CHAPITRE PREMIER
VERS LA LIBYE. — D’ABÉCHÉ A FAYA
J’étais arrivé à Abéché le 22 juillet.
Je m’y trouvais à pied d’œuvre.
C’est, pour le sud, comme je l’ai dit, la tête du mouvement caravanier du désert de Libye ; celui-ci n’a par ailleurs que des points de départ tout à fait secondaires. De nombreux commerçants fezzanais y sont installés, qui chaque année ou presque se rendent à Koufra, à Djalo, à Sioua, à Alexandrie, avec des chameaux chargés de peaux ou d’ivoire principalement, et en reviennent avec du sucre, du thé, diverses denrées, réalisant un modeste et double bénéfice sur l’aller et sur le retour. Beaucoup d’entre eux se dirigeaient, à une époque encore récente, sur Ben Ghazi ; mais la lutte entre Senoussia et Italiens a, depuis lors, coupé la route à la hauteur de Djedabia[17].
Abéché était ainsi le lieu où, logiquement, je devais trouver les renseignements les plus sûrs sur les chances de succès de ma tentative, peut-être aussi les moyens de l’entreprendre. Celle-ci devenait désormais mon seul objectif. A la période des projets succédait celle de la réalisation.
Les Senoussia, avec qui j’allais entrer en contact à cette occasion, sont une confrérie religieuse que ses intérêts et les circonstances ont conduite à emprunter le rôle d’un groupement politique. Elle se distingue par un purisme particulier en matière de doctrine, et a constamment donné les preuves d’une violente animosité à l’égard de tout élément chrétien.
Fondée au commencement du siècle dernier, elle a établi ses premières zaouias, ou centres religieux, dans l’Afrique Septentrionale, à El Beida, d’où son influence s’étendit rapidement vers le Sud et gagna une grande partie de l’Afrique centrale, cependant que s’accroissaient à la fois le nombre de ses membres, ses richesses, et son prestige. Des revers ont affaibli sensiblement sa situation depuis lors.
Mais il serait d’autant plus imprudent de la négliger, que ses moyens d’action ne sont pas exclusivement militaires, et que sa propagande, à la fois active, discrète et adroite, emprunte une efficacité particulière aux considérations religieuses sur lesquelles elle s’appuie.
Les Khouans — c’est le pluriel du mot frère, en arabe, et c’est ainsi que se désignent les Senoussia — se montrèrent toujours les adversaires irréductibles de notre puissance.
En revanche, ils s’entendirent avec les Turcs, ennemis comme eux des infidèles, et acceptèrent d’eux, vers 1908, un kaïmakan, ou gouverneur, à Koufra. Lors de la guerre italo-turque, ils se déclarèrent contre les Italiens, mais après la conclusion du traité qui attribuait la Libye à ceux-ci, ils se résignèrent à un accord qui semblait satisfaisant pour les deux parties. Cet accord fut rompu violemment un peu plus tard ; on sait avec quelle énergie les populations de Cyrénaïque, pour ne parler que de la région correspondant à mon itinéraire, ont alors repris les armes pour assurer leur indépendance.
Les Senoussia devaient également se heurter à nos troupes. Leur plan d’extension vers le sud et leur animosité à notre égard les amenèrent à des actes que le drapeau français ne pouvait accepter, et à la suite desquels le colonel Largeau les chassa, en 1913, du Borkou, de l’Ennedi et du Tibesti.
Un échange de lettres suivit en vue d’un accommodement. Mais ils rompirent brusquement, non sans arrogance, les pourparlers qu’ils avaient eux-mêmes entamés, et annoncèrent qu’ils n’entendaient traiter qu’avec Paris, où ils allaient envoyer deux délégués. La guerre de 1914 survint, et ceux-ci n’arrivèrent jamais.
L’hostilité des Khouans reprit de plus belle. Nous étions heureusement libres d’agir au Tibesti ; le commandant Tilho — aujourd’hui colonel — y procéda à la belle expédition militaire et scientifique que l’on sait, et nous continuâmes à lutter victorieusement contre eux.
Enfin, toujours pendant la guerre, les Senoussia s’attaquèrent aux Anglais, au nord-ouest de l’Égypte. Ils se virent d’ailleurs infliger une défaite complète, dont l’un des épisodes se place à Girba, près de Sioua ; leur chef d’alors, Ahmed Cherif, se réfugia en Tripolitaine, d’où il s’embarqua pour la Turquie. Il y réside actuellement.
Le fondateur de l’ordre fut Si Mohammed ben Ali es Senoussi el Khettabi el Hassani el Idrissi ; il eut deux fils. L’aîné, Mohammed el Mahdi, particulièrement vénéré, lui succéda ; à sa mort, en 1859, le pouvoir échut à son neveu Ahmed Cherif, ses propres enfants étant trop jeunes encore ; puis, ce dernier s’étant réfugié en Turquie, ainsi que je l’ai dit, Sidi Idriss, fils aîné de Mohammed el Mahdi, qui avait grandi en âge, prit le titre de chef de la secte[18]. Mais Ahmed Cherif a conservé, de l’investiture religieuse qu’il avait reçue avant lui, un prestige particulier et une influence, semble-t-il, prépondérante.
