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CHAPITRE II

DE DOUALA A YAOUNDÉ

J’avais trouvé, entre Douala et Yaoundé, la grande forêt équatoriale qui occupe la région côtière du Cameroun.

C’est tout d’abord, jusqu’à sept ou huit mètres, un enchevêtrement inextricable de lianes, de fougères, d’arbustes ; puis de cette brousse ténébreuse jaillit, dans le demi-jour d’une atmosphère humide et chaude, une innombrable phalange de troncs immenses, clairs ou noirâtres, tantôt droits et nus, plus souvent tourmentés, ramifiés, garrottés de parasites aux liens multiples que noua la succession des ans ; au-dessus, filtrant avec parcimonie la lumière du ciel, s’étend, plus aérienne, plus découpée, mais toujours formidable, la zone d’expansion des sommets.

En cette région au sol accidenté, des dépressions s’accusent souvent dans le voisinage immédiat de la voie ferrée ; alors l’œil domine, à travers un rideau plus ou moins dense, le moutonnement d’une sombre mer de cimes noyées dans un brouillard blanchâtre par où se révèle un fond marécageux.

Après cinq heures de trajet, nous avons quitté le chemin de fer à voie d’un mètre pour prendre la draisine qui, sur voie Decauville, à la faveur de travaux d’art considérables, assurait le service des cinquante-quatre kilomètres suivants.

Sans atteindre le degré de confort du chemin de fer de Nigéria, où j’avais eu la surprise de trouver, deux années plus tôt, un sleeping excellent, nos wagons sont, à cet égard, satisfaisants. Seule la draisine est d’une rusticité qui n’a d’ailleurs rien de surprenant pour ce genre de véhicule.

Je n’avais pas manqué, en cours de route, de recueillir tous les renseignements possibles sur une question fort étrangère à ma mission, mais qui ne laissait pas néanmoins de m’intéresser au premier chef, la présence de gorilles dans le voisinage. A Eseka, village où notre train s’était arrêté, on en avait vu récemment encore ; mais ils fuyaient, chassés par le bruit des explosions des mines ; et malgré que tout espoir ne fût pas perdu d’en rencontrer un peu plus loin, les chances d’une chasse fructueuse restaient problématiques. Je devais être définitivement fixé trois jours plus tard.

Comme je l’ai dit, je faisais route avec M. Carde, qui, après un déplacement à Douala, regagnait le chef-lieu de la colonie. A Makak, une automobile nous prit à notre descente du train. Le paysage allait se transformer d’une manière complète, et se parer de grâces que rien ne m’avait laissé prévoir. Déjà la légèreté de l’air nous rappelait que du niveau de la mer, nous étions passés peu à peu à l’altitude de 1.200 mètres, pour redescendre bientôt d’ailleurs aux environs de 700. La forêt, qui s’était progressivement éclaircie, ne se manifestait plus autour de nous que par la présence de quelques grands arbres largement espacés, sans brousse, sans lianes ou presque, entre lesquels cet air vif circulait. La route, rougeâtre avec des tons bruns, parfois violacés — elle emprunte cette coloration à la latérite dont elle est faite[1], d’un entretien d’ailleurs parfait, serpente ici entre deux épaisses bordures de citronnelle dont les touffes aux longues pousses vert clair l’encadrent agréablement. De chaque côté, des palmiers à huile penchent sur nos têtes l’ombrage de feuilles qui se rejoignent en arceaux. Ailleurs ce sont des bananiers que nous dépassons, plus loin des herbes de deux à trois mètres de hauteur. Souvent des enclaves de sol nu nous montrent un rang de cases, alignées parallèlement au chemin, à cinquante mètres environ de celui-ci ; les plantations sont alors reculées derrière elles ; devant restent seuls, sur un sol d’une méticuleuse propreté, quelques palmiers ou orangers. Ce sont des villages. Cette zone est très peuplée, et nous croisons de nombreux convois d’indigènes, ordinairement chargés de palmistes.

Le ton rougeâtre de la route, cette verte citronnelle qui l’encadre gaiement, ces beaux palmiers à l’ombre généreuse, éveillent l’impression d’un grand parc, et l’œil se repose, sur ce paysage riant et gracieux, du sombre chaos de la forêt ; la petite ville de Yaoundé ne fait qu’accentuer ce caractère. A l’Est des montagnes verdoyantes qui la dominent de 500 mètres, elle occupe une éminence d’une faible étendue. Les mêmes routes, bordées de même, y tracent des voies planes et paisibles le long desquelles s’érigent, espacées, souvent coquettes, les maisons des Européens — fonctionnaires, officiers, colons, une centaine en tout. Des rosiers, des arbres au feuillage touffu et aux innombrables fleurettes rouges, des daturas aux fraîches clochettes blanches sèment çà et là des touches charmantes. On aperçoit, dans la direction du Nord-Est, de l’autre côté d’une dépression de peu de profondeur, un village haoussa assez important ; à part un très petit groupe de cases visibles vers le Sud-Ouest, les autres centres indigènes s’égrènent un peu plus loin. A elle seule, la population avoisinant la ville atteint 30.000 habitants. Une mission catholique, à la tête de laquelle est un évêque, une mission américaine, exercent respectivement leur influence sur ces derniers.

