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CHAPITRE III

DE YAOUNDÉ A YOKO

J’ai passé encore un jour à Yaoundé. Puis, M. Carde, qu’accompagnaient Mme et Mlle Carde, a eu l’amabilité de m’emmener en automobile jusqu’à la Sanaga, à 70 kilomètres de là. Nous y avons déjeuné gaiment. Le fleuve, à l’endroit où nous l’avons traversé, a environ 400 mètres de large. Il est coupé, en amont, par les chutes de Nachtigall, dont les cinq rapides roulaient tout près de nous, entre des îlots boisés, une eau écumeuse. A deux heures, mes hôtes ont repris le chemin du chef-lieu. Ma vie de nomade allait commencer.

Je me suis rappelé parfois, durant ma route, les roses, les citronnelles, les ombrages, l’atmosphère paisible et champêtre de Yaoundé. Cependant, qu’on ne s’y méprenne pas ; si ces riantes allées, ces belles fleurs, cette claire verdure ménagent, au voyageur qui passe, un séjour dont il ne s’éloigne qu’à regret, le sédentaire, officier, fonctionnaire ou colon, a vite épuisé le charme de ce perpétuel sourire de la nature ; et la carrière du colonial à poste fixe, on ne le sait pas toujours assez en France, comporte des renoncements dont beaucoup méritent d’être appelés sacrifices, et, tout au moins, commandent l’estime.

A la Sanaga s’arrêtait la zone des moyens de transport mécaniques et, jusqu’à Ngaoundéré, où je devais trouver un cheval, j’allais avoir à employer le tippoy ; la présence de la tsétsé, comme je l’ai dit à la fin du chapitre précédent, rend la région dangereuse pour certaines espèces d’animaux.

La tsétsé est connue depuis longtemps pour ses piqûres douloureuses et pour l’action meurtrière de celles-ci sur le bétail ; plus récemment, on signalait, à l’actif d’une de ses variétés au moins, la _glossina palpalis_, un méfait plus grave encore, la transmission de la maladie du sommeil. Elle vit dans les broussailles, n’en habitant d’ailleurs que certains îlots, et ne s’éloigne guère de ceux-ci de plus de quelques centaines de mètres, ce qui permet la détermination relativement précise de sa zone et ses points d’habitat : je dis relativement, parce que cette zone est susceptible de se modifier. La tsétsé a cette particularité qu’elle recherche l’ombre et se pose plus volontiers sur les couleurs sombres. Cependant, elle n’est à redouter que le jour ; la nuit, son activité ne se manifeste pas.

Le bétail auquel elle s’attaque n’est pas nécessairement perdu. Mais il a les plus grandes chances de l’être. La proportion des victimes, relativement au nombre des atteintes, est heureusement plus faible chez l’homme. J’ai été piqué bien des fois par des tsétsés de diverses variétés. J’ai ressenti sur le moment une douleur vive et lancinante comme si on m’avait louché avec un tison d’allumette encore rouge ; une petite tumeur, siège d’une démangeaison cuisante assez pénible, s’est formée ensuite et a persisté quelques jours. Rien de plus. Lorsque la maladie se déclare, en revanche, il est indispensable de recourir, sans retard, à un traitement sérieux. Elle se traduit, notamment, par des accès de fièvre sur lesquels la quinine reste sans effet, par un engorgement ganglionnaire généralisé, par une lassitude qui dégénère en somnolences, puis en coma. Sa durée est variable ; elle évolue généralement avec lenteur.

La vie du voyageur, en cours d’étapes dans les régions tranquilles, est faite de détails. Aussi chacun de ces détails y prend-il de l’importance, et la détermination des heures de marche, du mode de formation du convoi, quantité de questions analogues, tiennent-ils beaucoup de place dans les préoccupations. Le temps était venu d’organiser ma caravane.

