Chapter 6 of 11 · 3995 words · ~20 min read

Part 6

»--Il y a tout de même quelque chose dans l’argumentation du défenseur: si nous condamnons cet homme à mort, il le faudra guillotiner. Et nous n’avons pas de guillotine...

»Mais l’un des assesseurs civils était architecte. En cette qualité, il aurait aussi bien construit un bateau à vapeur qu’un moulin à vent ou une niche à chien. Cet animal proposa tout de suite:

»--Mais je vous en ferai une, moi, de guillotine! Il n’y a rien de plus simple!

»Et il se mit à tracer l’épure de la guillotine sur son buvard.

»--Je ne suis pas de cet avis, répliqua par bonheur le prudent président. Quand j’étais juge à Saint-Louis-du-Sénégal, on a construit comme ça une guillotine de fortune. On l’a essayée sur une botte de paille, elle marchait admirablement. Sur un tronc de palmier, sur un veau: elle marchait toujours. Mais sur le cou d’un condamné, elle n’a plus rien voulu savoir. Non, non! je repousse la solution de la guillotine indigène. C’est un outil qui doit venir de la métropole!... Qu’on l’acquitte, ce pauvre bougre, puisqu’il serait ruineux de le décapiter!

»Voilà comment cette crapule de Ramanantsalame, grâce à mon éloquence, est encore en vie.»

Nous repassâmes devant le vieux Malgache. Il tressait toujours ses chapeaux. Partonneau renouvela sa question:

--Alors, tu n’es plus sorcier, ni assassin?

Le vieux répondit, en levant des mains déprécatrices:

--Pas la peine... ça ne paie plus!...

Et dans cette réplique m’apparut, en vérité, le succès de ce qu’on nomme, par un trop grand mot qui prête à sourire, et qui est vrai pourtant, «le succès de notre œuvre civilisatrice...»

* * * * *

--Mais, Partonneau, lui demandai-je, quand les missionnaires, ou, si tu veux, le christianisme, entrent en conflit avec les religions locales, que faut-il faire?

--Je n’ai pas d’opinion sur ce que pouvait et devait être la politique religieuse de l’Empire Romain au IIIe siècle, mais je tiens qu’aujourd’hui, du point de vue colonial, le seul qui soit de mon ressort, le gouverneur Félix devrait être considéré comme un excellent fonctionnaire: il était plein de bon sens. Polyeucte, au contraire... j’aurais de la méfiance à l’égard de Polyeucte, son zèle m’inquiéterait.

«Je l’ai rencontré au début de ma carrière, il y a bien des années, ressuscité, dans un petit poste qui s’appelle Messira, sur le Saloum.

»J’ignore si tu te souviens exactement de ce que c’est que le Saloum. C’est une rivière qui donne son nom à une province, laquelle dépend du gouvernement du Sénégal. Vers le sud, le territoire touche à la Gambie qui est anglaise. Et la Gambie elle-même n’est qu’une espèce de large couloir, large de quarante kilomètres à peu près, au fond duquel coule une rivière qui porte le même nom, profonde et large comme un fjord de Norvège. En somme, la Gambie, pour les Anglais, c’est une colonie avortée, une colonie sans espoir de développement, qui ne leur sert à rien du tout. Mais ils la gardent dans l’espoir de l’échanger un jour contre l’Algérie.

--Tu dis, Partonneau?

--C’est pourtant facile à comprendre. La Gambie est le type de ces colonies inutiles que leur propriétaire ne conserve que pour servir de monnaie d’échange contre une autre, mieux à sa convenance. Or, comme en matière d’échange l’Angleterre tient à gagner, selon sa nature, j’en conclus qu’elle n’abandonnerait la Gambie que contre l’Algérie ou l’Indochine, ou les deux, si possible.

--Ah! bon!... Tu as des manières de parler!...

--Je parle pour me faire entendre, et en paraboles, comme les prophètes... En attendant, pour bien nous montrer l’avantage que nous aurions à lui acheter sa Gambie, dont nous nous fichons par ailleurs comme une tortue d’une corde à nœuds, l’Angleterre y pratique la seule industrie à laquelle ce couloir du reste peut servir, celle de la contrebande du gin, de la cotonnade et de la poudre dans nos possessions du Sénégal, de la Guinée française et du Haut-Sénégal-Niger. Et cela nous oblige, de notre côté, à entretenir un ou plusieurs douaniers, dans les plus petits patelins, tout le long du couloir.

