Part 9
»Et je bus, je bus à longues lampées, le lait crémeux, ce lait qui était presque du beurre. Il me semblait boire non seulement la santé, non seulement la vie, mais la bonté, la charité, la maternité des femmes, de toutes les femmes; il me semblait que j’étais redevenu petit enfant, que c’était ainsi, en tout petit enfant, que celle-là me voyait, me prenait, que je buvais le lait de ses mamelles. Quand ma tête retomba, quand j’eus l’air d’en avoir assez, elle sourit d’un air satisfait--et elle est partie. Je ne l’ai jamais revue, et je penserai à elle, toujours, plus qu’à aucune de celles qui ont cru m’accorder une faveur insigne en me prêtant l’accès, pour un instant, de ce petit muscle hospitalier dont elles ont fait, dont nous avons fait--qui dira pourquoi, en raison de quelle folie?--le siège de leur vertu et de leur honneur... _The woman that gave thee milk_, comme dit la Mère Louve à Mowgli, dans Kipling. Ah! oui, ça, ça!...
»Je ne l’ai jamais oublié. Mais ce regard de la Coniaguie qui m’a donné du lait, je l’ai retrouvé, il y a un an, dans les yeux de madame Vaubelle penchée sur moi, à l’hôpital. C’est ça qui m’a attaché à elle. C’est ça qui m’a fait espérer. J’ai cru comprendre qu’au fond de toutes les femmes, et de tous les hommes, demeurent des sentiments très primitifs, élémentaires, sur lesquels on pourrait s’entendre. Et alors, alors!... Ah! mon vieux, ce serait le rêve. Devenir un homme comme tout le monde, au lieu d’une espèce de monstre, un solitaire qui, toute sa vie, a vécu, uniquement vécu, par son cerveau, ses muscles et sa volonté!
* * * * *
Le lendemain matin même, je courus rapporter ces confidences favorables à madame Vaubelle. Elle revenait de la messe.
--J’y vais tous les jours, me confia-t-elle. Au temps de mon mariage, je n’y allais que le dimanche. Mais quand «il» a failli mourir, à l’hôpital, j’ai pris l’habitude. J’ai fait vœu, même, si vous voulez savoir, de continuer toute ma vie, s’il guérissait.
Ainsi, dans le temps qu’elle commettait l’adultère en esprit, dans le temps même qu’ensuite elle l’avait commis dans sa chair, elle n’avait jamais conçu que c’était un péché, ce qu’elle demandait au Seigneur, et que sa prière, les intentions mêmes de sa prière au pied de l’autel, n’étaient qu’un sacrilège. Il ne pouvait y avoir de péché, puisqu’elle aimait! Dieu et son désir ne pouvaient être que d’accord. Je me promis de faire savoir à Partonneau qu’en cela encore elle était près de l’humble Africaine à peine entrevue par lui, une des fois qu’il agonisait! Ah! certes, Suzanne Vaubelle était aussi simple, aussi primitive. Chez elle, l’instinct, le sentiment étaient tout: la raison, la civilisation, la morale, les dogmes, passaient sur elle comme l’eau sur de l’huile. De même, souhaitant peut-être la fin de l’époux qui la battait, l’Africaine allait en cet instant planter un clou dans le fétiche de son village pour lui dire: «Rappelle-toi de faire mourir cet homme!»
... Il était onze heures. Et voilà que toutes les cloches, dans toutes les églises, commencèrent de sonner. Elles évoquèrent pour moi, une seconde, le premier jour de la guerre, le tocsin dans les campagnes, le terrible tocsin qui criait aux hommes: «Allez, on vous veut, c’est l’heure du massacre!» Mais, cette fois, c’était l’anti-tocsin, c’était l’armistice. Il était signé. Quinze cent mille de ces hommes étaient morts, mais non pas en vain. Ils avaient vaincu. Leurs os avaient vaincu! Voulant courir chez Partonneau, me réjouir avec lui, je me sentis lié, roulé dans une vague de foule. Tout le monde était dans la rue. Vous vous souvenez, n’est-ce pas, vous vous souvenez! C’était un délire immense, une ivresse de joie, de cauchemar fini, qui faisaient couler les larmes. On s’embrassait. On embrassait n’importe qui. Dans un tourbillon humain, à une station du métro, une femme m’embrassa, une jeune femme du peuple, aux yeux égarés, dont les bras s’ouvraient, dont le corps s’offrait à moi, à tous. Et, baissant la tête pour recevoir le baiser que je lui rendais, comme la vieille amante dans le _Bel-Ami_ de Maupassant, elle enroula quelques-uns de ses cheveux autour d’un bouton de mon pardessus, et tira, pour que cela lui fît un peu mal, pour avoir un peu mal dans une occasion telle: sublime conception de vouloir mêler la douleur physique à la joie du cœur, de les confondre, comme pour un enfantement! Moi-même, j’avais les larmes aux yeux en arrivant chez Partonneau.
