CHAPITRE PREMIER
DE BORDEAUX A DOUALA
Nous avons quitté Bordeaux à deux heures.
Le paquebot — c’est l’_Asie_, des Chargeurs Réunis, — glisse avec lenteur sur l’eau jaune de la Gironde, entre des rives basses et maussades qu’une pluie froide, un ciel sombre et bas, attristent encore.
La violente tempête qui a marqué la fin de décembre est à peine finie que déjà les journaux, ce matin, 10 janvier 1923, en annoncent une autre.
Nous stoppons quelques heures devant Pauillac, puis nous repartons, dans le calme et le silence. La nuit est venue. Après le dîner, que j’ai pris, pour ce premier soir, à une table quelconque, je me suis assis dans un coin du vaste salon. Deux personnes seulement y ont pris place comme moi. Nul ne parle. Voyageur désœuvré, j’attends, presque sans pensée, immobile et passif, déjà las de cette traversée dont les dix-huit jours me paraissent d’avance interminables, le moment de regagner ma cabine ; l’intimité de ce minuscule refuge me donnera du moins l’impression d’être un peu chez moi.
Brusquement, un fort coup de roulis, un second plus fort, et, comme je me lève, un troisième qui me jette par terre, avec des chaises, cependant qu’en bas, dans la salle à manger, dont les tables sont encore garnies d’assiettes, j’entends un grand fracas de vaisselle brisée. Nous venons d’entrer dans le Golfe de Gascogne. On connaît sa réputation. Les deux jours qu’on y passe en sortant de la Gironde sont d’ordinaire deux mauvais jours. La mer y est violente, dangereuse souvent ; la brutalité de ce début incommode nombre de passagers. Il est impossible, ce soir, si ce n’est pour un acrobate, de circuler sur le navire autrement qu’en s’accrochant de place en place ; et c’est cramponné à la rampe que je descends, de mon mieux, l’escalier.
Dans ma cabine, une de mes cantines, qu’on avait placée sur l’autre, a été lancée dans l’étroit espace ménagé entre la cloison et ma couchette ; la petite armoire qui se trouve au pied de celle-ci, fixée au mur comme elle, s’est ouverte, et les quelques objets que j’y avais déjà placés sont maintenant épars sur le sol. Je me couche en hâte dans ce désordre, cependant que sous mes pieds le navire s’élève et s’abaisse, tout secoué d’une trépidation violente chaque fois que l’hélice, dans le tangage, sort de l’eau.
Le gros temps ne cessera que le surlendemain.
Ce sont ordinairement des heures mélancoliques que celles du début d’une traversée. Rien de ce qui peut séduire dans un voyage n’apparaît encore. La vie du bord, que certains considèrent comme une transition agréable, s’organise à peine. L’agitation du départ a pris fin ; à la hâte, à la fièvre des derniers jours ont succédé, dans le court espace de temps que le paquebot a mis à quitter la terre, le désœuvrement, l’isolement.
La tristesse des séparations récentes se révèle dans sa plénitude. La pensée s’abandonne aux souvenirs du passé, si proche encore, si loin déjà. Mais bientôt le goût de l’action reprendra ses droits chez ceux qu’anime l’esprit du voyageur. L’image de l’objectif apparaîtra de nouveau, parée des séductions que l’espoir lui prête ; sur tout ce gris, le soleil du tropique répandra les splendeurs de sa lumière.