»Le père Chambédisse était préposé des douanes à Messira, qui est un lieu peu enchanteur, à l’embouchure du Saloum, comme je t’ai dit; mais presque en face il y a l’embouchure de la Gambie et la capitale de la Gambie anglaise, Bathurst: à surveiller.

»A Messira, il y a des Ouolofs musulmans et chrétiens, et aussi des Sérères fétichistes. Tout ce pays, auparavant, était aux Sérères. Mais ils reculent progressivement devant les Ouolofs, parce que, étant fétichistes, leurs bons dieux ne leur défendent pas de se saouler avec du gin, avec de la bière de mil, avec du vin de palmes, avec tous les breuvages qui ont un peu plus de goût que l’eau pure; et ça ne paraît pas avoir été salutaire à leur tempérament. Pourtant, il y a une trentaine d’années, il en restait encore pas mal, braves gens au fond, bien qu’à peu près complètement abrutis, et ils avaient à Messira une belle case-fétiche, toute remplie de ces bonshommes en bois que les collectionneurs paient maintenant les yeux de la tête, un collège de sorciers et un grand-sorcier, comme qui dirait une espèce d’archevêque des Sérères, lequel se livrait dans la case-fétiche à un tas d’opérations extraordinaires. Ce grand-sorcier était un vieux noir, sérieux comme un âne qui boit, très convaincu de ses mérites, mais assez facile à vivre et avec lequel, personnellement, j’entretenais les meilleures relations.

»A l’autre bout de Messira, il y avait la chapelle de la mission lazariste, pour les Ouolofs catholiques, et une espèce de presbytère où vivait le missionnaire, le père Mottu. Lui aussi un très brave homme, dans son genre, plus près du mien; mais je ne le lui montrais pas: le principe de non-intervention, tu conçois. Si tout le monde avait bien voulu en faire autant!...

»Tout le monde, et en particulier Chambédisse, le douanier, par malheur, ne voulait pas en faire autant. Chambédisse, avec passion, avec convictions, avec fureur, se déclarait nettement anticlérical. C’est ce qui l’a lié avec le père Mottu.

--Partonneau, voyons!...

--Je te dis les choses comme elles sont, et si tu voulais bien y réfléchir un seul instant, tu découvrirais que ce rapprochement était inévitable. A quoi bon avoir une opinion si l’on ne peut l’exprimer? Chambédisse ne pouvait me l’exprimer, ni à mon unique commis des Affaires indigènes, à cause du principe de non-intervention, que je respectais scrupuleusement, et que j’imposais à mon personnel de respecter; alors il est allé droit à l’ennemi, je veux dire au père Mottu. Le père Mottu se devait de tenir le coup. Il l’a tenu.

»Ça fait que, peu à peu, ils sont devenus inséparables, justement parce qu’ils n’étaient pas du même avis. Si tu crois qu’à Messira les sujets de conversation sont nombreux! Au fond l’un et l’autre étaient heureux d’être tombés sur celui-là, qui est inépuisable. La partie n’était pas tout à fait égale, parce que Chambédisse puisait principalement ses arguments dans Léo Taxil, et le père Mottu dans la _Somme_ de Saint Thomas, un meilleur auteur. Mais jamais Chambédisse ne s’avouait vaincu, et, quand il avait battu en retraite, ce n’était que pour un moment. Une fois seul, il pensait: «Voilà un nouveau raisonnement qui va lui en boucher un coin.» Ces nouveaux raisonnements lui apparaissaient surtout à l’heure de l’apéritif. Une absinthe le rendait lucide, plusieurs lui inspiraient une véritable éloquence, devant laquelle le père Mottu cédait apparemment.

»Mais alors, le lendemain, c’était le missionnaire qui revenait! Il avait trouvé la réponse, il écrasait son adversaire. Mais ce n’était pas pour longtemps.

»Et un jour, un jour--ah! laisse-moi le qualifier de fatal!--Saint Thomas eut le dessus, définitivement. Je crois que, ce jour-là, Chambédisse avait un peu dépassé son habituelle dose apéritive. Son cœur se fondit, la lumière brilla pour lui. Il vit, il crut, il fut désabusé. Ce n’était plus Chambédisse, c’était Polyeucte, dans toute l’ardeur et le délire d’une foi nouvelle, Polyeucte acharné contre les faux dieux.

