Chapter 2 of 11 · 3956 words · ~20 min read

Part 2

Je crois me souvenir de l’avoir dit, au début de l’étude que je consacre à la vie de cet homme singulier et admirable: Partonneau, dans les séjours qu’il avait faits à Paris, au cours de sa longue et très aventureuse carrière, n’avait jamais fréquenté que le café Mahieu. Cet homme qui semble tout savoir ignore le bridge; il ne connaît que la manille. Une fois en France, il se retrouvait ce qu’il y avait été avant de la quitter pour la première fois, un étudiant, même un étudiant pauvre, aux joies faciles; que dis-je, élémentaires. Il ne sait rien de ce qu’on est convenu d’appeler «le monde», de ses usages, du ton de conversation qu’il y faut prendre. Cela m’inquiéta pour lui. D’autre part, j’étais son ami, je m’enorgueillissais de sa réputation, j’eusse été peiné qu’il repoussât de si flatteuses attentions. A cet égard, je fus bientôt rassuré.

--J’irai, fit-il, considérant d’un air paisible la première de ces invitations, que je ne lui présentais qu’avec timidité.

Et comme je le regardais, un peu étonné d’une décision si aisée, si rapide:

--... C’est de l’exploration!

J’avoue que ce mot me fit trembler. Je le voyais entrant avec un théodolite chez Madame de Véromandes, ou appliquant un compas à branches courbes sur la face de M. Mouvenot, le grand homme d’affaires, à l’égard de qui cette personne passe pour avoir des bontés, afin de prendre sa mensuration crânienne; ou bien encore faisant un petit cadeau à M. l’abbé Chudier, qui fréquente aussi la maison, pour l’inciter à lui céder une pièce archéologique intéressante de son église, par les mêmes procédés dont il usa pour séduire les bonzes des lamaseries, et emporter leurs plus précieux bouddhas.

Il ne fit rien de tout cela, par la bonne raison que c’est à peine, d’abord, s’il ouvrit la bouche, sauf pour les expressions de courtoisie les plus vagues et les plus générales. Il avait l’air, pour moi qui le connaissais bien, de songer: «Qu’est-ce que ces indigènes vont me demander de payer pour entrer dans leur pays?»

--Monsieur, lui demanda à la fin madame de Véromandes, avec une aimable impatience, parlez-nous un peu des femmes du Thibet.

--Ce sont, madame, des personnes fort heureuses: car elles ont généralement trois ou quatre époux légitimes en même temps, ce qui me paraît suffire. Tous les frères d’une famille sont ordinairement maris d’une même femme.

Madame de Véromandes manifesta, malgré sa politesse, quelque incrédulité. Mais M. l’abbé Chudier voulut bien lui jurer que les _Annales de la Propagation de la Foi_ confirment les dires de l’explorateur. Il ajouta que cette coutume ne lui paraissait pas irréprochable.

--En effet, observa madame de Véromandes, que deviennent les autres hommes?

--Madame, fit Partonneau, tout est comme en France, ne vous en souciez point: une femme a plusieurs hommes, et les hommes sans emploi se font moines!... Cette coutume n’a pas manqué d’être favorisée par la Chine, suzeraine du pays, et antimilitariste: une femme qui possède plusieurs hommes les juge tous indispensables à son bonheur, et n’en veut pas faire des soldats. Quant aux moines ils sont naturellement exempts de porter les armes: combinaison de tout repos pour assurer la paix! Si nos pacifistes avaient la moindre prévoyance ils devraient d’abord établir en France ces deux institutions qui s’appuient et se complètent: le cléricalisme et la polyandrie.

La conversation prenait un tour scabreux. J’en frémissais. Fort heureusement, comme elle était à M. Mouvenot de nul intérêt, il interrogea:

--Et l’administration, monsieur, le gouvernement de ce pays-là? Ils doivent être fort vénaux, comme partout en Orient?

M. Mouvenot en savait quelque chose. A l’aurore de sa grande fortune, alors qu’il opérait en Turquie, il acquit l’art de distribuer les _bakchichs_ avec fruit et discernement; et plus tard, en Occident, cet art n’a pas manqué non plus de lui être utile. Même l’importance des services qu’il a ainsi rendus le défend seule contre la malveillance de ceux qui le voudraient accuser de corruption.