Puis des relations se noueront, des sympathies parfois. Il se formera des groupes ; trois éléments sont d’ordinaire représentés sur ces bateaux : fonctionnaires, officiers, commerçants ; la communauté de carrière ou de profession, de destination aussi, contribuera aux rapprochements. C’est le plus souvent dans la salle à manger que le contact s’établit, que les premières conversations s’engagent. Le commandant Schoof m’a fort aimablement invité à prendre place à sa table. Je trouverai là M. Jore, qui va remplacer le gouverneur de la colonie du Niger, et Mme Jore ; Mme Cadier, qui va rejoindre à Libreville M. Cadier, gouverneur du Gabon ; M. Rousseau, agent de la Compagnie des Chargeurs Réunis à Cotonou et sa jeune femme ; M. de Lasteyrie ; M. Sicard, agent de la Compagnie Fraissinet. A Dakar, M. Michel, ancien sénateur, délégué du Dahomey au Conseil supérieur des Colonies, et Mme Michel, enfin M. Ficatier, inspecteur général des Ponts et Chaussées, se joindront à nous. La chance m’a favorisé, et les excellentes relations que je ne cesserai d’entretenir avec ces compagnons agréables vont me faire paraître la traversée moins longue et moins monotone.
Pour moi, je sens naître et grandir une joie profonde à la pensée de retrouver bientôt l’Afrique que j’aime. Je profite de mes loisirs pour me livrer à des études utiles. J’ai déjà pris contact à plusieurs reprises avec les populations musulmanes. Mais l’âme islamique est secrète et subtile, et je ne saurais trop me familiariser avec elle. Je vais avoir cette fois un intérêt capital, le mot n’est pas déplacé, à ne pas faire de fausse manœuvre : l’exploration est une question de psychologie, de patience et de santé.
Partant de ce principe que la conscience d’un peuple est fonction de sa religion et de sa loi, je relis donc avec une attention particulière le Koran et le code malékite de Khalil. J’ai aussi un recueil de proverbes arabes ; les proverbes jettent de précieuses lumières sur la mentalité des gens qui les ont faits ou adoptés. J’emporte le cours d’arabe ouadaïen et tchadien de M. l’Administrateur des colonies Carbou, celui du commandant Derendinger qui va paraître et dont il a bien voulu me confier les épreuves, les « Conseils aux voyageurs naturalistes », publiés par le Muséum, d’autres ouvrages techniques encore. Il me faut réduire ma bibliothèque à l’indispensable, car tout bagage sera tôt ou tard un impédimentum.
Mes questionnaires sont déjà rédigés. J’ai pour habitude, lorsque mon programme de mission m’a été défini, d’en établir une sorte d’analyse, sous la forme d’une série de questions dont les réponses éclaireront tous les points directement ou indirectement visés. Cela fait, je procède d’abord en route aux observations que je puis recueillir directement. Puis, lorsque je rencontre un Européen, ce qui est loin de m’arriver tous les jours, je lui lis mon questionnaire exactement comme si je n’avais moi-même rien vu. Je fais de même avec les indigènes qui me paraissent particulièrement bien informés ; mais c’est alors plus délicat, parce que les questions, pour eux, doivent être transformées encore ; il faut en éliminer toute complexité, les décomposer en éléments absolument simples ; ce n’est que par des sondages en quelque sorte rectilignes, directs, qu’on arrive à extraire de ces cerveaux, d’une formation si différente de celle que nous devons à notre atavisme et à notre éducation de civilisés, toute la vérité qu’ils peuvent exprimer. De ces divers résultats, complétés et vérifiés les uns par les autres, je tire ensuite les éléments de mes rapports.
Nous longeons bientôt, sur une mer apaisée enfin, les côtes portugaises ; elles ne nous montrent que des hauteurs nues. Le temps est beau maintenant, mais je m’accommode mal de l’existence confinée du bord : une prison au milieu d’un désert, tel est, et sera toujours pour moi, le meilleur des navires.
Notre première escale, Dakar, que nous atteignons le huitième jour, ne nous apporte pas la chaleur. Ce n’est pas la première fois que je constate que la réputation du Sénégal, en ce qui concerne la température, est surfaite. Torride en été, son climat est souvent assez froid l’hiver. Cependant l’aspect de la côte reste celui d’une terre brûlée par le soleil : des roches jaunâtres, des reliefs arides, qui se dressent au-dessus de l’eau et nous font faire un grand détour. Nous accostons aux larges quais sur lesquels de longs bâtiments bas alternent avec des espaces vides. Un groupe d’Européens attend le navire ; autour, une foule aux noirs visages, où les longs boubous blancs se mêlent aux costumes ouvriers. Les passagers descendent à terre en vêtements de drap, beaucoup en pardessus.
