CHAPITRE VI
DE GAROUA A KOUSSERI ET FORT-LAMY
Garoua, où je me rendais, est le centre administratif d’une des circonscriptions les plus intéressantes du Cameroun. Des lamidos assez nombreux, mais de puissances très inégales, s’y partagent l’autorité indigène. Bouba Rei, dont j’ai déjà parlé, et le lamido de Garoua, Ayatou, occupent parmi eux un rang particulièrement important. La population de la circonscription, d’environ 130.000 têtes, est, à peu de chose près, moitié Foulbé, et moitié autochtone, avec, en outre, quelques Bornouans, Haoussas, ou Arabes.
Les Foulbés, venant du Fouta-Djallon, étaient d’abord arrivés paisiblement dans la contrée. Musulmans, ils s’y étaient si complètement soumis aux chefs kirdis, qu’ils acceptaient de ceux-ci le droit de cuissage. Mais il y a environ quatre-vingts ans, ils se sont révoltés contre eux, et sous le commandement de leur chef Adama, de qui le nom reste au plateau de l’Adamoua, ils les ont battus, chassés en grande partie des plaines, et obligés de se réfugier dans les montagnes. Nomades au début, ils se sont ensuite sédentarisés, et partagent maintenant leurs soins entre l’élevage et la culture, tout comme les païens ; seulement, chez eux, les travaux de la terre sont réservés d’ordinaire aux captifs, Foulbés ou non. Le bétail, la noix de karité, les arachides, la gomme arabique, la cire, le coton, le mil, le riz, le kapok sont parmi les principales richesses exploitées de la région. Il est, en outre, vraisemblable que des prospections sérieuses y donneraient des résultats.
Mais le problème des moyens de transport se présente ici d’une manière peu satisfaisante, et grève l’exportation — lorsqu’elle est possible — de frais qu’un très petit nombre de produits sont à même de supporter[3].
Ainsi que dans toute la partie du Cameroun où l’existence de chefs puissants permet l’application de ce procédé, l’administration, à Garoua et dans la région avoisinante, est laissée aux lamidos pour une large part. Dans les villages kirdis, les arnados reçoivent un mandat analogue. Ils sont associés au règlement des litiges, perçoivent l’impôt, assurent l’exécution des travaux d’intérêt général, veillent à la sécurité des voies de communication. Ils sont en revanche responsables devant l’autorité centrale.
Lorsqu’on veut, prématurément, appliquer une méthode d’administration trop directe à des peuples primitifs, l’examen superficiel de l’organisation qu’on réussit à leur imposer peut donner l’illusion qu’on a fait œuvre de civilisation ; mais l’observation attentive de la mentalité des individus montre qu’en réalité on a fait œuvre de domestication seulement. Les populations subissent sans comprendre. Le seul sentiment qu’on finisse alors par développer chez elles est celui de l’impuissance et de la résignation. Aussi le système que je viens de mentionner est-il excellent. Il n’est pas réalisable, toutefois, dans n’importe quelle colonie. Il suppose, je le répète, des chefs indigènes d’une certaine valeur.
La justice est rendue avec le concours d’assesseurs indigènes, et la coutume est, autant que possible, respectée. On y apporte néanmoins, dans certains cas, une atténuation nécessaire. Le capitaine Monteil m’a cité des peines dont l’application, si elle eût été maintenue, n’aurait pas manqué de gêner quelque peu la Société des Nations dans les éloges dont elle a honoré l’administration française au Cameroun[4]. Voici quelques exemples des rigueurs de l’ancien Code.
Meurtre avec préméditation : le criminel, enterré vivant, la tête hors de terre, était lapidé.
Vol : première fois, coups de chicote et remboursement ; première récidive : ligottage et emprisonnement de plusieurs mois ; deuxième récidive : amputation du bras droit ; troisième récidive : amputation de la jambe gauche.
Quand on songe, en outre, aux conditions chirurgicales dans lesquelles devaient se pratiquer ces opérations, on s’étonne que le vol n’ait pas été découragé à jamais par de telles perspectives.
L’impôt est payé sans résistance, sans difficultés même. Sur quelques points, toutefois, la perception de la taxe de capitation, en argent, déroute encore l’indigène.
Le principe même d’une redevance n’est pas discuté. Il est admis depuis fort longtemps par tous. La terre est considérée comme appartenant au lamido. Celui qui la détient reconnaît aisément qu’il est, de ce chef, redevable à son immuable possesseur d’une partie des produits qu’il en tire. La récolte, tant qu’elle est sur pied, n’est pas tout à fait sa propriété. Elle tient encore par un lien au sol dont elle naît.
De même pour le bétail qui vient au monde. Le prélèvement d’une gerbe ou d’un animal lui donne ainsi l’impression d’un partage avec une sorte d’associé, détenteur en outre du pouvoir. Mais l’argent, quelle qu’en soit la source, lui semble être son bien propre, exclusivement. Il n’y reconnaît plus les dons de la nature. C’est à lui, et à lui seul. De quel droit vient-on le lui prendre ? La conception est simpliste, mais nous sommes en présence de simples.
Certes, l’impôt de capitation n’est pas négligeable. D’abord, c’est un facteur de l’équilibre du budget ; il impose aux populations l’obligation d’un travail ; il constitue en outre un gage et un symbole de leur soumission ; il témoigne enfin, si on se place à un autre point de vue, de l’autorité, de l’activité et de la vigilance des chefs chargés d’en assurer la perception. D’autre part, il ne peut être question de le faire payer autrement qu’en espèces. Qu’en feraient nos administrateurs ? Mais c’est parfois un instrument à double tranchant. Dans les régions à populations peu nombreuses et susceptibles d’émigration, l’élévation de l’impôt demande une circonspection très grande, une connaissance parfaite des ressources des éléments qu’elle frappe, et, ajouterai-je, un examen préalable attentif des tarifs en vigueur dans les colonies voisines. Ici, le premier des biens, c’est la main-d’œuvre ; les sacrifices qu’on fait pour la retenir — pour l’attirer — sont des sacrifices rémunérateurs.
