Chapter 4 of 11 · 3928 words · ~20 min read

Part 4

Il s’arrêta un instant, ébloui de lui-même et de sa merveilleuse aventure.

«Pourtant, mes mille kilos, je ne les eus pas si vite que ça. D’abord, quand j’avais abattu un éléphant, il me fallait porter l’ivoire jusqu’à la plus proche factorerie. Ce portage, ça faisait trop de frais pour moi. Je m’engageai donc, pour commencer, dans une maison de commerce, à tant par mois, avec un intérêt sur l’ivoire que je procurerais. Comme ça, j’avais mes porteurs à l’œil, et pas de frais.

»Je cherchais autant que possible à débusquer des éléphants solitaires. D’abord, en général, ce sont de vieux mâles, dont les défenses sont plus lourdes. Et puis, tirer dans une troupe de ces animaux-là, c’est plus risqué: pour un qu’on met par terre, vingt qui vous chargent. Surtout les mères, quand elles ont des éléphanteaux. Enfin, les solitaires marchent et paissent surtout la nuit. Le jour, ils cherchent un boqueteau bien sombre, ils y dorment appuyés contre un arbre. On les suit à la trace de leurs gros pieds, et on les tire... Ça n’est pas héroïque, mais c’est commercial, et c’est de cette façon-là que chassent les indigènes... Et comme l’éléphant, pendant son sommeil, se réveille pour faire ses besoins, et bouse au pied de l’arbre, ça fait une odeur de fumier, quand on entre dans ces boqueteaux!...

»Mais, un jour, je tombai sur une bande, une grosse bande. C’était sur un terrain où je n’étais jamais allé encore, ni, je crois bien, aucun Européen. Un immense marais desséché, quelque chose comme un Tchad qui ne serait pas porté sur les cartes: des roseaux tout brûlés par le soleil, une terre gercée, et, quand on fouillait cette terre, qui a la consistance de la brique, de ces drôles de petits poissons, vous savez, qui se creusent un lit dans la fange, quand elle est encore molle, s’y font une espèce de nid comme un cocon de ver à soie, et puis s’endorment pour ne se réveiller qu’à la saison des pluies et des inondations, et recommencer à nager.

»Je n’avais avec moi que mon porteur de fusil, Taraoré. Et je regardais cette bande d’animaux énormes qui ne me voyaient pas, ne me sentaient pas, parce que j’étais sous le vent, et bien caché dans ces roseaux. Je ne savais quoi décider. Tirer dans le tas? Je vous ai dit que c’était dangereux; d’ailleurs ils n’étaient pas encore à portée. Et puis il y avait dans leur conduite quelque chose qui m’étonnait, quelque chose de pas ordinaire, d’incompréhensible, d’impressionnant... Ils ne paissaient pas, ils n’avaient pas l’air d’accomplir non plus une de ces grandes randonnées qu’ils font parfois, à fond de train, pour passer d’un endroit à un autre, très éloigné... Ils marchaient comme en procession, gravement, tristement. Oui, tristement, je vous assure! Un cortège pour un enterrement: ce fut la comparaison bizarre qui me vint à l’idée. Et je vis, oui, je vis à la tête de ce cortège deux vieux mâles, des bêtes tout à fait antiques, monstrueuses, aux défenses énormes, qui vacillaient, titubaient, comme saoules. Et chacun de ces vieux mâles était comme enlacé par les trompes de deux femelles qui les tiraient, les entraînaient, pendant qu’ils semblaient dire: «Non, non, pas maintenant! Encore un instant, je vous en supplie!»

»Les femelles les conduisirent jusqu’à l’endroit où le marécage commençait, car il y avait encore un point où le marécage subsistait--et, les lâchant, se mirent derrière eux, les poussant doucement, comme avec pitié, de leur énorme front. Il y en eut un qui trébucha, tomba, ne se releva point; l’autre le suivit bientôt dans sa chute... Et le reste de la bande, avec les quatre femelles, s’était rangé devant eux, en terre ferme. Ils étaient bien là une trentaine, des vieux, des jeunes, des éléphants gigantesques, dans toute la puissance de leur âge et de leur force. Et tous poussèrent ensemble un grand cri, comme l’appel, sur une seule note, de trente immenses clairons.

