CHAPITRE V
DE NGAOUNDÉRÉ A GAROUA PAR REI BOUBA
J’espérais que la traversée de la région comprise entre Ngaoundéré et Rei Bouba apporterait à mon voyage un pittoresque particulier. Dès qu’on a quitté le pays de Ngaoundéré, c’est-à-dire peu après le départ, on entre dans une contrée d’administration indigène, sans fonctionnaire européen, quoique placée sous notre suzeraineté. Le lamido Bouba, qu’on nomme aussi Bouba Rei, y exerce seul le pouvoir. C’est d’ailleurs un vassal fidèle, et la situation qu’on lui laisse, étant donnée sa personnalité considérable, a plus d’avantages que d’inconvénients.
Le trajet, tout au moins, m’a déçu. Le peu de gibier que j’ai vu — quelques troupeaux d’antilopes — était si sauvage qu’à la fin je ne cherchais même plus à l’approcher. Cependant, un peu de viande, pour moi comme pour mes hommes, eût été fort utile. D’autre part, malgré la bienveillance avec laquelle j’ai coutume de traiter les gens, le vide se faisait à mon approche dans les villages et la question des vivres était un problème tous les jours.
M. Lozet avait eu l’amabilité de me procurer un bon cheval. J’étais délivré de mon tippoy, que je conservais pourtant en prévision du cas où j’aurais un malade en route. On verra que cette précaution ne devait pas être superflue.
J’ai loué des chevaux aussi pour Denis, pour Somali ; la petite Faadematou en a un. J’emmène encore, outre mes porteurs, Yahia et Somanakandji, un garde, un cavalier du lamido de Ngaoundéré et deux hommes de Rei Bouba qui retournent chez eux. L’un me servira de guide, l’autre me précédera d’un jour pour avertir les villages et assurer notre ravitaillement. J’ai d’ailleurs pris des notes sur l’itinéraire, et M. Bonhomme, qui est allé à Rei Bouba, m’a donné en outre une indication précieuse : « Pour tout ce que vous désirerez, m’a-t-il dit, adressez-vous là-bas à Guédal. C’est un des grands captifs du lamido ; il a la confiance de Bouba ; par lui, vous obtiendrez promptement satisfaction. »
Je ne quitte Ngaoundéré qu’à sept heures du matin, afin de recevoir les adieux du lamido, qui m’attend, avec toute sa suite, sur la place du marché. Je traverse, par une chaleur assez forte, un vaste plateau à peine ondulé, sans arbres ou presque, couvert d’une herbe sèche et jaune où les feux de brousse ont laissé de larges plaques noires, entouré de longues collines — les monts Mbang et la montagne de Ganga — d’où se détachent quelques cônes bien caractérisés. J’y rencontre plusieurs troupeaux de bœufs foulbés. J’arrive à deux heures à Gangassao, distant de 34 kilomètres, et dès ce premier campement les complications commencent : six porteurs à remplacer ; trois sont malades, trois se sont enfuis. Je fais appeler le chef du village, qui complète mon effectif.
Nous atteignons le lendemain des collines boisées à travers lesquelles toute l’étape s’effectue. Vers la fin, je mets pied à terre pour tirer un grand oiseau noirâtre, aux ailes marquées d’un peu de blanc, qui court sur le sol. Je ne puis l’approcher, et en le poursuivant, j’en fais lever quatre autres, perchés par couples dans les arbres. Ces oiseaux, dont j’ignore le nom, et que je n’ai vus que là, sont, paraît-il, bons à manger. Leur taille atteint celle de l’outarde. C’est dans ces cas-là que je regrette de n’avoir pas avec moi de fusil à plombs. Mais j’hésite toujours à compliquer mon équipement au delà du strict nécessaire.
Nous faisons halte à 11 heures du matin à un vieux campement en pleine brousse. Je pensais y trouver des vivres, grâce à l’homme que je faisais marcher en avant ; un petit village, en effet, se trouve près de là ; mais mon envoyé m’attend seul : tout le monde s’est sauvé, me dit-il. La surprise est désagréable. Les porteurs, fatigués, peuvent difficilement doubler l’étape. Cependant tout s’arrange toujours. Je finis par apprendre, à force de questions, qu’il y a deux autres villages un peu plus loin ; j’y envoie mon garde ; il y trouve quelques indigènes, les rassure, et finalement les rations arrivent ; pour moi, j’ai du riz.
Le pays, d’ailleurs, n’est pas aussi sauvage qu’on pourrait le croire d’après cet incident. Des Européens y passent parfois. Mais les populations y sont très arriérées. L’argent qu’on leur donne a pour elles moins d’intérêt que les vivres qu’elles cèdent en échange, car il n’y a pas de factorerie dans le voisinage, et comme elles ne quittent guère le pays, elles n’ont pas l’occasion de l’utiliser ; aussi se dérobent-elles de leur mieux à des marchés dans lesquels elles ont toujours l’impression d’être lésées.
Quand nous repartons, le matin, au clair de la lune, une panthère nous accompagne assez longtemps ; elle est très loin, perdue dans la brousse serrée où chemine le sentier ; seuls de petits grondements brefs, de temps à autre, nous révèlent sa présence. Je les entends à peine ; les indigènes, au contraire, avec l’acuité de leurs sens, les perçoivent très bien.
Peu après le lever du jour, j’aperçois, non loin de la piste, un troupeau de grandes antilopes qui s’enfuient. Je laisse mon cheval et, avec le garde et Somali, je pars dans la direction qu’elles ont prise ; elles nous fourniraient une provision de viande fort opportune. Mais je comprends vite l’inanité de ma tentative. Le sol est jonché partout de feuilles épaisses, très sèches, qui font beaucoup de bruit sous le pied, et qui leur annoncent notre approche par des craquements sonores. Après une heure de marche sous bois, je renonce à continuer ; je regagne le sentier, et je m’assieds sur un bloc de roche qui affleure là ; je ne vois pas d’empreintes fraîches, mon convoi n’est donc pas encore passé, et je n’ai qu’à attendre mon cheval.
