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CHAPITRE IV

DE YOKO A TIBATI ET NGAOUNDÉRÉ

En grande pompe, précédé d’un drapeau, de deux clairons, d’un tam-tam, des chefs, d’un groupe de femmes, et escorté de tous les chiens du pays, j’ai quitté Yoko à la pointe du jour. Yakobou m’a rejoint au passage. Il était vêtu d’une robe bleu foncé, d’une calotte rouge, et portait une lance, un couteau, un arc et des flèches. Nous arrivons de bonne heure à Bonguéré, petit village où nous coucherons.

L’après-midi, je lui offre le thé, ainsi qu’aux principaux du lieu. C’est pour moi une occasion d’apprendre à Denis à le préparer et à le servir selon le code du savoir-vivre.

Il faut, autant que possible, deux théières. Dans l’une on fait l’infusion avec du thé vert, le seul apprécié ici ; dans l’autre, on met du sucre en abondance : de gros morceaux qu’on détache d’un pain, bruyamment, avec un petit marteau de cuivre. De la première théière, on verse le thé dans la seconde ; avec celle-ci, on remplit un petit verre — il est d’usage de verser de haut, c’est, paraît-il, plus élégant — et on goûte. Si c’est assez sucré et satisfaisant en tous points, on reverse le fond du verre dans la théière, et, dans d’autres verres analogues, on sert ses hôtes. Cela se recommence trois fois, en ajoutant chaque fois de l’eau sur le thé, et en l’additionnant, à la fin, de quelques feuilles de menthe. J’ai vu aussi, — à Sioua, sur les confins désertiques de l’Égypte — y mettre des feuilles de citronnier doux, qui donnaient un parfum très agréable, et, à Abéché, y verser quelques gouttes d’une lotion capillaire parfumée qui portait l’étiquette d’un fabricant français ; c’était d’ailleurs moins bon, je dois le reconnaître. On s’accoutume au thé pris de cette manière, de même qu’on s’accoutume à tout, même à des choses moins plaisantes ; et le mélange qui s’opère chaque fois entre les verres, répartis au hasard, sans lavage préalable, entre les assistants, finit par être indifférent.

El Hadj Yakobou ben Hadji Suleiman — c’est le nom exact de mon hôte — s’est débarrassé des armes dont il s’était hérissé pour la route. Il a conservé seulement un poignard, qu’un bracelet de cuir passé au-dessus du coude retient à son bras. Il me le montre. Je l’admire poliment. Il me confie qu’il le vendrait volontiers pour dix francs, parce qu’il n’a pas de quoi payer l’impôt, cette année. J’ai compris. Je lui donne les dix francs, et je lui laisse, bien entendu, son poignard.

Aussitôt, il s’immobilise, prend un air pénétré, appelle sur moi la bénédiction d’Allah, et, les yeux à terre, récite avec volubilité une longue prière. Puis, tirant de ses vêtements deux grandes feuilles de papier couvertes de dessins géométriques maladroitement tracés et de caractères arabes, il me les présente : ce sont, me dit-il, des ouargas, talismans extrêmement répandus en Afrique, et dont la fabrication est le privilège des gens cultivés dans la science de la religion, comme lui. Il me demande timidement si j’aurais pour agréable qu’il me fît présent de l’un d’eux. Je réponds affirmativement, et j’appelle mon Bournouan, Yahia, qui justement se tient à la porte, pour lui dire de me fabriquer au plus tôt le sachet de cuir où, comme c’est l’usage, je le mettrai.

Visiblement flatté par ce témoignage du prix que j’y attache, Yakobou me déclare alors qu’il va, de préférence, en fabriquer un exprès pour moi. Il me demande à quel effet je désire qu’il tende. Je le remercie. Je serais heureux d’être assuré de rentrer en France en bonne santé, par le chemin que j’envisage. Sur son invitation, je coupe, à la grandeur qui m’agrée, le papier qui va recevoir le fruit de sa bienveillance et de son savoir.

Il y trace longuement, avec attention, des dessins, des lettres. Je l’observe durant ce temps. Il est d’un noir franc sous sa calotte rouge. Ses traits fins, son nez court, ses yeux petits et remontés vers les tempes, font songer à quelque faune. Tout à l’heure, lorsqu’il souriait, il montrait des dents teintes d’une couleur rouge. Des larges manches de son boubou bleu sortent des mains desséchées et longues, des avant-bras décharnés de singe, avec des tendons apparents. Il a fini le talisman ; il me le donne ; je puis être tranquille. Je le prends, très satisfait de voir l’avenir de mon voyage si promptement et si heureusement assuré.

Puis il me remercie encore. Je sais que ce ne sont là que paroles. Mais je préfère cette exagération dans les signes de la gratitude, à la fausse dignité des gens qui n’hésitent pas dans l’acceptation d’un bienfait, mais appréhendent ensuite de se diminuer s’ils remplissent les devoirs qu’il leur crée. D’ailleurs, cette gratitude, pour le moment, est certainement sincère ; et par là même sa manifestation m’est agréable. S’il existe un ciel dans le sens où les religions l’entendent, c’est par la reconnaissance des faibles qu’on doit y être le plus sûrement porté. Le présent naïf de ce vieux marabout, que j’ai encore, m’a fait plaisir.