A côté de lui, son frère cadet, Sidi Rida, exerce l’autorité dans la région qui s’étend autour de Djalo, et son cousin, frère d’Ahmed Cherif, Sidi Mohammed el Abid, personnalité dont l’importance doit être soulignée, est le chef de Koufra.
Les membres de la famille Senoussi possèdent une situation religieuse dont le prestige s’étend au loin, et portent tous le titre de Cherif.
Je m’étais déjà documenté de mon mieux sur la contrée où devait me conduire ma tentative, à l’aide de textes émanant de quelques Européens qui, par le nord, avaient atteint Koufra. J’avais consulté, notamment, les ouvrages de Rohlfs, la relation du maréchal des logis Laurent Lapierre, enlevé par surprise durant la guerre, qui y subit courageusement, peu après le soldat Stefano Mascio, une longue et dure captivité ; la très intéressante monographie de M. Ettore Ceriani. Une intrépide Anglaise, Mrs Rosita Forbes, avait pu, durant l’accalmie qui suivit immédiatement l’accord italo-senoussi, obtenir un sauf-conduit du grand-maître de l’ordre, Sidi Idriss, et, en compagnie d’un musulman cultivé, Ahmed Hassanein bey, visiter, en partant du Nord, elle aussi, la mystérieuse oasis, d’où elle avait regagné la côte méditerranéenne. Elle avait publié à cette occasion un livre remarqué. Mais sur la partie sud de la route, il n’existait, au delà du puits de Sarra, atteint en 1914 par le lieutenant français Fouché, venant d’Ounyanga, que des indications d’indigènes.
Comme cartes, je possédais, pour le Borkou, l’Ennedi et le Tibesti, celle du lieutenant-colonel Tilho, dont la valeur est indiscutablement établie. Pour la Libye proprement dite, celle qu’a dressée, en 1922, au service géographique du ministère des Colonies, M. Meunier, réunit un ensemble d’indications exactes que je n’ai trouvé nulle part ailleurs.
La lettre que, de Fort-Lamy, j’avais fait porter à Koufra, était très certainement entre les mains de son destinataire depuis un certain temps déjà. La réponse devait normalement passer par Faya. Ce poste étant, comme Abéché, pourvu d’une station radiotélégraphique, il me fut possible de m’informer ; j’appris ainsi qu’elle n’y était pas encore arrivée. Je résolus donc de m’installer dans une grande case de la ville, que M. le chef de bataillon Rabut, commandant la région, voulut bien mettre à ma disposition, et j’entrepris avec son concours de réunir les précisions qui, avant tout, m’étaient nécessaires.
Le commandant Rabut me mit tout d’abord en relations avec le cheikh des Fezzanais, Braek. C’était un homme de 50 à 60 ans, au visage basané, aux moustaches grises tombantes, vêtu du halack blanc, à larges manches, coiffé du tarbouch rouge à long gland bleu ; son apparence de vieux paysan rude et sincère, ses réponses brèves, nettes et promptes, m’inspirèrent confiance. Le commandant m’en avait d’ailleurs parlé dans des termes qui auraient, à eux seuls, justifié ce sentiment. Aussi attachai-je une importance particulière aux indications qu’il me donna. Celles-ci, malheureusement, furent aussi défavorables que possible.
La mauvaise saison, me dit-il, venait de commencer. Les ouadis qui coupent la route entre Biltine et Faya avaient grossi, et leur passage était devenu très difficile ; le trafic avec le nord était actuellement suspendu, et il fallait compter cinq mois avant qu’il devînt possible de le reprendre. Il me présenta la seconde partie du trajet, celle qui va d’Ounyanga à Koufra, comme extrêmement pénible ; en outre, elle n’était pas sûre ; il me déconseillait de m’y engager sans une escorte de 40 à 50 fusils ; et cette escorte, il ne voyait guère de moyen de la réunir, moins encore de l’armer. Enfin, le chef qui exerçait le pouvoir senoussi à Koufra, ce Mohammed el Abid, était l’un des ennemis les plus redoutables de l’influence française ; il s’était signalé pendant la guerre par une hostilité violente et active à notre égard ; il avait été l’instigateur de la plupart des agitations contre lesquelles nous avions eu à réagir durant cette période, notamment de la révolte de Kaocen, à Agadès. Rien ne permettait de croire qu’il fût disposé à bien m’accueillir, et Braek s’abstenait de tout pronostic à cet égard.
Sidi Idriss es Senoussia, le grand-maître de l’ordre, de qui j’avais escompté les sentiments modérés, avait depuis longtemps déjà quitté l’oasis et était allé se fixer au Caire.
Je revis Braek, pensant qu’il varierait peut-être. J’allai, à plusieurs reprises, lui rendre visite. Je le trouvais, chaque fois m’attendant, dans la petite rue tortueuse qui conduit à sa demeure modeste. Il était là, patient, déférent, grave, accompagné d’un serviteur. Il me faisait passer par la porte étroite et basse, aux planches disjointes, qui donnait accès chez lui, m’arrêtait aussitôt dans une toute petite cour dont un côté formait une sorte de pièce, et nous causions là. Mais ses réponses ne changèrent jamais, et chacun de nos entretiens m’ôtait un peu d’espérance.