Combien plus intéressantes m’apparaissent les recettes douanières. Elles attestent la production du pays, d’abord ; puis, ses capacités d’absorption — par là, le nombre de ses colons, le degré de civilisation de ses indigènes, la prospérité des uns et des autres. Elles sont enfin la contribution de la richesse. La taxe de capitation est trop souvent celle de la pauvreté.
L’arrivée est sans pittoresque. Le poste domine le village, qui compte environ six mille habitants ; très étendu et presque tout entier de cases rondes à toit de chaume conique, celui-ci descend en pente douce jusqu’à la rivière Bénoué, à peu près sans eau à l’époque de mon passage. Des hauteurs capricieusement découpées, d’une faible élévation, les unes proches, les autres lointaines, bornent l’horizon de toutes parts.
Le capitaine Monteil me ménageait à la fois l’agrément de la réception la plus cordiale, et la satisfaction d’un ensemble de constatations qui m’a laissé, du territoire placé sous ses ordres, l’impression d’une administration remarquablement comprise et conduite.
J’ai pu visiter en entier, avec lui, la demeure du lamido. Après les petites cours à une case unique que je connaissais déjà, j’y ai trouvé des cours plus vastes, où plusieurs de ces cases étaient groupées ; au milieu de l’une d’elles, un feu, et une dizaine de bourmas, le tout très propre : c’est la cuisine ; ailleurs, une large pierre sur laquelle on broie le mil pour en faire de la farine ; quelques cases, enfin, de formes différentes, adroitement disposées pour éviter au lamido, de qui elles constituent les appartements personnels, l’ardeur du soleil, mais toujours petites et sommairement meublées.
J’ai remplacé, à Garoua, la jeune Hebbini par une autre servante du nom de Padamasou. Depuis quelques jours le goulot de mon bidon exhalait une odeur répugnante de graisse et de poisson séché dont je cherchais vainement la cause. J’en ai eu brusquement l’explication : Faadematou a surpris la dite Hebbini au moment où, le tenant dans ses deux mains et la tête rejetée en arrière, elle y buvait avec une satisfaction évidente. Faadematou m’a fait prévenir par Denis. La coupable a repris le chemin de Rei Bouba.
Je me suis remis en chemin le 26 mars. A mon personnel habituel, le capitaine Monteil avait ajouté deux gardes, deux tirailleurs, et un interprète excellent, nommé Djubairou. Celui-ci a séjourné jadis en Allemagne et en France. D’une instruction exceptionnelle pour un indigène, ayant beaucoup vu, beaucoup lu et beaucoup appris, fort intelligent en outre, il devait me rendre de précieux services, et j’ai pu, grâce à lui, préciser avec certitude quelques points délicats de ma documentation.
Je passe le premier jour près de l’ancienne station cotonnière allemande de Pitoa. Elle a permis jadis des expériences utiles.
La soirée est pénible, comme les précédentes : le calme de l’orage et, de temps à autre, un grand souffle de vent qui s’élève. Il n’est pas possible de coucher dehors, la moustiquaire serait arrachée ; force m’est de laisser mon lit dans une case du campement ; je passe la nuit dans un bain de transpiration ; par moments, une brise fraîche entre par les orifices, qui me refroidit et me sèche en quelques secondes ; j’ai l’impression, entre ces murs d’argile qui restituent la chaleur absorbée durant tout le jour, sous ce toit de paille, de dormir dans un four encore chaud, dont la porte s’ouvrirait sur une pièce irrégulièrement ventilée.
Je laisse le surlendemain derrière moi l’ancien haras allemand de Colombé. On y avait fait venir d’Allemagne, en vue de croisements, quatre étalons. Les produits que j’ai vus çà et là, reconnaissables en général à leur chanfrein fortement busqué, ne semblent nullement supérieurs à ceux des races indigènes.
Somali, autrefois le meilleur de mes serviteurs, donne lieu, au cours de ce voyage, à de fréquents reproches. Devant une observation justifiée par sa négligence, il proteste aujourd’hui, s’insurge et entre dans une telle fureur que pour le remettre à la raison je dois le faire enfermer dans une case. Je renvoie en outre son cheval à Garoua. Il fera les étapes à pied jusqu’à nouvel ordre. Si cette punition, que je sais être encore plus sensible à son amour-propre qu’à ses jambes, est inefficace, je le congédierai dès que je serai à même de le remplacer d’une manière satisfaisante.
La route est étendue, sablée, facile, coupée de temps à autre par des mayos de largeurs diverses, légèrement encaissés et tous à sec en cette saison. Elle chemine à travers une savane aux arbres maigres et poussiéreux.
La chaleur, qui reste accablante, me prive généralement, la nuit, du repos nécessaire ; je me lève souvent dès une heure, ne pouvant plus rester couché. Le jour, les envoyés des lamidos et leurs cortèges continuent de me précéder une partie du temps. Les tam-tams, les trompettes au son de cornemuse, les cavaliers vêtus de couleurs éclatantes ne compensent malheureusement pas les inconvénients de la poussière que soulève leur troupe turbulente et que je ne cesse de respirer ; en revanche, animation bruyante qu’ils entretiennent autour de moi détourne mon attention de la monotonie du paysage, et la route me semble plus courte.
Le 30 mars, j’atteins le village de Biparé. Je suis là sur le territoire du Tchad, mais pour quatre étapes seulement. Je dois ensuite retrouver devant moi le Cameroun, que je ne quitterai définitivement que quelques jours plus tard.