»La trompe des deux enlisés s’éleva au-dessus de la boue, un instant, et répondit, désespérée... Ce fut tout. La bande s’éloigna, de son même pas lent, grave, de son pas de deuil...

»Je ne comprenais toujours pas. Taraoré me dit les yeux brillants:

»--Leur cimetière! C’est un de leurs cimetières, ici! On ne le connaissait pas. Ils y ont conduit ces deux vieux, qui allaient mourir... Maintenant ils s’en vont...

»J’avais entendu parler de ces cimetières d’éléphants, où ils conduisent, les laissant exprès s’enliser, leurs malades et leurs vieux, quand ils ne peuvent plus suivre la bande. Mais j’avais cru jusque-là que c’était une blague! J’allai voir; dans la boue desséchée, je vis des crânes, des défenses, parfois les formidables ossements d’un pied qui pointait, l’animal ayant chaviré, la tête en bas. Depuis des siècles il servait de cimetière, ce marais-là! Il contenait des milliers et des milliers de squelettes d’éléphants. C’était une mine d’ivoire, autant dire une mine d’or.

»Je m’en allai, songeant: «Si tu en parles, on te la volera, ta mine! Mais toi tout seul, comment l’exploiter?» A la fin j’en parlai à M. Partonneau. On peut compter sur lui: c’est un drôle de type, il se f... de l’argent. Et c’est lui qui m’a donné le bon tuyau, le vrai conseil: «Ne dis rien aux blancs. Va trouver sultan Ahmed, et dis-lui: «Je sais où il y a un cimetière d’éléphants, et toi tu ne sais pas. Prends la moitié de l’ivoire, donne-moi le reste.»

»Je suppose qu’il a dû me carotter, sultan Ahmed, mais tout de même, de l’ivoire qu’il m’a donné, j’ai tiré, en trois campagnes, seize cent mille francs...»

* * * * *

--Tu y crois, toi à cette histoire de cimetières d’éléphants? demandai-je à Partonneau quand nous fûmes remontés en automobile.

Il haussa les épaules.

--Est-ce qu’on peut savoir?... Le père Boniface a trouvé un gisement d’ivoire, et il est venu me demander conseil, comme il le dit. Voilà ce qu’il y a de sûr... Et pourquoi pas, après tout, pourquoi pas? Ici, en Europe, nous ne voyons guère que des animaux domestiqués, apprivoisés,--privés, comme le dit un involontaire calembour de la langue,--privés par notre intelligence patiente de leur intelligence, incapables de se subvenir à eux-mêmes, abrutis. Sur ces terres encore primitives, au contraire, l’homme est encore si peu de chose, il tient si peu de place, et une place si médiocrement honorable! Entre lui et la bête, la distance s’amoindrit. Parfois, oui, parfois, ce n’est pas l’homme qui a l’avantage. Au bout du compte, on a quelques raisons de supposer que nous ne sommes pas la tentative initiale qu’ait faite la nature pour jeter dans le monde les premières lueurs de la raison, du libre arbitre, de l’industrie, de quelque chose comme _la moralité_. C’est une hypothèse qui peut se soutenir, et qu’on a soutenue, qu’aux premiers jours du monde, avant que l’homme apparût sur la terre, les insectes, les grands insectes dont on retrouve les empreintes dans les entrailles de nos houillères n’ont pas été alors ce qu’ils sont aujourd’hui: des automates qui font, sans savoir pourquoi, sans nul enseignement des générations précédentes, qu’ils n’ont pas connues, les mêmes gestes d’une incompréhensible prévoyance--mais qu’ils tâtonnèrent d’abord, innovèrent, ne parvinrent à la perfection que par degrés, et se fixèrent dans cette perfection de leur race, qui devint instinctive. Quand la race des hommes sera devenue aussi vieille que celle des fourmis, qui sait si tous ses gestes, à elle aussi, ne deviendront pas automatiques?

»Cela te paraît absurde, à première vue, mais rappelle-toi comme, dans la grande savane africaine, on éprouve fortement l’impression que la terre est _encore_ aux termites. Elle est si maladroite, et si pauvre, et si rare, l’œuvre des hommes dans ces régions: quelques mauvaises cahutes de paille, et d’imperceptibles champs. Tout cela irrégulier, difforme, sans géométrie: et nous avons depuis si longtemps la conception que l’humanité prête, à tout ce qui vient d’elle, des mesures et des proportions méditées! Or, voici que partout, jusqu’aux confins de l’horizon, apparaissent les demeures des termites: forteresses avec des tourelles d’angle, un toit en surplomb pour l’écoulement des eaux de pluie, avec des magasins, des chambres, de vastes salles: villes sans nombre, qui abritent toute une organisation sociale, des reproducteurs, des soldats, des travailleurs ingénieux.