Nous arrivons à six heures au gouvernement. Je trouvai pendant mon séjour à Yaoundé, chez le commissaire de la République et chez Mme Carde, qui, avec leur jeune fille, avaient là leur résidence, l’hospitalité la plus aimable, et je serais heureux, si ces lignes leur tombent sous les yeux, qu’ils veuillent bien y voir le témoignage du souvenir vivement reconnaissant qu’elle m’a laissé.

L’après-midi se terminait parfois pour moi par une promenade aux environs. De six à huit heures, M. Carde avait coutume de recevoir chaque jour les principaux Européens du chef-lieu, et, par leur présence assidue, plusieurs ménages de fonctionnaires ajoutaient quotidiennement à l’attrait de ces réunions quasi-familiales. La tenue blanche des hommes, les robes légères des femmes s’harmonisaient avec l’ambiance et offraient aux lumières une gamme claire et gaie.

Mon premier soin, le lendemain de mon arrivée à Yaoundé, a été de me mettre en quête d’un maître ès photographie ; car j’étais neuf en la matière. La Société de Géographie m’avait confié un appareil. J’avais pu faire, avant de partir, en compagnie de mon frère, le docteur Bruneau de Laborie, qui s’est consacré à la science radiologique, quelques essais au cours desquels il m’avait donné de précieux conseils. Mais il me fallait adapter ces premières notions au milieu spécial où j’allais les appliquer. Muni d’un actinomètre, je faisais des expériences à chaque heure et pour chaque degré de lumière.

Je notais, lorsqu’elles s’affirmaient satisfaisantes, mes conditions de diaphragme et de vitesse ; et j’établissais ainsi une sorte de tableau. Encore ce procédé exigeait-il souvent un guide. M. Julliard, chef du service des postes à Yaoundé, eut l’amabilité d’accepter ce rôle. Dans la journée, je prenais mes vues ; le soir, après dîner, j’allais chez lui ; nous procédions au développement, et il formulait ses critiques. Il possédait, dans la cour de la poste, une véritable ménagerie qu’il traitait d’ailleurs avec beaucoup d’humanité. Ses hôtes de marque étaient, lors de mon passage, trois panthères et deux chats-tigres. Je m’empresse d’ajouter que tout ce petit monde aux yeux luisants et aux griffes acérées était soigneusement enfermé. Il y avait aussi, dans une ferme voisine, un jeune éléphant familier. Je l’ai croisé plusieurs fois qui se promenait paisiblement avec son cornac, l’un suivant l’autre. Il était accueillant à tous, sauf aux automobiles. Yaoundé en compte deux ou trois. L’une d’elles, un jour, le découvrant au sortir d’un tournant, n’avait pas pu s’arrêter assez vite et était venue donner dans son robuste arrière-train. Il avait gardé, de ce procédé rude, une amertume qu’il n’hésitait pas à manifester à l’occasion en se portant au petit trot, d’un air irrité, à la rencontre de ces véhicules, de sorte que les mécaniciens l’évitaient maintenant avec soin.

Mais M. Julliard allait jouer pour moi un rôle bien plus considérable encore : il me signala en effet la présence à Yaoundé du chef Mbala, un des meilleurs chasseurs du pays, qui assurait connaître la retraite, toute proche, d’une famille de gorilles. L’instant d’après, j’étais chez M. Carde qui, avec sa bonne grâce habituelle, voulut bien interrompre quelques instants des occupations certainement plus importantes pour faire mander le dit Mbala. J’eus bientôt la joie d’apprendre de ce dernier que M. Julliard était parfaitement renseigné ; Mbala détenait bien ce secret émouvant, et de plus, se faisait fort de me mettre, dans les quarante-huit heures, en présence des animaux désirés. Il fut convenu séance tenante qu’il partirait le lendemain matin pour se rendre sur place, et que j’irais moi-même le rejoindre le surlendemain. Le rendez-vous était au minuscule village d’Oukoua, à une trentaine de kilomètres.

Le lendemain était un dimanche. Je me rendis à la butte de tir pour essayer une fois de plus mon vieux fusil, un Lebel 1902 à chargeur de trois cartouches qui m’avait servi pendant tout mon précédent voyage, et pour prendre contact avec une nouvelle arme du même modèle que j’avais achetée avant de partir. L’après-midi fut occupée par divers préparatifs, puis, à cinq heures, par une dernière promenade en automobile avec M. Carde. Les villages s’échelonnent, nombreux, le long de la route ; ils sont du type que j’ai décrit déjà.

Un peu plus loin, à partir de la Sanaga, l’enclave défrichée s’arrondira, les cases, jusqu’ici rectangulaires avec un toit à arête, deviendront cylindriques, avec un toit en forme de cône.

Je rencontrai partout un grand nombre de chiens ; contrairement à la plupart de ceux que j’avais vus chez les indigènes d’autres contrées, ils étaient gras et en bon état ; c’est qu’ils sont admis comme monnaie pour le paiement de la dot des femmes, et qu’on les entretient en conséquence. Chez les peuplades africaines, en effet, c’est généralement le mari qui achète sa femme, et le procédé, devant la logique, devant d’autres considérations même, peut soutenir la comparaison avec le nôtre.