Je vis aussi le chef de la mosquée, le Sebah el Djami, vieillard à lunettes, à mine de chanoine, plein d’onction, et dont je ne pus tirer que des bénédictions souriantes, qu’il répétait interminablement.
Je m’entretins avec les indigènes, avec les marchands syriens ; je multipliai les sources d’informations ; je ne pus recueillir aucun indice encourageant.
Mes visites, mes courses dans la ville, n’avaient d’autre résultat que de me montrer successivement tous les quartiers de celle-ci et de me faire pénétrer chez ses principaux habitants. Je fus invité, notamment, à prendre le thé, par un commerçant fezzanais important. J’y allai avec le lieutenant Cariou, qui avait fort aimablement accepté de m’accompagner chez lui.
Nous voici hors de l’ancien tata, aujourd’hui reconstruit, qui groupe les divers services administratifs au sein d’une vaste enceinte d’argile crénelée. Nous traversons l’immense place qui s’étend devant nous. Une herbe courte, interrompue en maint endroit, y sème de larges taches vertes irrégulières ; des mimosas rangés y tracent quelques longues lignes ; de petites mares, laissées par la dernière tornade, reflètent un ciel d’orage à la lumière diffuse, au rayonnement lourd et brûlant.
Nous nous engageons dans Am Segou, la rue principale. Le long de ses murs se tiennent, debout ou accroupis, des Ouadaïens, des Arabes, des Fezzanais, ces derniers très reconnaissables à leur teint d’un jaune orangé, à leurs nez souvent un peu busqués dont l’extrémité s’incurve vers la bouche, à leurs longues moustaches. Le vêtement varie peu : halacks blancs ou bleu foncé, larges pantalons serrés aux chevilles, markoubs — sorte de souliers qui rappellent nos pantoufles — calottes de coton blanc ou tarbouch rouges ; quelques Arabes se contentent d’un boubou grisâtre. Beaucoup sont porteurs de chapelets à gros grains. Les femmes, qui d’ordinaire circulent librement, le visage découvert comme partout au Tchad, ont des pagnes bleu foncé, ou blancs ; quelques-unes, mais fort peu, en arborent de rouges, de verts ou de jaunes ; elles se parent souvent de hauts bracelets d’argent, de bagues, parfois aussi de bijoux d’or.
Sur une petite place, non loin de la mosquée, bien fruste et qu’on ne distinguerait pas, si l’on n’était prévenu, des pauvres cases d’argile avoisinantes, trois chameaux viennent d’arriver ; ils sont baraqués, placides, immobiles, leurs charges auprès d’eux ; les pauvres bêtes sont maigres ; elles ont le dos couvert de plaies.
Nous accédons enfin à la demeure de notre Fezzanais par le dédale de ruelles étroites, aux murs jaunâtres et fendillés, qui constitue, de part et d’autre de la longue et tortueuse Am Segou, le réseau circulatoire d’Abéché. Peu de toitures dépassent ces murs ; il est exceptionnel que les constructions indigènes comportent un étage ; ce sont ici, pour la plupart, d’humbles habitations basses, qui procèdent de la forme cubique. Quelques quartiers seulement groupent des cases cylindro-coniques à toit de chaume, plus misérables encore que les autres. Presque tout cela est fait d’une terre peu résistante, une sorte de boue séchée, et les tornades y causent de grands dégâts.
Notre hôte, venu à notre rencontre, nous précède et nous guide chez lui. Après avoir traversé à sa suite le labyrinthe de cours minuscules propre à la plupart de ces maisons, nous nous arrêtons dans l’une d’elles ; une petite chambre basse, dont nous voyons seulement les deux ouvertures ogivales, donne sur celle-ci ; le sol, soigneusement aplani, est d’une rigoureuse propreté ; dans un coin se trouve un menu parterre d’un mètre carré au plus, sur lequel croissent, serrées les unes contre les autres, de courtes pousses de menthe ; le milieu est occupé par une table entourée de fauteuils, que le mur protège du soleil ; il est près de cinq heures. Nous nous arrêtons là, et le fils du Fezzanais, un petit garçon de 7 ans à peine, au teint bronzé comme celui de son père, avec de grands yeux aux cils retroussés, drôle dans sa longue robe, apporte sur un large plateau de cuivre deux théières de métal émaillé, un pain de sucre, un marteau au manche grêle et de petits verres sans pied, d’un verre très épais.
J’ai déjà dit, à l’occasion de mon passage au Cameroun, comment il est d’usage qu’on serve le thé. La deuxième infusion sera aromatisée de menthe, que notre hôte cueille, de sa chaise, en se penchant. Il verse, dans la troisième, un peu d’une lotion capillaire à la violette, dont il parfume ensuite nos cheveux. Je dois à cette circonstance d’être l’une des rares personnes qui puissent déclarer par expérience que l’usage interne de ce médicament, aussi bien que son usage externe, est parfaitement inopérant.
Nous causons durant tout ce temps. Mais je n’apprends rien de nouveau. Ses renseignements ne font que corroborer ceux que je possède déjà. Puis nous prenons congé, et il nous reconduit à la porte.