»--Mon père, dit-il au missionnaire, je suis converti. Vous m’avez converti!»

Le père Mottu répondit, comme il convient, qu’il en louait le Seigneur.

»--Mais ce n’est pas tout ça, poursuivit Chambédisse; il faut faire quelque chose qui soit digne de ce grand jour. Allons de ce pas brûler les idoles des Sérères!

»Le père Mottu allégua que cette démarche était à ses yeux légèrement inconsidérée.

»Malheureusement, comme le père Mottu fumait la pipe, Chambédisse s’empara de ses allumettes, qui étaient sur la table. Il y ajouta un tome des œuvres de Léo Taxil, et partit en courant.

«--Chambédisse, rendez-moi mes allumettes! criait le père Mottu, essayant de le rattraper.

»Ce fut en vain, son récent fanatisme donnait des ailes à Chambédisse, et la grande case-fétiche était une paillotte comme toutes les cases des Sérères. Elle brûla très bien. Le père Mottu était fort embarrassé du zèle de son prosélyte. Il s’efforça même de sauver un de ces faux dieux des Sérères, mais le bonhomme lui fut arraché des mains par les fidèles du Grand-Sorcier, insuffisamment informés de ses intentions, et qui faillirent lui faire un mauvais parti.

»Le lendemain, je reçus la visite du Grand-Sorcier. Ce respectable animiste m’intima gravement qu’il aurait cru pouvoir attacher plus de confiance dans la protection du gouvernement de la République, ou des paroles à cet effet. Il en ajouta d’autres qui signifiaient à peu près:

»--Ça va faire du vilain: mes dieux se vengeront!

»Je fus obligé de lui répliquer que ses dieux pouvaient faire tout ce qu’ils pourraient, mais que je conseillais à leurs prêtres de se tenir tranquilles. Il sourit comme si cette suggestion ne le regardait pas, et s’en alla d’un air de commisération.

»Il s’en était si bien allé, que je ne le revis jamais. Le lendemain, il avait gagné par mer la Guinée Portugaise, avec tout son collège de sorciers, et la moitié ou les trois quarts des Sérères fétichistes, ce qui diminua de façon regrettable le rendement de l’impôt de capitulation.

»... Et n’empêcha pas la chapelle du père Mottu de brûler à son tour dans la quinzaine. Je demandai le déplacement de Chambédisse: d’abord comme sanction à son enthousiasme indiscret, mais surtout dans son propre intérêt. Mais l’administration compétente prit son temps, comme toujours, et quand la décision arriva, Chambédisse était déjà mort: de maladie, évidemment. Personne n’a jamais pu prouver que ce ne fut pas de maladie.»

LE MAITRE DES HOMMES

LE CONDAMNÉ A MORT

«... Dans toutes celles de nos possessions où j’ai exercé les pouvoirs que je détiens du gouvernement de la France, me dit Partonneau, je me suis toujours arrangé, dans ces dernières années, pour faire condamner à mort le plus grand nombre possible de mes sujets. Je disais aux tribunaux indigènes--non pas, tu le comprends bien, aux magistrats français: il m’aurait suffi d’exprimer ce désir pour que ces animaux s’évertuassent à le contrarier--je disais à ces braves juges noirs qui rendent leurs arrêts sous un baobab, un doubalel ou un fromager: «Ne vous gênez pas! Soyez sévères! Faites respecter les bonnes mœurs, l’ordre public, et même les intérêts de votre politique et de vos passions!»

»Tu vas penser que je suis altéré de sang, que j’aime à voir pendre, décapiter, fusiller, peut-être écarteler. Il n’en est rien. Je suis le plus doux des hommes, et le plus indulgent: la mansuétude incarnée. Mais je vais t’enseigner une chose, qu’on ignore trop, et qu’il est indispensable de connaître: c’est que le bon état, c’est que la prospérité d’un cercle sont en raison proportionnelle et directe du nombre des condamnés à mort!

»Ainsi qu’il arrive de la plupart des grandes découvertes, c’est le hasard qui me permit de faire celle-ci.