Le pays a pris cet aspect de verger normand si fréquent en Afrique Centrale. Nous traversons deux mayos. Le second, le mayo Loué, a environ quatre cents mètres de largeur ; assez escarpées, les berges de son lit de sable atteignent vingt mètres. Dans le voisinage, la roche affleure partout. L’un et l’autre sont à sec.
Je trouve, quand j’arrive, plusieurs groupes qui m’attendent. Il y a l’ardo Bael, chef des Bororos de Figuil, accompagné de son fils ; le chef de Hiré, un chef Kirdi, d’autres encore, chacun avec sa suite, en tout de deux à trois cents hommes. Les politesses d’usage échangées, je reprends mon chemin. A ce moment un nuage de poussière s’élève à 1 kilomètre en aval, dans le lit du fleuve ; c’est encore un chef qui arrive en retard, au triple galop, avec tout son monde ; il a fait quarante kilomètres pour venir ; je m’arrête à nouveau.
L’après-midi, je trouve au campement le chef des Bororos de Léré, Adamou, plus connu sous le nom de Sindijo. Comme le chef de Figuil, il a gardé de son origine un type arabe qui le distingue à première vue des Kirdis et même des Foulbès. Je manifeste l’intention de lui poser quelques questions sur les procédés d’élevage qu’il emploie ; les Bororos sont des maîtres en fait d’élevage indigène. Il me déclare qu’il est tout prêt à me renseigner, et qu’il ne manquera pas de le faire avec une parfaite exactitude sur tout ce que je désirerai savoir ; mais je suis fixé sur la valeur de ce genre de protestation. Quelques instants après, comme nous parlons d’une maladie qui s’abat fréquemment, ici, sur le bétail, je lui demande s’il y connaît un remède.
— « Aucun », me dit-il d’un air chagriné.
Sur ce, je lui expose tout le traitement. Il ne se trouble en rien.
— « C’est bien ainsi que nous les soignons », me répond-il avec simplicité. Et il s’étonne de mon savoir. Quant à sa réponse mensongère, elle lui paraît si naturelle qu’il n’y fait aucune allusion. Je profite toutefois de la circonstance pour tirer de lui des précisions intéressantes, et vérifier certaines indications que je possède déjà.
A cinq heures je vais au village, où un tam-tam doit avoir lieu en mon honneur. Un serpent de poussière traverse la plaine, à peu près nue, qui y conduit ; il est soulevé par une succession de travailleurs. C’est, me dit-on, un chemin qu’on a voulu faire exprès pour moi : seulement on s’y est pris un peu trop tard. L’intention est bonne ; je remercie, je retiens ma respiration, et j’entre dans le nuage.
Biparé est Moundang. Le village est curieux, tout différent des précédents. Chaque demeure s’y présente sous la forme d’une enceinte à tourelles. Ces tourelles, à toits à peu près coniques, sont des greniers à mil. Chacune d’elles, porte, en haut, une ouverture qu’on obstrue quand c’est nécessaire — par exemple, s’il pleut. Normalement, elles alternent avec des cases à toit en terrasse, plus basses, réservées au logement des femmes. Au milieu, l’habitation du chef de famille, et des bâtiments d’affectations diverses. Tout cela est très petit, sillonné d’étroits passages où règne une sordide malpropreté. De l’extérieur, on croirait voir des réductions de châteaux forts, naïvement et grossièrement édifiées avec de la boue et des madriers. On s’aperçoit à l’examen que ces frustes logis sont en réalité fort bien construits. On les enduit intérieurement d’un revêtement noir, dur et poli, dont une écorce d’arbre convenablement traitée fournit le principal élément. Leur toiture comporte un épais paillasson, que protège une couche de terre. Ils ne craignent rien ni des termites voraces, ni de la pluie, ni du vent. Ici, c’est beaucoup.
Le tam-tam commence. Il est primitif et sans aucun style. Tout le monde y prend part, même les enfants à la mamelle, que les mères portent contre leur flanc. De toutes petites filles — trois à quatre ans — comiques de gravité, se trémoussent lentement dans le groupe, comme les autres.
Le chef des Bororos, l’ardo, qui est là, et quelques-uns de mes hommes, musulmans, regardent ces lourds divertissements de Kirdis avec un dédain qu’ils ne cherchent pas à dissimuler.
Le merissé — c’est une boisson fermentée à base de mil, dont les indigènes s’enivrent — a dû couler à flots au village. Le chef est, comme il sied, le plus gris de tous.
Le jour suivant, après avoir traversé le Mayo Bindéré, affluent du Mayo Kebi, et plusieurs rivières à sec comme lui, nous apercevons sur notre droite une vaste étendue d’eau, le lac de Léré. En face de nous, la rive s’élève en collines dénudées, d’ailleurs pittoresques. De notre côté elle est d’abord plane. C’est ensuite, sur une éminence, dominant la région voisine et ce beau lac, le poste administratif de Léré. Une petite île, inhabitée, couverte d’une végétation assez dense, émerge tout près.
Je passe au poste la journée du lendemain. De là je vais voir M. Rousseau, commerçant en bétail ; puis l’agent de la Société France-Afrique, dont j’ai longé, en venant, la plantation de coton ; création intéressante, malheureusement arrêtée dans son développement par la trop grande difficulté d’expédier les récoltes en France.
L’après-midi, nouveau tam-tam, au village de Léré, cette fois, distant du poste de trois kilomètres. Pendant que les préparatifs se terminent, je visite la maison du chef. Elle est du type que j’ai déjà décrit, mais vaste : ce fruste personnage y loge environ deux cents femmes.
Tout autour, les cases de celles-ci et les greniers à mil, formant enceinte, alternent avec une parfaite régularité. Contre chaque grenier, un beau madrier, posé obliquement, comme une échelle, et entaillé d’une succession d’encoches, permet d’accéder à la fois à l’ouverture supérieure et à la terrasse.