Je me mets en route le lundi matin en tippoy. C’est un fauteuil de paille, parfois muni d’un abri de nattes, que des perches de bambou adaptées par des liens transforment en chaise à porteurs. Il utilise deux équipes de quatre hommes chacune qui se relaient l’une l’autre. J’ai avec moi un guide, un garde régional, Denis et Somali. Nous suivons pendant plus d’une heure une route parfaite avec, toujours, le même aspect d’allée de parc ; puis nous tournons à gauche et prenons une piste étroite, mais facile, entre deux champs d’herbes serrées de trois à quatre mètres de haut que les indigènes nomment isong ou isân. Aux herbes succède la petite brousse ; elle nous conduit dans la forêt.

Cette dernière est assez accidentée et je dois bientôt mettre pied à terre. Des sentiers capricieux, coupés de racines à fleur de sol, montent et descendent dans l’ombre humide. La température est chaude, lourde, mais supportable ; nous sommes abrités du soleil. Au fond des dépressions sont d’ordinaire de petits cours d’eau qu’on passe sur un tronc d’arbre ou simplement à pied plus ou moins sec. Nous ne tardons pas à arriver dans une clairière au sol net dont le fond est occupé par un rang de quelques cases alignées parallèlement au chemin. Des cultures les entourent, où je remarque bananiers, orangers, manguiers, palmiers à huile, manioc, arachides, etc. Les hommes sont parfois habillés à l’européenne — de quelle façon ! — le plus souvent à moitié nus. Les femmes portent, par derrière, un petit balai épais et assez court ; avec quelques verroteries et un modeste morceau d’étoffe par devant, c’est leur seul vêtement.

Je remarque entre les mains d’un indigène une arme curieuse, sorte d’arbalète d’un bois rouge sombre, poli et dur, sur lequel des dessins sont gravés en creux. Fort ingénieuse dans son fonctionnement, elle se compose d’une tige de 1 mètre 20 environ, en travers de laquelle est fixé un petit arc. Cette tige est fendue longitudinalement sur les cinq sixièmes de sa longueur. En écartant ses deux parties, rapprochées au repos, et en tirant sur la corde de l’arc, on diminue doublement la distance qui sépare cette corde d’une petite encoche, et on l’y engage. La traction de la corde maintient dès lors les deux parties de la tige disjointes sur toute la longueur de la fente : l’arbalète est armée. On pose devant la corde, dans une rainure pratiquée à cet effet, une courte flèche grosse comme la moitié d’un crayon, empennée d’un petit triangle rigide découpé dans une feuille, taillée en pointe et d’ordinaire trempée dans un poison qui la revêt d’un enduit très clair. Ces flèches sont contenues dans un large carquois cylindrique. Puis on vise, et en rapprochant, par une pression progressive, les deux parties de la tige fendue, on amène la petite encoche à se dérober sous la corde, qu’elle libère brusquement. La flèche a une force appréciable ; à une vingtaine de mètres, elle blessera aisément un oiseau ou un singe. L’arc est d’ailleurs très résistant. On le tend en engageant l’une des extrémités entre deux piquets profondément enfoncés dans le sol, et en exerçant une forte pression sur l’autre à l’aide d’un troisième pieu légèrement mobile autour de sa base : il y a dans le village, installé une fois pour toutes, un dispositif de ce genre.

Un tam-tam qui se porte à ma rencontre vient à son tour retenir mon attention. Trois musiciens — trois enfants — composent l’orchestre. L’instrument, le même pour tous, est constitué par un certain nombre de planchettes disposées horizontalement les unes à côté des autres ; au-dessous d’elles est un rang de calebasses de grosseurs diverses. Ce piano rustique est maintenu éloigné du corps par une branche pliée en cerceau, dont la partie convexe s’appuie sur les cuisses ; une corde qui passe derrière la taille le retient et assure le contact ; il reste ainsi placé et fixé devant l’artiste, qui, frappant rapidement sur les planches avec des bâtonnets, en tire des sons mélancoliques et pressés. Son nom est djaboum ou dja, me dit-on. Ailleurs on le nomme balafon. Il est répandu, avec des variantes, dans une grande partie de l’Afrique.

Cet orphéon m’accompagnera jusqu’à Oukoua. Nous traversons ainsi une dizaine de petits groupements d’habitations, fermes plutôt que villages, mais dont le nombre surprend. Il est rare qu’on voie la forêt si peuplée. A onze heures et demie, j’arrive ; c’est la clairière habituelle, avec cinq ou six cases rangées au fond. Les quelques femmes du lieu poussent des cris aigus en mon honneur, deux ou trois hommes exécutent une danse simpliste et niaise. Malgré la bonne volonté de cet accueil, une seule chose m’intéresse : Où est Mbala ?

Pendant qu’on le cherche, Denis et Somali installent, pour la première fois depuis la fin de mon dernier voyage — près d’un an — mes meubles de campement. Dans la case qu’on a fait débarrasser pour moi, je revois mon vieux lit de camp, dont jadis, au Bornou, j’ai fait remplacer la toile par du cuir ; ma chaise de fer, ma petite table, les trois bâtons assemblés en trépied auxquels j’accroche bidons et effets ; les deux cantines qui contiennent les objets dont je me sers tous les jours ; un tub de toile, la toile de tente individuelle qui, par terre, pliée en deux, constitue ma descente de lit ; mes deux fusils encore dans leurs étuis : me voilà chez moi.