»J’étais à ce moment gouverneur de la côte des Graines (Afrique Occidentale). Il y a des fonctionnaires coloniaux qui dirigent leur colonie sous un _pankah_, assis dans leur fauteuil en rotin. Ce n’est pas ma manière. A parcourir perpétuellement la colonie, on ne parvient pas encore à tout savoir et à réaliser ce qui devrait être fait; mais en restant sur son derrière, on ne sait rien, et rien ne se fait. Je finis même par réfléchir à ceci: «Il n’y a encore aucune communication entre la côte des Graines et sa voisine, le Niger-Volta. Si je vais rendre visite à mon collègue du Niger-Volta, bien que je n’aie pas grand’chose à lui dire--mais il paraît que l’apéritif est chez lui excellent, parce qu’il a une machine à glace,--à partir de cet instant, il y en aura une!»

»Donc, je pars, en automobile--nous avons tous des automobiles, à l’heure qu’il est, sur les routes de ma colonie--et je télégraphie à l’administrateur de Bodiéni: «Peut-on rouler de Bodiéni à Fouloubé, qui est la capitale du Niger-Volta?» Il me répond: «De la frontière du Niger-Volta à Fouloubé, il y a une route d’auto, mais de Bodiéni à cette frontière, sur trois cents kilomètres, rien! C’est la forêt et la montagne.» Alors, je lui câble: «Pas de route sur trois cents kilomètres? Vous avez trois jours pour la faire!»

»L’administrateur de Bodiéni n’avait avec lui par suite de décès, relèves, et autres petits jeux administratifs, qu’un commis principal, le seul blanc avec lui dans tout le cercle: un ancien étudiant en pharmacie, à trois inscriptions. Il colle son pharmacien sur le boulot, avec dix mille indigènes levés par les soins des chefs de villages. En trois jours, la route est faite, sauf pour les ponts: mais comme c’était la saison sèche, l’auto descendait gentiment dans le lit des rivières, à sec ou du moins guéables. Pour remonter, on mettait dix indigènes derrière, cinquante devant, qui tiraient à la cordelle: ça faisait une négromobile au lieu d’une automobile, mais ça marchait tout de même... Voilà comment il y a une route, maintenant, de ma capitale au Niger: ce n’est pas plus difficile que ça: il n’y avait qu’à y penser. Et c’est une belle route, bien qu’un des chefs du pays, Malmady-Coumla, prétende qu’elle lui fiche le vertige. C’est qu’elle est pour la plus grande partie en lacets, en corniche, au-dessus des torrents, et qu’elle est large! Ce bon Mahmady-Coumba n’était accoutumé qu’à ses pistes, qui ont juste la largeur des pieds d’un nègre et vont toujours tout droit, du fond des vallées à leur sommet, sans se soucier de la pente.

»Me voilà donc à Bodiéni en un rien de temps. Il y a là des Apolloniennes assez agréables. Quelques instants diurnes pour me rafraîchir, quelques heures nocturnes pour nouer connaissance avec elles, et le lendemain je me fais rendre compte des affaires d’État par l’administrateur. Tout était dans l’ordre, les indigènes faisaient preuve d’un bon esprit. Autrement dit, ils avaient payé leurs taxes. C’est tout ce qu’on leur demande: je défie qu’on prétende qu’un cercle où l’indigène acquitte les taxes sans réclamer n’est pas animé d’un bon esprit.

»--L’impôt est rentré, me dit l’administrateur: 300.000 francs, dans des caisses, sous mon lit.

»--Et votre chambre ferme à clef?

»--On n’a jamais su ce que c’était qu’une clef dans le pays... mais qu’est-ce que ça fait?

»--Vous avez raison, lui dis-je, du moment que vous couchez dans votre lit. Et je ne vous demande même pas si vous y êtes seul.

»En effet, jamais les noirs ne se risqueraient à voler en plein jour, surtout une lourde caisse dont tout le monde sait le contenu. La confiance de mon subordonné avait mon approbation sincère. Je lui accordai mes compliments pour l’administration de son cercle.

»--Je repars demain, ajoutai-je. Vous m’accompagnerez.

»C’est encore un de mes principes de me faire accompagner par l’administrateur, tant que je suis sur son domaine. On s’aperçoit ainsi d’un tas de choses, même si les noirs n’osent se plaindre de rien. Par exemple, si les vieilles femmes, seules, assistent aux palabres, c’est que le chef de cercle a coutume d’être trop entreprenant avec les jeunes, à qui leurs maris ou leurs pères font gagner la brousse avant qu’il arrive. Mais tout à coup je réfléchis:

»--Mais non, ce n’est pas possible. Et l’argent de l’impôt? Vos trois cent mille francs, dans cette case ouverte à tout le monde? Mettez-y votre pharmacien.