La fête n’est pas sans pittoresque : après une danse exécutée par quelques hommes revêtus de robes multicolores et coiffés de plumes, deux hautes figures sinistres s’avancent soudain. Elles ne feront que circuler lentement, quelques minutes, ce pendant que tous s’écarteront d’elles, et cette grave promenade silencieuse est ce qui convient à leur aspect.
Elles ne montrent ni visage, ni rien de leur corps ; la tête disparaît entièrement sous de longues franges serrées dont la matière est une sorte de paille sèche et souple d’un brun presque noir ; ce voile, épais de plusieurs centimètres, les coiffe comme une capsule et descend, en cachant les bras, jusqu’à la taille. Là commence une courte jupe de danseuse, faite aussi de paille, rigide, épaisse, noire elle-même, puis les longues franges reprennent, cachant les jambes et jusqu’aux pieds. Une grande pièce en forme d’éventail est ajustée verticalement sur les épaules et encadre la tête, qu’elle dépasse, augmentant la stature et amplifiant l’ensemble. Ces hautes, sombres et lourdes silhouettes, marchant lentement et sans parler, l’une près de l’autre, donnent une impression singulière de deuil, de mystère et de sauvagerie. Elles sont censées, me dit Djubairou, mon interprète, être des démons soumis aux prêtres animistes. Ceux-ci gardent à l’écart les hommes qu’elles dissimulent et ne les laissent voir de personne ; on les nomme maoulis.
En rentrant, je me rends chez des missionnaires installés depuis peu, m’a dit le fonctionnaire qui occupe le poste, dans un bâtiment distant de quelques centaines de mètres de Léré. Je pénètre dans une enceinte déserte, et je franchis le seuil d’une petite maison dont la porte est ouverte. La première chose qui frappe ma vue est un berceau dans lequel dort un enfant au teint parfaitement blanc. Ce n’est pas le spectacle qu’en ce lieu j’attendais, et je crains que ma visite, vraiment, ne soit indiscrète.
J’ai vite la clef du mystère : un homme vient à moi, qui parle français, mais avec un accent américain très prononcé ; l’instant d’après, il me présente à une jeune femme, qui est la sienne ; ce sont des missionnaires, en effet, et fort respectables, mais étrangers et protestants. Notre fonctionnaire, distrait sans doute, n’avait pas fait la distinction.
Je rentre enfin au poste où j’arrive vers 6 heures ; je prends quelques instants de repos, quand Denis arrive. Son front d’ébène est sillonné de rides sinueuses et profondes. Ce signe a pour moi une éloquence. Il est étranger aux soucis. Il me révèle que mon brave cuisinier a bu une dose généreuse de merissé. Je dois reconnaître que ni la dignité de son maintien, ni, ce qui importe bien davantage encore, l’apparente intégrité de ma cuisine — n’approfondissons pas — ne sont généralement altérés par les effets de son intempérance.
Il est là, devant moi. Il attend. Il est bien maître de son équilibre. Il n’a pas dû boire plus d’une bourma : six litres. Je l’interroge. Denis, élève des Pères, parle un français académique.
— Eh bien, Denis, qu’est-ce qu’il y a ?
— Ah ! (Un temps.) sidi, moi content marier.
— Allons, bon. Ça vient de te prendre ?
Il dédaigne mon ironie.
— Moi content toi voir mon femme.
— Je ne comprends pas. Voir ton femme ? D’abord, es-tu marié ou non ?
— Ah ! (Un temps.) pas encore. Lui pitit. Moi marier lui un an maintenant.
— Dans un an ? C’est bien imprudent. D’ici là, il peut se passer bien des choses, mon pauvre Denis.
— Ah ! (Un temps.) pas moyen. Son mère ici, y garder lui.
— Enfin, c’est ton affaire. Alors, voyons, montre-la moi.
— Voilà lui.
Il se retourne, fait un signe, puis me regarde avec attention, guettant mon impression d’un air satisfait.
Dans l’ombre de la galerie qui entoure le petit bâtiment où je suis installé, silencieusement, une silhouette grêle s’estompe, s’approche, se précise. Je vois apparaître une jeune personne, assez grande, qui doit avoir quelque chose comme onze ans. Elle est vêtue avec goût d’un petit triangle de coton bleu grand comme la moitié de la main, qui cache ce qu’il est décent de dissimuler, d’une ceinture de perles — un seul rang — et d’une petite tige de bois de la taille d’une allumette, élégamment piquée dans sa narine droite. Elle me salue avec une timidité qui n’est pas sans grâce, et se met immédiatement à quatre pattes, en jeune fille bien élevée qu’elle est. C’est d’ailleurs la première fois que je vois adopter cette attitude en pareil cas. Elle la conservera tout le temps que durera notre entretien, forcément assez bref. Sans doute est-ce un raffinement de civilité dans l’expression de la déférence. Je l’interroge avec bienveillance, en arabe maintenant :
— Es-tu foulbé ?
— Non, sidi, lui pas foulbé, répond Denis avec vivacité.
— Moundang ?
— Non, sidi, pas moundang.
— Toi, laisse-la répondre, je ne te parle pas... Alors, quoi ? qu’est-ce que tu es ?
— Arabe.
Cela ne l’empêche pas, du reste, d’être noire comme les ténèbres.
— Alors tu veux te marier avec Denis ?
Pas de réponse.
— Tu as raison. C’est très bien. Et quand l’épouseras-tu ?
Pas de réponse.
— Eh bien, c’est parfait. Je suis content de t’avoir vue.
La présentation est terminée. Elle reprend la position verticale et s’en va. Je félicite Denis de la distinction de son choix. Mais l’attendra-t-elle ? C’est possible. Sinon, il s’en consolera.