Voici des voyageurs. Ils sont rares ici ; nous n’avions encore rencontré personne. C’est d’abord une petite femme très maigre, presque une enfant ; elle porte allègrement sur la tête une énorme corbeille qui paraît lourdement chargée. Derrière elle, le mari, avec un boubou bleu qui s’effile sur son dos et autour de ses jambes en longues guenilles crasseuses, une calotte sur le crâne et des sandales aux pieds ; sa seule charge, à lui, consiste en une lance, un sabre, un arc et un carquois plein de flèches. Ils me regardent avec un peu de crainte, puis, comme je ne leur dis rien, ils continuent leur chemin.
Bientôt apparaît à son tour la file de mes porteurs, qui ont dépassé les chevaux durant le temps que ceux-ci ont cru devoir m’attendre. A peine vêtus de loques sordides, ils marchent les uns après les autres, à un mètre de distance. La procession de leurs noires silhouettes, différentes par la taille, l’embonpoint, la forme de la charge que leur tête, bien droite sur le cou raidi, supporte avec une surprenante aisance, me montre de pauvres anatomies de serfs, des faces bestiales indifférentes plus que résignées, des regards placides et sans pensée ; mais, maigres ou gras, tous sont forts ; la vigueur et la résistance des noirs suffiraient à les différencier incontestablement de notre race.
Les chevaux viennent, eux aussi, le mien en tête, et me voici en selle, de nouveau. Nous franchissons des hauteurs boisées par un long col, nous descendons dans une vallée herbeuse où passe, presque à sec en ce moment, le mayo Dagala, et c’est Haldou, où je compte coucher. Les cases sont propres. L’endroit n’est pas désagréable. La ration, copieuse, arrive presque aussitôt. C’est un des charmes de cette vie que la soudaineté avec laquelle les circonstances faciles et apaisantes y succèdent à des heures d’inquiétude et d’irritation. Les besoins et les aspirations y sont simples, et si réduits, que la moindre chose suffit à les combler.
Le lendemain matin nous réserve, d’abord, une montée longue et rude. Puis nous cheminons longtemps à la même altitude, sous un air vif et léger. Je remarque pour la première fois de beaux cocons qui pendent aux branches de certains arbres. Ils sont fuselés ; certains dépassent vingt centimètres ; j’en ouvre un : il contient une vingtaine de grandes chenilles vivantes. Une brochure de vulgarisation que j’ai entre les mains signale une soie qu’emploient les Haoussas de la Nigéria du Nord. Ce doit être celle-là. Je demande le nom foulbé de ces cocons : « toumlagné », me dit-on. A tout hasard, je prélève quelques chenilles pour le Muséum.
Les difficultés matérielles se renouvellent à l’étape, et il en est de même le lendemain : le campement, proche du village de Man, est sale ; il n’y a pas de vivres ; mon envoyé, parti la veille, n’est arrivé que tard ce matin, et il y avait au plus trois heures de route pour un indigène sans charge. La faute est flagrante. Au surplus, il faut que ces complications cessent. J’ai des chevaux et des porteurs qui travaillent, ils ont le droit de manger tous les jours, et suffisamment. Je fais ligotter le coupable. Le chef du village a montré de la mauvaise volonté : on l’attache aussi.
Hier soir, Denis m’a fait part d’une conversation qu’il avait surprise. Le guide — celui des hommes de Rei Bouba qui marchait avec nous — avertissait Yahia que tant que je ne leur aurais pas donné, à lui et à son camarade, une large gratification, les mêmes déconvenues m’attendraient.
Je dis au garde que c’est lui, désormais, qui me précédera dans les villages pour faire préparer les rations. Quant aux deux hommes de Rei Bouba, je les préviens, sans mettre Denis en cause, que je les tiens pour responsables de ce qui se produit, et que je les remettrai au lamido en arrivant, pour qu’il les punisse.
A peine ai-je communiqué cette décision qu’un colloque animé s’engage entre le guide, Yahia et Denis. Je comprends bientôt, au ton violent qu’il prend, que mon intervention est opportune, et je demande de quoi il s’agit.
Voici. Le guide veut me mettre en garde contre l’imprudence du procédé auquel je viens de m’arrêter. Si j’envoie un soldat, tous les hommes des villages fuiront ; et je serai encore moins avancé. Il s’engage, au contraire, si je veux passer l’éponge sur le passé et ne rien dire au lamido, à m’assurer désormais tout le nécessaire promptement et sans difficulté. Il va d’ailleurs s’occuper lui-même, tout de suite, si je veux, de la ration d’aujourd’hui. Il est sûr que je serai satisfait.
Je le prends au mot. Il part en courant dans la direction du village. Deux heures plus tard, en effet, les vivres sont là. Ils sont abondants et de qualité parfaite. La manière forte a réussi. En outre, les choses en sont à ce point que l’homme ne peut plus se dérober désormais sans prendre une attitude d’hostilité ouverte ; et j’aurais alors d’autres ressources. Mais cela ne se produira sûrement pas, me dit Yahia. Bouba est rude dans ses procédés. La moindre plainte de ma part aurait des conséquences capitales — c’est bien le mot — et l’intéressé n’aurait garde de s’y exposer.
Je fais détacher le chef et l’homme punis ; on a cédé, il sied de rendre légèrement la main. Le soir, de nouveaux vivres arrivent. Les chefs des deux villages qui les envoient sont là aussi, craintifs. Je les rassure et paye largement ce qu’on apporte. Ils se confondent en humbles remerciements : « Ousoko, Ousoko », répètent-ils en frappant doucement dans leurs mains. Ce sont de pauvres sauvages, sans calculs méchants.
Après Man, les reliefs boisés deviennent moins nombreux. On se sent déjà moins enfermé, la route est facile, sauf près de Yet, à 20 kilomètres plus loin, où montées et descentes font une nouvelle apparition. Elles nous réservaient un incident.
A chaque escarpement, je mettais régulièrement pied à terre, pour ménager mon cheval. Les hommes montés — Denis, Somali, les gardes — m’imitaient. Seule, Faadematou, invariablement, restait en selle. Je la laissais faire, indulgent à sa nonchalance. Elle n’était pas bien lourde. Elle ne faisait d’ailleurs pas partie de mon personnel, et je n’avais pas à m’en occuper.