Je me suis enfin entretenu plusieurs fois avec le Faqih Taa. Faqih est le mot arabe par lequel on désigne un lettré. Beaucoup plus fin que le Cheikh Braek, c’est un vieillard sec, noir de peau, au nez droit très court sur une bouche épaisse, avec une petite barbe presque blanche. Il a des manières d’homme du monde, avec une physionomie intelligente et affable où l’on surprend parfois quand, un instant, on l’a quitté du regard, une expression grave, réfléchie, profondément attentive, qui contraste avec l’apparente légèreté de sa conversation. C’est à coup sûr la personnalité la plus intéressante d’Abéché. On l’y soupçonne d’être resté fortement attaché au passé que notre domination a détruit. Je n’ai eu, pour ma part, qu’à me louer de lui : et s’il s’est abstenu de contredire aux renseignements que le cheikh m’avait fournis, il a été, de toute la ville, le seul à me laisser entrevoir, très discrètement, à peine, mais assez pour que j’aie compris, que si je me rendais à Faya, j’y trouverais peut-être des indigènes plus disposés à servir mes projets. Son pronostic devait se réaliser pleinement, ainsi qu’on le verra tout à l’heure.
En même temps que je me livrais à cette enquête si intéressante et si importante pour moi, je goûtais, chez les Européens du poste, le plaisir d’un accueil aimable et cordial. Je m’entretenais fréquemment avec le commandant Rabut. J’ai été plusieurs fois l’hôte de M. Journée, officier d’administration, et de Mme Journée. Mme Lavit et Mme Journée sont, je crois, les deux premières Françaises qui aient séjourné à Abéché. Les lieutenants Cariou et Couturier m’ont reçu à diverses reprises. Enfin, j’ai gardé un souvenir tout particulièrement reconnaissant de la sympathie amicale que m’a manifestée le docteur Jeandeau, médecin major des troupes coloniales. Le voir chaque jour était devenu pour moi une agréable et réconfortante habitude, et si j’ai pu terminer mon voyage dans des conditions de santé satisfaisante, je le dois beaucoup à l’assistance dévouée, éclairée et sûre que j’ai trouvée auprès de lui, durant une période difficile que j’ai, vers ce moment, traversée.
J’ai quitté Abéché le 20 août, pour me rendre à Faya.
J’avais congédié Somali, dont les négligences devenaient insupportables. Je m’étais séparé aussi de mon chasseur Paki. Je lui ai fait présent, la veille de mon départ, d’un fusil 74 presque neuf. C’était la plus grande ambition de sa vie. Il m’a exprimé, en arabe, de vifs remerciements. Je les avais compris, mais Ahmed, qui partageait son émotion devant le don d’un objet si précieux, a tenu à me les traduire encore.
— « Il dit toi qui es son père, et aussi toi pas moyen jamais crever ».
Cette paternité ne me flatte qu’à demi, car Paki a dépassé la cinquantaine ; c’est un fils qui me vieillit un peu. En revanche, je reste sensible au vœu de longévité qui suit, encore que le choix des termes du traducteur ne soit pas particulièrement heureux.
Il est revenu me voir le lendemain matin. Il m’a dit, en me regardant bien, de ses petits yeux durs et sévères, que lorsque je reviendrais au Tchad, il viendrait me rejoindre, partout où je serais, s’il n’était pas mort. Je lui ai donné la main. Il a tourné le dos et il est parti. Il n’a pas d’éloquence. Mais nous nous comprenons bien ; et, à regret, j’ai vu s’éloigner ce vieux compagnon, courageux et rude, de tant d’heures parfois rudes aussi. C’est la seconde fois qu’il chassait avec moi ; il m’accompagnait déjà dans mon précédent voyage.
Mon détachement comprenait désormais Denis, Ahmed, un boy nommé Gaudji que je venais d’engager, 3 tirailleurs montés et 14 bœufs pour mes bagages.
Je m’attendais à trouver tout de suite le désert. Il n’en fut rien. La région qui s’étend immédiatement au nord d’Abéché ne fait que répéter pour le voyageur, en plus peuplé au contraire, celle qu’il a traversée au sud. Je l’ai déjà décrite. Jusqu’à Biltine, on rencontre, tous les 10 ou 15 kilomètres, des villages — cases de paille au toit conique de forme particulièrement allongée, circonscrites d’une cloison commune, le tout, lorsque les cases sont vieilles, d’un brun voisin du noir. Des cultures de mil étendues entourent chacun d’eux. De petites antilopes, des outardes, se montrent fréquemment. Les mouches abondent, au moins en cette saison ; j’en ai, durant ma marche, posées sur moi, deux ou trois cents. Les moustiques sont nombreux aussi. Le sol est humide, mais sans mares gênantes et sans boue. L’air est à la fois orageux et frais ; la pluie tombe, par longues averses, d’un ciel uniformément sombre et gris. Si le soleil se montre, la température s’élève aussitôt. Nous croisons, le 1er juin, une petite caravane d’ânes chargés de mil ; ils appartiennent aux Ouadaïens qui les conduisent et qui se rendent à Abéché pour vendre le produit de leur récolte ; la somme réalisée ainsi sera consacrée à l’achat de bœufs. Le lendemain, c’est un chameau qui transporte des dattes ; un indigène de Tekro l’accompagne.