--L’armistice est signé! La guerre est gagnée!
Il fumait sa pipe bien tranquillement. Il n’avait pas même ouvert sa fenêtre pour voir ce spectacle qu’on ne reverra plus jamais, cette fête spontanée du triomphe.
--Il paraît, fit-il, il paraît...
--Tu n’as pas l’air d’en être sûr?
--Si, si!... On rédige aujourd’hui le bulletin de victoire. Je connais ça. Il faudrait savoir ce que c’est que la victoire. C’est tellement différent, selon l’idée qu’on s’en fait!
»... Une fois, j’accompagnais une colonne dans l’ouest sakalave, à Madagascar. Une belle colonne, tu sais, avec deux batteries de montagne, et tout ce qu’il faut pour la majesté des opérations. Vers midi, un jour, des coups de feu partent de la brousse. Ennemi invisible, naturellement, mais pas un homme atteint. Ça n’empêche pas de disposer les deux batteries dans l’ordre indiqué par le règlement d’artillerie le plus récent, de diriger deux ou trois volées d’obus sur un point également indiqué par le règlement, et d’envoyer ensuite une compagnie pour voir. Personne. L’ennemi avait pris la fuite. C’était donc une victoire, on rédigea le bulletin de victoire. Bon! Le lendemain, à la même heure, nouveaux coups de fusil, mais, cette fois, une douzaine de tirailleurs amochés. On enlève les morts, et le toubib s’arrange comme il peut avec les blessés! Sais-tu ce qu’il leur trouve dans la peau? Les débris des obus qu’on avait tirés la veille. Les Sakhalaves avaient de la poudre pour nous faire la guerre à leur manière, mais pas de balles pour charger leurs pétoires. Et ils n’avaient fait la première attaque, vingt-quatre heures auparavant, tirant à blanc, que pour qu’on leur tire dessus, pas à blanc, et se procurer de la mitraille. Alors, ne crois-tu pas que ce jour-là, eux-mêmes n’avaient pas de leur côté rédigé leur bulletin de victoire? Eux aussi, ils avaient réalisé leur but de guerre. Quand il y en a un qui joue aux échecs, l’autre aux dames, et l’un contre l’autre, ça peut arriver. Demande-toi, si tu es intelligent, si les Boches, à cette minute, ne rédigent pas leur bulletin de victoire. Si les buts sont différents!
--Mais quels buts?
--Penses-tu qu’on fasse la guerre, à l’époque où nous sommes, pour des morceaux de terre! Aux colonies seulement: dans les patelins où prendre la terre, c’est s’approprier l’homme qui est dessus, sa puissance de travail. Mais en Europe! On se fait la guerre pour augmenter sa propre puissance de production, de richesse, de possibilités de richesses, et diminuer celle de l’adversaire. Les Boches ont détruit la nôtre, pour dix ans, vingt ans. Ils ont gardé la leur. Voilà...
--Mais ils paieront, ils doivent payer!
Partonneau siffla.
--As-tu jamais vu quelqu’un payer quand il ne veut pas?... Non, vois-tu, nous avons gagné la guerre, mais les Boches ne l’ont pas perdue.
