sa bouche. Et je calculai rapidement que ces soixante-huit mille bouteilles, au prix moyen de six ou sept francs chacune, ne devaient pas lui avoir coûté moins d’un demi-million. Et il y avait les eaux-de-vie, les liqueurs, dont le prix d’achat avait dû être notablement plus élevé: le total certes, dépassait de beaucoup cette somme. Il était donc bien riche, ce petit aubergiste, cet ancien «frère-la-côte», comme l’appelait Partonneau, qui nous avait accueillis en pantoufles, sans faux col à sa chemise peu fraîche, son vieux pantalon mal retenu par une ceinture de flanelle rouge sur ses reins maigres, retombant en tire-bouchon sur ses pieds? Je posai la question. Je ne la posai point comme je l’écris ici, je l’enveloppai, la drapai, m’efforçai de la poser avec élégance, insouciance apparente, et par allusion. Mais enfin, rien au monde n’aurait pu m’empêcher de la poser.
--J’ai eu ce qu’il faut pour acheter tout ça, répondit M. Boniface, et encore bien davantage. Je ne le dirais pas à d’autres, mais M. Partonneau sait tout. Alors? Il vous raconterait la chose dès que j’aurais le dos tourné. Autant que ça soit moi.
«Vingt ans de ma vie, j’ai passé dans l’Oubanghi-Chari, vingt ans! J’y étais parti comme télégraphiste militaire, j’y suis devenu sergent télégraphiste. J’en ai posé, des poteaux et des fils!... En même temps, je chassais pour nourrir mes hommes et pour faire plaisir aux Bouniouls, aux nègres, vous savez, quand un lion ou une panthère venait les embêter: un paradis terrestre l’Oubanghi-Chari, pour la chasse à la grosse bête... Et j’aimais ça!... ah! j’aimais ça!... On dirait que ça vous étonne, parce que je n’ai pas l’air costaud: un crevard, j’ai toujours été un crevard, pas plus gros qu’aujourd’hui, pas plus fort. Mais ça n’est pas la force qui fait le bon chasseur: c’est d’avoir bon pied, bon œil, et du sang-froid. Je n’ai jamais eu peur de rien, pas même des buffles, qui sont les animaux les plus embêtants. Bien plus que les lions: le lion n’est pas malin, et il est bien moins brutal. Moins imprévu aussi: on sait toujours à peu près ce qu’il va faire: le buffle!...
»Ça me plaisait tellement, cette vie-là, que j’ai rempilé après mon premier congé. Et après... après, comme je n’avais pas assez d’instruction pour passer officier dans l’arme, qui est une arme savante, je suis encore resté, je me suis mis à chasser l’éléphant. C’est un métier chanceux; à la fin des fins beaucoup y restent... Le plus épatant des chasseurs d’éléphants, le grand homme, l’illustre--Coquelin, il s’appelait--en avait tué cent cinquante; mais au cent cinquante et unième, c’est l’éléphant qui l’a eu. Moi, je ne voulais pas y laisser ma peau. Je me disais: «Que j’attrape seulement une tonne d’ivoire, à quarante francs le kilo--qui était le prix à l’époque--ça me fera quarante mille francs. Je n’ai ni femme ni enfants ni parents; je placerai ça à fonds perdu, et j’irai prendre ma retraite en France...» Je ne voyais pas plus loin... Quand j’y pense, bon Dieu!...»