J’employais, pour mes bagages, des porteurs, puisque c’est le seul procédé usité au Cameroun, en dehors de l’étroite zone que dessert le chemin de fer. Les bœufs ne manquent pas dans le Nord, non plus que dans le centre, mais les indigènes ne les dressent pas, comme au Tchad, au portage. Quant au tippoy, sans la répugnance que j’éprouve, en général, pour les moyens de transport de roi fainéant, je m’en serais assez facilement accommodé. Il est d’un confortable plus que suffisant et repose agréablement de la marche qu’à raison de deux ou trois heures par jour, je considère comme nécessaire à une bonne hygiène coloniale.

On peut s’inspirer de plusieurs méthodes pour fixer les heures de mouvement.

L’une consiste à se mettre en route avant la fin de la nuit, de manière à terminer l’étape avant la chaleur. On fait, en moyenne, 5 kilomètres à l’heure. Les étapes normales ne dépassent pas 30 kilomètres, et, le plus souvent même, 25. En partant à 4 heures ou 4 heures et demie, on arrive donc avant 10 heures, et le reste du temps est libre. Il faut toutefois de bons chemins, ou bien des torches, lorsque la lune n’éclaire pas jusqu’à l’aube ; autrement, les porteurs trébuchent, et les charges tombent.

Autre système : partir à 3 heures de l’après-midi, de telle sorte que la chaleur décroît à mesure que vient la fatigue. Il a l’inconvénient que l’arrivée, à 8 heures du soir, est beaucoup moins pratique qu’une arrivée de jour.

Il est encore possible de couper l’étape en deux et d’en faire une partie le matin, l’autre avant le coucher du soleil ; mais ce sont deux départs au lieu d’un, et le second, pour simplifiés qu’en soient les préparatifs, est une fatigue supplémentaire pour les hommes. D’autre part, lorsqu’on veut travailler, le calme de l’esprit se ressent de la préoccupation d’un changement toujours proche.

Enfin, on se contente, quelquefois, de partir à 7 ou 8 heures du matin, pour arriver entre midi et 2 heures. J’avais cette habitude pendant mon précédent voyage. Si résistant qu’on soit à la chaleur pourtant, les rayons du soleil gardent une action nocive ; le moins qu’on risque, avec ce procédé, est de s’anémier très vite, et, qui plus est, sans s’en apercevoir. J’ai cru prudent, à la suite de l’expérience que j’en avais faite, de l’éliminer provisoirement, et j’ai décidé, pour cette période de début, où les chemins s’annonçaient sans difficultés ni surprises, de m’en tenir au premier de tous : départ de très bonne heure, arrivée avant 10 heures du matin ; la journée consacrée à la rédaction des notes quotidiennes qui constitueront plus tard les bases du rapport final ; aux petits déplacements susceptibles d’assurer des éléments de documentation complémentaires ; aux conversations instructives avec les indigènes ; à l’examen où à la réparation du matériel ; à la préparation du lendemain ; au repos. Je me réservais de couper les étapes de plus de 30 kilomètres et de marcher alors le matin et le soir pour ménager davantage les porteurs.

J’en avait trente-quatre, vingt-six pour mes bagages et huit, formant deux équipes, pour mon tippoy ; j’avais encore un interprète et trois gardes, enfin Somali et Denis, naturellement. Denis avait, en outre, engagé, à Yaoundé, un marmiton Sara du nom de Somanakandji : non qu’il eût beaucoup de cuisine à faire : mon régime, en voyage, est plus que fruste ; mais parce que, si peu qu’il en eût, il souhaitait, par tempérament, en avoir moins encore. C’est d’ailleurs un usage courant, chez les serviteurs noirs, de prendre eux-mêmes des serviteurs ; j’avais constamment dans mon convoi des gens que je ne connaissais pas et sur lesquels je ne posais même pas de questions ; c’étaient des auxiliaires temporaires ou permanents de ces messieurs ; ils les assistaient, en échange de leur nourriture, d’un vieux vêtement, du seul plaisir de voyager en compagnie ; pour le cuisinier, ce genre de combinaison était d’autant plus aisé à réaliser, que le marmiton — qu’il appelait « Marmata » — était en même temps une sorte d’apprenti ; employé au nettoyage des assiettes et des casseroles, il assistait à la confection du repas.