Elle nous précédait, ce jour-là, d’une centaine de mètres. Aux passages difficiles, je la voyais souvent s’arrêter, pour chercher sa route. Puis les petites jambes noires s’agitaient de chaque côté du cheval, une minuscule cravache entrait en action, et le mouchoir aux tons vifs dont elle parait sa tête commençait de s’enfoncer lentement lorsque c’était un ravin, ou de progresser tout doucement vers la crête s’il fallait monter.
Elle était arrivée devant une rivière à sec, encaissée, au lit rocailleux ; il y avait un petit pont de bois, tout vermoulu, qui semblait prêt à s’effondrer ; elle s’était arrêtée, et elle hésitait. Je la rejoins, je la dépasse et traverse. Le cheval de Yahia arrive à sa hauteur au même moment et, dans une soudaine gaieté, mord le sien, qui se met à pointer. Elle tombe en arrière, d’abord sur le sol de la berge, puis de pierre en pierre, de choc en choc, elle roule lentement jusqu’au fond.
On l’a relevée ; elle semblait souffrir beaucoup. Je l’ai fait asseoir sur le tippoy et on l’a portée jusqu’au campement.
L’après-midi, j’ai envoyé un message au lamido Bouba Rei afin de l’avertir de ma venue prochaine. Puis je suis parti sur les traces d’antilopes, que je n’ai pu rejoindre. Nous continuions à manquer de viande, et je n’avais même pas la ressource du lait quand par hasard on m’en apportait, car les gens de la région y mêlent souvent des gri-gris pour s’assurer les bonnes dispositions du voyageur qui passe, et ces drogues, sans être dangereuses, peuvent incommoder.
A la fin du jour, les porteurs se sont groupés sous deux arbres immenses qui couvrent de leur ombre tout le campement, et ont allumé de grands feux. La petite blessée s’est assoupie dans une case. Elle paraissait avoir une côte fracturée. J’ai fait monter mon lit dehors, comme d’ordinaire. J’étais presque endormi, lorsque, confusément d’abord, un bruit vint frapper mon oreille : une galopade effrénée, ponctuée de chocs, comme d’un animal affolé qui traîne un objet pesant après lui. Je me réveille tout à fait, je vois des torches qui s’agitent, courent, s’éloignent dans l’obscurité. En même temps, un vent violent secoue rageusement ma moustiquaire, qu’il menace d’emporter. Je n’ai pas de peine à comprendre ce qui se passe : une tornade — la première de la saison — commence ; mon cheval a pris peur ; il a arraché le lourd piquet auquel il était attaché, et s’est enfui ; gardes et porteurs se sont élancés à sa poursuite à travers la nuit.
Mais, dans leur hâte, ils ont abandonné leurs feux. Le vent, de plus en plus puissant, disperse les foyers et lance sur tout le camp des étincelles et des tisons incandescents. Les cases sont en paille sèche. L’une d’elles abrite la jeune Foulbé, incapable de se mouvoir sans aide ; dans une autre est mon matériel de mission. Un incendie serait un désastre.
Je rallie difficilement quelques hommes, car le bruit de la tornade domine ma voix. On éteint avec de la terre, comme on peut, tout ce qui brûle encore. C’est ensuite un instant de répit, dans les ténèbres profondes, au milieu des mugissements de l’ouragan, avec seulement, de temps à autre, l’éblouissement d’un éclair. Voici que les torches, d’abord lointaines, apparaissent de nouveau, se rapprochent, reviennent. Comme elles arrivent, nouvelle alerte, dans un fracas terrible : un des grands arbres qui nous abritent vient de s’abattre, sous l’effort de la tempête. On crie que la case du cuisinier est écrasée et qu’il est dessous. Tout le monde se précipite de ce côté.
A tâtons, on la trouve. Elle est intacte, Denis indemne.
Le vent s’apaise enfin ; la pluie commence à tomber, et tout se calme.
Je demande si on a rattrapé mon cheval. Il est là, déjà rattaché. Chacun regagne son gîte. Nous nous rendormons.
C’est la mauvaise saison qui s’annonce. Je suis parti six semaines trop tard, et l’époque des pluies étant plus tardive à mesure que j’approcherai du Ouadaï, je vais marcher jusqu’à Abéché, c’est-à-dire jusqu’au commencement d’août, dans des conditions climatériques éminemment défavorables. Le côté pénible de mon voyage devait s’en trouver très accru.
Nous ne repartons qu’à l’aube. Tout le monde est fatigué, d’abord ; puis le ciel est couvert, et la nuit trop noire pour que les porteurs puissent marcher plus tôt. La ressource des torches nous fait défaut, toute l’herbe, dont on les fabrique, est mouillée.
Nous sommes entrés ce jour-là dans une zone véritablement torride, pour n’en sortir que deux semaines plus tard. Nous sommes arrivés à une heure et demie au campement — le village de Cholliré. Le soleil avait tant de puissance que, pour la première fois depuis que je voyage, je m’en suis senti incommodé. J’ai envoyé Somali chercher de l’eau. Il y en avait dans le voisinage. Je me suis fait un couvre-nuque de mon mouchoir mouillé, et je suis parti au galop de mon cheval avec l’impression qu’il était nécessaire que j’arrive le plus tôt possible, car la route n’offrait aucun abri.
Cholliré est un village étendu, où jadis habita Bouba, me dit-on ; il est en partie démoli maintenant. Qu’on imagine, au pied d’une colline qui forme la fin d’une chaîne, un vaste emplacement plan au sol sans herbes, irrégulièrement planté de quelques arbres, notamment des baobabs, aux énormes troncs, à l’écorce d’un gris argenté, aux branches relativement chétives, dépourvues de feuilles ; de petits enclos circulaires, circonscrits par des seccos, et dont chacun contient quatre ou cinq cases, en occupent quelques points, disséminés à des distances qui varient entre 100 et 300 mètres. L’un, plus grand, plus soigné, est l’ancienne résidence de Bouba.