Je me suis rappelé cette conversation, plus tard!... A ce moment, je me contentai de plaindre Partonneau; sans doute il était en cet instant le seul, de tous les Français, à ne pas demeurer convaincu que la victoire était la victoire, qu’on aurait du vaincu tout ce qu’on voudrait, qu’on lui dicterait sa volonté. Je pensais avec pitié: «Il est de ceux à qui la guerre a donné la tape. Alors, il se regarde, et juge la France d’après lui.» Lui aussi, au cours de son existence, il avait gagné ses guerres, toutes ses guerres. Maintenant, il était fatigué, il était... il était fini! Il penchait donc à décider que sa patrie lui ressemblait! J’en souffrais comme d’une humiliation personnelle; je l’aimais, je l’admirais tant! Durant de si longues années, les années d’avant-guerre, les années où l’on était «le vaincu», il avait si pleinement personnifié pour moi le Français qui ne désespérait pas, qui n’avait pas bavardé sur des ruines, et agissait, montrant que nous étions encore et toujours des mâles! Il parut pénétrer ma pensée.
--Tu es en train de te dire que je ne suis plus qu’une vieille gloire, n’est-ce pas: la même chose qu’une vieille lune? Possible. Tu verras si toi-même tu vieillis comme tu aurais vieilli, sans la guerre. Ceux qui profiteront d’elle, ce sont les générations trop jeunes pour l’avoir faite, rappelle-toi: parce que celles-là verront le monde nouveau _comme il est_, tandis que pour nous, les vieux, et pour tous ceux qui l’ont faite, nous resterons toujours empêtrés dans le souvenir de ce qui a été, et que ça nous gênera pour comprendre. Nous n’avons qu’à nous laisser manger.
--Manger?
--A lâcher de bonne grâce la place qu’on nous enlèverait de force, si tu veux. Prendre sa retraite, enfin. Notre rôle est fini, mon vieux, bien fini... Voyons, raisonne! Tu noircis du papier, toi. Eh bien: des écrivains qui s’étaient fait un nom avant 1815, quels sont ceux qui ont continué à exister, je veux dire à être lus, après Waterloo? Les conditions de la société étaient nouvelles, ils n’ont pu s’y adapter. Nous ne nous adapterons pas davantage.
Je refusais d’accepter un seul mot de ce qu’il considérait comme des vérités attristantes, mais incontestables. Ce n’est que pour arriver à mon but, sur un autre terrain, que j’accordai:
--Soit, la retraite. La tienne sera belle: presque jeune encore, devenu un ancêtre, un des créateurs de la plus grande France, comme disent les faiseurs de phrases. Et, avec la gloire, l’amour, la fortune même.
--L’amour, la fortune?...
--Madame Vaubelle. Un signe de toi et elle t’apportera tout cela.
Il ne répondit pas.
--Voyons, Partonneau, il faut te décider, il faut que ce soit oui ou non, et rapidement. Agir d’autre façon, à l’égard d’une telle femme, ce serait de la malhonnêteté. Tu n’es pas comme les autres, et c’est pour cela qu’elle t’aime, mais tu n’es pas un mufle.
Je retrouvai dans ses yeux cette étrange illumination qui m’avait frappé si souvent, du temps qu’il était lui, tout à fait lui: le si terriblement perspicace Partonneau.
--Attends encore quelque temps. Je te donnerai une «décision», comme tu dis, le jour où nous aurons une décision dans l’affaire Blazeix.
--L’affaire Blazeix? Quelle affaire? Et quel rapport?
Il haussa les épaules.
--Tu verras. Attends, te dis-je.
* * * * *
Un mois plus tard, la Banque du Pacifique, sans suspendre entièrement ses paiements, avouait ses embarras, sollicitait le secours des autres établissements de crédit. Il se pouvait qu’elle l’obtînt; il se pouvait aussi qu’elle sombrât. On ne savait rien. Une seule chose était sûre: c’est qu’elle devait réduire ses entreprises, pratiquer de larges économies sur son personnel. Il ne partirait jamais pour l’Extrême-Orient, il ne jouirait jamais de son magnifique salaire, le pauvre Blazeix! Je le rencontrai le lendemain du jour où ces mauvaises nouvelles commençaient de se répandre. Il serait inexact d’écrire qu’il ne paraissait en éprouver nulle déception, mais il avait si bien su, toute sa vie, se passer d’argent, il avait si peu de besoins! «J’avais fait un rêve, un joli rêve, me dit-il, voilà tout! C’est un peu ennuyeux!...» Puis il me parla, sans transition, de ses essais sur la résistance des fibres d’un textile nouveau qui venait de lui parvenir de Madagascar. Brave Blazeix! C’était un homme qui ne songeait qu’à travailler, pour le plaisir: «Il faudra que vous veniez voir ça, à mon laboratoire de Saint-Mandé, ajouta-t-il ingénument. Ça, et d’autres choses... Connaissez-vous?...»