»Qu’est-ce donc qu’un village nègre à côté des édifices harmonieux et gigantesques élevés par ces sales et presque invisibles poux blancs? Oui, je sais bien: ils n’ont pas de conscience individuelle, ils travaillent sans savoir comment, sans pouvoir faire autrement, sans se rendre compte. Mais, jadis, ils ont dû comprendre, ou alors on n’y comprendrait plus rien!...

»Et les grands animaux sauvages, aussi. Écoute!

»Je me trouvais un jour sur une rivière qui s’appelle la M’Bomou. J’ai beau chercher dans mes souvenirs, je ne me rappelle pas de lieu plus sauvage: le pays n’est pas aux hommes, mais aux grandes créatures qui existaient avant les hommes. Aux éléphants surtout. A mesure qu’avançait ma pirogue, leurs traces devenaient plus nombreuses sur les berges. On les apercevait par moments dans les abreuvoirs que leurs pieds massifs finissent par creuser dans le talus de la rivière quand ils se dirigent vers l’eau: ils fendaient un rideau de feuilles lourdes, couleur de bronze, et c’était tout.

»Enfin, à un détour du courant je surpris, en train de boire, deux éléphants qui n’avaient pas vu venir la pirogue. L’eau coulait dans un chenal creusé entre deux rives abruptes, que même leurs jambes de géants eussent eu peine à escalader. J’épaulai mon fusil, je tirai... Un éléphant, blessé, se cabra, voulut fuir, et l’autre le suivit. Mais je persistai à décharger mon arme sur le même, sachant que ces bêtes monstrueuses ont la vie dure. Il était littéralement couvert de sang, tout rouge; par une artère coupée, ce sang giclait comme le vin d’une barrique en perce. A la fin il chancela. Alors l’autre lui posa sa trompe sur le cou. Ils avaient en vérité l’air de se dire quelque chose, et je crus comprendre: «Vengeons-nous!» Tout de suite, à travers l’eau creuse qu’ils faisaient jaillir par grandes gerbes, ils me chargèrent.

»Ils arrivaient la tête haute, farouches, menaçants; leurs oreilles immenses, de chaque côté de leurs nuques, claquaient comme des drapeaux. Je continuais de tirer, mais sans doute n’avais-je plus mon sang-froid: ils semblaient ne rien sentir, ils approchaient toujours. Les noirs qui me passaient des cartouches prirent peur, et sautèrent à l’eau. Moi-même, une seconde, je vis la mort. A ce moment, une branche qui doucement s’abaissait de la rive arrêta la pirogue. Je saisis cette branche et gagnai la terre ferme. J’étais sauvé. Les éléphants ne pouvaient faire comme moi: ils étaient pour ainsi dire prisonniers dans le lit de la rivière.

»Mais ils tentèrent de briser, de leurs pieds et de leurs défenses, cette embarcation qu’ils considéraient sans doute comme un être malfaisant, l’un de ceux qui leur avaient envoyé les coups dont ils souffraient. Je me souviens aussi qu’ils prirent, dans la coque, mon pliant, mes ustensiles de cuisine, ma cuvette en fer émaillé; puis, après les avoir méthodiquement élevés à la hauteur de leurs yeux, les jetèrent à l’eau. J’avais recommencé à leur envoyer des coups de fusil, autant que possible visant toujours l’animal que j’avais déjà blessé.

»Il vint un moment où je crus bien que celui-ci allait mourir. Il tomba sur les genoux, jetant une sorte de plainte que je n’oublierai jamais, qui retentit au loin sur l’eau, une plainte à la fois formidable et douloureuse. Je l’avais! il allait se coucher là pour agoniser.

»Alors je vis une chose étonnante, sublime. Son camarade--je crois que c’était une femelle,--lui jeta de l’eau sur le corps comme pour le rafraîchir, le ranimer, et l’autre, le blessé, remua doucement la tête. Il avait l’air de dire: «Merci! laisse-moi!» Puis l’éléphant valide lui noua sa trompe autour du cou--je ne saurais trouver d’autres mots--et fit un bond gigantesque; malgré le poids incalculable qu’il avait à porter, il escalada la berge--je ne les retrouvai jamais.