L’effet de la lettre que j’ai fait parvenir à ce dernier se manifeste à mon arrivée. Un capitat du lamido est là, qui se porte à ma rencontre. Il m’exprime les souhaits de bienvenue de son maître, et me précède au campement, où m’attendent des présents : ce sont, soigneusement alignées, quatre énormes calebasses de riz, dix bourmas de miel, six corbeilles d’ignames, quatre autres calebasses de gâteaux de miel et de farine aussi vastes que les premières, des jarres d’hydromel. Le lamido, me dit-il, me prie de coucher demain à Taparé et d’en partir le matin de manière à arriver dans sa ville vers dix heures : il me prépare une grande réception.
Pour la première fois, j’ai revu tout à l’heure des talhas, avec leur bois rougeâtre, leurs petites feuilles vert foncé, leurs longues épines blanches, droites, pointues, si dures qu’on en fait des épingles ; ils me rappellent tout à la fois la Nigéria du Nord, le Tchad, le Ouadaï, le Niger, le Sahara, et me donnent, comme il y a quelques jours le « kourkourou » des pigeons verts, l’impression qu’eux aussi sont là pour me saluer de la part de ces contrées si chères à ma mémoire.
Bientôt arrive un deuxième émissaire ; je m’enquiers : un simple garde, esclave quelconque, me dit Yahia. Je devais avoir peu de jours plus tard, à ce sujet, une nouvelle preuve de la facilité avec laquelle se produisent les malentendus dans ces contrées, et de l’inconvénient des interprètes insuffisants.
Vers le soir, ce même homme, accompagné de Yahia, se présente et demande à me parler. Il aurait une communication importante à me faire. Voici : le lamido a un interprète, mais il désire que nous nous entretenions le moins possible devant celui-ci, car sa discrétion est sujette à caution, et nos conversations risqueraient d’être répétées ensuite un peu partout. Il convient, si je désire lui être agréable, que je me serve de mon interprète à moi.
Une communication d’un caractère aussi confidentiel, par un tel intermédiaire ? C’est peu vraisemblable. Mais un détail, que mon souvenir évoque soudain, éclaire pour moi la situation : il est d’usage, en pareil cas, que l’interprète reçoive un cadeau, et Bouba Rei est un grand chef, donc un chef généreux. Or mon interprète, c’est Yahia. C’est lui qui sera de la sorte le bénéficiaire du présent. Les deux compères ont dû s’entendre et pensent me prendre pour dupe de leur petite combinaison. Je les congédie assez brusquement. Ils s’en vont, visiblement déconfits.
Je m’arrête le lendemain, comme me l’a demandé le lamido, à Taparé. Ce n’est qu’à une demi-étape, 15 kilomètres. Le campement est construit à la manière des demeures foulbés ; de petites cours sablées et nues, contenant chacune une case, parfois deux, rarement plus. Communiquant entre elles par des portes étroites, elles forment, dans leur ensemble, une sorte de labyrinthe à compartiments.
On ne tarde pas à m’apporter une lettre du lamido. Elle est écrite dans un français assez correct par son interprète. J’y note une phrase qui montre bien le caractère familial que prennent fréquemment en Afrique les rapports entre esclaves et maîtres, et l’importance des situations auxquelles peuvent accéder les premiers.
« Mais je vous fais connaître, me dit Bouba, que je suis un peu triste, car mon grand captif, nommé Maicodé, est mort le jour de mercredi 14 mars 1923. »
« Mais quand même, ajoute-t-il, je monterai dans ma voiture pour vous recevoir à ma place nommé Djoulol, et là vous me trouverez. »
Certes la traite des esclaves, que la civilisation a d’ailleurs réussi à réprimer presque partout, et dont elle poursuit les rares et dernières pratiques avec une sévérité légitime, a été l’occasion de cruautés. Le caractère de valeur d’échange qu’elle prêtait à l’esclave, en dehors des avantages directs qui s’attachaient à sa possession, incitait les tribus puissantes à s’assurer de gros contingents de captifs. Celles-ci, pour s’approvisionner, multipliaient les opérations guerrières contre leurs voisines moins fortes ou moins courageuses, sur lesquelles pesait ainsi une lourde oppression. De véritables chasses même s’organisaient parfois, comme je l’exposerai en parlant du Ouadaï. Il y avait ensuite la vente, le voyage, l’expatriation définitive, et c’étaient là, même pour des races dont l’apathie et la passivité sont extrêmes, de dures épreuves, qu’aggravaient encore l’insensibilité et la rudesse naturelles de ceux qui en réglaient les modalités.
Actuellement, dans toute la partie de l’Afrique soumise à notre autorité, il n’existe guère plus que des esclaves en quelque sorte volontaires ; nos lois se refusent partout à sanctionner leur condition, et dès que l’un d’eux se plaint d’un abus, nos représentants officiels interviennent et le libèrent. Chez les gens de condition moyenne, ils forment d’ailleurs une véritable annexe de la famille. Ils sont traités sans morgue, souvent affectueusement. Les grands chefs sont nécessairement plus distants ; ainsi le veut leur prestige ; mais les esclaves auxquels ils accordent leur confiance deviennent vite riches, puissants et respectés ; au Cameroun, la plupart des ministres des lamidos se recrutent parmi eux.
Ainsi compris, l’esclavage ne présente aux colonies que des inconvénients bien atténués. Il n’est nullement excessif d’ajouter qu’une modification prématurée de la situation actuelle léserait gravement la plupart des intéressés, à commencer par les plus humbles. Si, par une exaltation sentimentale inconsciente des réalités, on brusquait inconsidérément l’évolution en cours, une profonde perturbation économique et sociale serait la conséquence immédiate d’une telle erreur. Nous avons tari les sources de l’esclavage. Nous en surveillons les vestiges, nous en réprimons les excès, nous assurons la libération de tout captif qui fait appel à notre autorité. Tel est le programme nécessaire et suffisant sur lequel s’accordent à la fois les faits et les principes.