Mes bagages étaient divisés, selon l’usage, en charges de vingt-cinq kilos au maximum. Tout ce qui était susceptible d’entrer dans une caisse de petites dimensions était emballé dans des cantines métalliques, grâce auxquelles la voracité des termites et l’action de l’humidité étaient épargnées, dans la mesure du possible, à mes effets. J’expédiais vers 3 heures et demie du matin le gros des porteurs, accompagné du chef porteur et d’un garde. Je consacrais l’heure qui suivait à ma toilette et au déjeuner. A 4 heures et demie je partais moi-même avec les derniers d’entre eux, chargés des objets que ma présence avait immobilisés jusque-là, l’interprète, mes serviteurs, un autre garde. Le troisième garde me précédait généralement d’un jour sur la route, de manière que je trouvais les villages avertis de mon arrivée.

C’est dans ces conditions que j’ai quitté, le 12 février, les chutes de Nachtigall. Tout mon monde était rassemblé à l’heure fixée, et le départ, qui, le premier jour, comporte toujours des tâtonnements, à cause de la répartition des charges et, parfois, de certains remaniements, s’est effectué avec une promptitude satisfaisante. A quelque distance de Yaoundé, j’ai rencontré, pour la première fois au Cameroun, des cases cylindro-coniques, au mur circulaire d’argile, au grand toit débordant de chaume. Leur vue, depuis bien des années, m’est familière. Cette forme domine dans la plupart des régions de l’Afrique auxquelles je suis accoutumé.

La piste traverse ensuite une série d’ondulations assez faibles. Peu ou pas d’arbres sur les reliefs ; des galeries forestières dans les dépressions. Les panoramas sont étendus, mamelonnés, et pittoresques. Les villages, petits, restent assez nombreux, les cultures fréquentes. La citronnelle continue à border les chemins.

Nous arrivons au campement vers 11 heures. Sur toutes les routes coloniales un peu fréquentées, des cases spacieuses et propres sont échelonnées de 25 en 25 kilomètres environ, pour abriter les voyageurs et leur suite ; une grande, pour l’Européen ; autour, de plus petites, pour les noirs. Lorsqu’elles sont bien entretenues, ce qui n’est pas toujours le cas, la toiture ne laisse rien filtrer des rayons du soleil ni de l’eau des pluies ; on peut y ôter son casque le jour, y dormir à sec la nuit, et y prendre, malgré les insectes divers qui y élisent domicile, un excellent repos.

Les porteurs sont déjà là. Ils ont posé leurs fardeaux et se sont assis à l’ombre. Somali dispose ma table et ma chaise dans un délicieux courant d’air ; Denis, après avoir stimulé par des appels impérieux le zèle de son « marmata », m’apporte une épaisse tranche d’ananas ; mes meubles, en cinq minutes, sont à leur place ; je retrouve la route et tout son charme.

Je déjeune. Mon menu est simple ; je vis entièrement sur le pays, et n’ai avec moi ni vin ni conserves. Il ne varie que lorsque la chasse lui apporte un élément imprévu, et je néglige les ressources de celle-ci dans les régions dépourvues de grand gibier : je n’ai apporté que mes fusils Lebel, et tuer des perdreaux ou des lièvres à balle dépasse la mesure de mon adresse.

J’écris ensuite mon journal de route. J’inspecte mes bagages, je flâne dans le camp, je vais voir les alentours, je lis. Je dîne à cinq heures pour profiter de la fin du jour. Après, j’attends sept heures dans la fraîcheur de la nuit tombante, en laissant errer ma pensée. Les constellations apparaissent. J’ai une carte du ciel ; je m’amuse à en chercher le dessin, la place et le nom ; je connais déjà beaucoup d’entre elles. Puis, loin des mornes alvéoles où se superposent en couches serrées les ingénieux troglodytes de la période quartenaire, fils de la civilisation moderne, devant ma case, car il ne pleuvra pas, je prends possession de ma chambre à coucher : un sol soigneusement balayé, bien net ; au-dessus, la voûte bleu sombre d’un ciel tout étincelant d’étoiles, un air pur — frais ce soir ; au loin, le concert des cigales où se mêlent parfois, du fond de la brousse, des voix plus graves que je connais bien : l’industrie des travailleurs conscients et organisés n’en a pas encore construit comme celle-là.