Ce domicile et ce refuge, je le retrouverai désormais tous les soirs, où que je sois, toujours le même, dans une case, sous ma tente, ou sous la voûte hospitalière du ciel. Je le retrouverai au soir des jours heureux. Je le retrouverai au soir des mauvais jours. J’y goûterai de grands repos, une paix rare. Peu de soucis franchiront sa porte. Je l’aime profondément ainsi.

Je suis à peine installé qu’un tirailleur, de passage au village, m’apporte un goliath : c’est un hanneton au corselet noir rayé de blanc, mais de la taille d’un petit moineau. Il y en a beaucoup dans la région.

Je fais maintenant mon premier déjeuner de brousse. L’une après l’autre renaissent mes anciennes habitudes ; en quelques heures je suis redevenu le voyageur de jadis, et lorsque, ensuite, je vais m’étendre sur mon lit, car cette première étape m’a fatigué, je n’ai pas de surprise à me voir tiré de ma somnolence par la menace d’un lourd bourdonnement qui tourne autour de mon visage, par la préoccupation d’une tache de soleil qui me semble progresser vers ma tête, par toutes ces petites inquiétudes oubliées, conséquences de la nature trop proche et trop riche, qui brusquement surgissent dans ma vie et dans ma mémoire pour me devenir à nouveau familières. Alors, le sommeil étant passé, je me lève, regardant bien d’abord où je pose mes pieds à cause des insectes malfaisants ; je fais quelques pas ; il est quatre heures ; je rédige mes notes quotidiennes, — ces lignes ; je sors, je m’assieds sur ma chaise ; puis, dans le calme de mon clair campement où chaque chose et chacun ont pris leur place, entre les murailles de verdure dont la forêt emprisonne mon village, j’attends, presque sans pensée, des nouvelles de Mbala, le déclin du soleil, la chute de la chaleur, et la fin du jour.

Le lendemain matin vers cinq heures et demie, comme j’achève ma toilette, Denis vient me dire que notre chasseur est arrivé, et l’introduit. Le voici, de taille moyenne, vigoureusement musclé, le visage jeune et ouvert. Il a trouvé un couple de gorilles, avec des petits, mais il m’explique, dans un français assez correct, — c’est un élève de nos missionnaires — qu’ils sont dans un coin de la forêt où un Européen ne peut absolument pas circuler : la brousse y est impénétrable. Il va donc repartir de suite. Il fera cerner les animaux par un certain nombre d’indigènes. On les effraiera au moment voulu, en même temps qu’on ouvrira un côté du cercle, et je n’aurai qu’à me placer sur leur chemin. Le procédé ne me plaît pas beaucoup ; j’ai l’habitude de chasser autrement, d’une manière plus simple, sans tant de monde, en tête à tête ou presque avec le gibier ; et j’insiste vivement pour l’accompagner sans délai ; mais il demeure aussi catégorique.

« Ici, me dit-il, en montrant l’inextricable fourré qui nous entoure, la brousse est bien ; là-bas, elle est très mauvaise. »

Cela me suffit, car ici déjà je ne saurais passer. Je me rends à l’évidence. Il repart. J’attendrai. Cette chasse sera d’ailleurs singulièrement décevante, et si je lui donne place dans ce récit, ce n’est que dans un souci de vérité. Plus tard, au Tchad, je dédommagerai mes lecteurs.

Vers deux heures et demie, en questionnant autour de moi, j’apprends que l’endroit où opère Mbala n’est guère à plus d’un heure d’Oukoua, et je décide de m’y faire conduire, malgré tout, pour voir moi-même.

A peine me suis-je engagé dans le sentier, où me précède un guide, que, pour un motif d’un autre ordre, je me félicite d’avoir pris ce parti. C’est la végétation la plus épaisse que j’aie vue ; nous cheminons dans un demi-jour sans éclaircies, par une galerie si basse qu’il faut se baisser, s’agenouiller presque, à chaque instant ; cette incommodité se complique de pentes raides, glissantes, où le pied, pour se poser, doit chercher avec soin les creux ; puis de marécages — ou marigots — nauséabonds et noirs, qu’on passe tant bien que mal, non sans quelques chutes, sur des branches humides et glissantes ; et je vois un très appréciable avantage à m’être familiarisé dès aujourd’hui avec une gymnastique qui demain, avant la chasse, m’aurait fatigué et énervé. Il faut peu de chose pour nuire à la justesse d’un coup de fusil et, avec les animaux rares, lorsqu’on perd sa chance, c’est fini. Le proverbe qui dit « l’occasion est chauve par derrière » est particulièrement vrai ici.

J’entends bientôt des cris répétés, lointains d’abord, qui partent de points différents ; et j’arrive peu après à une sorte de palissade à claires-voies, faite de branchages entrecroisés que des indigènes, répartis à quelque distance les uns des autres, achèvent hâtivement de construire en poussant ces cris. Elle épouse la courbe d’une percée large d’un mètre qui vient visiblement d’être frayée à l’aide de coupe-coupes, car elle est jonchée de branches fraîchement tranchées. Je m’engage dans ce chemin pour chercher Mbala, qu’on me dit tout près. On me montre en route une petite place où l’un des gorilles a mangé la veille ; la considération dont on entoure les quelques débris végétaux qu’il a laissés là me confirme que j’ai affaire à un grand seigneur de la forêt.