La dépendance est une loi commune à toutes les sociétés. Dans les groupements normalement ordonnés, la masse est soumise à l’élite. Ailleurs, c’est l’inverse qui se produit, sans avantage ni pour les uns ni pour les autres. Mais on ne vit sans contrainte qu’à l’état de solitude. Ce qu’en Europe on nomme liberté se réduit au droit d’opter entre un certain nombre de servitudes ; c’est à quoi nous nous résignons d’ailleurs sans peine, contents du mot. Les modalités du servage évoluent d’elles-mêmes avec la sensibilité et la mentalité des individus.
J’ai répondu au lamido, que son envoyé me disait en outre un peu souffrant, que je le priais de se borner à me recevoir devant sa demeure.
Ce n’est pas sans curiosité que j’attendais mon arrivée à Rei Bouba. C’est, comme je l’ai dit, l’un des points du Cameroun où les vieux usages et la couleur locale subsistent avec le plus de liberté.
Le lamido, dont le vrai nom est Bouba Djana, exerce sur un territoire étendu une autorité que nul indigène ne songerait impunément à discuter. Son grand-père est venu du Fouta Toro à Lamé, près de Léré, avec un certain nombre de Foulbés comme lui. Il a poussé ensuite jusqu’à Djouroum, à une vingtaine de kilomètres de Rei, alors occupé par les Damras. Après avoir guerroyé contre eux, il a épousé la fille de leur chef. L’aspect de Bouba se ressent de cette alliance. Au lieu d’avoir le teint cuivré ou même presque blanc de la race paternelle, il est sensiblement noir. D’ailleurs, sauf un très petit nombre de foulbès qui constituent une partie de son entourage immédiat, tous ses gens sont des noirs païens — on désigne en Afrique Centrale sous le nom de kirdi cet élément de population.
Je me mets en route au jour. Le paysage s’est transformé. C’est maintenant une grande plaine où le pâturage domine. Le plateau central du Cameroun est derrière nous. Je m’arrête à deux reprises, pour tirer une sorte d’échassier qu’on me dit fournir une viande appréciée des porteurs, puis une oie de Gambie. J’ai remarqué que mon tir, faute d’exercice évidemment, n’avait plus la même précision que lors de mon dernier voyage ; j’ai senti la nécessité de m’entraîner un peu avant d’aborder de nouveau le buffle et les grands animaux, et toute cible m’est bonne. Je manque les deux fois.
J’aperçois bientôt à l’horizon la longue ligne d’arbres par laquelle se révèlent généralement, en plaine, les villages indigènes. Les constructions n’atteignent nulle part la ligne des cimes ; mais dès qu’on regarde attentivement, on remarque au-dessous de celle-ci de nombreuses taches grises, que font les cases.
Nous approchons. Devant nous, un groupe multicolore se tient immobile, au soleil. Il y a là deux cents soldats, fantassins ou cavaliers. Un de ces derniers se détache et vient à ma rencontre ; deux hommes le précèdent, habillés de rouge. C’est un des principaux captifs du lamido, et le premier par son rang. Il me renouvelle les souhaits de bienvenue de son maître ; puis de longues trompettes jettent des clameurs barbares, et toute la troupe fait demi-tour pour me précéder. Les cavaliers portent de très beaux costumes, avec des casques de métal brillant, à plumes. Leurs chevaux sont couverts de longues housses où les teintes se répètent en dessins régulièrement disposés. Les fantassins sont vêtus de tuniques demi-longues aux nuances vives. Ils sont munis d’armes primitives, — lances, arcs, flèches, sabres, couteaux — et d’énormes boucliers.
Mais voici la porte de la ville : une case à deux hautes ouvertures, l’une sur l’extérieur, l’autre sur l’intérieur, interrompt le mur bas, de terre jaunâtre, qui forme l’enceinte. Les fantassins sont déjà entrés. Je m’arrête pour laisser aux cavaliers le temps de les suivre. Ils se pressent sous le soleil ardent, dans la blanche poussière ; tour à tour, pour passer, ils baissent la tête, inclinant en avant les longues plumes de leurs casques ; à mesure que leur groupe diminue, s’égrenant lentement sous la case, je vois par-dessus la muraille, en une longue file irrégulière qui se hâte au galop vers le centre du village, le haut de leurs corps secoués par les caprices de leurs montures.
Je passe à mon tour. Quelques minutes de lente progression dans une rue modeste, et j’arrive sur une petite place d’environ cent mètres de diamètre, entourée, sauf d’un côté, de seccos que l’air et la pluie ont brunis. C’est vers ce côté qu’on me dirige : un haut mur, qui domine toutes les cases avoisinantes, et, au milieu, une sorte de péristyle, abrité d’un toit de chaume que soutiennent de robustes piquets. Tout autour de la place, sauf là, les soldats, maintenant, sont massés.
Sous le péristyle, dans un fauteuil, vêtu d’une ample robe bleu sombre, le visage très noir, voilé et laissant voir seulement les yeux, le lamido est seul. Il se lève et, lentement, s’avance à ma rencontre. Je mets pied à terre, je vais à lui, nous nous serrons la main et je m’assieds sur un siège préparé à côté du sien. Son interprète, un jeune noir, celui-là même qui m’a écrit, traduit, à demi prosterné, le visage tourné vers la terre, les phrases banales que nous échangeons.
Les soldats se livrent ensuite en mon honneur à quelques évolutions simples et à des danses naïves qui secouent contre leur dos leurs lourds carquois. Puis je prends congé après avoir annoncé à Bouba ma visite pour l’après-midi.
Au lieu de se lever comme moi, ainsi que j’étais en droit de l’attendre, il reste majestueusement assis dans son fauteuil et se borne à me tendre la main négligemment. Je crois qu’il n’a pas compris et je me rassieds moi-même. Mais quand, un moment après, je recommence, c’est la même immobilité. Alors je lui fais dire, par son interprète, que je le sais fatigué, et que je le prie de ne pas se lever, puis je pars assez irrité. Cette désinvolture publiquement affichée, bien que j’aie pris soin de l’instruire de mon caractère officiel, dépasse ma personnalité et est d’autant moins acceptable.