Dakar, malgré les progrès qu’on y remarque, demeure une ville banale et sans attrait, à laquelle manquent à la fois le confort et l’élégance de l’Europe et le pittoresque de l’Afrique. La mentalité des indigènes s’y manifeste en outre trop souvent par une arrogance qui donne à réfléchir sur l’opportunité des privilèges qu’on leur a si prématurément accordés.
Je passe quelques heures à terre et j’ai la satisfaction d’y trouver deux petites théières d’un modèle particulier très apprécié dans toute l’Afrique Centrale et le Sahara. Je m’empresse d’en faire l’acquisition. Outre le plaisir que j’éprouve à posséder ces objets dont la forme éveille mes souvenirs de voyageur, je me vois de la sorte à même de recevoir selon la mode et le rite les musulmans qui viendront dans quelques semaines, à chaque grand centre, me rendre visite à mon campement. C’est souvent par ces petits détails qu’on dispose un hôte primitif à la confiance. Ils lui donnent l’impression qu’on n’est pas tout à fait un étranger. L’infusion de thé — du thé vert — est une boisson extrêmement répandue au Tchad, au Niger, au Sahara et très certainement dans d’autres régions où je n’ai pas été à même de le constater ; boisson de luxe, mais ce luxe est accessible à tous. Le café ne la remplace que très haut vers le Nord, lorsqu’on arrive aux départements algériens, ou à la Tunisie, selon la direction qu’on suit.
Nous sommes restés à Dakar tout le jour. A la nuit, ce furent l’appareillage, l’empressement ordonné des manœuvres coutumières, le bruit des treuils succédant à celui de la grue qui, depuis notre arrivée, déversait le charbon dans la cale, la légère trépidation des hélices ; puis les lumières qui nous montraient la terre se sont éloignées avec lenteur.
Nous touchons deux jours plus tard à Konakry, le chef-lieu de la Guinée Française. Avec ses palmiers innombrables, ce coin de verdure est pour le voyageur la première révélation des sites africains ; Dakar ne saurait en donner l’image. Nous n’y restons que trois heures, mouillés auprès des îles de Los, toutes vertes aussi. Cette fois, les casques coloniaux et les vêtements de toile apparaissent. Le soleil répand enfin sur nous sa chaleur et sa gaieté. L’été, au printemps même, nous ne l’aurions pas attendu si longtemps, et dès avant Dakar, il se serait chargé de nous apprendre que nous approchions d’un sol brûlant.
Deux jours encore, et c’est Tabou, sur cette partie de la côte d’Ivoire qu’on nomme la côte de Krou, près de l’embouchure du Cavally. La chaleur est devenue torride. Sous ces latitudes, certains services du bord, principalement celui des machines, sont très pénibles pour les Européens ; aussi la plupart des navires prennent-ils ici des manœuvres kroumanes, qu’ils y laisseront de nouveau au retour.
Les Kroumanes forment une race à part. C’est une population de pêcheurs localisée dans cette région, et qui, en dehors de la pêche, a la spécialité de s’engager ainsi ; elle fournit également les équipes dont on se sert pour passer la barre. La vigueur de ces noirs est remarquable, et le développement harmonieux de leur musculature les classe parmi les plus beaux athlètes du monde.