Denis est un parti. Il a été, affirme-t-il, au service du lieutenant-colonel Brisset, lors de la conquête du Cameroun. Il connaît tous les dialectes, tous les coins, et presque tous les boys du Cameroun et du Tchad. Il a été infirmier et a quelques notions de pansement. Il fait assez bien la cuisine. C’est quelqu’un.
Nous partirons dans la nuit. Je me suis procuré des bananes, rare aubaine, et de la peau de lamentin pour faire des cravaches. Le lac, qui contient un assez grand nombre de ces animaux, a, paraît-il, des endroits dangereux, des tourbillons redoutés des indigènes. Mais il est large et gai, et du village, les vastes pâturages qui l’environnent m’ont rappelé d’une manière saisissante nos belles prairies de France, si loin.
Le premier campement après Léré est celui d’Elleboré. Somali, qui a l’air de se remettre au pas, m’apporte un serpent qu’il a tué pour moi, en route. Je tire aussitôt de ma cantine une trousse complète que m’a donnée, avant de partir, pour cet objet, le docteur Coyon, et je commence à disséquer de mon mieux la tête pour en extraire les glandes à venin selon ses indications ; il en destine le contenu à des travaux de laboratoire, au Muséum. Mais l’animal est petit, l’opération est difficile, et finalement, je perce les glandes l’une après l’autre. C’est manqué. Je tâcherai d’être plus habile la prochaine fois.
Un de ces beaux lézards si communs ici — il n’est pas rare que j’en aie quatre ou cinq à la fois dans ma case — a suivi l’opération avec une attention soutenue. Je l’examine à mon tour. Il a la tête d’un rouge vif, le cou presque blanc, le corps noir et brillant comme du charbon de bois, la queue grise, orangée à son extrémité. Puis le bourdonnement d’une mouche mâconne me distrait dans mon examen. Ces longs insectes noirs, à taille de guêpe, au dard virulent, construisent sur tous les murs leurs petits nids de terre agglomérée ; il n’est de gîte, à part ma tente, où je ne les aie, sans plaisir, pour voisins.
Les notes pittoresques du reste de la route, jusqu’à Maroua d’où me séparent encore quatre étapes, sont les villages de Lara et de Mindif. Lara est un pauvre hameau kirdi, construit au pied d’un relief rocheux. La pierre de ce relief est parfois lisse, mais le plus souvent très fractionnée ; des arbustes sortent des moindres intervalles ; il abrite les cases et sert de refuge éventuel à leurs habitants. Dès qu’un sujet d’inquiétude vient troubler le calme de leur vie monotone, ceux-ci en gravissent les pentes avec une agilité de singes, et disparaissent en un instant. Lorsque nous arrivons, deux femmes passent justement, qui portent du mil dans des calebasses. Elles nous voient, s’arrêtent, hésitent, puis s’enfuient, en abandonnant leurs fardeaux pour courir plus vite. Leur toilette est celle des femmes Saras ; un petit coin d’étoffe par devant, une branche de feuillage qui pend par derrière, telle une queue verte, brève et étalée. J’envoie deux cavaliers, de deux côtés différents, pour surprendre les hommes de l’endroit ; ils y réussissent, arrivent lorsqu’ils sont encore là, les rassurent et m’amènent le chef et cinq d’entre eux.
Le costume des Laras, qu’on retrouve dans plusieurs régions de l’Afrique, est assez imprévu. C’est un étui de paille claire et brillante de la langueur et du diamètre d’une banane, et dont on se demande s’il a pour objet de dissimuler dans sa gaine, ou de signaler par sa couleur, tranchant sur la peau noire, ce que le vêtement le moins ambitieux s’efforce de dérober à la fois à l’attention et aux regards.
J’explique au chef que je ne veux de mal à personne ; que je désire du mil pour ma troupe, et que je le paierai largement. Il me fait apporter de très bonne grâce ce qui m’est nécessaire ; mais quand, l’après-midi, je manifeste l’intention de photographier un groupe de mes hôtes, c’est aussitôt une fuite éperdue, et je me divertis de la célérité avec laquelle hommes et femmes, grands et petits, escaladent les rochers avoisinants, où je les perds de vue en moins d’une minute. On trouve toutefois un homme et une petite fille qui étaient restés dans une case, ignorants du péril. On me les amène. L’homme, un de ceux qui sont venus le matin, n’a pas peur ; il accepte de tenter l’aventure. Il fait même habiller la petite pour la circonstance : un long collier de verroteries et trois petites tiges de bois piquées, l’une dans la narine droite, une autre au milieu de la lèvre inférieure, la troisième au milieu de la lèvre supérieure ; elle est prête ; elle se place près de lui. Je vise les deux patients avec mon appareil. Le père commence à donner des signes d’inquiétude. Néanmoins, il fait bonne contenance, se bornant à bien assurer son équilibre et à se raidir dans l’attente du projectile que cet engin bizarre va probablement lui lancer. Il est tout surpris quand je lui annonce que c’est fini, et sa bonne figure naïve s’épanouit devant le menu présent que je lui fais remettre.
La nuit est cruelle. Dans une atmosphère étouffante, baigné de sueur, dévoré d’innombrables puces, je cherche en vain le sommeil. Vers dix heures, un cavalier apporte le lait qui doit constituer mon dîner ; atteint, depuis la veille, d’un commencement de dysenterie, j’ai renoncé, par prudence, à toute autre alimentation. Mais il faut l’aller chercher au loin dans la brousse, où sont les troupeaux.