--Il est vrai, fit ingénument Partonneau, il est vrai! Dans ce pays, nul fonctionnaire civil, militaire, ou même religieux, n’accorde rien à personne qu’en échange d’un petit avantage personnel... Mais après tout, le pot-de-vin, monsieur, le pot-de-vin n’est pas incompatible avec un haut état de civilisation!

Je crus que la foudre était tombée. Je rougis, je pâlis. J’avais tort. Le visage de M. Mouvenot, du contraire, s’illumina. Il était enchanté, il acquérait de vives lueurs de philosophie sociale; de quoi, auparavant, il ne s’était jamais soucié.

--Vous aviez raison, me dit-il à demi-voix, votre ami est un homme de génie! Croyez-vous qu’il entrerait dans les affaires? Avec sa notoriété...

* * * * *

Partonneau, malgré cette invitation, n’entra pas dans les affaires. Mais j’en vins à me persuader qu’il ne tenait qu’à lui de trouver dans les entours de madame de Véromandes une amie élégante, même spirituelle, en tout cas sachant, à coup sûr, unir quelque délicatesse à une intéressante et suffisante sensualité. Enfin quelque chose de nouveau pour lui; et de l’exploration encore, sur quoi j’eusse goûté ses aperçus, qui manquent rarement, on le sait, d’originalité.

Il ne m’était point échappé qu’il avait plu. Comme toujours il avait montré quelque chose d’imprévu, de surprenant. La virilité de son grand corps maigre et sec, mais musculeux, le contraste assez voluptueux de ses sourcils fort noirs et d’un regard demeuré très jeune, presque enfantin, sous la forêt candide de ses cheveux parfaitement blancs, mais durs et coupés en brosse, n’avaient pas été non plus sans produire une impression favorable. Je pus bientôt me rendre compte qu’il lui était loisible de choisir entre trois ou quatre personnes qui ne feraient pas languir trop longtemps son impatience. Cela aussi me paraissait digne d’être retenu: je le savais n’avoir point accoutumé d’attendre. Je le savais! mais comment eussé-je pu prévoir que, malgré tout mon empressement à lui être utile, j’arrivais déjà trop tard! Lorsque je lui fis part des espoirs qu’à mon sens il était en droit légitime de nourrir, il fit preuve tout d’abord d’hésitations que je crus pouvoir porter au crédit de sa modestie, puis attribuer à sa nonchalance.

«Tant d’embarras, objecta-t-il, pour si peu de chose! Il n’aimait pas les complications. Les jeunes femmes appartenant à un monde si brillant n’étaient point son affaire: ou bien il leur paraîtrait bientôt insupportable et sauvage, ou bien il leur devrait consacrer un temps qu’il préférait employer autrement; il s’apprêtait à écrire la relation de son voyage, à relever ses itinéraires géographiques...»

Je lui représentai que ces allégations étaient fort semblables à des défaites; que l’amie qu’il choisirait n’aurait guère plus de temps à lui donner que lui-même ne se sentait disposé à en accorder; qu’une liaison, pour elle, consisterait surtout dans la satisfaction de se dire: «Cet homme dont on parle est à moi!» et de le pouvoir faire connaître en confidence à des rivales possibles; qu’il raisonnait de l’amour, tel qu’on le pratique aujourd’hui dans la bonne société, d’après une littérature surannée qui en exagère les difficultés, en complique fictivement les cérémonies; et que celles-ci, dans la réalité, sont à cette heure réduites à presque rien.

--Il est possible, reconnut-il brusquement: mais j’ai ce qu’il me faut!

Il n’y avait pas encore quinze jours que Partonneau était à Paris: il y possédait déjà une amitié! Cela n’était pas extraordinaire, j’aurais dû m’y attendre. Pourtant je lui demandai, un peu décontenancé:

--Et c’est... une passion?

Il leva vers moi des yeux candides, mais scandalisés:

--Moi? Voyons!... Non, et même je ne sais pas trop bien comment cela s’est fait. Elle habitait sur le même palier, la porte en face. J’avais laissé la mienne ouverte: elle est entrée...

--Et qu’est-ce qu’elle fait chez toi?

--Elle est gentille... Elle a ouvert mes caisses, et elle a mis dans les armoires ce qu’il y avait dans les caisses. Elle range, elle tourne dans l’appartement. Quand elle a fini de ranger, elle joue avec son chien: parce qu’elle a un chien, un berger allemand...