»--Il est loin: sur le tronçon de route qui reste à construire entre Bodiéni et la frontière. Je ne puis pas le faire revenir: les noirs n’en ficheraient plus un coup. Mais ça ne fait rien: je puis quitter le poste avec vous demain matin... Je vais installer le condamné à mort dans ma chambre: les caisses de l’impôt ne risqueront rien.

»--Le condamné à mort?

»--Oui: Samba Laôbé... Monsieur le gouverneur, Samba Laôbé est la providence du cercle. Sans lui, surtout depuis que tous mes collaborateurs européens ont été mobilisés, je ne m’en serais pas tiré... Vous avez vu mes miliciens, hier?

»--Oui. Ils manœuvrent comme des rengagés sénégalais. Je n’ai jamais vu ça.

»--C’est le condamné à mort qui les a dressés... Et le jardin? Il est admirable, n’est-ce pas, le jardin? Il n’y en a pas deux comme ça dans toute l’Afrique occidentale. C’est le condamné à mort qui y veille... Il tient aussi la comptabilité.

»--Mais qu’est-ce que c’est que votre condamné à mort?

»--C’est un condamné à mort. Voilà tout. Seulement il l’est depuis dix ans... Il y avait eu recours en grâce, comme la loi l’exige, et il est à croire que la pièce, ou bien la réponse à la pièce, s’est perdue dans la brousse, que le courrier a été arrêté, intercepté... Alors Samba est toujours condamné à mort, mais il n’est pas exécuté. Vous concevez que, dans ces conditions, il marche au doigt et à l’œil. Sinon, on lui dit: «Tu sais, Samba, je vais écrire à Paris!» Et puis, comme il est éternellement prisonnier, on a tout pu lui apprendre, on avait le temps: la cuisine, l’art militaire, l’horticulture, le jardinage, la lecture, l’écriture, la comptabilité; et maintenant, on peut se reposer sur lui pour former des élèves. Tandis qu’avec des galapiats de condamnés à deux ou trois ans de travaux seulement, ça ne vaut pas la peine d’essayer de leur faire entrer quoi que ce soit dans la tête: quand ils ont appris, ils s’en vont!...

»Nous partîmes le lendemain, laissant la garde des 300.000 francs, le commandement du cercle, en somme tout le gouvernement, à Samba Laôbé, condamné à mort. Il s’en tira à la satisfaction universelle. J’aurais voulu pouvoir lui faire décerner les palmes académiques.

»Voilà pourquoi j’invite tous mes tribunaux indigènes à multiplier le nombre des condamnés à mort: ils sont l’épine dorsale des États que je gouverne. Car, bien entendu, instruit par cette expérience, je m’arrange pour qu’ils ne soient jamais exécutés.»

»Au bout du compte, c’est l’extension de la loi Bérenger à la peine de mort; et puisque la suspension des effets du jugement a pour indispensable condition la bonne conduite du bénéficiaire, on a toutes les chances de garder sous la main un gaillard souple comme un gant.

»J’ai parlé «du glaive de la loi». Ce n’est là, je dois bien le spécifier, qu’une figure: les condamnés à mort par les tribunaux indigènes, aux termes de la coutume, doivent être pendus jusqu’à ce que mort s’ensuive. Pour parler correctement j’aurais dû dire, par conséquent: la potence, ou le gibet, ou la hart, comme tu voudras, de la justice.

»Mon procédé, pour me procurer une quantité suffisante de condamnés à mort, était aussi simple qu’efficace: il me suffisait d’inviter les tribunaux indigènes à ne pas se gêner pour faire preuve de sévérité. Pour éviter ensuite la destruction, qui eût été, pour mes projets, déplorable, de cette matière première, il me fallait user ensuite d’une certaine diplomatie. J’y employais mon procureur de la République, avec qui j’étais, par bonheur, dans les meilleurs termes: homme, du reste, de la plus grande humanité. Il ne faut point trop s’en étonner: à notre époque contemporaine, c’est le plus souvent la magistrature assise qui prétend à la sévérité, la magistrature debout à l’indulgence: précisément, je suppose, parce que ce devrait être l’inverse; ainsi l’exige le perpétuel paradoxe de nos mœurs judiciaires actuelles.