Il tira de sa poche deux ou trois graines desséchées qui ressemblaient aux cosses d’un très gros haricot, ou encore à celles que laissent tomber, vers la fin de l’automne, certains arbres acclimatés dans nos pays, tels que l’acacia ou le vernis du Japon.
--J’ai reçu ça, il y a cinq ou six semaines... Très intéressant: c’est le _moukiga_, le poison utilisé le plus fréquemment par les sorciers du Congo. On broie les graines dans l’eau de la boisson, tout simplement. Le philtre agit en quelques jours ou en deux, quatre, six mois, à la volonté de l’opérateur: ça dépend de la dose, et la mort est naturelle, tout à fait naturelle, produite par des perforations de l’intestin qui rappellent, à s’y méprendre, les effets d’une entérite aiguë... La cause véritable? Un alcaloïde tout à fait spécial. Je l’ai obtenu, l’alcaloïde, à l’état pur, et essayé sur des cobayes: alors c’est foudroyant!
Il me montra un petit tube.
--Et vous emportez ça chez vous, Blazeix? Bon Dieu, vous feriez mieux de laisser ces choses-là dans votre laboratoire!
--Bah! J’ai aussi mon petit atelier chez moi. Le soir, je travaille encore.
--Dites-moi, il n’est pas du côté de la cuisine, votre atelier?
Il se mit à rire comme un enfant.
--Non, non! Ne craignez rien!
* * * * *
Le surlendemain, c’est Partonneau qui sonna chez moi. Il alla s’asseoir à sa place ordinaire, sur le canapé, en face de ma table de travail, bourra sa pipe et, durant cinq minutes, n’ouvrit pas la bouche. Je le voyais bien, il voulait imposer à ses traits cette immobilité impénétrable qui, je l’ai déjà noté ailleurs, n’est chez lui que la marque de sentiments ou d’émotions qu’il dissimule. Mais, cette fois, l’orage intérieur était si fort qu’il avait agi sur tout son organisme impaludé; on voyait reparaître sur son visage cette espèce d’hémiplégie faciale qui le défigure aux instants d’épuisement physique ou de crise morale. Retirant sa pipe de ses lèvres convulsées:
--Je viens de chez Blazeix; il est mort, tu sais!
Il avait si mal prononcé, malgré toute la puissance de son vouloir, que j’eus peine à comprendre. Et puis, la nouvelle était si surprenante!
--Tu dis?
--Je dis que Blazeix est mort cette nuit...
--Mais de quoi? C’est impossible, c’est... c’est effroyable!
--De quoi... Demande-le au médecin. Il a trouvé la mort toute naturelle, le médecin: péritonite foudroyante. Tu comprends, un homme qui avait eu deux fois la dysenterie, une fois le choléra, sans compter toutes les petites misères que nous rapportons... Sa femme a expliqué le cas de la façon la plus lucide. Tout est en règle. On l’enterre mardi. Voilà...
Je regardai Partonneau dans les yeux.
--Et tu crois, toi?...
--Je ne crois rien du tout. Je crois ce que croit le médecin. Mon cher, il ne doit jamais y avoir qu’une vérité: la vérité officielle. Sans ça, où irions-nous?
--Partonneau, murmurai-je d’une voix si basse que moi-même j’avais peine à m’entendre, alors, l’assurance?...
--Eh bien, la compagnie la paiera, l’assurance. C’est une consolation pour madame Blazeix, n’est-ce pas?
--Oui, oui!... Partonneau!... Avant-hier, je l’avais rencontré, Blazeix, et il m’a montré, en tube, je ne sais quel poison équatorial.
--Tu supposes qu’il s’est suicidé? Suicidé gentiment, discrètement, en douceur?
--Non... Il n’avait pas l’air d’y songer, ce n’était pas un homme à ça.
--Et Karpovitch? Tu te souviens... Est-ce qu’il avait l’air d’un homme à se suicider? Pourtant... Ou bien on l’a peut-être suicidé, Blazeix, on lui a fait comprendre... Mais alors, il a joliment bien joué le jeu! Pendant vingt-quatre heures, il paraît qu’il a souffert comme un damné, et sa femme a fait venir un médecin, le même qui a signé le permis d’inhumer. Il ne lui a rien dit, au médecin, sinon que c’était une crise, qu’il connaissait ça, qu’il n’avait besoin de personne.