Bientôt arrive Mbala. Il a fait entourer, me dit-il, par les gens du village voisin, que stimule la perspective de quelques centaines de kilogrammes de viande, le lieu où gîtent les animaux. Demain matin, à huit heures, il m’attendra là, où nous sommes. On fera une brèche sur un point de cette manière de champ clos ; nous entrerons tous deux, et si les gorilles veulent s’enfuir, les clameurs des indigènes, les difficultés de la palissade qui partout est un peu penchée vers l’intérieur, de manière que quiconque s’y accrocherait la ferait tomber sur soi d’abord, les retarderaient, paraît-il, suffisamment. Les cris que j’entends sans cesse n’ont d’autre but que de leur ôter la tentation de s’approcher du cercle qui, déjà, les emprisonne. Ce programme, théoriquement, peut séduire : pratiquement, il me semble d’une exécution difficile. Mais, bien que Mbala s’exprime assez clairement en français, il est possible que quelque chose m’échappe dans ce qu’il veut me faire comprendre ; le principal est pour moi de joindre les gorilles ; il m’en donne la certitude ; et il a l’expérience de cette chasse, où je suis novice.

On peut penser que le lendemain, à huit heures, j’étais exact au rendez-vous. Mbala aussi. Mais ses préparatifs, me dit-il, ne sont pas terminés. Ils le seront seulement à deux heures. Je lui réponds qu’il prenne son temps, que je sais qu’il exécute un travail difficile ; et que même si de nouveaux retards se produisent, je ne lui en témoignerai aucun mécontentement. Je rentre, et à deux heures je suis là.

Cette fois tout est prêt. Mbala est armé d’un fusil Gras. Il a amené avec lui un autre noir qui a également un fusil. Je m’étonne de ce déploiement de forces, mais il insiste, et fidèle à mon principe de m’en remettre aux indigènes lorsque je ne puis me guider sur mon expérience personnelle, je cède à son désir. Somali, en arrière, avec l’interprète, portera mon appareil photographique. Pour moi, j’ai l’un de mes deux fusils, celui de mon précédent voyage, que je connais bien ; — et dût-on sourire de cette prudence — un pistolet automatique du calibre de 11 millimètres 25. Les enrayages que j’ai eus au cours de mes chasses antérieures — l’un à vingt mètres d’un éléphant blessé — m’ont rendu circonspect à cet égard. Si je venais à me trouver en difficulté, mon pistolet, que je laisse au cran d’arrêt et que je suis à même d’utiliser en une seconde, pourrait, de près, en raison de son calibre et de sa puissance, bousculer n’importe quel animal et me donner du temps, peut-être même me tirer d’affaire.

Nous pénétrons dans l’enclos. Il circonscrit, je m’en rendrai compte un peu plus tard, un grand entonnoir sombre, très boisé, profond, presque à pic, au fond généralement marécageux. Nous nous engageons sur une piste encadrée d’herbes très hautes, et nous la quittons presque aussitôt pour entrer, à gauche, dans les broussailles qui constituent le premier étage de la grande forêt.

Tout de suite, la difficulté de la marche est extrême. Il n’y a plus aucun chemin. L’exubérance de la nature nous emprisonne dans un réseau désordonné. Il faut, à chaque pas, éviter une tige, une branche, une racine en arceau, une liane ; puis s’arrêter pour dégager un pied, ou le fusil qui s’est accroché ; se baisser pour passer dans des cerceaux, reculer parce que le casque qui, lorsque l’on est ainsi courbé, masque la vue, vient de heurter un enchevêtrement trop serré ; se coucher parfois : la suprême ressource, car le sol ménage peu d’obstacles et c’est tout un côté dont on n’a plus à s’occuper. Une descente glissante, très raide, qui se présente devant nous, m’impose un surcroît de précautions. Je dois, pour chacun de mes pas, chercher une place ; si je n’en trouve pas, je me cramponne à des branches souvent épineuses, mais dont le contact momentané est préférable à une chute. Tout cela avec le soin constant d’éviter le bruit, ce qui rend la tâche plus malaisée encore, et essouffle.

Un quart d’heure ainsi, et nous sommes au fond. Nous y trouvons un marigot noir et fétide, où nous enfonçons jusqu’aux cuisses, au milieu de troncs morts et de débris mystérieux. Nous le traversons laborieusement, lentement. Puis une nouvelle pente se dresse, couverte de la même végétation, et, comme l’autre, presque à pic. Il faut la remonter. Nous suivons, depuis le commencement, des empreintes que Mbala dit être celles du gorille mâle ; ce sont elles qui fixent notre route ; ces grands singes, en effet, cheminent le plus souvent sur le sol. De temps à autre, de vagues relents de pourriture, communes d’ailleurs à toutes les parties de la forêt, décèlent un cadavre d’animal qui retourne lentement à la terre. La chaleur, à vrai dire, est tempérée par l’ombre ; mais l’atmosphère humide et tiède de ce sombre séjour reste étouffante. Au repos même, on respirerait mal.