Le lendemain, je pars un peu tard. Presque aussitôt après le village de Bilanga, la route entre dans une nouvelle région forestière, qu’elle traverse sur une douzaine de kilomètres ; on retrouve ensuite un pays découvert et accidenté. De petits rongeurs allongés, assez semblables à nos belettes d’Europe, sortent plusieurs fois de touffes de citronnelle. Mes hommes s’amusent à les poursuivre, vainement. Un serpent rentre à notre passage un bout de queue noire qui dépasse la lisière des herbes. Je descends de mon tippoy pour marcher un peu ; je devance bientôt mes hommes ; puis, pour les attendre, je m’assieds à l’ombre d’un palmier.

Sur le sol, tout près de moi, un beau coléoptère vert, à reflets métalliques, de la taille d’un gros hanneton, évolue, tranquille. De longues fourmis de plus de deux centimètres, armées de mandibules formidables, quêtent, rapides, çà et là. Brusquement, l’une d’elles s’arrête et saisit un petit insecte blanchâtre, allongé, lent sur ses pattes faibles et courtes, puis un autre, puis un troisième ; elle les emporte en grande hâte vers un trou voisin, disparaît, ressort, allégée de son triple fardeau, cherche un peu, retrouve le petit groupe sur lequel elle a prélevé ses victimes, et fait une nouvelle provision sans que les plus proches voisins de ses prisonniers s’émeuvent ni même semblent s’en apercevoir : ce sont de jeunes termites. Bon débarras.

Le termite est un terrible destructeur. Dans les endroits, infiniment nombreux, où il réside, les effets, le bois même deviennent sa proie avec une inconcevable rapidité. A mon dernier voyage, j’ai vu une paire de bottes mise hors d’usage en une seule nuit. Quand, du sol, ils ne peuvent grimper sur l’objet de leur convoitise, ils gravissent les murs, gagnent le plafond, et se laissent choir adroitement au point voulu. Lorsque j’écris, à tout instant, il en tombe un sur mon papier. En revanche, ils fournissent aux indigènes un hors-d’œuvre apprécié : ceux-ci les exposent à la fumée et les mangent ; c’est d’ailleurs presque insipide. D’un autre point de vue, le termite présente encore un intérêt : c’est un maçon laborieux et habile : il sème littéralement certaines plaines de constructions en forme de champignons ou de cônes grossiers qui peuvent atteindre plusieurs mètres ; ce sont ses demeures.

Je regrette souvent de ne pouvoir apporter, dans l’observation des mœurs des animaux, la méthode et la persévérance nécessaires. Les tableaux de la nature sont pleins d’enseignements. La volonté du Créateur y reste inscrite dans sa forme primitive ; devant le spectacle de l’ordre établi par sa main, il semble qu’on soit mieux à même de le comprendre. Sans doute, simples et subtils n’y discernent-ils pas les mêmes choses, mais les vérités qu’ils y lisent sont entre elles comme les notes d’une même et parfaite harmonie.

La nature parle un langage qui s’apprend avec la vie ; encore que le sens profond n’en puisse être pénétré qu’au prix de réflexions et d’efforts, chaque homme en possède la clef dans son cœur. Par des leçons à la portée de tous, elle explique l’âme de l’univers.

Ces grands poètes de la philosophie que furent la plupart des prophètes se sont formés à son école. Les plus divins d’entre eux vivaient au désert. Il n’est guère d’exemple d’une religion fondée sur les marches d’un trône.