--Tu en conclus?... Ah! Tu ne veux pas dire ce que tu en conclus!
--Tu vois bien que je ne dis rien!
Un silence encore. Puis, il décida d’une voix bien égale cette fois:
--La petite madame Blazeix va jouir d’une existence confortable...
--Partonneau, quand je t’ai parlé de ce que tu sais pour madame Vaubelle, il y a six semaines, tu m’as répondu: «Nous en recauserons quand nous aurons vu la fin de l’affaire Blazeix.» C’est à ça que tu faisais allusion, c’est ça que tu prévoyais?
--Pas précisément... Peut-être quelque chose dans ce genre-là. Et si Blazeix n’avait pas été un colonial, je veux dire un imbécile en tout ce qui concerne les femmes de ce pays-ci, il n’aurait jamais associé son existence à celle de cette femme!... Nous sommes tous pareils!
Il jeta ces derniers mots avec une rudesse qui parut le déchirer lui-même.
--Tiens, fit-il, allons nous promener. Blazeix est mort à Paris au lieu de claquer là-bas: un point, c’est tout. Qu’il n’en soit plus question, hein? Pauvre bougre, tout de même! Il aurait fait encore de si belle besogne. Pas usé encore tout à fait, lui!... Dix ans de moins que moi!...
* * * * *
C’était un de ces jours de lumière, comme il n’en est que sous le ciel de l’île de France, d’une telle limpidité qu’ils donnent l’impression de tout voir et de tout aimer, parce qu’on distingue tout, légèrement, sans efforts. Sans dire quoi que ce soit d’important, j’entends qui tînt aux deux sujets dont, seuls, nos esprits pouvaient s’occuper: cette fin brusque et angoissante de Blazeix et la résolution qu’il fallait enfin que prît Partonneau à l’égard de madame Vaubelle, presque silencieusement, à pied, nous gagnâmes le bois de Boulogne, puis cette rive de la Seine devant laquelle, au delà de l’eau grise ou diaprée des couleurs du prisme par les essences subtiles suintant de la coque des vieux bateaux charbonniers, assomptionne Saint-Cloud et son coteau. Il n’est guère que les gens qui sont allés très loin, qui sont allés partout, pour savoir apprécier, pour oser apprécier ce qui peut chaque jour s’offrir au regard. Je connaissais l’affection de Partonneau pour ce paysage; il l’estime un des plus aimables du monde. Nulle part en France, ni ailleurs, la nature n’épouse plus harmonieusement l’œuvre des hommes. Pas de maison qui ne lève la tête à travers une touffe d’arbres comme un petit oiseau le bec au-dessus de son nid. Le clocher même de la petite ville, bien que tout neuf et trop maigre, fait «à l’économie», ne parvient pas à déparer cet ensemble, exquis à toutes les saisons de l’année--soit que les frondaisons portent leur audacieuse parure printanière ou les somptuosités plus lourdes et brûlantes de l’automne, soit que les branchages lointains, l’hiver, apparaissent lilas sur l’horizon, ou d’un blanc rose, très tendre, s’il a neigé. Par surcroît, ajoute Partonneau, on peut aller voir ça quand il vous plaît; et les Japonais, qui sont des hommes sages, nous enseignent qu’il n’y a de vraiment belles que les belles choses qu’on a sous la main, qu’on fréquente à sa convenance; des autres, on ne garde qu’une impression de rareté, on les a vues pour en parler, plus que pour en jouir.
Il faut traverser une petite pelouse et gagner le bord de la Seine, où personne jamais ne va. Alors, vous pouvez rester tout seul, avec cette jolie chose toute à vous, comme un millionnaire; vous en êtes le maître. A cette époque, on trouvait là une espèce de ponton, abandonné depuis dix ans. Une crue plus tard l’a emporté; du reste il tombait en ruines. Sur ce ponton demeurait un banc, mal sûr, à la vérité: la prudence commandait d’éviter le milieu pour ne s’asseoir que sur les extrémités au-dessus des piédroits. C’est ce que nous fîmes, Partonneau et moi. Ainsi, nous avions l’air de jouer à je ne sais quel jeu puéril, nous regardant, mais sans nous rapprocher.