Alors, je me rappelai cette Émilienne, qu’il avait gardée chez lui durant six mois sans même penser à lui demander son nom de famille, et la petite Annamite qui passait la nuit sous son lit, à Yen-Minh, ne sortant de sa cachette qu’à l’évocation du maître. Je compris combien la femme continuait à tenir peu de place dans l’existence de cet homme vraiment fort. Il avait pris celle-là comme il avait pris les autres: parce qu’elle était entrée. Cela lui suffisait; il n’en demandait pas davantage, il aurait cru imprudent, fatigant, funeste à son repos de chercher autre chose.

Il proposa, avec une auguste sérénité:

--Veux-tu la voir?

Je la vis. Elle s’appelait Jacqueline. Elle était blonde, c’est tout le souvenir qu’elle m’a laissé; de ces femmes dont on ne garde pas plus les traits dans sa mémoire qu’on ne pourrait distinguer une souris blanche d’une autre souris blanche. Je suppose qu’elle pouvait avoir entre trente et quarante ans; elle était peut-être beaucoup plus jeune. Il paraît qu’elle vivait d’une rente assez confortable, qui lui avait été léguée par «quelqu’un». Sur elle je n’en sus jamais davantage, et cela même, je me demande comment je l’ai su, comment elle était là, pourquoi elle était restée après être venue. Je ne me l’explique pas encore. Je ne crois pas qu’elle aimât Partonneau; pourtant elle l’adorait. J’entends qu’elle aimait «servir», et être à un homme. Elle élevait vers lui des yeux perpétuellement attentifs, un peu inquiets: les yeux que son chien avait pour elle-même.

Et lui, Partonneau, était «bon» pour elle. Je n’ai jamais mieux senti tout ce qu’il peut habiter de cruel, à force d’insuffisance, dans ce seul petit mot, et le sentiment, l’attitude, qu’il prétend représenter. Il ne la traitait point comme la petite Annamite. Il ne l’enfermait pas, il la laissait parfaitement libre. J’imagine que sans raisonner, instinctivement, il respectait en elle «la majesté du blanc», dont tout Européen, une fois qu’il a fréquenté, en les dominant, des races différentes de la sienne, finit par concevoir une si haute idée. Il avait seulement l’air de lui dire: «Tu es libre, mais moi aussi! Et au fond, alors c’est comme si nous ne nous connaissions pas!» Et ce qu’il y avait de terrible, si l’on prenait la peine d’y réfléchir, c’est qu’elle, cette Jacqueline, _ne voulait pas_ être libre...

Je fus quelques jours sans revoir Partonneau. Un matin, j’allai chez lui. Je le trouvai en bras de chemise, un crayon d’une main, un compas de l’autre, penché sur une immense carte à grande échelle, qu’il dessinait patiemment après l’avoir étendue sur une vaste planche de bois blanc posée sur deux tréteaux. Cette sorte de table était à peu près le seul meuble de la pièce, sauf une chaise de paille. Telle était la simplicité de mœurs de cet homme admirable. Partout il était campé. Je ne vis pas Jacqueline. Ce fut en vain que je la cherchai dans le reste de l’appartement.

--Où est-elle? demandai-je.

--Je ne sais pas, répondit Partonneau. Chez elle, probablement; en face. Elle ne vient plus.

--Tu l’as chassée?

--Si tu veux... Figure-toi qu’avant-hier, il était cinq heures du soir, le jour commençait de se faire un peu sombre. J’étais là, où tu me vois, avec les mêmes outils, en train de songer: «Par où diable peut-elle bien passer, cette garce de cote 3.400?... Voilà une femme qui me met la main sur le front, qui me dit: «Mais, mon chéri, tu vas te faire mal aux yeux, si tu travailles sans lumière!» Comprends-tu ça? Est-ce que ça la regardait? Je lui ai dit:

--F... le camp, à la fin, f... le camp! D’abord, je ne conçois pas du tout pourquoi tu es ici; tu ne me demandes jamais d’argent, c’est un mystère insondable. Mais cependant j’ai fini par comprendre: tu as un chien qui est curieux, un chien qui aime à «faire balcon», à regarder les passants dans la rue! Et toi, tu habites sur la cour. Eh bien! ton chien, il pourra venir tant qu’il voudra! Mais toi, pour quoi faire?...