La brousse devient plus dense encore. Nous arrivons à un réseau tellement serré que nous sommes emprisonnés de toutes parts. Cependant nous voici, soudain, au haut de la pente ; un peu de soleil, maintenant, par endroits, transparaît en petites taches gaies, encourageantes.

Mbala se couche pour passer. Il fait quelques mètres à plat ventre. Je le perds tout de suite de vue ; puis il revient. Aller plus loin, me dit-il, est impossible. Seul, et par ce moyen, il pourrait encore avancer. Mais pour moi, l’endroit est impraticable ; il n’y a plus rien à faire aujourd’hui.

Une heure et demie seulement s’est écoulée depuis que nous avons franchi la palissade. Devant moi sont les traces fraîches d’un gibier intéressant entre tous. Je ne retrouverai peut-être jamais l’occasion qui m’échappe. Pourtant je sens si bien qu’il dit vrai, je suis tellement écrasé par la puissance de ce qui m’entoure, que je m’épargne le geste vain d’insister.

Nous cessons de nous préoccuper de la piste ; tandis que les hommes cherchent la direction à prendre pour sortir du fourré avec le minimum de travail, je me débarrasse des fourmis, tombées des branches, qui me dévorent le cou et la nuque ; trop absorbé par les obstacles que tout opposait à ma marche, j’avais renoncé, depuis quelque temps, à les chasser. Avec des coupe-coupes, lentement, péniblement, on ouvre un passage. Dix minutes plus tard, je vois la lumière crue ; puis, presque tout de suite, la palissade. Nous nous asseyons un instant.

Il faut réparer cet échec. Nous tenons conseil.

Je suggère à Mbala d’épier les gorilles, de voir où ils gîteront ce soir. Nous irons, à l’aube, les surprendre. Il paraît trouver l’idée bonne. C’est entendu. Je reprends espoir. Je vais coucher ici pour être sur place en temps utile.

Il y a justement, non loin de nous, une case isolée. Elle occupe l’angle médian d’une clairière, triangle défriché dont les côtés, d’une cinquantaine de mètres chacun, sont constitués par la forêt, cependant que sa base est la palissade même. Entre ce gîte et la palissade, une petite place bien nette, d’abord, où le sol est nu ; puis, ombrageant une herbe drue, une trentaine de beaux bananiers aux grandes feuilles vertes.

La famille qui habite la case, spontanément, s’installe un peu plus loin ; dans dix minutes une hutte de branchages, diligemment construite, l’abritera tout entière. On m’apporte de l’eau, des bananes ; aussi, pour poser ma tête, un billot de bois qu’on recouvre d’une feuille. Je m’étends sur le sol avec délices.

Un petit groupe d’hommes et de femmes, de ceux qui ont construit l’enceinte, arrivent bientôt pour camper là. Au crépuscule, un peu plus tard, ils allument trois feux, presque sans flammes, car l’humidité règne partout, qui répandent dans l’atmosphère une fumée redoutée des moustiques. Assis en cercles, ils causent gaiement. Le jour achève de tomber, et des lucioles saluent la venue de la nuit qu’elles aiment en commençant de voler dans l’ombre ; elles multiplient autour de moi le caprice de leurs étincelles intermittentes ; cela me rappelle mes soirées dans les îles du lac Tchad, où ces insectes sont si nombreux.

Cependant Somali est allé chercher Denis à Oukoua, et je suis inquiet de ne pas les voir. Je crains que l’obscurité ne les ait surpris en route. Le sentier est mauvais ; ils le connaissent à peine.

Soudain, j’entends leurs voix joyeuses. Ils m’apportent mon dîner, avec une couverture et mes affaires de toilette. La famille que j’ai expropriée a emporté les quelques calebasses qui constituent le principal de son mobilier ; la case, au sol de terre, car les planchers sont un luxe inconnu des indigènes dans tous les lieux où je suis passé, contient encore, toutefois, un lit, qu’on a eu la prévenance de laisser à mon intention. C’est un cadre de bois sur lequel sont fixées, rangées dans le sens de la longueur, les unes près des autres, des tiges de bambous. Un peu court, toutefois. Les noirs couchent d’ordinaire les jambes pliées, en chien de fusil, et les dimensions ont été calculées en conséquence : le bord m’arrive au genou. Mais sont-ce les fourmis de tout à l’heure, celles dont la chasse m’a fait négliger l’invasion ? Sont-ce de petites mouches noires presque imperceptibles qu’hier soir, en dînant, j’ai remarquées sur moi ? toujours est-il que des démangeaisons cuisantes me privent de sommeil une partie de la nuit. J’en souffrirai pendant huit jours, et le mot souffrir, si disproportionné qu’il semble avec ce minime incident, n’est pas excessif ; j’ai constaté le matin que sur le dos d’une seule de mes mains se gonflaient plus de cent piqûres ; je ne pouvais obtenir de soulagement qu’en me brossant vigoureusement la peau avec une brosse dure ; d’ailleurs, quelques instants après, je payais ce répit momentané par un redoublement de cuisson. Ce n’est qu’au bout d’une semaine, comme cela ne s’atténuait pas, que j’ai essayé, à tout hasard, de me faire des frictions de jus de citron ; deux jours plus tard, coïncidence ou efficacité du remède, tout avait disparu. Les petites mouches, je l’ai su ensuite, étaient les coupables. On les nomme fourous. Elles sont nombreuses dans certaines parties de la forêt.