Je trouve, tout près, le campement ; très exigu, il est incomplètement nettoyé. Mon impatience s’accroît de ce nouveau manque d’égards. Je cherche l’occasion de prendre ma revanche ; et comme j’aperçois, disposés avec ordre, les cadeaux que Bouba y a fait placer pour moi — une peau de lion, une peau de léopard, des sagaies de cuivre, des arcs, des flèches, des chapeaux, des paniers et des plateaux de paille — je fais appeler l’homme qui vient de me conduire et je l’invite sèchement à les remporter sans délai. Il semble atterré. C’est l’une des marques de mécontentement le plus caractéristiques que comportent les usages africains. J’envoie en outre un homme prévenir le lamido que le voyage m’a fatigué, que je ne lui ferai pas la visite annoncée, et que je repartirai dans la nuit.
Une demi-heure plus tard son interprète arrive. Je ne lui cache pas ma manière de penser. Mais je comprends vite que, selon mes prévisions, mon coup de caveçon fait son effet et que les choses vont s’arranger. Il excuse son maître. Il argue de son ignorance. Si celui-ci me rend visite le jour même, considérerai-je sa maladresse comme réparée ? Je réponds oui, tout de suite. Bouba sait parfaitement ce qu’on doit à un hôte de ma qualité ; l’ignorance qu’il allègue est une vaine excuse ; il y a, même dans ces cours barbares, un vague protocole ; dans quelques jours, lorsque de grands chefs viendront à ma rencontre sur les routes, mon interprète me dira fort bien que certains d’entre eux s’attendent à ce que je descende de cheval lorsqu’eux-mêmes ont mis pied à terre et s’avancent pour me saluer. Mais Bouba est un chef, et un chef qui a donné aux Français, dans des circonstances importantes, des preuves utiles de sympathie. Je désire, autant que lui, clore l’incident, pourvu que ce soit de façon satisfaisante pour moi.
L’interprète part, revient. Le lamido sera là à cinq heures. J’acquiesce. On me demande de reprendre les cadeaux ; d’accepter, selon l’usage, un bœuf pour mes porteurs ; et, pour moi, un très beau cheval. Je reprends les sagaies, les peaux, les flèches, les objets de paille ; j’accepte le bœuf qui renforcera la ration de mes hommes ; je refuse le cheval, avec toutes sortes de remerciements toutefois, en donnant pour prétexte que je vais passer dans une région infestée de tsé-tsés et qu’il y mourrait avant peu. Les lamidos envoient souvent, aux gens de quelque importance, des cadeaux d’une valeur réelle ; Bouba, notamment, qui est fort riche. Mais ils comprennent très bien qu’on ait scrupule à les prendre, et pourvu qu’on se retranche derrière un semblant de motif, qu’on remercie avec courtoisie et qu’on accepte les menus objets, on ne les désoblige aucunement.
Je lui envoie moi-même deux épées baïonnettes, que je sais devoir lui faire grand plaisir. Nous voilà redevenus bons amis.
A cinq heures, une foule débouche, se range sur la place. Lentement, le sultan arrive, porté haut dans un grand tippoy. Il descend. Je vais au-devant de lui, et nous entrons, seuls avec son interprète. Un esclave, toutefois, se tiendra accroupi près de la porte, de manière à entendre tout au moins le son de sa voix ; et, à chaque phrase du maître, il se penchera, les mains jointes, à droite et à gauche, en prononçant d’une voix nasillarde et traînante, le mot na-am — (oui, c’est bien), — que toute la foule assise dehors répétera aussitôt après lui, ce pendant que mes paroles, à moi, seront accueillies avec la plus parfaite indifférence.
Nous nous entretenons ainsi pendant près d’une heure. Il me questionne sur l’aviation ; puis, sur ma demande, il fait venir deux marabouts importants, de qui j’essaie de tirer des renseignements utiles pour ma mission. Mais la présence du lamido, la mienne, les impressionnent visiblement. Sur chaque point ou presque, ils se retranchent derrière une feinte ignorance. Il faut que Bouba me dise pour eux que tous les musulmans du pays appartiennent au rite malékite, circonstance banale s’il en fût. Il s’étonne à cette occasion de la science coranique dont je fais preuve. A la vérité, je n’ai fait que placer quelques mots que je savais devoir lui donner cette impression ; mon instruction islamique est encore rudimentaire.
Lorsqu’il part, nous sommes en très bons termes.
La nuit passe lentement et péniblement, étouffante dans la cour exiguë, au milieu des ronflements de voisins trop proches ; une mince cloison de seccos me sépare seule des cases voisines, et la quasi-intimité de cette installation m’est insupportable.
Dès le matin, je me rends chez le lamido pour prendre congé de lui ; sa demeure est sensiblement mieux aménagée que celles que j’ai vues précédemment. C’est toujours le même style foulbé pourtant, la même division en petites cours nues dont chacune entoure une case. Mais certaines de ces cases, chez lui, s’éloignent, par leur forme et par leur structure, de l’habituel modèle cylindro-conique ; et l’ornementation curieuse, à la fois archaïque et modern-style que présentent plusieurs d’entre elles, n’est ni sans goût, ni sans ingéniosité.
Il se tient, quand j’arrive, dans une longue galerie. Je remarque d’abord près de la porte quelques ustensiles de toilette et de vieux objets sans intérêt, entassés dans un coin ; plus loin, un grand lit de cuivre et de fer peint en noir, décoré de nacre, d’une fabrication très ordinaire, mais recouvert d’un magnifique tapis rouge brodé d’or. Bouba est assis sur un divan. Il est coiffé d’une simple calotte et son visage est découvert. Les traits épais ne nuisent pas à l’expression intelligente et bienveillante de sa physionomie.
Notre entretien est plus court que celui de la veille, nous avons épuisé tous les sujets. Il me montre l’étoile du Bénin, qu’il porte aujourd’hui. Je ne manque pas de le féliciter et de lui dire que c’est là une grande décoration. Je le questionne sur la voie suivie par les musulmans qui, de Rei, se rendent au pèlerinage de la Mecque. Comme je vais partir, il me demande un remède contre les maladies d’estomac.