La nuit est fraîche, et jusqu’à huit heures du matin le brouillard fermera la vue à 150 mètres. Le nombre des villages diminue, sans que nul gibier se montre. Il y a bien quelques buffles dans la région, j’en ai vu des cornes à Yoko ; mais elles étaient minuscules ; ce ne sont pas les buffles du centre. L’absence de grands animaux ôte beaucoup de charme à l’impression d’un voyageur. L’étape s’achève, courte et banale.

Le soir, le mur de l’abri où je couche présente un certain nombre de taches blanches, bien nettes, larges comme des pièces de cinq francs. Somali les voit, et, du doigt, arrache vivement l’espèce de pellicule qui ferme l’une d’elles. Il y a dessous, dans une dépression, une grosse araignée noire qu’il me dit dangereuse et qu’il tue. Il découvre de même les autres. Plusieurs sont vides, du reste. Je m’habituerai bien vite à ce voisinage, car il n’est guère de case où je ne sois appelé à trouver désormais cette espèce de nids.

Je dois gagner le lendemain le point dit Benjiri ; ce sera mon premier campement en pays Tibati. A quatre heures et demie, au départ, il fait si humide et si froid que je prends le pas gymnastique pour me réchauffer ; vers dix heures, au contraire, la chaleur est devenue presque pénible. Alors je songe que ce soir la fraîcheur reviendra ; tout à l’heure je pensais avec plaisir à la chaleur prochaine. Que de vies ne connaissent d’autre forme du bonheur !

L’étape suivante est Mangueb, un pauvre village, comme ceux qui précèdent, comme ceux qui suivront, mais noyé de verdure et baigné de soleil, fait pour l’insouciance, la misère et la liberté. Les cases sont surmontées maintenant d’une sorte de champignon qui, sur le grand cône de leur toit, met un autre cône minuscule ; quelques-unes sont tout en paille et hémisphériques.

Pour la première fois depuis mon départ, le cri des pigeons verts, ce « kourkourou » que j’ai entendu si souvent, il y a deux ans, en Nigéria, et qui, je ne sais pourquoi, à cause de son obsédante répétition peut-être, est resté dans ma mémoire comme l’un des caractères les plus évocateurs de ces régions, est venu ce matin frapper mes oreilles, réveiller mes souvenirs, où tant de belles émotions sont attachées.

L’aspect, d’abord, varie peu. Les arbres, petits et clairsemés sur les reliefs où l’herbe jaunie a crû sans ombre, se massent et s’élèvent puissamment dans les dépressions ; le fond de celles-ci ne voit jamais qu’une demi-clarté ; un ruisseau s’y cache d’ordinaire, qui glisse sous les feuilles une eau brune, rapide et peu profonde. De quelques points culminants, la vue s’étend sur la contrée verdoyante et mouvementée. Ensuite, tout s’aplanit, la végétation s’appauvrit, et quand je découvre Tibati, importante agglomération de cases que j’aperçois de loin, étalée sur une large éminence, il n’y a plus à l’entour qu’un vaste plateau herbeux.

Hier, deux captifs du lamido sont déjà venus me saluer de sa part. Une quinzaine de kilomètres avant l’arrivée, un cavalier vêtu de couleurs vives, coiffé d’un turban blanc, apparaît, met pied à terre, et me dit que son maître s’est porté à ma rencontre et m’attend tout près, sur la route. Je vais voir, pour la première fois, un de ces chefs importants à qui l’autorité française délègue le soin d’administrer encore, sous son contrôle, les vastes territoires sur lesquels s’exerçait jadis leur pouvoir absolu.

Les vieilles coutumes, les décors d’autrefois se sont réfugiés dans leur entourage, et j’attends curieusement le cérémonial de leur accueil.

Cent mètres plus loin, je dépasse un nouveau cavalier, arrêté. Puis des tams-tams retentissent soudain, auxquels se mêlent les plaintes sauvages de puissantes trompettes, et, d’un tournant, surgit tout un cortège en tête duquel marche seul, à pied, un seigneur de belle mine, de haute taille, au teint brun foncé, vêtu d’une robe blanche brodée mais très simple, coiffé d’une calotte blanche autour de laquelle s’enroule un cheich bleu foncé, sorte d’écharpe qui joue le rôle de voile et ne laisse apparaître que les yeux. Je descends à mon tour de mon tippoy, je lui donne la main. Je lui fais dire par Yahia que je connais son nom, que je suis heureux de le voir. Il me répond avec une courtoisie déférente, non sans dignité. Alors, côte à côte, en silence, avec la lenteur qui convient à des personnages de nos rangs, nous faisons une centaine de mètres, après quoi je le prie de remonter à cheval, tandis que je reprendrai mon tippoy.