«Je suppose qu’elle n’a pas été contente. Elle n’a pas pleuré, elle n’a pas insisté: elle est partie.

--Et tu n’as pas été la chercher? Il y avait quatre pas...

--Non. Encore une fois, pour quoi faire?

PREMIÈRES RENCONTRES

PREMIÈRES RENCONTRES

--Ne devrais-je pas confesser mon infirmité? Il se peut que je sache conter à peu près une histoire: j’ignore l’art d’écrire l’histoire. Mes souvenirs, des profondeurs cérébrales où ils sommeillent, reviennent sans ordre, se classent sans méthode, sans nul respect de la chronologie, ainsi que, communément, chez les enfants et les femmes. Jamais, un jour d’hiver, un jour de gel ou de pluie froide, je n’arriverais à me rappeler un matin de printemps, fût-il de l’année dernière. Jamais un soir d’allégresse, un de ces soirs où l’on se sent l’ami de tout le genre humain, je ne saurais évoquer l’amertume d’une déception ancienne, un événement dont j’ai pu souffrir, une crise spirituelle qui me fut douloureuse, ou bien humiliante: ma mémoire actuelle est toujours de la couleur du temps et de celle de mon âme...

Voilà que je m’aperçois, un peu tard, que j’ai pris le récit des souvenirs que j’ai gardés de cet homme exceptionnel, sinon par la fin, du moins au hasard, et en désordre. J’ai omis de dire comment je fis la connaissance de Partonneau, comment, dès l’abord, sa personnalité singulière m’imposa, avec un étonnement un peu craintif, l’admiration du disciple pour le maître.

* * * * *

Ce fut, il y a bien longtemps, dans une ville d’eaux où je faisais une cure. Il était assis, au casino, devant une table de trente-et-quarante, et je me tenais debout derrière lui, risquant de temps à autre un timide jeton de cent sous, tandis qu’il jetait, avec une malchance persistante, d’assez grosses sommes sur le tapis. Il se leva enfin, sans témoigner la moindre impatience, même avec un sourire indéfinissable, où il y avait comme de la volupté, m’offrit courtoisement sa place. Je préférai le suivre sur la terrasse où, sans autres façons, ni même me demander mon nom, il commença de me parler de tout, à propos de rien, comme nul autre que lui ne saurait parler. Depuis, j’ai joui bien souvent de cette sorte de conversation qui lui est propre, incisive à en être déchirante, toujours neuve; joui, bien exactement, comme d’un vice.

Il ne me connaissait pas, mais on me l’avait montré, on me l’avait nommé. Je le savais célèbre par une exploration dangereuse en Mongolie, puis une autre à Madagascar. Il y a près de trente ans de tout cela, et, à cette époque, Madagascar, qui n’était pas encore français, demeurait, malgré les beaux et longs voyages de Grandidier, à peu près _terra incognita_ pour un ignorant et un Français de la petite France tel que je l’étais alors. Ce grand diable long et brun, aux traits vigoureusement sculptés, ironiques--imaginez une espèce de Barrès qui aurait des muscles--m’inspirait la qualité d’admiration un peu puérile qu’on éprouve pour les gens dont on ne sait pas «comment ils ont fait». ... Voici qu’il venait de m’apparaître sous les traits d’un joueur, sinon professionnel, du moins d’habitude: un homme qui avait traversé toute l’Asie centrale, et Madagascar en diagonale, administré l’Afrique, spécialiste en géologie exotique, et qui avait reçu pour ça la croix d’officier de la Légion d’honneur et la grande médaille d’or de la Société de Géographie! Ce n’était pas les mœurs que mon ingénuité attribuait à un savant, même explorateur: je n’y comprenais plus rien.

A cette époque reculée, l’automobile n’était pas inventée; on se trouvait encore aux beaux jours de la bicyclette. Tout le monde «en faisait», c’était plus qu’une mode: une rage, une folie. Partonneau m’invita à une promenade à bicyclette en montagne «pour s’entraîner aux côtes». J’acceptai bien volontiers.

Nous partîmes de bon matin. Je n’osais faire allusion à cette assiduité de mon compagnon, qui m’étonnait, aux tables de jeu du casino. Mais comme on ralentissait à cause de la route dont la pente monte assez rudement, je le félicitai poliment de sa grande médaille d’or. Il haussa les épaules, et répondit:

--Les sociétés de géographie, les sociétés de géographie!...