L’après-midi, Faadematou, qui n’est pas encore remise de sa chute, mais chez qui le souci de la parure n’a pas abdiqué, fait procéder à sa coiffure dans un coin du campement. Il y a, dans chaque village, des femmes connues pour posséder cet art. Celle qui est là est une Bornouane. L’intéressée se confie à elle, en spécifiant toutefois que ce n’est pas la mode bornou, mais la mode arabe qu’elle désire ; gravement, l’autre acquiesce. Puis, au milieu de jacassements de perruches, la coiffeuse défait une à une, en s’aidant d’un poinçon de fer, toutes les petites tresses, et les refait en agrémentant l’ensemble d’un motif de fantaisie. Elle rase ensuite ce qui reste sur le haut du front. Le tout dure environ trois heures.
La soirée ne m’apporte que sujets d’impatience. Ce sont des provisions de route, nécessaires, qui n’arrivent pas ; un porteur, malade depuis la veille, qui n’a rien manifesté, et qu’il faut soigner, puis remplacer au dernier moment ; enfin, voici une diversion : une captive que j’ai fait demander hier pour la petite blessée, dont l’état exigera pendant quelque temps des soins et une aide, et dont je désire ne pas avoir à m’occuper. L’interprète ne m’envoyait personne ; alors, à tout hasard, j’ai dit qu’on s’adresse au garde, le fameux garde dont j’ai si mal reçu la communication à Cholliré, et qui, depuis lors, par ordre, sans doute, est toujours là ; et, à ma grande surprise, en cinq minutes, il m’a donné satisfaction.
Faadematou la désirait jeune, sa servante. Mais celle-ci, c’est un bébé. Elle paraît avoir tout au plus dix ans. Elle arrive menue, sans voix, pleine de crainte, par avance soumise à tout. Je caresse sa petite tête pour la rassurer, puis j’envoie Somali prévenir que cela ne peut aller, qu’il en faut une autre, plus robuste. Il serait véritablement inhumain d’exiger de cet être minuscule une étape quotidienne de 25 à 30 kilomètres et, à l’arrivée, un travail.
En attendant, elle reste là, dans la case, sage, assise par terre. Elle est enveloppée jusqu’à la taille dans un petit pagne blanc bien propre, comme un jupon très serré, qu’on lui a sûrement mis tout à l’heure pour venir. Ses cheveux, comme ceux des païennes d’ici, sont courts, presque ras, et rasés en rond autour de la tête, de manière que seule subsiste une espèce de calotte de sacristain. Ses jambes sont jointes et allongées ; ses reins font un angle droit avec elles. Au-dessus, son buste enfantin se penche en avant, et ses petites mains de travailleuse, au bout de ses bras noirs, longs et grêles, viennent reposer sur ses tibias. Elle exprime avec une intensité étonnante la passivité sans défense, la résignation absolue, l’absence de toute conception qui ne soit pas celle de l’implacable fatalité.
Mais l’autre arrive bientôt. Somali s’est adressé au même garde. Que n’ai-je eu recours à ses offices plus tôt ! Le porteur, les vivres, sont venus aussi, avec la même célérité, dès qu’il a su que j’en avais exprimé le désir. L’interprète, lui, n’a pas reparu.
La nouvelle captive est plus vigoureuse, grande, lourde, jeune, pourtant presque obèse ; aussi passive, d’ailleurs. Elle s’appelle Hebbini. C’est chose faite, je l’emmènerai.
Puis, comme j’entends me mettre en route dans la nuit, je fais tout de suite les présents d’usage : au chef du campement, au garde. Je suis très large avec ce dernier. Je viens de voir quelle est sa bonne volonté, et je désire compenser mon accueil un peu rude de l’autre jour. Il n’y a que Guédal, le Guédal dont m’a parlé M. Bonhomme, que je n’aie pas vu. Ce grand personnage n’a pas daigné se déranger.
Au dernier moment, je me décide à m’en enquérir. J’appelle le garde, puisqu’il semble être le plus débrouillard.
— Connais-tu, lui dis-je, ici, un grand captif du nom de Guédal ?
— Guédal, me répond-il simplement : mais c’est moi !
Personne, dans mon entourage, où on le savait, ne m’en avait averti ; et Yahia, qui s’était si lourdement trompé en me présentant cet homme à Cholliré, n’avait même pas pensé aux conséquences de son erreur, et avait négligé jusqu’à la fin de la réparer.
Les insectes et les faux renseignements sont parmi les principales plaies des pays noirs. L’indigène donne souvent des indications incomplètes, parce que son attention se porte sur des points négligeables à nos yeux et néglige en même temps ceux qui nous préoccupent. Il donne, en outre, des indications fausses parce que la notion de la vérité n’est chez lui que relative ; et devant une question, il arrivera qu’il croie bien faire en nous faisant la réponse qu’il suppose que nous désirons, et dont il imagine que nous serons satisfaits, plutôt qu’en nous fixant avec exactitude sur le fait.
Aussi ne faut-il pas hésiter, lorsqu’on veut acquérir une certitude, à multiplier les interrogations, à les répéter en des termes différents, à les reprendre un moment ou quelques jours plus tard, et s’il arrive qu’on leur ait donné au début une forme qui semble attendre l’affirmation, à leur donner ensuite le caractère opposé. Ce n’est qu’au prix d’une patiente persévérance qu’on découvre les sentiers qui percent la brousse de son cerveau. Le cas, ici, était bien simple. Mais j’avais été négligent.
Je me suis mis en chemin un peu avant le lever du jour, pour me diriger sur Garoua. Une piste large, sablée, plane, facile, à gauche de laquelle se profilent au loin les hauteurs du plateau de l’Adamoua, que nous avons désormais quitté, nous conduit à Diouroum à travers une végétation clairsemée. Vers huit heures, un homme qui me précède me signale, dans un vaste étang, à 1 kilomètre de la route, des hippopotames. Ce n’est pas une chasse bien intéressante, mais elle me procurera de la viande pour les porteurs. Je me dirige vers l’endroit d’où on les voit, et j’aperçois sur l’eau brillante, à des distances qui varient entre 200 et 300 mètres, un certain nombre de taches foncées, à peu près rectangulaires ; c’est la partie supérieure de leurs têtes, leurs fronts, leurs oreilles, leurs chanfreins, leurs naseaux proéminents. De temps à autre, l’une de ces taches disparaît sous l’eau, ou bien c’en est une nouvelle, au contraire, qui surgit brusquement avec un grand souffle sonore. Tant que la répétition des coups de feu n’a pas alerté la bande, on a beaucoup plus de temps qu’il n’en faut pour ajuster. C’est du tir à la cible. Ensuite, les apparitions deviennent très courtes, en même temps qu’elles se font rares.