Par la route trop étroite que des arbres maigres encadrent sans l’ombrager, le cortège, inversé tout à l’heure, se reforme, sous le soleil aveuglant, dans la poussière, au milieu d’une brillante agitation. Des hommes à pied, armés de sagaies, encadrant les tams-tams, font un premier groupe. Des cavaliers les suivent, vêtus de costumes où le bleu foncé, le bleu clair, le blanc, le rouge, le jaune, se mêlent sans se heurter. Après eux, accompagné d’une vingtaine de captifs d’ailleurs assez déguenillés, le lamido s’avance sur un beau cheval. Un homme qui marche à côté de lui élève au-dessus de sa tête un haut et grand parasol jaune, auquel il imprime, de temps à autre, un mouvement de rotation rapide. Derrière, deux porteurs d’éventail chassent tour à tour, d’un geste prompt et d’un vif frémissement, les mouches qui tenteraient de se poser sur sa nuque ou sur son visage. Enfin, viennent une dizaine de femmes, très simplement habillées de pagnes bleu sombre, et mon tippoy que précède un captif à cheval, serviteur de confiance, et qu’entourent, en désordre, une trentaine de piétons et de cavaliers. Le chef doit marcher devant l’hôte qu’il honore.

Je suis frappé, une fois de plus, par le goût que montrent les indigènes dans l’association des couleurs. On a souvent présenté l’Africain comme une pauvre brute pour qui le comble de l’élégance est dans l’opposition criarde des tons les plus violents. Partout où j’ai vu, pour ma part, son initiative se manifester en cette matière, j’ai constaté chez lui un sentiment très sûr de l’harmonie des nuances.

Devant le campement des hôtes de passage, vastes cases dispersées sur une large esplanade, parfaitement tenue, et que circonscrit une clôture basse au-dessus de laquelle le regard s’étend au loin, le lamido, comme moi, met de nouveau pied à terre. Il m’accompagne encore jusqu’à la porte du logement qui m’est réservé, puis me quitte après que je lui ai dit que j’irais moi-même le voir l’après-midi.

Je m’installe, en attendant. C’est promptement fait. J’ai été hier soir, à nouveau, la proie des fourous, et j’enrage. Je me frotte les mains et le cou avec du jus de citron. L’expérience, tout dernièrement, m’a montré l’efficacité de ce remède.

A quatre heures, je traverse le village par la rue centrale, large d’au moins quinze mètres. Il est formé de groupes de cases dont chacune s’isole des autres par une frêle enceinte de paille tressée ou « secco ». A l’intérieur, dépassant cette enceinte, des arbres, parmi lesquels des bananiers nombreux, montrent leurs sommets dispersés. L’entrée est généralement constituée par une case isolée intercalée dans la clôture et dont le toit, par devant, se prolonge et s’étale en tablier pour abriter un petit espace rectangulaire, sorte de vestibule extérieur.

Entouré de dignitaires, le lamido, que j’ai fait prévenir, m’attend devant sa demeure ; celle-ci procède du même style, avec toutefois de hauts murs d’argile au lieu de seccos. Nous entrons. Contrairement à ce que pourrait faire supposer, du dehors, l’ampleur de l’ensemble, c’est une succession de toutes petites cours, dont chacune contient une modeste case, d’une affectation déterminée ainsi qu’il en est pour les pièces d’un appartement. On passe d’une cour à la suivante par une case intermédiaire, à double entrée. Par endroits, quelques mètres carrés sont couverts d’un sable fin, presque blanc, très uni, entouré d’une étroite bordure d’argile : nous sommes chez des musulmans ; c’est un lieu de prière.

Je ne vois aucun meuble ; tout est nu ; mais c’est là, me dit le sultan, sa maison nouvelle ; il s’y installe demain seulement ; et il désire maintenant me montrer sa résidence actuelle. Nous y allons à pied, c’est tout près.

Elle ne diffère de l’autre que par sa vétusté, et par les naïves peintures noires et rouges qui couvrent quelques-uns de ses murs. Partout, la disposition est la même ; presque partout c’est la même nudité. Il me prie, comme je vais terminer ma visite, de m’asseoir avec lui dans une chambre où sont deux lits bas. Nous causons par l’intermédiaire de mon interprète. Les quelques hommes qui sont entrés se sont eux-mêmes assis sur le sol ; chacun d’eux a posé une main sur un des pieds du lit du lamido, et s’est immobilisé dans cette position. Quand, par ailleurs, un indigène parle au souverain, ce n’est que respectueusement incliné, les mains appuyées sur ses genoux. Notre entretien est d’ailleurs très banal, et nous n’échangeons guère, Yahia se révélant assez faible dans son rôle de traducteur, que des paroles de courtoisie.

Nous sortons. Tout un groupe de captifs le précède, en répétant sans cesse, à très haute voix, deux ou trois phrases qui reviennent à tour de rôle. Ce sont, m’explique Yahia, des louanges ; puis ils l’exhortent à marcher lentement, avec majesté, comme il sied à un chef de sa dignité, et sans accident. Ce cérémonial barbare n’est pas sans une certaine allure. Le lamido me laisse à la porte ; nous convenons que je reviendrai demain pour prendre sa photographie.

Au campement m’attend un bœuf, dont il me fait présent pour mes serviteurs. C’est la coutume, une sorte d’hommage.

Le lendemain, je consacre la matinée à mon courrier, puis je reçois la visite de deux marabouts et de deux hadjis ; j’ai à peine besoin de rappeler que ce dernier titre désigne les musulmans qui ont accompli le pèlerinage rituel de la Mecque. Pendant que je m’entretiens avec ces graves personnages, un cavalier richement vêtu de blanc, de rouge, de jaune, s’arrête devant nous. Il a quelque peine à mettre pied à terre ; on le sent peu accoutumé à l’effort. Il est corpulent, avec des traits mous, une figure de vieille femme sévère. Il vient me saluer. Je me renseigne. C’est un eunuque chargé de la surveillance de l’élément féminin.