... Et Partonneau prononça très doucement, comme on soupire:
--C’est ennuyeux de quitter ça _aussi_!
Jamais encore il ne m’avait parlé de rien de pareil.
--Comment, lui dis-je, tu repars?
--Non, non, je m’en vais...
Vous ne comprenez pas la différence; cela doit vous paraître un propos d’imbécile. «Partir» ou «s’en aller» ont toujours passé pour des synonymes. Mais j’avais tellement l’habitude de son esprit, et de l’entendre à demi mot! «Partir», pour lui comme pour moi, cela signifiait l’aventure devenue naturelle, l’exercice du vieux métier, l’océan traversé, puis la «mission» quelque part, ou bien le poste n’importe où, la besogne administrative chez les noirs ou les jaunes, le proconsulat colonial, quoi! avec sa monotonie, ses bâillements, mais aussi ses rudes plaisirs, que vous ignorerez toujours, vous les gens d’ici, vous les «éléphants!» S’en aller, ce n’est pas la même chose, c’est même le contraire: c’est abandonner. Partonneau abandonnait, voilà ce qu’il voulait dire. Il quittait à la fois Paris et les colonies.
--Alors, où vas-tu?
--Mon vieux, si c’était pour l’Angleterre et comme Anglais que j’aie fait ce que j’ai fait, je serais aujourd’hui baronnet, ou tout au moins _knight_, enfin j’aurais un manche à mon nom, comme ils disent, de quoi je me ficherais d’ailleurs comme de ma première paire de chaussettes. Mais, avec le titre, une dotation: les Anglais, qui ne sont bêtes qu’en apparence, ont compris que noblesse sans richesse, c’est de la blague, ils vous collent sagement les deux ensemble. Mais je suis Français, et c’est pour la France que j’ai travaillé; on vient donc de me nommer commandeur de la Légion d’honneur en me fendant l’oreille, distinction impressionnante pour laquelle j’ai acquitté quatre-vingts francs de droits de chancellerie, et toucherai toujours la peau, n’étant qu’un pâle pékin. Ma retraite va être liquidée à huit mille francs, ce qui est, paraît-il, exceptionnel et magnifique. Je dois me féliciter que mes vieux, en mourant, m’en aient laissé à peu près autant, sinon ce serait la mendicité. Même ainsi, ce n’est pas assez pour Paris. Je ferai donc comme les autres, ce sera le trou, le petit trou aussi peu cher que possible, le plus loin possible, en Bretagne ou dans le Midi. Tu me diras que je pourrais aussi faire comme quelques autres, et que les conseils d’administration n’ont pas été inventés pour les chiens...
--Il n’y a pas que ce moyen, et tu le sais: Il y a _elle_. Et tu ferais, avec ton bonheur, le bonheur de celle-là.
--Il y a deux choses que je ne comprendrai jamais, cria-t-il, que nous ne comprendrons jamais, nous autres de là-bas: ce sont les affaires d’_ici_ et les femmes d’_ici_. Et ça se mêle, ça se confond, ces femmes et ces affaires! Tu le vois bien, maintenant!... Tout de suite, quand ce malheureux Blazeix m’a annoncé d’abord son mariage, puis «sa chance», j’ai eu le pressentiment de ce qui arriverait!
--Admettons. Il n’y a qu’une conséquence à en tirer: c’est qu’à toi ça ne serait pas arrivé. Tu aurais vu le coup, tu te serais défendu. Mais qu’ai-je même à faire cette supposition? Elle est odieuse! Madame Vaubelle est ce qu’il y a de mieux comme Française, tu entends, ce qu’il y a de mieux!
--Je le crois... Tiens, tu te rappelles, quand on donne un coup de marteau sur l’arbre de couche d’une machine pour savoir s’il n’y a pas de paille, et qu’on dit: «Ça sonne bien!...» Elle sonne bien, cette femme-là, c’est du bon métal.
--Alors?... Et, tout à l’heure, en regardant cette eau, ces arbres, la colline, les maisons, ce n’est pas seulement à eux que tu pensais. Tu as dit: «Il va falloir quitter _ça aussi_.» Aussi! Donc, il y a elle. Tu regrettes de la quitter.
Ce fut comme si on l’eût frappé sur une cicatrice.