Quant à la barre, dont je viens de parler, c’est un phénomène qui se manifeste sur toute une partie de la côte occidentale d’Afrique. Elle est constituée par une lame de fond d’une extrême puissance qui déferle et se reforme constamment à une distance assez faible du rivage. D’où nous sommes, à quelque moment qu’on jette les yeux sur celui-ci, on aperçoit trois vagues de volumes différents ; la plus proche de la terre achève de s’y briser, et son rouleau pesant vient mourir sur le sable ; la plus éloignée se forme à peine ; celle du milieu, en revanche, dans toute sa force, s’élève pour retomber avec fracas en une formidable volute ; elle est capable, à ce moment, de culbuter le plus robuste canot.
Sur les points dépourvus de wharf — ils deviennent heureusement de moins en moins nombreux — on passe la barre dans de lourdes baleinières qu’actionnent, assis cinq par cinq sur chaque bord, dix pagayeurs spécialisés dans ce sport assez rude. Il s’agit de manœuvrer de manière à éviter le rouleau tant qu’il est dans sa force. Lorsqu’on débarque et qu’on se dirige, par conséquent, vers la grève, on progresse tout d’abord sans précaution dans la zone où la vague se forme ; on atteint de la sorte la limite jusqu’à laquelle elle reste sans danger ; puis, au moment choisi par le chef de manœuvre, souvent après une assez longue attente au cours de laquelle on se laisse dépasser plusieurs fois par le léger pli qui l’accuse, les pagayeurs, avec des cris barbares, se lancent brusquement à sa suite en donnant le maximum de leur effort. La partie, dès ce moment, est engagée sans retour possible : il s’agit de n’être rejoint par la vague suivante, qui, menaçante, arrive déjà et gagne sensiblement de vitesse, que lorsqu’on a atteint le rivage ou presque ; alors le rouleau mourant de l’ennemi se borne à soulever l’embarcation qu’il lance sans dommage sur le sable.
Si on le rencontre, en revanche, trop tôt, en pleine action, tout est culbuté et le péril, plus encore que la noyade et la voracité des requins, est le choc brutal de la pesante baleinière qui capote sur ses passagers. Quand on vient de terre, la manœuvre est inverse, mais elle procède d’un principe analogue. Dans les deux cas, le succès est une question d’opportunité dans le départ, puis de vitesse dans la course qui suit. Les accidents, déjà rares autrefois, sont aujourd’hui exceptionnels.
Trois heures d’arrêt, le lendemain, devant Grand-Bassam, vert et plat. La chaleur est pénible, humide et lourde. Depuis plusieurs jours, dès le lever, on se sent las. Ce n’est qu’un peu avant le coucher du soleil que notre partie quotidienne de croquet met son animation et sa gaieté sur le pont supérieur ; on la joue avec des palets, et des figures tracées à la craie représentent les arceaux. Nous sommes toujours sept ou huit à y prendre part : d’ordinaire, mes compagnons de table et moi, parfois aussi quelques passagers agréables qui se sont mêlés à notre petit cercle. Le navire suit de près une côte sans grâce et sans diversité ; le tableau qu’elle offre est formé de trois tranches parallèles : la mer grise et calme comme un lac ; une mince ligne blanche — le sable, — une épaisse ligne sombre — la forêt : cela à perte de vue, devant nous, derrière nous. Demain seulement la Gold Coast présentera des reliefs et quelques découpures. Quant au ciel, il se charge de nuages épais qui ne cessent de nous en masquer l’azur.
Notre prochaine escale est Cotonou. Propre, ombragée, avec son sol de sable, ses allées bien tracées, elle nous présente, fort avant dans la mer, l’invite de son long wharf, avec la voie ferrée qu’il porte. Le petit groupe si vivant dont j’ai fait mon habituelle compagnie descend ici ; je me joins à lui, pour les quelques heures de l’arrêt ; nous nous asseyons dans une sorte de benne qu’on vient de poser sur le pont ; une grue la saisit, l’enlève, la transporte au-dessus de la mer, puis la laisse lentement descendre ; une embarcation la reçoit : elle la mènera, avec nous, jusqu’au bas du wharf, où nous serons accrochés de nouveau et hissés de même.