Le sentier, le lendemain, chemine à travers la savane sèche, épineuse, aux arbustes clairsemés, que j’ai déjà connue en Nigéria. Devant nous se profilent les deux sommets de roche lisse et dénudée du mont Mindif, isolé dans la plaine. A une vingtaine de kilomètres du village, deux cavaliers, habillés très simplement de cotonnade bleu sombre, viennent me saluer de la part du lamido. Celui-ci est, par l’importance de son commandement et par l’autorité de son caractère, l’un des plus notables du Cameroun. Dix kilomètres plus loin, un troisième cavalier, qui m’annonce que son maître va se porter à ma rencontre : deux kilomètres encore, et c’est, dans un nuage de poussière, une troupe d’une vingtaine d’hommes vêtus, cette fois, avec richesse, que précède un sonneur de trompette. Leurs chevaux, comme ceux de Bouba Rei, portent des housses sur lesquelles certains dessins rappellent les pièces du blason. L’un d’eux se détache des autres, met pied à terre. C’est un grand dignitaire. Le sultan, me dit-il, est derrière lui.
Mais j’aperçois déjà le village, et je distingue en même temps un long cortège de costumes éclatants ; deux cents cavaliers environ, plus une vingtaine de fantassins, armés de fusils de modèles divers. Au milieu, seul, en blanc, avec un turban bleu foncé, le lamido Bokhari. Il s’arrête, met pied à terre et s’avance vers moi. Je l’imite ; nous échangeons des politesses ; je le félicite de la tenue de ses hommes ; les fantassins, notamment, sont formés d’une manière qui révèle un commencement d’instruction militaire ; il se montre très sensible à mon éloge. Puis il me conduit au campement et regagne ses cases. Il a l’air intelligent, énergique.
Les cadeaux habituels ne tardent pas à arriver : riz, miel, arachides, gâteaux, hydromel, dans de grands récipients qu’on aligne sur deux rangs devant la case que j’occupe ; six bœufs, huit moutons, quatre chevaux, deux pièces d’une très belle cotonnade qu’on fait à Mindif. J’accepte le riz, les provisions et un bœuf pour mes porteurs. Je renvoie le reste sous des prétextes quelconques, avec force remerciements, et je fais remettre à mon hôte quelques objets d’Europe que je sais devoir lui être agréables.
Je vais le voir l’après-midi. Nous nous entretenons de la guerre. Son père a été fusillé par les Allemands.
Je suis arrivé à Maroua le lendemain, 6 avril. De loin, on aperçoit le poste. Les petites constructions de ce dernier sont perchées avec beaucoup de pittoresque sur de hauts reliefs rocheux qui dominent le village — exceptionnellement important, car il a 20.000 habitants — et la vaste plaine avoisinante ; un mayo, entièrement à sec, large et sablé, met, tout auprès, nette, sa traînée blanchâtre ; la multitude des cases, généralement cylindro-coniques, à toits de chaume, étend en contre-bas une immense surface grise tachetée d’un vert poussiéreux et discret, qu’une avenue droite et claire, d’environ douze cents mètres, divise en deux parties inégales.
Maroua est actuellement la grande agglomération du Nord-Cameroun. La circonscription de ce nom se prolonge, à l’Ouest, jusqu’à la Nigéria, au Nord jusqu’au lac Tchad, à l’Est jusqu’au Logone et au Chari. A côté de montagnes relativement élevées — la chaîne granitique du Mandara — elle comprend d’immenses plaines alluvionnaires inondées aux pluies et des herbages abondants.
Les principales peuplades qui l’habitent sont les Foulbés, les Bororos, les Mandaras, les Mousgoums, les Choas, les Kotokos. Elle possède notamment de nombreux troupeaux de bœufs, des moutons et des chèvres, de beaux chevaux, et produit du mil, du coton, du maïs, des arachides, du riz, de l’indigo, etc. Mais, comme pour la région de Garoua, l’exportation n’y est guère possible qu’au profit de la Nigéria anglaise, faute de moyens de transport français.
Reçu fort aimablement par le capitaine Têtu, je suis reparti le 8 avril. Je laissais, à Maroua, la petite Faadematou, arrivée à destination, et guérie.
La contrée qui sépare Maroua de Pous, petit centre indigène de la rive gauche du Logone, est essentiellement plane ; c’est d’abord la savane, avec son herbe maigre et ses arbres épineux ; puis un interminable pâturage, où rien n’échappe à l’ardeur du soleil.
On couche trois fois en route et on arrive à Pous. J’ai retrouvé les troupes de cavaliers, les rudes musiques, qui depuis quelque temps, pour honorer ma venue, me noient chaque jour, durant les trois quarts de l’étape, dans les flots de leur poussière.
Les environs de Pous sont occupés par des Massas. Ils vivent dans de petits groupes de cases dispersés sur les faibles reliefs que l’inondation annuelle respecte. Ces cases sont assez décoratives. Ils les font d’une belle terre gris clair, en forme d’obus. Eux-mêmes ne portent pour vêtement qu’une peau de chèvre, attachée comme un tablier, mais par derrière. Les femmes se percent les lèvres et y enchassent des ornements de métal dont la taille dépasse celle d’une pièce de cinq francs. Cette mode est sœur de celles de certaines peuplades Saras, mais chez celles-ci les disques ou soundous sont en bois et d’un diamètre bien supérieur.
Je dîne à Pous, au bord du fleuve, dans un tourbillon d’insectes. Puis le vent m’oblige à regagner la grande case qui sert de campement, et je me couche dans un autre tourbillon, de chauves-souris, cette fois, ce que d’ailleurs je préfère de beaucoup, car les chauves-souris, elles, m’évitent.
Je m’embarque le lendemain matin sur une petite pirogue creusée dans un tronc d’arbre. Une natte fixée sur des branches courbées en arceaux m’abrite relativement du soleil. Mais l’abri est bas et je ne puis m’y tenir que couché. Un certain nombre d’autres pirogues semblables, sans natte toutefois, transportent mes gens et mes bagages.