»Mais au moment où j’ai vu _ça_, mon vieux, cet animal que je considérais comme une énorme brute, enlaçant le corps de son ami pour le sauver, j’eus l’idée que je venais de commettre un assassinat, et que ces bêtes avaient raisonné, agi, souffert comme des hommes!

»Ailleurs, j’ai vu des marsouins, des légionnaires, des Sénégalais, emporter du champ de bataille leur officier blessé. On considérait ça comme héroïque, et c’était héroïque, en effet, ils étaient cités pour ça. Mais alors?...»

LES FORCES MORALES

LES FORCES MORALES

--... Il faut compter aux colonies, me dit-il, avec les forces morales. Du reste, c’est très simple: elles se ramènent à une seule: la sorcellerie.

--Partonneau, tu vas fort! Et l’Islam en Afrique, et les mandarins confucianistes en Indo-Chine, les missionnaires catholiques et protestants partout; l’administration civile elle-même. Elle ne repose pas uniquement sur la force brutale, l’administration! Du moins elle l’affirme. Elle entend représenter la civilisation...

--Même l’influence morale de l’administration, c’est de la sorcellerie!... Parce que la force matérielle, pour l’indigène, est conditionnée, causée par des esprits invisibles, par des fétiches qui la procurent. L’administrateur ou le chef militaire a de bons fétiches, des fétiches plus puissants que les fétiches locaux, voilà tout. Le marabout musulman est un féticheur monothéiste, pas autre chose. Et le missionnaire apporte d’autres fétiches, un peu différents. Tout primitif est un pur spiritualiste. L’explication matérialiste des phénomènes est une des conceptions les plus récentes--et par conséquent une des moins solides--qui soient entrées dans la cervelle de l’humanité.

--Mais les sorciers, les vrais sorciers indigènes, ce sont des fumistes ou des empoisonneurs, ou les deux!

--Pas nécessairement, ou pas du tout. Quand ils empoisonnent, c’est dans l’exercice de leurs fonctions. C’est l’esprit qui habite le poison qui tue, et légitimement, non pas eux. Eux ne sont que l’intermédiaire, l’instrument. Ils représentent la justice immanente, et la moralité telle qu’on la conçoit autour d’eux, telle qu’on en a besoin autour d’eux. Une justice qui nous choque, mais supérieure, religieuse. Ils sont un élément d’ordre et d’organisation. Ils découvrent les voleurs plus sûrement qu’un juge d’instruction; les criminels aussi: ce n’est pas toujours le _vrai_ criminel: mais bah!... Dans une communauté régulièrement constituée, l’essentiel est d’en trouver un, et que le vouloir social de réparation, de sécurité soit satisfait... Relis la _Dernière Incarnation de Vautrin_.

--Mais ils ne croient pas eux-mêmes à leurs magies?

--Autant qu’à ses rites n’importe quel prêtre de n’importe quelle religion... C’est-à-dire plus ou moins, selon les individus et les cas... mais s’ils n’y croyaient pas _généralement_, leur attitude serait incompréhensible.

»Il faut te dire que longtemps, comme toi, je les ai pris pour des fumistes, des simulateurs, des empoisonneurs--uniquement!... Au Gabon, surtout.

»Car des sorciers, il y en a! Tout le Gabon en fourmille, et c’est une sale engeance. Et l’idée que j’avais d’eux, c’est que ce sont seulement des singes et des empoisonneurs. Pour des empoisonneurs, pas moyen d’en douter: c’est un pays où il ne fait pas bon avoir une paille avec sa _mousso_ indigène. Je te recommanderais de faire attention! Pour un oui ou pour un non, elle va trouver le féticheur, et le féticheur lui donne je ne sais quoi, qui est malsain dans la soupe. C’est extraordinaire ce qu’il y a d’Européens qui sont morts de la colique, au Gabon. Et j’imagine qu’il y en aura encore pas mal.