J’ai repris ma route, et j’arrive au campement vers midi. Les porteurs tardent trois quarts d’heure ; je me suis pourtant reposé deux fois. Ils m’observent et m’éprouvent, afin de savoir quel degré de discipline je leur imposerai. Je fais les remontrances nécessaires, et comme on m’en signale deux qui ont retardé, par leur paresse, la file entière, je les fais sortir du rang et les chasse au moment de la distribution des rations : rien ne leur sera plus sensible. Je sais fort bien qu’ils mangeront au village, et j’hésiterais davantage autrement ; mais l’exemple a fait impression, c’est ce qu’il fallait.

A cinq heures, je vais visiter la petite agglomération près de laquelle je suis campé. C’est Nguila. Il y a là deux ou trois cents pauvres cases, habitées par des païens très primitifs, des Bafias. A côté, se trouve un petit groupement Haoussa et Bornouan.

Les Haoussas et les Bornouans sont originaires de la région qui s’étend à l’ouest du lac Tchad. On en rencontre dans toute l’Afrique Centrale. Il n’est pas de piste où l’on ne croise, de temps à autre, leurs modestes caravanes. De race noire, islamisés pour la plupart, ce sont des artisans souvent habiles et des commerçants toujours avisés. Ils achètent, dans les centres, des marchandises d’importation européenne, et vont les vendre souvent fort loin ; puis ils reviennent avec d’autres produits, qu’ils vendent encore, doublant ainsi leur bénéfice.

A cette spécialité, les Bornouans surtout ajoutent l’exercice de divers métiers. Nombre d’entre eux travaillent le cuir ; dans le nord Cameroun, au Niger et au Tchad, on peut se faire faire des bottes de filali pour une quinzaine de francs.

L’étape suivante a 34 kilomètres. Je décide de la couper en deux et de déjeuner dans un village à moitié chemin. Comme j’approche, les femmes viennent à ma rencontre. Elles sont une vingtaine. Les unes ont pour costume le petit triangle d’étoffe et le petit balai que j’ai déjà vus à Oukoua ; ce petit balai, les autres le remplacent par une branche de feuillage fraîchement cueillie ; nous retrouverons la même mode chez les Saras, bien plus loin, à l’est de Fort-Archambault.

D’abord, elles poussent de longs cris d’accueil. Puis elles m’escortent, cependant que l’une d’elles improvise une cantate en mon honneur ; elle chante mes louanges, à courtes phrases, que toutes reprennent ensemble.

Elles ont des voix glapissantes. On dirait un chœur de chats. Une petite vieille, bientôt, se détache du groupe, et, seule, se met à danser. C’est l’étoile. Comique, non sans quelque grâce, elle égaie la fin de ma route.

Nous repartons à une heure et demie. C’est trop tôt, mais que faire ici ? Pour un voyageur, dans le vrai sens de ce mot, le campement le plus désirable est, le matin, celui du soir ; le soir, celui du lendemain.

Les galeries forestières se font plus étroites et plus espacées. En traversant l’une d’elles, les hommes s’arrêtent pour se baigner dans un ruisseau qui, de part et d’autre d’un pont léger, coule sous les lianes des eaux limpides et peu profondes.

Des singes, qui doivent être assez gros, si j’en juge par le bruit qu’ils font, dégringolent lourdement d’un arbre tout proche, mais si chargé de feuillage que nous les entendons sans les voir. Un groupe de papillons admirables est posé sur des détritus. Ils éprouvent tant de plaisir à plonger leurs longues trompes dans le mets qu’ils savourent, que mon approche n’en fait envoler qu’un. Très grand, délicatement nuancé de violet, de brun et de blanc, on croirait une pensée qui flotte au souffle de la brise. Les autres ne déploient même pas leurs ailes paresseuses.