Je prends l’heure de midi pour vérifier approximativement la marche de ma montre.

C’est une opération facile, qui peut se faire de plusieurs façons ; la boussole Peigné, dont la description technique dépasserait le cadre de ce livre, et que connaissent bien tous les officiers et les voyageurs, y suffit ; faute de cet instrument, on trace sur le sol une ligne orientée nord-sud, on tend une ficelle exactement au-dessus d’elle, et quand l’ombre de la ficelle coïncide avec la lignée tracée, c’est que le soleil passe au méridien. Bien entendu, l’indication que donnent ces moyens rudimentaires demeure assez vague, et dépourvue de toute valeur scientifique : nombreuses sont les causes d’erreur.

Ma nouvelle entrevue avec le lamido n’a d’intérêt que par les photographies qu’il me laisse prendre. Il s’y prête avec satisfaction et me fait promettre de lui en envoyer des épreuves ; il est un peu déçu lorsque je lui dis qu’il devra les attendre plus d’un an, car j’ai encore un long voyage à faire.

Un instant, pendant que nous nous tenons dans une case, il s’émeut d’apprendre que l’un de mes gardes est entré chez lui derrière moi. Cela lui paraît une marque de défiance. Je fais congédier le garde aussitôt ; un Européen ne court nul risque ici ; je ne me fais escorter que par nécessité d’apparat.

La sérénité revient sur son visage. Il se montre également sensible à ce que, sollicité quelque temps plus tôt par deux hommes de régler une contestation, j’ai sanctionné son autorité en renvoyant les gens par devers lui ; on le lui a rapporté. Nous ne laissons à la plupart de ces chefs qu’un faible pouvoir effectif ; ils s’en contentent parce qu’il le faut ; mais toute atteinte à leurs dernières prérogatives les blesse et les inquiète inutilement.

Le moment de mon départ me réservait une demande imprévue ; le lamido exprimait le désir que je lui fasse don de la chéchia que je portais. J’avais coutume, en effet, aux heures où le soleil est bas, de mettre cette coiffure commode. Elle venait de Tamanrasset. Lorsque, de Zinder à Alger, j’avais traversé le Sahara, l’officier qui commandait au Hoggar me l’avait donnée pour remplacer mon casque colonial.

Notre désert a ses usages. Quand on arrive dans un poste saharien, il sied de s’habiller pour la circonstance, et cette habitude est observée même par les indigènes. Dès qu’on aperçoit au loin la tache claire du poste, avant même, on s’arrête, et on revêt une tenue impeccable ; les méharistes suivent cet exemple, et dix minutes plus tard, la petite troupe qui cheminait depuis des jours et des semaines à travers la plus ingrate des contrées, se trouve aussi nette, aussi correcte, que si elle venait de quitter un lieu plein de ressources. Le commandant du poste, en tenue aussi, vient à sa rencontre. Le premier repas se prend dans ces conditions. Ensuite, tout cérémonial est abandonné. Cette jolie tradition est d’une élégance très française.

On risque également de faire sourire en se chargeant, là-bas, d’armes inutiles. On laisse porter les siennes à son chameau, sauf dans les endroits, bien rares, où la rencontre d’un rezzou reste possible. Encore les rezzous n’ont-ils généralement nulle envie d’attaquer les Européens ; ce sont, le plus souvent, des troupes de pillards qui recherchent avant tout un butin facile, prélevé par surprise et sans pertes sur d’autres indigènes peu armés, et qui se préoccupent ensuite, uniquement, de le mettre en sûreté. Enfin, le casque est ostensiblement négligé par les Sahariens éprouvés. Je ne conseillerai d’ailleurs à personne d’exagérer le dédain de cette coiffure protectrice. L’été, et même dès le début de la chaleur, je n’hésiterais pas à l’adopter, ou tout au moins à en emporter un, prêt à le mettre si le soleil m’incommodait ; la question de l’insolation possible doit dominer les autres. En revanche, l’hiver, je crois que n’importe qui peut s’en passer.

Nous voici bien loin du Cameroun.

Revenons à Tibati et à ma chéchia. Je tenais surtout à celle-là en raison du lieu où je l’avais acquise et du souvenir qui s’y attachait pour moi ; mais son succès, ici, devenait gênant. Depuis trois jours, c’était la cinquième demande dont elle faisait l’objet. Le matin encore, les deux marabouts que j’avais reçus m’avaient avoué sans détour tout le plaisir que leur eût fait un tel cadeau.

Je dis au lamido le regret que j’éprouve à ne pouvoir le satisfaire. Il me confie alors que son ambition de posséder un souvenir de moi n’est pas exclusive, et qu’une paire de chaussettes, à défaut de la chéchia, répondrait à ses vœux. Je lui en ai généreusement envoyé deux.

Dans la nuit, hyènes et panthères se font entendre au loin, pour la première fois, depuis que j’ai quitté la côte.