»Mais des singes aussi, ces sorciers. Au moment où les indigènes sèment leur mil, ils ont un système à eux pour obtenir du diable, ou de qui tu voudras, une bonne récolte: ils s’habillent en champ de mil, ils se couvrent de paille de mil des pieds à la tête, et ils dansent, ils dansent comme des fous en se jetant de l’eau sur la tête. Comme ça, il y aura de la pluie, et du grain à faire péter les silos! Les nègres sont convaincus de l’efficacité du procédé beaucoup plus que nos paysans de celle des Rogations. Mais eux, les sorciers? Je n’arrivais pas à me fourrer dans la tête qu’ils pussent avoir confiance dans ces sottises: s’habiller en meules de foin, penses-tu!

»Et puis voilà qu’une fois il nous tombe sur le dos, du côté de N’Djolé, l’insurrection obligatoire tous les trois ou quatre ans. De ces petites secousses de rien du tout, auxquelles on ne consacre pas même une ligne dans les journaux de Paris, mais embêtantes, malgré ça, quand on est dedans. Embêtantes parce que ça vous arrive généralement au moment qu’il ne faut pas, où l’administrateur est en congé, où l’adjoint principal des affaires indigènes est en tournée pour ramasser l’impôt, ou bien sur son lit de camp avec la bilieuse--et la moitié des tirailleurs sénégalais et des miliciens en tournée avec l’adjoint principal, à moins qu’ils ne soient en bordée: et tu peux être sûr que ces négros savent tout ça!

»Or, jamais, jamais, ils ne marcheraient sans leur sorcier, le sorcier est toujours au fond de l’affaire. S’il n’y était pas, il n’y aurait pas d’insurrection, puisque le bonhomme, pour tout arrêter, n’aurait qu’à déclarer que les sorts ne sont pas favorables à l’opération, que le sang du poulet sacrifié est tombé à gauche au lieu de tomber à droite, ou ce que tu voudras! Et, d’autre part, c’est là qu’est le problème: voilà des gaillards qui ont tout à perdre si la bataille tourne mal. En tout cas, ils doivent y perdre leur réputation! D’abord, ils ont prédit que ça tournerait bien. Ensuite, ils ont vendu, à des prix fous, des centaines et des centaines de gris-gris qui doivent préserver leurs paroissiens contre les balles. Si on les estourbit, pourtant, ces paroissiens? Et si eux-mêmes y passent? Car ils doivent prendre le commandement de la troupe, justement, en leur qualité de canailles invulnérables par essence, et de magiciens porte-veine. Pour se décider dans ces conditions, il faut qu’ils aient eux-mêmes la foi: ça ne peut pas s’expliquer autrement.

»Eh bien! c’est avec leur sorcier en tête que j’ai vu s’amener, cette fois-là encore, la bande de sauvages des environs de N’Djolé. De loin, c’était noir, c’était grouillant, ça faisait comme des fourmis. Mais les fourmis, c’est silencieux, même dans leur fureur, et ça, ça gueulait, ça gueulait! Je les attendais à l’entrée du village, avec une douzaine d’hommes, ce que j’avais de meilleur, de vieux Sénégalais. La contenance de ma petite troupe me rassura: des gaillards d’attaque qui en avaient vu de toutes les couleurs, et méprisaient profondément «ces nègres». Mais la bande approcha, et c’était un bal, figure-toi, beaucoup plus que ça ne faisait penser à une bataille: deux ou trois cents aliénés qui chantaient je ne sais quoi, et sautaient en l’air plus haut que les types des quadrilles payés, dans le temps, au Moulin de la Galette,--avec leur sorcier, qui chantait et sautait plus haut que les autres, leur sorcier qui n’était pas habillé en meule de foin, cette fois, mais tout nu, le corps et la figure peints en rouge et en blanc, et un casque extraordinaire sur le crâne, un casque qui reproduisait le corps tout entier d’un formidable oiseau de proie, avec les ailes!

»Je dis à mes Sénégalais:

«A deux-cents mètres, feu sur le sorcier!»

»Ils comprirent. Parbleu, si on descendait le sorcier, tous ces galapiats foutraient le camp! A deux cents mètres, ils ouvrirent le feu, et moi-même j’épaulai.

»Tu sais si je suis bon tireur. Quand j’eus lâché mon coup de fusil, je rouvris l’œil que je venais de cligner, pour regarder, comptant bien voir le bougre à terre: il se portait comme toi et moi! Et il se retourna vers sa bande, comme pour dire: «Vous voyez bien!»... Alors ce fut le bond! Une vague énorme, déchaînée, toujours plus près! Je continuais à crier:

»--Au sorcier, nom de Dieu! Au sorcier!»