A cinq heures du matin, Mbala arrive. Rien à faire encore, me dit-il. Les gorilles paraissent effrayés. Ils ont passé la nuit dans un endroit absolument impénétrable. Pourtant il reste une ressource ; on va resserrer le cercle autour d’eux ; puis on débroussaillera un peu, de manière à réduire encore l’étendue de leur refuge ; alors, sûrement, je les découvrirai.

Je lui objecte que les gens qui sont là ont déjà fait un gros travail, mais il me répond aussitôt, sur un ton de sincérité évidente, qu’ils le font avec empressement et sont tout prêts à continuer. Je profite de cette occasion pour lui demander s’il est exact que des femmes indigènes soient parfois capturées par les gorilles, ainsi que me l’ont affirmé des gens dignes de foi. Il me regarde avec surprise et me répond négativement. Les indigènes de la région ne redoutent pas, selon lui, le voisinage de ces singes, encore que les plantations souffrent quelquefois de leur appétit ; comme la plupart des animaux, quels qu’en soient la taille et la force, le gorille craint l’homme et l’évite chaque fois qu’il le peut. Ce qui les stimule en ce moment, c’est l’espoir d’une ample provision de viande.

Je rentre à Oukoua, où j’arrive à huit heures. On me fait prendre un chemin différent, et je visite en route une petite école de la mission catholique, qu’un moniteur indigène dirige avec soin. Je reprends possession de ma case. Puis je profite de mon désœuvrement pour fureter çà et là. Je remarque d’abord le tam-tam d’appel qui figure ici dans les moindres groupements, sorte de billot de bois creux sur lequel on frappe des signaux convenus, transmis ensuite de village en village ; un autre instrument de musique, le mbet, arc à quatre cordes qu’une cheville, fixée selon le rayon de l’arc, éloigne un peu plus de ce dernier au point médian, pour augmenter la tension. Une calebasse, assujettie au milieu de la longueur du bois, du côté convexe, renforce la sonorité.

Voici que la situation se complique. A une heure m’arrive un homme de Mbala. Il m’avise que les deux gorilles viennent de s’échapper de l’enceinte. C’est d’ailleurs la première fois, depuis le début de cette chasse, que j’y constate quelque chose qui réponde aux conceptions de ma raison. Ce qui me surprend surtout, c’est qu’ils n’en soient pas sortis plus tôt. Néanmoins, comme ce porteur de mauvaise nouvelle me dit que Mbala conserve un espoir, je lui réponds que je vais me rendre sur les lieux. Mais on me dissuade, Mbala n’y est plus ; il a suivi les fugitifs, il est loin, mieux vaut que j’attende.

A cinq heures je dîne, et de nouveau les fourous m’assiègent. J’ai laissé à Yaoundé les quelques paires de gants que j’avais emportées. Je supplée à leur absence avec une paire de chaussettes, ce qui d’ailleurs n’est pas très commode pour manger.

Je viens de finir, lorsque m’apparaît Mbala. Les nouvelles sont désastreuses. Le mâle seul s’est échappé. La femelle est encore là avec sa progéniture, mais elle est très petite. En outre, elle est maintenant effrayée, sur ses gardes. Il estime que désormais, je n’ai nulle chance de réussite. Lui, en revanche, se fait fort de l’atteindre.

Je suis d’abord un peu vexé. Je manque évidemment d’entraînement ; trois semaines de traversée dans l’inaction la plus complète, le séjour chaud et humide de Douala, ne constituent pas une préparation sportive. Pourtant j’ai conscience de n’avoir pas été au-dessous de ce qu’il pouvait attendre d’un Européen. Pourquoi ce brusque changement ?

J’essaie de l’amener à une conclusion différente et l’engage à chercher s’il n’est, pour approcher le gorille, de procédé plus raisonnable que celui sur lequel il a basé son plan : l’affût, par exemple.

Raisonnable : voici pourquoi j’emploie ce mot. Dans le fourré inextricable où nous progressions, il était impossible de voir à plus de cinq mètres ; il y régnait en outre un silence suffisant pour que le plus léger bruit y donnât l’impression d’une présence anormale. Si même nous avions pu persévérer sur les traces des gorilles, comment arriver si près d’eux sans attirer leur attention, c’est-à-dire sans les mettre immédiatement en fuite ? L’aurions-nous fait, que le seul geste de les coucher en joue, dans ces broussailles où le fusil s’accrochait partout, aurait suffi pour leur donner l’éveil ; il aurait alors fallu moins d’une seconde, à des animaux de cette agilité et de cette puissance, pour franchir les deux ou trois mètres après lesquels nous les aurions infailliblement perdus de vue. Placer dans ces conditions un coup précis était presque impossible.

Je devais apprendre, un peu plus tard, que Mbala parlait depuis longtemps de cette chasse, et surtout de la capture des jeunes gorilles, qu’il espérait vendre avantageusement ; mais qu’en raison d’une situation spéciale — il était chargé de la surveillance de travaux — il ne pouvait disposer du temps nécessaire sans une permission difficile à obtenir. A-t-il profité de ma visite pour s’assurer à cet effet d’exceptionnelles facilités, quitte à m’éliminer au moment décisif, ma complète ignorance des mœurs du gorille lui ménageant en moi une dupe facile ?