Le lendemain matin, c’est un palabre. Somali m’avertit que mon garde ayant trouvé à acheter un tarbouch — encore une coiffure rouge — a prétendu en fixer le prix sans l’avis du marchand, et s’en est emparé, remettant cinq francs à celui-ci, qui en veut dix. Le dépossédé n’est pas content et vient se plaindre. Il est assis par terre, auprès de ma porte. Il ne dit rien. Impassible, il attend que se déclenche la justice réparatrice et vengeresse des blancs. J’admoneste le garde et je rends le tarbouch à son propriétaire.

Je vais ensuite visiter des maisons d’indigènes de condition modeste. C’est partout le même labyrinthe de courettes, avec une case, d’ordinaire, dans chacune, et d’étroits passages contournés pour se rendre d’une cour à l’autre ; la pièce d’habitation contient un lit couvert de minces étoffes, et quelques calebasses et poteries grossières.

En entrant, je ne manque pas d’adresser à mes hôtes de quelques minutes, par l’intermédiaire de Yahia, une phrase bienveillante. Le caractère de ma visite est ainsi défini d’une manière à laquelle ils sont sensibles. Leurs âmes frustes, leurs visages fermés, n’impliquent pas toujours l’indifférence. Au surplus, n’y a-t-il pas une sorte de bien-être à se montrer courtois ? Notre civilisation, depuis quelques années surtout, où sont montés à la surface trop d’éléments inférieurs, manifeste une tendance marquée à méconnaître la valeur de la politesse. Beaucoup semblent y voir un vain formalisme, une fastidieuse complication. Je n’éprouve pas d’estime pour leur mentalité. La politesse est mieux et davantage ; elle a ses racines dans le cœur ; l’éducation l’oriente vers certains rites, lui enseigne des modalités répandues ; mais il est des gens sans éducation qui savent être parfaitement polis. Distante et froide, elle isole, et c’est à ce titre une merveilleuse arme défensive ; sincère et cordiale, en revanche, elle s’élève jusqu’à devenir une forme délicate de la bonté. Les gens impolis sont rarement de braves gens.

Je regagne le campement ; je me repose. Le garde, Somali, Somanakandji dorment à l’ombre. Yahia et Ahmed se promènent majestueusement à quelque distance, avec un individu d’un noir d’ébène, vêtu d’un superbe boubou blanc que la brise gonfle comme une voile, et coiffé d’une calotte bleu ciel. Important, Denis les accompagne.

Je quitte Tibati à deux heures et demie ; le lamido est devant sa demeure et vient me saluer. Je gagne le campement de Mayo Maure — mayo, au Cameroun, signifie rivière — par une région très peu peuplée, que couvre une petite brousse claire. Presque au début, nous traversons le mayo Beli, étroit, encaissé, où coule lentement une eau limoneuse. Je tire, mais sans succès, sur une antilope : elles sont là cinq qui nous regardent, à deux cents mètres de la piste environ. Une outarde, gros oiseau brun plus ou moins clair et blanc, dont la taille dépasse celle d’une oie, se lève ensuite. Je vais peut-être voir un peu de gibier.

L’étape du lendemain nous amène au pied du mont Achom, d’un faible relief, mais presque abrupt. Quand nous quittons ce deuxième campement, à quatre heures et demie du matin, les porteurs, que je fais toujours partir les premiers car je marche plus vite qu’eux, sont en route depuis une heure. Il fait nuit noire. Sur le flanc de la colline qui, tout près, nous barre la route, un feu, soudain, met sa tache vive. Je questionne : ce sont eux. Ils n’y voient pas, et ils s’éclairent en mettant le feu aux herbes, devançant simplement ainsi, d’ailleurs, l’initiative des gens du lieu.

Nous sommes à l’époque où on se débarrasse des petites broussailles, des plantes gênantes, et, en même temps, des mille insectes qui en font leur refuge, en allumant des incendies dont l’usage est commun à toute une partie de l’Afrique ; ils se propagent, selon le vent, selon la continuité et le degré de sécheresse de la végétation, sur des surfaces d’étendues très variables, ne laissant après eux qu’un sol couvert de débris calcinés sur lequel les arbustes dressent les silhouettes précises de leurs squelettes noircis.

Mais voici qu’un second feu s’allume presque en même temps. L’éclat d’une troisième flamme, dont la lueur rouge, sur la masse sombre, naît bientôt, s’élève et s’étend, m’apporte un nouveau témoignage de la progression du convoi. Je vois peu à peu la succession de ces brasiers s’étager jusqu’au faîte en une ligne sinueuse qui jalonne les caprices du chemin.

Nous rencontrons, essouflés encore par la difficulté imprévue de la montée, le premier d’entre eux. A la faveur d’un champ où les herbes sont sans intervalles, il a formé une haie ardente qui se développe et s’avance sur plus de trois cents mètres de longueur. Je le laisse à droite, en passant vite, car il dégage une chaleur suffocante. Nous retombons, cinquante mètres plus loin, dans l’obscurité ; mais nous avons fait des torches.

L’orient pâlit à peine, quand nous achevons de gravir la pente méridionale ; sur l’autre versant, un dernier feu a pris une ampleur d’incendie. A travers un sombre rideau d’arbres dont les branches et les feuilles se dessinent en noir avec une finesse de dentelle, éclate la tache violente de sa flamme hardie aux crépitements précipités. Au-dessus des cimes, sa fumée, lumineuse encore, tourbillonne vers le ciel en un panache où montent et descendent des étincelles. Une haute végétation, où tout se tait, emprisonne cette bruyante ardeur.