»Je vidai sur lui toutes les cartouches de mon magasin. Je ne tirais pas au hasard, je visais, je t’assure que je visais, en faisant tous mes efforts pour garder mon sang-froid: mais peut-être l’ai-je perdu, après tout. A cinquante mètres, à trente, à vingt, je tirais toujours: et rien, rien, rien! Et chaque fois, cette gueule devenait plus proche, terriblement plus proche, ricanante, triomphante, diabolique... Parfaitement: diabolique. A ce moment, j’ai cru au diable, à toutes ces histoires de diableries. Je me suis dit: «C’est vrai! Il ne blague pas: il est verni!»

»J’ai fermé les yeux pour ne pas avoir l’éclair de son espèce de grand coupe-coupe. Je le sentais déjà sur ma gorge, le coupe-coupe. Tout en fermant les yeux, j’ai tiré une dernière fois. J’entendis alors mes Sénégalais rigoler. Ma balle avait traversé le salaud de part en part; il avait boulé comme un lièvre...

»J’ai fait: «Ouf!» Tu ne peux pas croire combien ça m’aurait embêté de mourir converti aux sorciers: et j’en étais bougrement près.»

* * * * *

--Bon... Mais les missionnaires chrétiens ne sont pas des sorciers. Ce n’est pas de la sorcellerie qu’ils tirent leur influence?...

--Qu’en sais-tu? Du moment qu’ils invoquent une puissance invisible, parlent au nom de cette puissance? Ce n’est pas leur faute, mais pour le primitif, ils sont des sorciers...

L’AVEUGLE

--J’ai connu, en Afrique, à Madagascar, en Asie, des missionnaires de toutes sortes, des blancs, des noirs, des jaunes, des catholiques, des protestants, et même un Mormon, au Congo! Je ne sais pas pourquoi il était venu, celui-là: rien de plus inutile que de prêcher la polygamie aux Bangalas, ils sont convertis d’avance. Mais il m’a dit: «Ça n’est pas tout que de posséder plusieurs femmes devant le Seigneur: il faut aussi savoir les faire travailler!» C’est comme ça que j’ai compris la haute portée économique du mormonisme: il permet à un vaillant et pieux époux de se constituer un lucratif atelier familial et de se moquer, toutes portes fermées, des lois sur la limitation des heures de travail.

»Tu te rappelles aussi les missionnaires portugais d’Indo-Chine et leur excellent évêque à qui un gouverneur disait: «C’est étonnant comme les enfants dans votre chrétienté ont un type plus civilisé, plus... comment donc m’expliquer?... plus «Européen»--et qui répondait bonnement, écartant les bras d’un geste d’excuse: «Que voulez-vous? Nous avons des pères qui ne sont pas raisonnables!»

»Tu te rappelles le pauvre missionnaire à qui nous avons fait croire que la maison de ce brave Barbieux, l’agent des douanes mort d’une bilieuse hématurique, avait servi aux tenues d’une loge maçonnique, que le diable y revenait, et qui est allé l’exorciser en grande pompe? Tu te rappelles, le père Mottu, le lazariste du Gabon, sa soutane toujours salie de sciure, de copeaux de bois, de poussière de grès, parce que dès qu’il avait un instant, il taillait, dans des blocs de pierre ou des billes d’_okoumé_, des statues de bonnes vierges, d’anges, de bons dieux, d’une naïveté divine, ce qui ne l’aurait pas empêché de traverser l’Afrique jusqu’aux _Falls_ pour sauver une âme. On l’aimait bien, celui-là, n’est-ce pas? Et Prosper, tu sais, le grand évêque, un rude type, une manière d’empereur en bas violets. Pas seulement un missionnaire, celui-là: un chef. Partout, il aurait été un chef!

»Mais il y en a un à qui je ne pense jamais sans éprouver un petit frisson d’émotion, d’étonnement, comme à un homme enfin qui ne serait pas fait de la même matière que les autres, c’est un pasteur norvégien. Amundsen. Celui-là tu ne l’as pas connu. Il évangélisait, il y a quinze ans, sur la côte des Mahafales, à Madagascar. Il vivait là, depuis des années et des années, tout seul: pas un blanc à quarante lieues autour de lui.