J’en touche un. La tête plonge, un pied se montre, puis le ventre ; tout s’enfonce encore, et c’est alors une série de convulsions qui font émerger à de brefs intervalles tantôt l’une, tantôt l’autre des parties de ce corps monstrueux. L’eau se teinte de rose, en même temps. Mais comme l’animal tarde à s’immobiliser et que ses mouvements m’ôtent le moyen de l’achever par une nouvelle balle dans la tête, j’en vise un autre qui, lui, semble succomber presque aussitôt. Il n’y a plus qu’à attendre le gonflement qui ne va pas tarder à se produire, et qui fera remonter le corps à la surface.
Je gagne un village voisin qui comporte un campement. La chaleur continue d’être franchement pénible. Où est la sécheresse, heureusement prochaine, des régions tchadiennes ! Il y a, avec cela, tant de moustiques, que malgré la température, je mets, pour déjeuner, des gants épais, en coton tricoté.
Les gens de l’endroit vont voir ce qu’il advient des hippopotames. Ils reviennent quelques heures plus tard, chargés d’énormes quartiers de viande ; le premier avait disparu ; le second flottait, ils l’ont ramené au rivage et dépecé.
Nous repartons pour coucher à Dobinga, un autre tout petit village où je retrouve deux amis encore, deux amis de mon dernier voyage, l’un et l’autre aperçus une ou deux fois déjà, mais par exception, au lieu que maintenant on les sent bien chez eux : les genêts du Cameroun, au tronc gris clair, aux feuilles vert pâle, aux longues gousses ; ils me rappellent la petite maison du conquérant Rabah, qui subsiste à Dikoa, environnée d’ombrage, et où j’ai couché deux ans plus tôt ; puis les palmiers doum, aux troncs nus assemblés par la base en bouquet très ouvert, aux têtes rondes, évocateurs de bien des régions, mais surtout, pour moi, du Kanem, du Kanem aux dunes arides que séparent de longues vallées vertes, du Kanem au lac immense et perfide.
[Illustration : Tam-tam chez les Moundangs, au village de Léré, près du lac de ce nom.
Les maoulis. (Page 103.)]
[Illustration : La place principale du village Moundang de Léré et l’entrée de la demeure du chef.
(Page 103.)]
J’ai entendu, la nuit, distinctement pour la première fois, le rugissement du lion. Quoique lointain, il s’imposait à l’attention. Si sensible pourtant que je sois aux manifestations des forces de la nature, je trouverais difficilement pour le décrire le lyrisme qu’il a inspiré à quelques voyageurs. C’est évidemment très puissant. Mais le voisinage des ménageries d’Europe nous a dès longtemps révélé ses accents.
Les étapes suivantes ne présentent que peu d’intérêt. Toutefois, à mesure qu’on approche de Garoua, la population devient plus dense. Les villages se succèdent, dans la plaine découverte, avec une continuité bien rare dans l’Afrique Centrale. Ils sont tous à peu près les mêmes : un certain nombre de petites enceintes de seccos, tantôt groupées au point de ne laisser entre elles que d’étroites ruelles, tantôt dispersées sur un large espace et isolées les unes des autres par de grands vides. Dans chaque enceinte, souvent une ceinture d’arbres, en ce moment presque sans feuilles, et les petites cases cylindro-coniques habituelles.
Des hauteurs fortement découpées bornent la plaine. Je couche, le dernier soir, au pied de l’une d’elles, à Djebacké. Il n’y a pas de campement, mais l’ardo — c’est, comme je l’ai dit, un chef dont le rang vient immédiatement au-dessous de celui de lamido — m’offre l’hospitalité dans sa demeure, semblable à celles que je viens de décrire. Il me cède sa propre chambre, c’est-à-dire la petite case où il se tient. Elle est occupée, pour un quart, par un gros tas de mil. Une moitié du sol est d’argile durcie. Sur l’autre, on a jeté une couche de dix centimètres de gravier très fin, très propre, sans poussière. Il y a, au milieu, un trou de la grandeur d’un chapeau, dans lequel fume encore un feu mal éteint. Elle n’est meublée que d’un lit bas — dépourvu de toute espèce de literie — qu’on nomme ici argao. L’ardo emportera, en me cédant la place, un chapelet qui était dans une calebasse, contre le mur, et une petite bouteille de parfum, à demi enfoncée dans le gravier qui assurait son équilibre. Il n’y a rien d’autre. Je suis d’ailleurs fort bien, et j’apprécie d’autant mieux la fraîcheur relative de l’endroit que le soleil continue d’être torride et que j’ai un mouvement de fièvre assez prononcé.
Nous avons, ce jour-là, traversé le mayo Kebbi. Nous sommes à la fin de mars. Il n’y a encore que très peu d’eau. Mon cheval s’y est à peine mouillé les boulets.
La servante que j’ai engagée nous a donné des tracas. Elle est restée en route, on ne savait où. J’ai fini par envoyer à sa recherche un cavalier, qui l’a ramenée. Elle avait une ampoule aux pieds et s’était arrêtée sans rien dire, sachant qu’on ne la laisserait pas là. Cette fille, qui chez Bouda Rei devait être astreinte à un assez gros travail, est devenue toute mollesse et paresse, et ne voit dans la bienveillance que la possibilité d’en abuser. Rien de plus près de l’animal.
J’écris une lettre au capitaine Monteil, qui commande à Garoua, pour lui annoncer mon arrivée. C’est un parent éloigné du glorieux explorateur de ce nom.