Comme nous venons de nous remettre en route, un bruit de tam-tam m’annonce que j’approche d’un point habité. Le prochain tournant démasque une troupe qui, lentement, s’avance vers moi. En tête est le chef, un grand homme sec et droit vêtu d’un ample boubou[2] blanc ; derrière lui marchent un jeune homme et deux enfants, porteurs chacun d’un long tambour suspendu horizontalement contre leur côté gauche. De la main droite, ils frappent durement sur sa peau tendue, avec une sorte de crochet de bois dont une corde assure la courbure, et dont l’extrémité, plus large, est aplatie. L’avant-bras gauche, qui repose sur la paroi cylindrique de l’instrument, le maintient immobile sous les chocs, cependant que la main, par un mouvement cadencé du poignet, s’élève et retombe doucement, à plat, contre la face sonore. Cette succession de coups rudes et de résonances très douces, le rythme ingénieux qui les scande, donnent une impression singulière, tout à la fois harmonieuse et barbare, et je trouve à cet étrange concert un charme que je n’attendais pas.

Le lendemain, je couche à Mankin, petit village Babouté. Le chef est une femme, par droit d’hérédité. Le fait est fréquent dans la région. Elle est vieille et désagréable.

Le jour suivant, je m’occupe à noter heure par heure, en prévision du cas où ma montre s’arrêterait, la longueur de mon ombre et l’angle qu’elle fait avec le nord. J’ai de la sorte une série d’indications approximatives, et qui d’ailleurs vont perdre, à mesure que j’avancerai, une partie de leur valeur ; mais les postes qui sont sur ma route me procureront l’occasion de les rectifier, et, de toute manière, cette échelle de temps fixera mes idées. Le Parlement nous a montré que l’intérêt de l’heure est essentiellement relatif ; au lieu de l’heure d’été, j’aurai l’heure de Mankin, qui, en somme, en vaut bien une autre.

Quant aux limites extrêmes de la journée, j’abandonne à la logique et aux faits le soin de les déterminer. Je me lève ici quand l’étoile du matin — la planète Vénus, pour être plus exact — fait un angle d’environ 30° avec l’horizon — il est alors 3 heures et demie — parce que c’est en mettant les porteurs en route peu après que je fais coïncider la fin de la marche quotidienne avec le début de la forte chaleur ; et je me couche quand la nuit commence, ce qui m’évite à la fois de diminuer ma réserve de bougies et de voir ma table devenir le siège d’un véritable meeting d’insectes. Sans cela, mon potage, à peine apporté, et quoique je diminue le champ vulnérable en le prenant dans un gobelet, paraît assaisonné de câpres, qui ne sont que des mouches victimes de leur gourmandise, et n’ont ni le même attrait, ni la même saveur.

L’étape qui suit est Bembé. A chaque village intermédiaire, le cérémonial de l’avant-veille s’est renouvelé. Chef, musiciens et femmes sont venus à ma rencontre ; mais je n’ai retrouvé nulle part le rythme heureux du premier tamtam. Des instruments nouveaux, en revanche, se sont révélés à moi : une petite boîte rectangulaire sur l’une des faces de laquelle sont des lamelles de bois fixées par une de leurs extrémités ; leurs vibrations donnent des notes différentes. C’est le tumbilé, me dit-on ; deux cornets de métal accouplés et parallèles, qui rendent au choc un son mélancolique et doux : on les nomme kongsiré. Souvent, un troisième artiste tenait, d’une main, un long bâton de bois dur qui portait une série de petites entailles transversales ; son autre main imprimait à un anneau de cuivre, au travers duquel ce bâton passait, un mouvement de va-et-vient rapide. Le frottement du cuivre sur les entailles produisait un bruit analogue au souffle pressé d’une machine à vapeur qui gravirait difficilement une côte. C’est le kara.

Les chefs me présentent aussi des cadeaux : des bananes, une poule, des œufs. Je me borne ordinairement à prendre un œuf, car ces gens sont pauvres ; et je leur fais, en échange, un don minime. Puis Denis, qui a circulé partout, et sait quelques mots du dialecte local, leur dit, de ma part, que je suis pourvu de toutes choses, mais que leur présent m’est aussi agréable que si je l’acceptais tout entier, et que je les remercie. Je m’efforce ainsi de répondre à la bonne grâce de ces humbles d’une manière qui leur laisse le sentiment qu’ils ont été appréciés et compris, et que le modeste rang qui les élève au-dessus de leurs voisins de village n’est pas indifférent à mes yeux.