Je suis reçu à Biltine, le 24, par le capitaine Berthollier. J’y admire le poste, une imposante construction à deux étages, toute de briques séchées au soleil. Sans un morceau de bois, sans une pièce de fer, et d’une solidité qui s’affirme victorieusement sous les pluies, c’est un petit tour de force d’architecture, utile en outre, car les procédés employés paraissent résoudre le problème de la construction d’une habitation vaste, robuste et confortable dans un lieu dépourvu de toute autre ressource que celle d’un sol argileux.
De ces tours de force, nos fonctionnaires et nos officiers coloniaux sont d’ailleurs coutumiers. Le dévouement que ces Français courageux et désintéressés apportent dans l’exercice de leurs fonctions multiples n’a d’égal que leur ingéniosité.
Deux jours plus tard, je pars pour Oum Chalouba ; la plaine s’étend maintenant jusqu’à l’horizon, sauf vers l’est où l’on voit, très loin, de basses collines.
La première étape est Mogroum. Les habitants du village m’apportent, pour nous tous, une dizaine d’œufs de pintade, deux œufs de poule et un peu de mil. Je fais dire que ce n’est pas suffisant ; pour les œufs, notamment, je n’accepte pas, pour moi, d’œufs de pintade.
Le chef est momentanément absent ; on traduit à son remplaçant, qui répond qu’il n’y a pas d’œufs de poule. J’insiste. Au bout d’une heure, il en apporte deux de plus, affirmant qu’il n’y en a pas d’autres.
J’envoie deux tirailleurs, avec ordre de chercher dans les cases, et cinq minutes plus tard, j’ai mes douze œufs. Je fais enfermer l’homme, et je préviens qu’il ne sera libéré que quand j’aurai reçu, maintenant, les rations d’asidé nécessaires à ma petite troupe.
L’asidé est le repas normal des indigènes de l’Afrique centrale : une boulette de farine de mil grosse comme les deux poings, entourée, soit de lait, soit de sauce. L’asidé arrive deux heures après. Il faut le temps de le préparer. Je renvoie le prisonnier.
A 5 heures, nouvel incident. Le tirailleur qui fait fonction de chef de détachement vient me rendre compte que les gens de Mogroum ne veulent pas fournir de paille pour nos chevaux. Le chef, qui est de retour, se présente au même moment. Il me confirme le fait, en alléguant qu’on refuse de lui obéir. Cela commence à m’impatienter. Je laisse un de mes tirailleurs au campement, je prends les deux autres et je me dirige vers le village.
C’est à 300 mètres. Nous traversons de beaux troupeaux de bœufs, de chèvres, de moutons à longs poils, presque noirs, qui viennent de rentrer du pâturage ; nous atteignons un petit terre-plein dénudé, le long des cases ; on va chercher le principal auteur du refus. Les hommes s’assemblent pendant ce temps et se forment en demi-cercle derrière moi.
Mais voici le coupable. Je lui demande pourquoi il n’a pas obéi. Il me donne une explication qui n’excuse rien. Je le prends par l’épaule, je lui fais faire demi-tour et j’ajoute que je lui donne l’ordre, moi-même, d’apporter la paille demandée. Il part en courant. Les autres gardent le silence.
Je m’en vais, et un quart d’heure plus tard, j’ai trois énormes bottes de fourrage au campement. Je les paie largement, pour montrer que je tiens compte, malgré tout, de cet empressement tardif.
Dans l’intervalle, on m’a renseigné. C’est le seul mauvais endroit de la région. Il y a dix-huit mois, presque sans motif, les habitants ont tué, au campement même, trois voyageurs indigènes. De là à s’attaquer à un Européen, du reste, il y a loin, et je ne cours pas de risques. Par excès de prudence, néanmoins, j’établis pour la nuit un tour de garde entre mes trois soldats. Il ne se passe rien. En revanche, moustiques, araignées, fourmis, nous infligent une nuit pénible. Tous se plaignent de ne pas pouvoir dormir, et ma moustiquaire ne me met pas à l’abri des piqûres.
Au village d’Am Gafal, le lendemain, nous trouvons les meilleures dispositions. Nous couchons ensuite à Arada. C’est un ancien poste français. Quelques kilomètres avant d’y arriver, l’aridité qui, depuis quelques jours déjà, annonçait le voisinage du désert, s’accentue nettement. Les arbustes deviennent de plus en plus clairsemés. L’herbe, par endroits, fait place à de larges espaces de sable nu, dur et plan qui mettent leurs taches jaunes irrégulières dans le vert de la plaine. Les villages disparaissent. On commence à rencontrer, rarement d’ailleurs, des campements de nomades. Ce sont de misérables huttes de paille, groupées en cercle au nombre d’une dizaine tout au plus. Leur caractère provisoire s’accuse dans tous les détails.
Comme gibier, j’aperçois, pour la première fois cette année, un ariel ; c’est une antilope de la grosseur d’un petit âne, blanche, sauf le cou et le dos qui sont de couleur alezane. Les biches du nord du Tchad, si gentilles avec leurs grandes oreilles écartées, leurs pattes grêles, leur museau court et leur queue toujours frétillante, abondent ici. Certaines s’arrêtent, curieuses, à notre passage ; elles nous regardent avec un vif intérêt. Je vois aussi quelques outardes.
Arada détient, pour la région, le record des moustiques.