Il soufflait assez péniblement. Enfin, il m’envoya d’un trait, dans la figure:

--Les sociétés de géographie sont composées de sédentaires qui se réunissent pour encourager les instincts migrateurs de leurs compatriotes!

Je vous cite cette phrase afin de vous donner quelque idée des formules définitives, mais scandaleuses, qui caractérisent la conversation de Partonneau... Mais quand nous parvînmes au sommet de la côte, me retournant vers lui, qui était resté un peu en arrière, je faillis crier d’angoisse, d’horreur, de terreur: ce n’était plus là le Partonneau que je connaissais, mais un autre--ou plutôt il y avait _deux_ Partonneau, de même que Janus a deux faces. Le profil de droite était resté tel que ma mémoire l’avait enregistré; le profil de gauche apparaissait hideux et formidable; la bouche et l’œil, contractés, crispés, remontant vers les tempes dans un rictus effrayant--d’autant plus effrayant qu’il était immobile, comme sculpté, pour l’éternité, dans une pierre inerte!

--Bon Dieu! criai-je, que vous est-il arrivé!

Il me répondit, avec la partie de ses lèvres qui vivait encore, et d’un ton tout uni:

--Paralysie faciale... Vous inquiétez pas... Résultat du paludisme: un peu forcé l’allure, alors fabriqué des toxines, et toxines amené paralysie... Ordinaire, très ordinaire!... Parlez pas de ça: idiot! Passera après déjeuner.

Et je ne lui parlai plus «de ça», puisqu’il le défendait. Vers le soir, au retour, il me proposa de nous baigner dans l’Allier. Il se déshabilla. Je vis, dans sa nudité magnifique, son corps d’athlète, maigre et musculeux. Mais dès qu’il me tourna les épaules pour descendre dans l’eau tumultueuse du torrent, voici qu’un nouveau cri de stupeur et presque d’épouvante m’échappa: rouge, presque sanguinolente encore, toute gonflée par l’effort de réparation des tissus, une cicatrice affreuse partait du milieu de sa cuisse gauche, puis se séparait en deux branches, l’une allant rejoindre son sexe, l’autre filant, filant, autour de la cuisse...

--Tiens, fit-il, je n’y pensais plus... C’est le bœuf sauvage...

--Le bœuf sauvage?...

--Oui. Dans l’ouest de Madagascar. Les Sakalaves sont venus me dire qu’il y avait un bœuf sauvage qui venait rendre visite un peu trop souvent à leurs vaches domestiques, et que ça les embêtait, parce que les vaches faisaient ensuite des veaux un peu trop sauvages. Alors j’ai pris mon fusil, je suis allé voir. J’ai rencontré la brute près d’un champ de cannes à sucre. Je lui ai envoyé une balle, à cent mètres, et j’ai cru l’avoir ratée; elle est entrée dans le champ de cannes, comme si de rien n’était, je l’ai suivie, comme un imbécile: mais je ne voyais rien, dans ces grandes tiges. L’animal a foncé sur moi. Voilà...

--C’est tout?

--Oui, tout... Ah! non... Le bœuf est allé crever à dix mètres. Je l’avais eu tout de même, vous savez... Il a été versé à l’ordinaire de mes miliciens: il pesait bien dans les sept cents. Ça faisait de la viande!

--Mais vous, vous?

--Ah! moi aussi, je faisais de la viande, comme vous voyez. L’hôpital le plus proche était à Mévatanane, à 170 kilomètres de l’endroit où ça s’est passé. On m’a mis sur une civière, on m’y a porté. Mais les mouches ont pondu dans cette viande, elle s’est mise à grouiller de vers, figurez-vous! Très curieux à regarder, mais gênant pour l’odeur... A l’hôpital de Mévatanane il n’y avait qu’un médecin, sans nez.

--Sans nez?

--Sans nez. Conséquence d’un ancien coup de pied de Vénus, je suppose. Il n’aime pas montrer sa figure aux gens, et c’est pour ça qu’il avait choisi Mévatanane pour exercer son art: il n’y avait jamais personne, à cette époque. Il a regardé ma cuisse, et il a dit:

«C’est dégoûtant! on ne m’amène jamais que les cas désespérés!»