C’est ce qu’on m’a suggéré ensuite, et je reste d’autant plus enclin à le croire que cette conclusion est encore la moins désagréable pour mon amour-propre de chasseur.

Le soir même, j’étais de retour à Yaoundé, que je devais quitter le surlendemain.

Il n’est pas inutile de dire ici quelques mots de la région dans laquelle va s’effectuer, durant près de deux mois et demi, mon voyage.

La superficie du Cameroun est d’environ 400.000 kilomètres carrés. Il a 200 kilomètres de côtes, et le point extrême de son hinterland, le lac Tchad, qui constitue sa limite nord, est à 1.500 kilomètres à peu près de Douala, son port principal. Il est borné à l’Est par nos Colonies de l’Oubanghi-Chari et du Tchad, et à l’Ouest par la Nigéria, augmentée du Cameroun anglais. Au Sud, il est limitrophe de la Guinée Espagnole et du Gabon.

On y distingue trois régions : la forêt, qui couvre la côte, la partie sud et la partie sud-est, sur environ 150.000 kilomètres carrés ; un plateau central accidenté, d’une altitude moyenne de 1.100 mètres ; puis une plaine immense qui va jusqu’au lac Tchad ; la végétation de ces deux dernières régions est plus clairsemée à mesure qu’on avance.

La température est assez chaude et très humide sur la côte, où elle exerce une action déprimante sur la plupart des Européens. Elle est beaucoup plus saine sur le plateau central — plateau de Ngaoundéré ; dans les plaines voisines du Tchad, elle s’élève sensiblement, mais reste relativement sèche et n’est généralement pas insalubre.

C’est Nachtigall qui, en 1884, a pris possession du Cameroun pour l’Allemagne. Conquis par les troupes anglo-françaises pendant la guerre de 1914-1918, il a été partagé ensuite entre la France et l’Angleterre, et la France en administre actuellement, en vertu d’un mandat de la Société des Nations, la partie définie plus haut.

Sa population se compose de Bantous et de Négrilles pour la forêt, et, dans les autres régions, de Noirs soudanais, auxquels s’ajoutent, sensiblement moins nombreux, des Foulbés, des Haoussas et, tout à fait au Nord, des Choas. Les Foulbés, venus du Sokoto, où ils étaient descendus du Fouta-Djallon, sont, d’après les opinions les plus autorisées, de race blanche, mais leur teint, souvent foncé jusqu’au noir, trahit un métissage accentué.

Parmi les principaux produits du sol, il faut citer, outre des bois d’essences diverses, le caoutchouc, l’huile et les amandes de palme, la banane, le cacao, l’ananas, la patate, l’igname, le manioc, le maïs, le riz, le macabo, le gombo, le tabac, la kola, le café, le coton, l’indigo, la gomme arabique, le mil, le sorgho, l’arachide, le blé, etc..., auxquels s’ajoutent la plupart des légumes d’Europe lorsqu’on les cultive avec soin.

Son cheptel bovin — zébus principalement — dépasse un demi-million de têtes. Il possède aussi des moutons, chèvres, porcs, ânes, de bons chevaux, des poules, des canards, des pigeons, etc...

Le gibier y est varié et assez abondant. Les rivières sont généralement poissonneuses.

Les industries des indigènes sont rudimentaires ; ils filent et tissent le coton, extraient et travaillent le fer, fabriquent de grossières poteries, des nattes, des plateaux et des chapeaux de paille, sont teinturiers, etc... ; dans le Nord on trouve des sacs de cuir et des coussins où les couleurs sont mariées avec goût.

L’étude géologique, et surtout minière, du Cameroun, n’a été que commencée et promet des résultats intéressants.

Les moyens de transport varient avec les régions. La zone côtière est desservie par deux chemins de fer, l’un de 160, l’autre de 180 kilomètres actuellement, ce dernier prolongé, on l’a vu, de plus de cinquante kilomètres encore par une voie Decauville ; elle possède aussi des routes nombreuses, généralement en très bon état. Plus au Nord, on emploie le portage à dos d’homme. A partir de Ngaoundéré, la région de la mouche tsétsé, dont la piqûre est si redoutable à certains animaux, étant franchie, le voyageur a la faculté de remplacer par un cheval le tippoy, dont j’ai déjà parlé.

Les facilités d’exportation, nombreuses déjà pour la région côtière, sont malheureusement insuffisantes pour le reste de la Colonie.

La densité moyenne de la population est d’environ huit au kilomètre carré, avec un minimum de trois dans la région de Tibati, et un maximum de dix-huit, vingt même dans celle de Maroua. Je rappelle qu’elle est en France de soixante-quinze, et au Soudan de trois à peu près. Mais les résultats des recensements coloniaux, jusqu’à présent, sont restés, en maint endroit, sensiblement au-dessous des chiffres réels.

Ces indications ne sauraient, bien entendu, être considérées comme un exposé complet. Elles n’ont d’autre objet que de donner une idée générale, une vue d’ensemble, et de répondre par avance à certaines questions qui se poseront, au cours de mon récit, dans l’esprit des personnes qui en poursuivront la lecture.