Nous coucherons à Tekel. Le campement est sur une éminence isolée ; on en découvre un panorama très étendu, verdoyant, mouvementé, que bornent de plusieurs côtés des hauteurs lointaines. La guerre y a attaché le souvenir d’une action victorieuse pour nous.

Nous avons franchi dans la matinée, sur un petit pont de bois, l’étroite rivière Sirviri, limite du Tibati. Les villages sont rares. C’est une région presque désertique.

Les cortèges et les tams-tams ont pris fin. Hier pourtant, un chef vêtu de loques, seul, est venu à ma rencontre, au galop raide d’un vieux cheval. Après avoir brandi son arc vers moi d’un geste belliqueux, selon la coutume locale, il a fait demi-tour, s’est mis à pousser des clameurs, puis a répété un certain nombre de fois, très haut, une courte phrase.

Je m’informe. Il annonce, me dit-on — à la brousse sans doute — l’arrivée d’un grand personnage. Légitimement flatté, je rectifie ma position dans mon tippoy, où je me trouve justement alors ; ce n’est pas toujours le cas : le terrain est très accidenté, et j’ai dû hier marcher quatre heures et demie sur six.

Voici plusieurs jours déjà que nous sommes sur le plateau de Ngaoundéré, réputé pour la salubrité de son climat. Il y a peut-être là un peu d’exagération. Sous le soleil chaud, l’air y est vif ; mais, en cette saison tout au moins — intermédiaire entre la sécheresse et les pluies — une brume fraîche l’envahit souvent, matin et soir, et vers l’aurore, lorsque la piste traverse la moindre dépression, on est saisi par une fraîcheur humide et pénétrante contre laquelle on éprouve le besoin de se protéger. Je dois ajouter que la période à laquelle j’arrive est l’une des moins saines de l’année.

Vers la fin de la dernière étape — la sixième depuis Tibati — la végétation s’atténue beaucoup. Ce qui est arbres disparaît presque complètement, et les ondulations qui, depuis quelques jours, se succédaient sans interruption, s’aplanissent pour ménager un vaste espace, à peine mouvementé, autour de quelques saillies rocheuses qui, en revanche, s’accusent fortement. Au pied de l’une d’elles s’étalent les petits groupes de cases, ceinturés chacun d’une clôture, du village de Boka. Ngaoundéré est tout près, derrière la plus proche de ces hauteurs.

Le plus aimable accueil m’y attendait. M. Lozet, chef de la circonscription, s’était porté à ma rencontre ; il était accompagné du lamido, âgé de quinze ans seulement. Celui-ci est beaucoup plus favorisé en ressources que celui de Tibati. La richesse du territoire sur lequel son autorité s’étend lui assure un revenu annuel d’environ 300.000 francs. Aussi sa suite est-elle imposante et ses dignitaires luxueusement vêtus. Le parasol habituel l’abrite. Il a, parmi ses soldats, des fantassins porteurs d’immenses boucliers, de l’effet le plus pittoresque, et certains de ses cavaliers sont revêtus de cottes de mailles qui évoquent le souvenir du moyen âge. Mais, grisé par une situation dont son âge comprend les avantages mieux que les obligations, il s’est fait un maintien impassible et sans grâce qui éloigne la sympathie.

Après les salutations d’usage, nous avons gagné le poste, où un bâtiment spacieux m’avait été réservé. M. et Mme Lozet ont bien voulu m’offrir, pour déjeuner, une hospitalité dont le plaisir devait se renouveler plusieurs fois pour moi durant mon séjour.

Nous avions traversé le village en arrivant. Il s’étend sur un large espace. Il est fait de cases presque toutes cylindro-coniques, au milieu desquelles le marché met une tache grise rectangulaire. Ces cases, qui n’apparaissent, de loin, que comme un semis serré de points jaunes ou bruns, mêlé de verdure, sont associées en petits groupes de trois ou quatre, circonscrits par un mur grossier d’argile, et dont chacun forme une demeure. Deux artères rectangulaires se dessinent, d’où partent dans toutes les directions des ruelles étroites et capricieuses. Deux rivières longent ou traversent l’ensemble. Dix à douze mille indigènes en constituent la population.

Une longue avenue en pente douce conduit ensuite au sommet du mamelon sur lequel le poste est construit. Les petits bâtiments de celui-ci se dispersent sur une vaste plate-forme de terre nue, un peu en pente, où des roches arrondies affleurent par endroits. De là, on découvre Ngaoundéré, le plateau, et les reliefs arides, proches ou lointains, isolés ou continus, qui achèvent, par la variété de leurs formes, d’assurer à l’ensemble du tableau un pittoresque assez rude, mais lumineux et plaisant.

Je comptais ne m’arrêter que trois jours. Le premier s’est trouvé pris par des détails d’installation et de révision de matériel. Un mouvement de fièvre, accompagné d’un violent mal de gorge, avec une forte inflammation des ganglions du cou, m’a incommodé le lendemain. Le jour suivant, je suis allé à cheval, avec M. Lozet, qu’accompagnait M. Philippe, chef de la subdivision, et un colon fort distingué, M. Bonhomme, de qui je parlerai tout à l’heure, visiter, à une quinzaine de kilomètres de là, la mare de Tizon et le lahoré de la M’Vina.