--Alors?

--Alors, il voulait me couper la jambe. J’ai refusé, et je lui ai demandé:

--Avez-vous des livres?

Il avait, je ne sais comment, quelques vieux numéros du _Correspondant_. Le _Correspondant_ est une vieille revue catholique libérale, assez bien faite. Je me suis guéri en lisant le _Correspondant_...

--Guéri? En combien de temps?

--Me rappelle plus... Deux mois, je pense... Mais pendant ces soixante jours--et pour la première fois je vis ses yeux briller d’une sorte de plaisir et de désir furieux--comme je croyais que j’allais mourir et que je voulais vivre, je ne me suis pas embêté une minute!

* * * * *

... Alors, je compris pourquoi Partonneau, revenu en France, ne quittait plus les tables de trente-et-quarante ou de roulette. Ses nerfs sont aussi durs, aussi calleux que son corps énergique est insensible. Et pour les réveiller, il lui fallait l’excitation de ce qui, pour tout autre, eût été la peur, ou la douleur physique, ou l’angoisse morale, ou le risque amer du jeu.

* * * * *

Quelques jours après qu’il m’eut montré, sur les bords d’un gave pyrénéen, les épouvantables marques laissées sur sa chair, en un endroit assez délicat, par son combat contre un bœuf sauvage, nous revînmes ensemble à Paris. Il me semblait que je ne pourrais plus jamais quitter cet homme admirable et déconcertant; je l’écoutais avec religion, j’enregistrais ses paroles, je ne souhaitais rien, sinon devenir humblement l’Eckermann de cette espèce de Gœthe colonial, je me sentais pour lui l’âme d’un disciple modeste, enthousiaste, fidèle: et il est bien vrai que je lui dois beaucoup. Il n’était mon aîné que d’un lustre à peine; mais je me trouvais à l’âge ductile où l’on cherche sans orgueil sa personnalité à travers des personnalités plus fortes, ardent à s’offrir tout entier pour recevoir leur empreinte. En un mot, je l’aimais. J’ignore, même aujourd’hui, s’il daigna, de longtemps, m’en savoir gré. Cela ne vint que plus tard. Je me trouvais là, je le comprenais ou essayais de le comprendre; il pensait devant moi, paisiblement il m’annexait, comme il eût fait, au cours d’une exploration, d’un indigène paraissant raisonnablement honnête et bien disposé pour le blanc. Bientôt il me tutoya. Je lui eus, de cette familiarité, une reconnaissance infinie; il me fallut quelque temps pour oser la lui rendre.

Il semblait d’une égalité d’humeur, d’une patience comme ascétiques. Cela, de sa part, était raisonné, volontaire. Il m’avoua certain jour nourrir un profond dédain pour les explorateurs qui se font tuer:

«Cela prouve seulement, me dit-il, qu’ils ne connaissent pas la philosophie du métier, qui n’est rien autre que celle du ver de terre. Le ver de terre est aveugle. Quand, dans ses reptations souterraines, il rencontre une racine, un caillou, n’importe quoi qui l’empêche d’aller tout droit, il ne s’obstine pas. Il pousse sa pauvre tête pointue à droite et à gauche, jusqu’à ce qu’il ait trouvé un terrain qui cède à ses sollicitations. C’est comme ça qu’il faut faire. Si, sur son chemin, on rencontre un personnage mal luné qui vous dit: «On ne passe pas!» il faut attendre quelques jours. Et s’il ne change pas d’avis, passer ailleurs... S’il faut savoir frapper, quelquefois? Évidemment! Mais alors, dur! Et par conséquent, si l’on est certain, absolument certain, d’être le plus fort. La morale, la vraie morale, consiste à ne jamais faire la guerre qu’à plus faible que soi: de même qu’il est sage de ne donner de gifles qu’aux enfants. C’est une morale immorale, mais c’est la bonne.»

Ce fut un incident fort banal, et ridicule, qui me montra que cette égalité d’humeur, cette patience étaient simulées, et ce qu’elles cachaient de violence... Il pleuvait. Partonneau qui ne portait d’ordinaire rien dans les mains, pas même une canne, entra dans un magasin et fit l’emplette d’un parapluie. Telle était son habitude: l’averse passée, il oubliait le parapluie n’importe où.