M. Fourn, le gouverneur du Dahomey, est là ; il vient recevoir M. Michel, délégué de la colonie, comme je l’ai dit, et Mme Michel. Je retrouve M. Fourn avec grand plaisir. J’ai gardé le plus agréable souvenir de son aimable accueil et de ses utiles conseils, au début de ma mission précédente, et je m’empresse d’accepter l’invitation qu’il veut bien me faire, avec la courtoisie qui lui est habituelle, d’être son hôte à déjeuner. Il a ménagé à M. et à Mme Michel la surprise d’une fête pleine de pittoresque ; parmi les détachements d’indigènes rassemblés pour leur arrivée, on remarque particulièrement des échassiers vêtus de costumes chatoyants et barbares qui, sans autre soutien que de longues perches de trois à quatre mètres fixées par des liens à leurs jambes, se promènent, penchés en avant, à pas immenses, à la hauteur des palmiers des avenues.
Mon retour à bord est sans gaieté. Tous ceux, ou presque, dont l’entrain de bonne compagnie avait donné pour moi un charme inaccoutumé à cette traversée, sont restés ici. Nous ne sommes plus que trois à la table du commandant, lui compris, et nous passons la soirée, qui nous paraît longue, à échanger des impressions de spleen.
Cependant j’ai eu une satisfaction à Cotonou : mon cuisinier Denis et mon premier boy Somali, qui m’ont accompagné durant tout le cours de mon dernier voyage, m’attendaient sur le wharf. Je les ai trouvés en débarquant. Je les avais laissés il y a deux ans à Zinder, centre de la Colonie du Niger, tout proche des régions désertiques où j’allais entrer ; je ne voulais pas les emmener par trop loin. Un officier, le capitaine Barraillier, à qui j’ai demandé dernièrement de vouloir bien s’informer d’eux, m’a fait savoir qu’ils y étaient encore, et, grâce à sa grande obligeance, j’ai pu leur faire tenir les indications nécessaires pour venir me rejoindre. J’en avais encore un, Ahmed ; il est reparti au Tchad, mais quand il me saura de retour, il s’arrangera sûrement pour me trouver.
Denis est un noir chrétien de Brazzaville ; il a ses défauts comme tout le monde ; il est même un peu « crapile », au dire de ses camarades, mais c’est un cuisinier de brousse de premier ordre, débrouillard, infatigable et toujours de bonne humeur. Somali est un Sara de Fort-Archambault, plus rude, plus sûr aussi, consciencieux à l’extrême et, à l’occasion, chasseur plein de sang-froid. Les bonnes figures de ces vieux serviteurs m’ont donné l’impression que, déjà, je me retrouvais un peu chez moi. On me demande parfois si je ne me sens pas isolé, dans ces voyages où je ne suis accompagné d’aucun blanc ; mais je me trouve bien moins seul parmi ces noirs dévoués qu’au milieu d’Européens indifférents. Ce n’est pas au désert, mais dans une foule sans solidarité, que le sentiment de la solitude est de plus poignant. Quant aux occupations, je suis loin d’en manquer, et s’il arrive, par hasard, que je n’aie rien à faire, je n’ai qu’à regarder autour de moi ; il y a, dans l’observation attentive et réfléchie de la nature, des leçons pour tous.
Le lendemain, nous courons tout le jour sous un ciel noir, sur une mer sombre, unie et silencieuse. Plusieurs averses torrentielles nous apportent un peu de fraîcheur. Nous dépassons les bouches du Niger sans les apercevoir. Une dernière nuit, et nous stoppons au large du port de Douala, invisible encore ; un transbordeur y conduit en trois heures les quelque vingt passagers qui, comme moi, descendent. M. Carde, commissaire de la République, a eu l’amabilité de m’inviter à prendre place à bord de la chaloupe des Travaux Publics, plus rapide.