La mare de Tizon remplit, presque au sommet d’une colline, un ancien cratère. Ce genre d’excavation est assez fréquent dans la région, où des roches volcaniques témoignent en maint endroit d’éruptions anciennes. Nous montons jusqu’à ses bords, d’où nous tirons, à balle, et vainement, des canards. Nous redescendons par un autre versant, mais des mouvements de terrain, où des arbres grêles et rares dominent un sol à l’herbe épaisse, limitent notre vue. Soudain, la pente se fait continue et rapide. Invisible jusque-là, un plateau s’étend devant nous. A l’horizon, des hauteurs l’encadrent ; un cours d’eau, qui passe à nos pieds, en marque le début. Des taches sombres, où l’œil perçoit une animation, un grouillement, ponctuent son sol baigné de lumière. Nous approchons. Ces taches sont de grands troupeaux de bœufs. Près de nous maintenant, de l’autre côté du cours d’eau que dans un instant nous franchirons — sa largeur n’atteint pas 100 mètres, et l’eau ne dépassera pas le poitrail de nos chevaux — l’un de ces troupeaux se presse autour d’un trou d’une vingtaine de mètres de diamètre, aux bords terreux, à pic, que remplit presque une eau boueuse. Les sources qui l’alimentent se trahissent en deux ou trois points par un léger bouillonnement. De son périmètre rayonnent, en guise de canaux, de nombreuses pirogues reposant sur un sol fangeux et piétiné ; on en a mis autant qu’il en peut tenir. Quatre femmes, dans l’eau jusqu’aux épaules, alimentent sans arrêt, à l’aide de grandes calebasses, les ruisseaux qui s’écoulent par ces pirogues. A l’autre extrémité, le canal devient abreuvoir et des hommes y font boire les bœufs.

Ces mares constituent le lahoré de la M’Vina. On trouve dans la région toute une série de lahorés analogues. Les principaux sont ceux de N’gao-Danzi, de Falcombré, Galim, M’ba, M’boula, Yakouba, etc...

[Illustration : Un campement au Cameroun : le village de Cholliré.

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[Illustration : La place de Rei Bouba, vue de l’entrée de la demeure du lamido, le jour de mon arrivée.

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Ils présentent un intérêt particulier pour l’hygiène des bovidés. Les troupeaux viennent chaque année s’y abreuver à plusieurs reprises, et leur prospérité trouve un élément très actif dans cette eau chargée de sels, et notamment de natron. Le natron est un sesqui-carbonate de soude plus ou moins pur qui joue un grand rôle dans l’alimentation du bétail de presque toute l’Afrique Centrale. On le rencontre, en dehors de ces sources, dans certaines cuvettes plus ou moins voisines du lac Tchad ; il forme le fond de ces dernières ; les indigènes l’y découpent en plaques, et il fait ensuite l’objet d’un commerce relativement important. Sa présence se révèle encore en maint endroit.

Il y avait là environ 4.000 bovidés. Il n’est pas rare d’en voir jusqu’à 30.000. Les troupeaux témoignaient par leur aspect des soins assidus dont ils sont l’objet. Sans même parler de ceux de M. Bonhomme, qui, triés par robe, sont exceptionnellement décoratifs, ceux des indigènes se font remarquer par leur bonne mine. Ici comme au Tchad, du reste, le pasteur a, pour son bétail, de minutieuses attentions. Si ses méthodes d’élevage restent rudimentaires et empiriques, du moins peut-on dire qu’elles ont emprunté à l’expérience le maximum de ce qu’un observateur sans culture, mais attentif, peut en tirer. Le bétail est pour l’indigène une source, tout à la fois, de richesse et de fierté.

J’avais eu la bonne fortune de rencontrer, à bord de l’_Asie_, M. Faure, et, à Ngaoundéré, comme je l’ai dit, M. Bonhomme. Ce sont les deux grands éleveurs européens du Cameroun. Après avoir passé au Tchad un certain nombre d’années, ils sont venus se fixer dans notre nouvelle colonie, où ils possèdent actuellement de nombreux et magnifiques troupeaux. Ils y offrent l’exemple des résultats que peut obtenir l’initiative intelligente associée à l’énergie et à la persévérance. Il arrive trop souvent, en effet, dans certaines de nos possessions africaines, qu’on voie dans le bétail un objet de commerce ou de spéculation exclusivement ; ce n’est pas l’intermédiaire qui est intéressant en pareil cas, c’est l’éleveur ; ce sont les progrès que l’élevage, par lui, réalise.

Notre promenade avait été interrompue par la poursuite d’une antilope, qui s’était imprudemment montrée à 400 mètres de nous et que M. Lozet, excellent tireur, avait blessée. Nous n’avions d’ailleurs pu la rejoindre ; la vitalité de ces animaux est extrême, et leurs jarrets leur fournissent, pour échapper au chasseur, d’incroyables ressources. Nous y avions gagné grand appétit, et c’est avec cette sensation de bien-être qui suit une saine dépense physique, que nous nous sommes installés, pour déjeuner, dans une petite ferme que M. Bonhomme faisait justement aménager tout près de là ; quelques grandes cases rondes, au toit conique de chaume épais, sur une éminence dénudée.