»Bien pénétré de mes intentions, qui s’accordaient avec la bonté naturelle de son cœur, cet excellent magistrat s’arrangeait pour retarder durant des mois l’expédition du pourvoi, puis du recours en grâce. Parfois même, il savait égarer les pièces nécessaires à cette expédition, et tu conçois bien qu’on ne saurait exécuter un homme tant que la Cour de cassation et le président de la République n’ont pas dit leur dernier mot. Enfin, si par hasard le moment arrivait que nous étions forcés dans nos derniers retranchements, que la Cour de cassation repoussât le pourvoi, que le président de la République refusât la grâce, j’avais découvert, avec lui, un moyen tout à fait sûr de conserver indéfiniment mon condamné:

»Le jugement, disions-nous, appartient sans conteste au tribunal indigène, mais l’application de la peine nous concerne: elle est du ressort de l’exécutif. Or, il est constaté que, dans le cercle où cette application de la peine doit avoir lieu, personne ne sait pendre. Et le condamné doit être pendu, non pas fusillé ou décapité, cela ne fait point l’ombre d’un doute. En conséquence, il sera sursis à l’exécution jusqu’à ce qu’il apparaisse un spécialiste de la pendaison.

»On n’en trouvait jamais: nous y mettions bon ordre.

»C’est ainsi que Mamy-N’Diaye, du cercle de Kouadiakofi, put couler, comme tous ses collègues, cinq ou six années d’une existence heureuse, malgré la décision des anciens de son village, qui voulait que, depuis ce temps, son corps se balançât dans les airs. Ce Mamy-N’Diaye, du reste, avait été de son vivant légal, si je puis employer cette expression, une déplorable crapule, la honte de sa race et de sa tribu: un incorrigible ivrogne, qui avait fini par tuer son père et sa mère, deux de ses oncles et le garde-police venu pour l’arrêter. Mais on a des principes ou on n’en a pas: mon principe était que Mamy-N’Diaye ne devait pas plus être exécuté que les camarades. C’était bien davantage encore l’opinion de Carlier, l’administrateur du cercle: tous les autres administrateurs possédaient déjà leur condamné à mort et lui n’en avait pas! Il en souffrait comme d’une insupportable infériorité, susceptible d’influer sur son avancement, puisque le gouvernement de son cercle s’en ressentait. Il me jura que Mamy-N’Diaye, malgré les apparences, ferait un aussi bon condamné à mort que les autres. Le fait est qu’il l’avait dressé à la perfection par le procédé le plus élémentaire: rien qu’en lui annonçant qu’il deviendrait un cadavre définitif le jour où il boirait autre chose que de l’eau. Obligé à la sobriété, Mamy-N’Diaye était devenu le plus inoffensif des hommes, et la main droite de Carlier pour l’administration du cercle, bien entendu. Par surcroît, on l’avait mis à la vaccination: il maniait la lancette comme un vieux praticien.

»Malheureusement, il y a des choses qu’on ne saurait prévoir. Voilà qu’un jour tombe à Kouadiakofi le quartier-maître de la marine Plévech, détaché à la flottille et à l’hydrographie de la Volta. Carlier était en tournée. Il est reçu par le commis principal Bouffiot, un brave homme, mais un crétin, qui lui offre à dîner. Le dîner est servi, comme de juste, par Mamy-N’Diaye, qui avait dirigé les travaux du cuisinier. Ce dîner était excellent. Plévech en fait ses compliments à Bouffiot, qui répond orgueilleusement:

»--Depuis que nous avons notre condamné à mort!...

Et Mamy-N’Diaye salue, avec un bon sourire.

»--Vous avez un condamné à mort? fait Plévech. Pourquoi ça? Pourquoi n’est-il pas exécuté?

»--Parce que, expliqua Bouffiot, qui par malheur, dans sa situation subordonnée, ne se croyait pas permis de révéler un des grands secrets de mon gouvernement, parce que... il doit être pendu.

»--Eh bien?...

»--Eh bien, continue Bouffiot selon la consigne, à Kouadiakofi, personne ne sait pendre.

»--Vous ne savez pas pendre? crie Plévech avec autant de stupeur que d’indignation. C’est impossible! Tout le monde sait pendre!

»--Mais non, je vous assure...

»--Tout le monde sait pendre: c’est la chose la plus facile. Vous avez bien une corde?

»--Oui...