C’est par Douala qu’on accède généralement au Cameroun Français ; l’ancien chef-lieu, Bouéa, est dans la zone anglaise. Situé au fond d’un large estuaire qu’alimentent cinq fleuves, Douala est accessible, à marée haute, aux navires tirant six mètres d’eau. Cet estuaire, le proche voisinage du mont Cameroun (4.015 mètres) et de l’île également montagneuse de Fernando-Po, y déterminent un régime de pluies exceptionnel : plus de quatre mètres d’eau par an. De là deux conséquences : une extrême fertilité du sol ; un climat humide, et assez pénible malgré que le thermomètre monte rarement très haut.
Le port comporte des aménagements importants, ainsi qu’un outillage d’une puissance appréciable. La ville elle-même est verdoyante. Ses constructions, bien séparées les unes des autres, s’étalent largement sous de beaux arbres aux feuillages épais. Le sol, d’un jaune rougeâtre assez plaisant, n’apparaît que sur les chemins, d’ailleurs nettement tracés et en parfait état ; une herbe verte, où de vigoureuses cultures mettent leur note claire, s’étend sur tous les espaces libres. Un beau parc y a été créé par les Allemands.
Une banlieue indigène importante forme à l’entour une ceinture ininterrompue de villages disposés le long d’excellentes routes, et dont la propreté et la prospérité frappent d’abord. La population de l’ensemble est d’environ 25.000 habitants, sur lesquels 400 Européens.
Les cases, construites en forme de rectangle allongé avec des toits débordants à arête, et d’ordinaire soigneusement alignées, sont spacieuses et en bon état, encore que d’un faible pittoresque ; bien que leurs matériaux soient empruntés à la forêt équatoriale, elles m’ont rappelé, sous des dimensions moindres, les baraquements dont le Génie fait les camps. Mais, surtout dans les centres anciens, une admirable végétation borde la route, et ses rameaux bas et touffus l’ombragent par endroits tout entière. Les arbres utiles dominent d’ailleurs ; il y a là d’innombrables palmiers à huile, des bananiers aux longues feuilles larges, hautes, d’un vert clair ; des cacaoyers, des orangers, des manguiers. Des maisons qui témoignent d’une large aisance, propriétés de riches indigènes, se dressent fréquemment parmi ces cases. Dans ce décor, un mouvement, un ordre, une activité laborieuse qui s’imposent à l’attention et contribuent à donner l’impression très nette d’une évolution économique et sociale orientée vers le bien-être et le progrès.
Le gouvernement allemand interdisait rigoureusement aux noirs, par mesure d’hygiène générale, de construire leurs habitations à moins d’une certaine distance de la ville européenne. L’administration française obtient les mêmes résultats utiles en prescrivant, pour toute maison construite dans Douala même, quel qu’en soit le propriétaire, un minimum de conditions d’aération et de salubrité. Plus libéral, plus équitable, ce procédé a été apprécié par les populations locales.
Je suis resté à Douala trois jours, et j’en suis parti avec M. Carde, qui s’y trouvait justement lors de mon arrivée, pour me rendre au chef-lieu de la colonie, Yaoundé, seconde étape de mon itinéraire terrestre. Le voyage est facile ; on le fait partie en chemin de fer, partie en automobile ; il dure deux jours, qu’il est possible de réduire à un seul. Cent quatre-vingt-un kilomètres de voie ferrée d’un mètre ont été construits là par les Allemands, en dehors d’une autre ligne qui se dirige vers le Nord ; mais, lors de leur retraite, ils ont eu soin de tout mettre hors d’usage, détruisant notamment six ponts, dont l’un de trois cent vingt mètres de long. Nos services du Génie ont procédé à la réfection nécessaire, et lorsque je suis passé, six mille indigènes, recrutés et traités avec le souci le plus louable d’humanité et d’équité, travaillaient déjà à la construction d’un nouveau secteur.