Le bellaka des M’Bums nous y attendait pour nous saluer. Les M’Bums descendirent autrefois au Cameroun d’une région qu’ils disent être le Fouta-Djallon. Ils soumirent les populations qu’ils y trouvèrent et s’installèrent dans le pays en conquérants. Les Foulbés suivirent plus tard leur exemple, vinrent, et les soumirent à leur tour. L’administration du pays est actuellement confiée aux sultans foulbés — les lamidos. — Ils exercent leur autorité sous notre contrôle et selon nos directives. Par là nous nous rapprochons beaucoup, et avec raison, du système anglais, qui consiste à laisser aux peuplades indigènes leurs chefs naturels pourvu que ceux-ci fassent preuve, à l’égard de la nation colonisatrice, du loyalisme, et, au besoin, de la docilité nécessaires.

Mais le bellaka demeure, au-dessous du lamido, le chef des M’Bums. On assure qu’il continue d’accepter certaines astreintes curieuses que la tradition attache à son titre, notamment l’interdiction de se laisser voir, même accidentellement, la tête découverte, sous peine de mort : la tête, non le visage ; car il ne portait ce jour-là, pour coiffure, qu’une sorte de chéchia rouge. Un boubou blanc complétait son costume.

Puisque je suis amené à parler des populations de la région, je dois nommer aussi les Bororos, pasteurs nomades, les Dourous, les Baias, les Yangérés, les Mbérés, les Lakas, les Nyams-Nyams, les Kakas, les Mabilas, les Tikars, les Ouaks, les Koutines, les Voutés. Les Mabilas, notamment, voisins de la frontière nigérienne, se font remarquer par cette particularité qu’il n’y a chez eux ni cimetières, ni tombes. Ils paraissent être encore anthropophages, mais avec tact, avec sentiment même, en ce sens que les morts d’un village ne sont pas mangés par les gens de celui-ci ; ce sont les centres voisins qui bénéficient, si l’on peut dire, de leur consommation : à charge de revanche.

Ma suite s’est accrue, à Ngaoundéré, d’une unité. C’est une jeune foulbé de 13 à 14 ans, du nom de Faadematou, qui va rejoindre sa mère à Maroua. Un des captifs de confiance du lamido m’a demandé pour elle, de la part de son maître, l’autorisation de se joindre à mon convoi, ce qui lui épargnera les difficultés de la route, et, fidèle à mes habitudes accueillantes, j’y ai consenti.

Elle est petite, vive, rieuse et bavarde. Chacune de ses oreilles porte deux trous ; il y en a un, également, dans sa narine droite ; ce dernier est destiné à recevoir, aux jours de parure, un bouton de faux corail. Ses ongles, le bout de ses doigts sont teints en rouge ; ses dents vont l’être dès qu’elle se sera procuré les fleurs de tabac dont le suc, mêlé avec celui de la noix de kola, lui permettra cette définitive élégance. Des gri-gris renfermés dans de petits portefeuilles de cuir pendent à son cou.

Elle a gardé, de plusieurs années passées au Tchad malgré qu’elle soit bien jeune encore, l’habitude de la coiffure arabe, en tresses multiples et minuscules, retombant autour de la tête à la Jeanne d’Arc. Elle la complète, selon l’une des nombreuses variantes par lesquelles se distinguent entre elles les modes locales, d’une sorte de cimier bas auquel pend un très petit anneau d’argent. Elle s’habille de pagnes choisis avec un goût discret, et noue volontiers sur sa tête un petit mouchoir de couleur.

De même qu’à Yoko et à Tibati, j’ai questionné, à Ngaoundéré, le principal marabout et quelques indigènes connus pour leur instruction dans la religion musulmane et pour leur piété. Mais nos entretiens ont été plus rapides qu’avec El Hadj Yakobou à Yoko et avec le lamido à Tibati. Lorsqu’un voyageur a l’occasion de séjourner dans un lieu où se trouvent d’autres Européens, la plus grande partie de son temps s’écoule très naturellement hors de l’ambiance indigène proprement dite, et s’il s’assure plus rapidement alors, grâce aux emprunts qu’il fait à l’expérience toujours complaisante de ses compagnons, une bonne documentation moyenne, l’observation directe, toujours plus féconde, intervient dans des proportions bien moindres. C’est pourquoi j’estime que la solitude où je me complais, dans mes voyages, n’est pas sans avantages à cet égard.

J’ai quitté Ngaoundéré le 9 mars. Je résume en quelques lignes les caractères de la région : pays peu peuplé ; climat relativement sain, grâce à l’altitude moyenne — 1.100 mètres — du plateau qui constitue toute cette partie du Cameroun ; cultures indigènes à peu près limitées au maïs, à la patate, au manioc, au mil, à la banane, auxquels il faut ajouter un peu de coton ; possibilité de faire produire aux jardins des postes, moyennant des soins assidus, la plupart des légumes d’Europe. Élevage, bovidé surtout, florissant, cheptel déjà considérable ; circonstance exceptionnellement favorable des puits natronés ; constitution géologique vraisemblablement intéressante pour un prospecteur ; intérêt de l’extension de la culture du coton dans la mesure des ressources en main-d’œuvre, et d’expériences méthodiques dans ce but.