Le 29, nous nous arrêtons au puits de Mereg, qu’encadre un petit bois d’épineux, note sombre sur l’herbe clairsemée environnante ; un Arabe et sa femme habitent là. Je croise sur la route trois Gorânes d’Oum Chalouba ; ils vont vendre à Abéché du sel d’Ounyanga, que portent des ânes ; ce sont ensuite cinq Fezzanais qui viennent de Faya et se dirigent, comme eux, vers la capitale du Ouadaï avec deux chameaux chargés de dattes et de sel.
Les Gorânes constitueront désormais le principal élément de la population ; le seul même en beaucoup d’endroits. C’est une race turbulente et belliqueuse. Fins et nerveux, le teint brun, presque noir, islamisés mais n’ayant le plus souvent de la religion qu’une teinture très faible, peu fidèles à leur parole, ils sont toutefois généreux, hospitaliers et secourables entre eux.
Le jour suivant, au point dit Am Hereze, j’en trouve une vingtaine, qui m’attendent ; ce sont les cheikhs d’Oum Chalouba qui les envoient me souhaiter la bienvenue. Comme tous ceux que je rencontrerai dans la suite, ils sont vêtus de halacks bleus, quelquefois blancs. Leur chef porte un turban bleu ; les autres sont nu-tête.
Un ferig d’Arabes Mahamides, qui déménage, nous dépasse le lendemain matin ; cinquante à soixante beaux bœufs d’un brun foncé, divisés en deux groupes, dont chacun marche formé sur une seule ligne, portent les pieux et les nattes dont les pasteurs feront leurs abris, ainsi que quelques calebasses qui constituent le principal de leur mobilier.
Je me dirige ensuite sur le puits de Ouadié. Je me suis mis en route l’après-midi seulement. A peine suivons-nous la piste depuis une heure, dans la boue et dans les flaques d’eau, que le ciel, déjà gris, devient couleur d’ardoise, en même temps qu’un vent froid s’élève, contrastant avec la chaleur d’orage qui pesait sur nous jusque-là. Les Gorânes me demandent la permission de pousser leurs chevaux pour essayer de devancer la pluie qui arrive. Je me retourne et je vois, en effet, que l’horizon a perdu sa netteté. Ils partent au grand galop à travers la plaine. Mon chameau ne peut suivre leur allure. L’averse me rejoint, et je constate sans plaisir que mon excellent caoutchouc, s’il a perdu, au soleil, les qualités habituelles aux vêtements de ce genre, y a gagné en revanche la propriété caractéristique du papier buvard. Après avoir pataugé une heure et demie, car j’ai dû mettre pied à terre, j’atteins une zone où le sol est sec. La tornade s’est arrêtée là. Mais nous en essuyons une autre en arrivant au puits. Dans l’ouragan, mes hommes, adroitement, avec ordre, dressent ma tente, et je puis, jusqu’à trois heures du matin, heure que je me suis fixée pour repartir, goûter un repos réparateur. Le lendemain, à huit heures, je suis à Am Chalouba.
Le poste s’élève sur un sable dur et plan, au bord d’un oued à sec, parmi de nombreux affleurements rocheux. Une fantasia — une succession de courses de chevaux, plutôt, dont chacune réunit trois ou quatre cavaliers — s’organise l’après-midi en mon honneur ; puis c’est un tam-tam.
La parure des femmes témoigne d’une recherche particulière : vêtues de longues robes de cotonnade bleu sombre, de forme droite, cachant jusqu’aux pieds, à très larges manches, toute l’originalité de leur toilette est dans leur coiffure. Leurs cheveux tombent en fines tresses serrées sur leurs épaules ; de chaque côté de leurs visages pendent de grands anneaux d’argent disposés les uns au-dessous des autres, et de longs fils chargés de corail. Sur leur tête, des peignes d’argent d’une forme que j’ai vue jadis au Kanem[19] ; quelques ornements accessoires sans caractère, enfin, une sorte de cimier assez décoratif, fait de deux figurines de cuivre placées l’une à la suite de l’autre et qui représentent, soit des cavaliers, soit des chameaux : l’une d’elles est surmontée d’un court panache de petites plumes d’autruche. Ces élégantes ont également autour du cou des porte-amulettes plats, rectangulaires, en argent. Toute cette coquetterie est un peu gâtée par une note fâcheuse : leurs cheveux sont d’un gris de terre, dû à une sorte d’enduit qui enveloppe chacune de leurs tresses, et n’est autre qu’un mélange de bouse de vache et de beurre.
[Illustration : Tam-tam gorâne, à Oum Chalouba, sur la limite du Ouadaï et du Borkou.
(Page 260.)]
[Illustration : Rochers à Ounyanga Kebir, le dernier poste français sur la route de Koufra.
(Page 276.)]
Elles dansent avec gravité, très droites, trois par trois ou quatre par quatre ; leurs rangs s’avancent à très petits pas, avec de sobres gestes des bras ; les hommes tournent en sens inverse en brandissant des couteaux ; un tambour leur donne le rythme.
Ensuite les cavaliers s’élancent à toute allure à travers l’immense place qui s’étend devant la porte. Tous montrent le même étonnant équilibre dans une équitation instinctive, simpliste, hardie et brutale, la même souplesse de corps, la même rudesse de main, la même absence de tout accord dans les aides, l’action la plus violente dominant les autres.