Les tsé-tsé se révèlent bientôt, si nombreuses, que préférant le supplice de la chaleur au harcèlement douloureux et irritant de leurs piqûres, je fais installer ma moustiquaire sous l’espèce de tunnel où je suis confiné, et passe ainsi toute la journée, comme une chenille dans son cocon, près d’étouffer. Ce n’est pas la tsé-tsé de la maladie du sommeil ; celle-ci n’est dangereuse que pour le bétail ; on ne rencontre l’autre que plus au Sud. Je me rappelle qu’il y a deux ans, j’ai remonté le Logone à la même époque de l’année et que je n’ai pas été piqué. La zone de la tsé-tsé s’étendrait-elle ? Quoique cette odieuse mouche ne s’éloigne généralement pas de ses gîtes habituels, sa prédilection pour l’ombre la porte à séjourner dans certaines embarcations ; elle accompagne ainsi plus ou moins loin les voyageurs ; peut-être se fixe-t-elle ensuite dans le voisinage du lieu où elle les laisse.
Mes pirogues sont si petites que sur une partie d’entre elles, il n’y a qu’un homme et une cantine. En revanche nous marchons vite, et nous ne mettrons que trois jours et demi pour arriver au poste de Kousseri ; d’ordinaire, il en faut six.
La largeur du fleuve varie, en cette saison, entre 80 et 100 mètres. Son eau est jaune et peu profonde. Nous avançons à la perche ; nous touchons souvent. Les rives terreuses, à pic, ont de 2 à 3 mètres, juste ce qu’il faut pour qu’on ne puisse pas voir le paysage avoisinant. Quand, par hasard, celui-ci se révèle, c’est, le plus souvent, une immense plaine toute couverte d’herbes jaunes avec, de loin en loin, un arbre sec ; parfois aussi, sur une éminence de la rive, un pauvre village.
Les oiseaux sont nombreux. On voit, pressés sur les bancs de sable où on les approche facilement, des bandes de gros canards et surtout de pélicans dont certaines comptent certainement plus d’un millier d’individus. C’est pour moi l’occasion de coups de fusil fructueux.
On me signale peu après, dans la plaine, des tetels, sorte de grosse antilope. Je n’ai pas de peine à en tuer un. Mon tir reprend un peu de justesse. Nous nous arrêtons pour déjeuner devant quelques huttes misérables. Denis, qui a trouvé du merissé à Pous, me fait attendre deux heures, quoique nous soyons déjà en retard sur l’étape normale, un repas de poisson pourri et de viande gâtée, dont je ne peux rien manger. Je donne une sanction immédiate à cette négligence. La chaleur m’a fatigué durant ce dernier mois, et je suis très amaigri. C’est pour moi une nécessité sérieuse de me refaire par une nourriture suffisante, alors que je le puis encore.
L’après-midi, les bandes de canards et de pélicans ont disparu. Mais, de place en place, des oiseaux dont la grosseur n’est généralement pas inférieure à celle d’un cygne, se tiennent sur la rive et nous regardent curieusement passer. Ils me rappellent les petits commerçants qui, les soirs d’été, s’échelonnent, assis devant leurs portes, le long de certaines rues de Paris.
Je compte mes pirogues. Il y en a quinze. Elles marchent sans ordre, à grande vitesse, tenant toute la largeur du fleuve. On croirait assister à des régates barbares. Nous ne terminerons l’étape qu’à minuit.
Le lendemain, le fleuve s’élargit. Les rives, toujours à pic, se couvrent d’herbes vertes et montrent quelques arbres. Un courrier m’apporte une lettre de M. Montchamp, directeur du Bureau politique à Fort-Lamy, que j’ai rencontré au cours de mon dernier voyage. Il a connu mon arrivée et me souhaite fort aimablement la bienvenue. Une deuxième lettre m’arrive le soir, du chef de Cabinet, celle-là. Elle m’apprend, hélas ! que j’ai manqué de quelques jours M. Lavit, gouverneur du Tchad, de qui j’ai été l’hôte il y a deux ans, et que j’aurais eu un vif plaisir à rencontrer encore. Il rentre en France avec Mme Lavit, et vient de partir. Un courrier rapide, que je lui ai envoyé de Ngaoundéré pour m’éviter précisément cette déconvenue, n’est jamais parvenu à destination.
Je campe le jour suivant à Karnak Logone, dans une grande case d’argile, plaisante, aérée, construite en terrasse sur le fleuve ; c’était, il y a deux ans encore, un poste ; nous avons cessé de l’occuper ; il est tout près de Kousseri, où l’administration du Cameroun est déjà représentée.
Le village de Karnak Logone est d’une importance moyenne. Je reçois presque aussitôt la visite de son lamido, seigneur de petite envergure. A peine est-il parti que Somanakandji arrive, tenant dans ses bras un animal que je n’ai jamais vu, construit en forme de poire, presque sans cou, avec une petite tête conique et une grosse croupe ronde, au pelage joliment cerclé de gris et de brun foncé. C’est une espèce de mangouste. Les indigènes le nomment ougnar. Il se nourrit d’œufs, de poulets, et mange les serpents : bonne note.
Ce nouvel hôte, qui paraît très doux, se laisse caresser. Puis il se met à fureter dans la case en poussant de temps à autre un trille strident comme un coup de sifflet, et que j’aurais pris pour un cri d’oiseau si je n’en avais pas vu l’auteur.
Je me décide à l’acheter. Le propriétaire attend là. Il lui passe une ficelle autour des reins et l’attache à une de mes cantines.