Les cases des Gorânes se différencient très nettement de toutes celles que j’ai vues jusque-là. Elles comportent une armature de bois formée d’abord de trois rangs de piquets parallèles, le rang du milieu un peu plus haut que les autres. Chacun de ces piquets, très grossiers, se termine par une petite fourche, et l’ensemble supporte une carcasse de toit dont les branches transverses ont été arquées au feu pour déterminer une surface d’une convexité continue, d’ailleurs très légère.
Des seccos sont placés verticalement le long de cette charpente, ce sont les murs ; d’autres sont fixés sur les branches supérieures, c’est le toit, un toit à travers lequel la pluie passe presque librement. L’ensemble est spacieux. Il est orienté est-ouest, et son unique ouverture est une porte qui regarde le couchant. A l’intérieur de la demeure que j’ai visitée, et qui était l’une des plus luxueuses de l’endroit, une margelle de pierre très basse, circulaire, constituait le foyer ; une natte placée verticalement enfermait un lit à claire-voie, misérable ; une autre natte circonscrivait un assortiment de bourmas et de vases de paille tressée suspendus à mi-hauteur de la case.
J’ai passé deux jours à Oum Chalouba. Je m’y suis occupé surtout, avec le concours aimablement empressé de l’adjudant Ferrandi, chef du poste, d’organiser la dernière partie du trajet qui me séparait de Faya. Elle comprenait 350 kilomètres environ dans une contrée absolument désertique, où un Européen ne peut guère passer que durant deux mois de l’année — août et septembre — à cause du manque d’eau complet qui la caractérise le reste du temps.
J’ai fait coudre ensemble huit peaux de ces moutons à longs poils qui abondent dans la région, m’assurant ainsi un confortable tapis de selle pour les étapes, assez longues désormais, que j’allais avoir à faire à chameau, en même temps qu’une chaude couverture pour l’époque prochaine des nuits froides. J’ai acheté une vingtaine de poulets étiques, que j’ai enfermés dans une cage vaste et solide ; et deux douzaines d’œufs. J’avais déjà du riz et une sorte de graminée qu’on récolte aux environs d’Abéché et dont la zone s’étend d’ailleurs assez loin vers le nord ; on la nomme kreb, et, cuite, elle ressemble à notre semoule. J’ai fait réduire en farine, pour mes serviteurs, 50 kilogrammes de mil ; je me suis procuré des piquets de tente métalliques, en prévision d’un sol dur où les piquets de bois dont j’étais muni n’auraient pas pu pénétrer. J’ai fait remplir les six outres de peau de bouc, ou guerbas, que je m’étais procurées à Abéché, afin de laver un peu, d’avance, le goudron dont elles sont intérieurement enduites. Lorsque ces outres ont voyagé quelques jours sur les chameaux, où on a le soin de les laisser demi-pleines, le va-et-vient répété de leur contenu les rince, et elles peuvent ensuite recevoir l’eau destinée à la boisson : celle-ci reste d’ailleurs, pour quelque temps encore, trouble et noirâtre, et des peaux de bouc déjà usagées sont à conseiller aux voyageurs délicats.
Enfin, je me suis assuré un bon guide. Je sais, par expérience, combien il est grave de se perdre au désert. Tant qu’on est dans un poste, les hésitations relatives à la route se résolvent avec simplicité ; mais à les traiter légèrement, on risque de se ménager, lorsqu’il est trop tard pour revenir, d’amers regrets.
Mon détachement s’est augmenté, au départ, de deux esclaves Zaghaouas qui se rendaient à Faya afin d’y être libérés par les autorités militaires françaises, et d’un chef prisonnier qu’on dirigeait également sur Faya pour le faire juger. Il a, voici plusieurs années déjà, servi de guide à un rezzou, moyennant la promesse d’une part de butin, et fait surprendre un convoi ; quatorze tirailleurs ont été tués à cette occasion. On l’a capturé récemment par surprise. C’est un homme à barbe blanche, grand, maigre, encore plein de vigueur. Il est sur un chameau, la chaîne aux pieds. Une corde est passée autour de son cou. Un tirailleur, qui suit à pied, en tient l’extrémité. J’ai aussi mon guide, Tcholle Abdallah, un caporal, quatre tirailleurs et un goumier ; plus mes serviteurs.
Je passe rapidement sur cette partie de la route, qui présente peu d’intérêt. Nous sommes sortis enfin de la zone des grandes pluies ; le ciel est redevenu d’une absolue pureté ; le vent est frais, le soleil de feu. La plaine s’étend à perte de vue. Elle est couverte d’une herbe courte et jaune, souvent interrompue pour laisser place à un sable dur ou à des affleurements rocheux ; de temps à autre une longue veine d’arbustes épineux marque, au milieu du pâturage soudain plus vert et plus dru, le cours d’un ouadi ; cinq d’entre eux — Haouache, Oum Hadjer, Goumeur, Baher, Ellera — nous arrêteront quelque temps par la boue glissante qui s’étend de part et d’autre de leur eau jaune à demi stagnante. Nous voyons beaucoup d’ariels, mais toujours loin, quelques outardes, des traces d’hyènes, de chacals et d’autruches. Le caporal des tirailleurs tue un ariel, le deuxième jour. Je prends moi-même une petite biche. Elle était couchée entre deux touffes de retem. Elle ne manifeste ni surprise ni frayeur ; elle n’a pas un mouvement pour se débattre ; elle n’a guère plus d’un jour. Je m’en amuse un instant, puis je la repose à la même place, pour que la mère l’y trouve en revenant.
Nous atteignons en quelques jours, peu de temps avant l’ouadi Goumeur, les rochers bas et bruns dits Amaré Bizza ; puis nous entrons dans les dunes.
Le vent, qui est devenu brûlant, me couvre constamment d’une couche de sable fin. J’en ai dans les narines, dans les oreilles, dans la bouche, dans les yeux. Ce sont de grandes dunes lisses et nues, dont certaines me paraissent dépasser quarante mètres ; tantôt nous suivons des coupures nettement marquées, qui les divisent en deux groupes éloignés d’une centaine de mètres ; tantôt nous franchissons un col qui nous conduit à une nouvelle coupure. La concavité de celles des dunes que nous laissons à l’ouest est orientée sud-ouest. Je vois par endroits de faibles affleurements rocheux. Il y a sur le sol des scories. Après avoir marché deux jours dans cette région sans végétation ni gibier, nous nous enfonçons dans un cirque d’environ cent cinquante mètres de diamètre, entouré d’une muraille de sable continue, dont le sommet fuit en courbe molle. On pourrait le comparer à une cuvette d’émail jaune clair, aux bords légèrement incurvés vers l’extérieur.
Là encore, ni arbres, ni herbe : seulement, par terre, de nombreuses crottes de chameaux qui attestent le passage de caravanes ; puis, dans le coin le plus septentrional, trois orifices circulaires d’un peu moins d’un mètre de diamètre, au ras de terre ; percés dans un rocher que le sable recouvre tout alentour, ils laissent voir, à trois mètres environ de profondeur, une vaste cavité pleine d’eau. C’est le puits de Latma.
Le début de l’étape suivante nous conduit sur la partie la plus élevée de la masse dunaire. Nous y recevons un vent frais et réconfortant. Les petits Gorânes qui conduisent nos chameaux et qui les ramèneront au retour, ont froid. Ils marchent vite, vêtus de serouals blancs et de halacks bleu foncé dont ils s’enveloppent aussi la tête : ce sont de grêles enfants de dix à douze ans ; leur résistance est surprenante. Quoique faisant toute la route à pied, ils ont vécu de rien, ou presque. Ils avaient emporté, pour les deux jours que nous venons de passer sans rencontrer d’eau, une petite guerba de douze à quinze litres, — ils sont sept, — mais comme nourriture, ils n’avaient rien pris avec eux ; ils se sont contentés du peu que les tirailleurs et mes boys, pour ne pas les laisser mourir de faim, leur donnaient sur leur propre ration. L’un d’eux est venu me montrer, ce jour-là, une formidable otite suppurante, qui lui déformait toute l’oreille, et dont il souffrait, m’a-t-il dit, depuis le départ. Il ne s’en était pas encore plaint, et était aussi gai que les autres. J’ai réussi à le soulager un peu.
Puis, nous sommes redescendus dans la plaine. Partis à trois heures et demie du matin, nous avons déjeuné près d’un puits marqué par un arbre unique, un hidjilidj, qui donne son nom à l’endroit. Quelques Arabes, quand nous y arrivons, y abreuvent huit chameaux. L’eau me paraît à une quinzaine de mètres. Il y a du pâturage alentour. Le sol est marqué de vastes taches blanches faites d’une argile fendillée et schisteuse.
Nous nous arrêtons là jusqu’à deux heures de l’après-midi. Nous marchons ensuite jusqu’à huit heures dans un reg absolument plan et nu. Nous dormons jusqu’à minuit, et nous nous remettons en route. Il y a sept jours que nous avons quitté Oum Chalouba. Vers cinq heures nous sommes à l’ouadi Rou, qui nous oppose toute une succession de sillons à sec, au lit de sable, séparés les uns des autres par des bandes de roches à silhouettes géométriques ; on croirait voir des entassements irréguliers, bas et allongés, de pierres de taille ; de plus près, on y remarque des traces accusées d’érosion. Puis, ce sont quelques dunes, d’autres dépressions sableuses où des roches plus hautes, aux sommets tabulaires, émergent.
La dernière de ces roches démasque une vaste étendue d’un vert sombre : Faya, la palmeraie, le poste blanc sous le soleil, le village gorâne, le village des goumiers, le village des passagers, formés de cases identiques à celles que j’ai remarquées à Oum Chalouba ; le village des Bornouans ; une large place, une mosquée neuve en briques séchées ; quelques pâtés de modestes maisons à terrasses, habitées par les Fezzanais ; le tout peu important.
J’ai fait, hier, mon 4.000e kilomètre depuis la Sanaga, point où j’ai abandonné les moyens de transport mécaniques. Le désert de Libye s’étend maintenant devant moi. Je suis arrivé au moment capital. Je dois ici, ou renoncer à ma tentative, ou m’engager définitivement sur la route à laquelle, tant de fois, j’ai songé.
Malgré le jour défavorable sous lequel mon enquête d’Abéché a fait apparaître mon projet, je ne puis croire à une impossibilité véritable. Le mot est tellement relatif !