Mais le petit sauvage donne des signes d’impatience. Il n’aime pas être tenu ainsi. Je veux le délivrer, il me mord avec rage. Je me relève la main pleine de sang et je l’envoie promener d’un coup de pied. Prompt comme l’éclair, il se relève, se retourne, et, furieux, se précipite vers moi. Sa ficelle, qui l’arrête à temps, m’évite seule une nouvelle morsure. J’admire tant de courage, mais je ne veux plus de cette belliqueuse bestiole, et je la rends incontinent à son maître, tout déconfit de manquer une bonne affaire. Quand il me prendra fantaisie de posséder un animal irritable, je chercherai une petite panthère, et si je suis mordu ou griffé, je n’aurai qu’à m’en prendre à moi ; mais par cette espèce de lapin, non. Cela me désoblige.
Je voulais partir le lendemain avant l’aube, afin de coucher à Kousseri. Le chef piroguier m’a objecté qu’on rencontre, non loin d’ici, un endroit infesté d’hippopotames et qu’il y a deux ans, un Européen, pour avoir voulu passer de nuit, a vu son embarcation bousculée, quoique ce fût une baleinière de deux tonnes, infiniment plus lourde et plus stable que mes modestes pirogues, et s’est noyé. C’est vrai : je me rappelle qu’on m’a parlé, à l’époque, de cet accident. J’étais justement au Tchad.
Nous ne quittons donc Karnak Logone qu’assez tard ; après trois heures, mais en plein jour, nous nous heurtons, en effet, aux animaux annoncés ; c’est un véritable barrage. Leurs têtes, qui émergent à fleur d’eau, sont réparties sur toute la largeur du fleuve. Je fais faire halte à ma petite flottille, j’accoste. Je fais 200 mètres le long de la berge, et je m’arrête à peu de distance de ce cénacle. Personne ne se dérange.
Je choisis l’animal le plus rapproché, je tire, et je manque. Mon second coup de fusil est plus heureux et ce sont tout aussitôt les convulsions habituelles, dans une eau qui se teinte de rouge.
Je laisse deux pirogues et quatre hommes pour dépecer la bête qui va bientôt reparaître, gonflée, à la surface, et nous apporter la viande. Je remonte dans mon embarcation et je fais passer tout le monde très près de la rive ; par surcroît de précaution, je me tiens prêt à tirer en cas d’espièglerie de nos lourds voisins, maintenant invisibles, mais, sans nul doute, toujours présents.
Les fantaisies agressives des hippopotames ne sont pas absolument rares ; soit que la venue d’une pirogue les égaie, soit qu’elle les irrite, soit qu’elle les inquiète, principalement dans le cas d’une mère avec un petit, il arrive qu’ils la bousculent, la soulèvent même, et il est très dangereux de tomber dans l’eau si près d’un animal de cette puissance et de cette brutalité.
Je vois, peu après, quatre crocodiles, dont je tue l’un ; puis, tout proches les uns des autres, de véritables bancs d’oiseaux ; chacun est composé d’une espèce différente : il y en a un de pélicans blancs, un autre de gris, un d’énormes canards, un de grues couronnées ; enfin, quelques isolés, non moins décoratifs, mais dont j’ignore les noms. C’est ensuite, s’élevant brusquement de la rive, l’étincelante nuée d’un vol de martins-pêcheurs très communs ici, en tunique rouge, avec des ailes vertes et une tête d’un bleu verdâtre qu’on retrouve dans les plumes de la queue.
Les tsé-tsé, cependant, gâtent pour moi l’attrait du spectacle. J’étouffais littéralement sous ma moustiquaire ; je me suis décidé à la faire ôter, et me voici couvert de piqûres. J’enveloppe mon casque et ma tête d’une pièce de gaze verte que m’a donnée avant mon départ mon vieil ami Pierre Perrier, et je mets des gants. Je dois être comique, ainsi accoutré, couché sous l’étroit tunnel de mon abri de nattes, et lançant à travers mes lunettes jaunes et ma voilette des regards courroucés. Cela ne suffit pas. Je suis encore piqué à travers mes vêtements. L’ombre, qu’elles aiment, les attire. Je me décide à sortir ; mais elles aussi.
Le lendemain, 17 avril, au jour levant, j’arrivais à Kousseri : un petit poste perché sur la rive, assez haute à cet endroit ; derrière, un village qui fut important, et qui ne présente maintenant que peu d’intérêt. Le chef de poste est un adjudant, qu’un sergent assiste.
De Kousseri, on est tout de suite au confluent du Logone et du Chari. Fort-Lamy est presque en face. J’y étais une heure plus tard. J’entrais là dans notre colonie du Tchad, laissant définitivement le Cameroun derrière moi.
Royaumes tous deux dans l’empire du soleil, ils réservent les mêmes joies aux fatigues des voyageurs. Ils assureront aux colons la même abondance le jour où l’initiative nationale aura achevé la tâche d’aménagement préparatoire qui les livrera dans des conditions pratiques à l’exploitation raisonnée. Sous une forme rude, mais éminemment favorable à la culture de l’énergie physique et morale, ils ménagent, à quiconque possède le goût de l’indépendance et de l’action, les éléments d’une vie intense et pleine de sensations. On comprend mal, dans leurs majestueuses solitudes, l’étrange travers qui nous incite à toujours rester groupés en troupeaux, à végéter pressés les uns contre les autres, sous un ciel avare de lumière, de chaleur et de fécondité, lorsque, là-bas, restent inhabités, incultes, d’immenses espaces où la nature ne demande qu’à récompenser le moindre effort avec une générosité magnifique.
[Illustration : Chez le chef de Léré, qu’on voit vêtu de noir, au milieu.
A droite, les greniers à miel alternent avec les cases des femmes.
(Page 103.)]
[Illustration : Deux jeunes filles foulbés, dans les rochers qui dominent le village de Maroua, au Cameroun.
(Page 109.)]
DEUXIÈME PARTIE
=CHASSES AU TCHAD=
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