Les femmes que je vois ici portent leurs enfants, non sur le dos, comme c’est si fréquent en Afrique, mais sur le côté, soutenus par un large baudrier.

La route descendra maintenant presque constamment jusqu’à Ngliemi. Je traverse de petits centres Baboutés, Voutés, etc. Les mêmes cérémonies se succèdent presque sans interruption. J’arrive littéralement saturé de musique et de poésie. Le site s’est transformé, et de tous côtés apparaissent des collines.

La question de la nourriture des porteurs est compliquée. Tantôt, ils n’ont pas assez, tantôt — le fait se produit à Ngliemi pour la seconde fois — le manioc qu’on leur apporte est nocif.

Un jour encore et c’est Yoko, poste français. Une succession de montées et de descentes, une végétation plus régulièrement répartie, aux teintes fraîches et printanières ; devant nous, à gauche, en arrière, s’élèvent maintenant des lignes de vertes collines ; nous franchissons l’une d’elles par un col ombragé ; à notre droite, en contrebas, au pied d’un ravin, un torrent invisible coule avec bruit sous les grands arbres sombres ; nous bénéficions de sa fraîcheur. Insensibles aux beautés de la nature, Somali et Denis s’asseyent au bord du chemin pour extraire les chiques qui ont élu domicile dans la chair de leurs pieds. Cet insecte est la plaie — l’une des plaies — de certaines contrées. Il se glisse insidieusement sous la peau, s’y fixe, s’y nourrit, y vit. Une démangeaison bientôt, puis une vive douleur, annoncent sa présence ; il faut alors expulser le locataire gênant à l’aide d’une épingle, en desquamant la petite tumeur sous laquelle il est abrité. L’opération est délicate, mais tous les noirs y excellent ; il n’y a qu’à se confier à eux lorsque se produit cet accident ; c’est l’affaire de quelques minutes. On désinfecte ensuite le logis vide avec une goutte de teinture d’iode.

J’arrive au poste — banal — qui domine la région. Petites constructions maçonnées, vaste cour carrée plantée de manguiers et d’orangers, ces derniers chargés de fruits ; au dehors, bananiers, palmiers à huile, cotonniers, etc... Le fonctionnaire européen qui y réside habituellement est en tournée. Je suis reçu par un interprète indigène nommé Martin, brave garçon des services et de l’empressement de qui je n’aurai d’ailleurs qu’à me louer.

Le séjour dans un poste est, pour le voyageur, un plaisir, un repos et une fatigue.

C’est un plaisir, parce qu’à part de rares exceptions, il y est reçu avec une cordialité sincère et touchante. A leur seul accueil, on distingue les véritables coloniaux, ceux de qui la mentalité s’est formée au contact des pays neufs, parmi les luttes, les difficultés et les satisfactions viriles.

C’est un repos, parce que c’est, pour un jour ou deux, une impression de stabilité ; aussi, et davantage encore, parce que l’hôte, en pareil cas, s’il est de la catégorie que je viens de dire, s’ingénie amicalement à réconforter, par tous les moyens dont il dispose, le passager qui s’arrête chez lui. Il le fait avec cette ingéniosité délicate et sensible qui se développe particulièrement dans la solitude — encore que ce ne soit pas son seul milieu. L’expérience personnelle vient encore la guider. Chez les voyageurs comme chez les soldats, certains détails, minimes en apparence, prennent une importance toute particulière. Est-il excessif d’employer le mot joie pour traduire le sentiment du combattant qui, dans un secteur noyé de boue, durant la guerre, touchait une paire de brodequins neufs, ou tout autre effet d’habillement ? L’explorateur connaît ces ambitions modestes et cet ordre de satisfactions.

Enfin, c’est une petite fatigue. Les conversations, le changement de vie, provoquent une effervescence cérébrale qui se développe d’autant plus que l’inaction physique succède brusquement à l’effort accoutumé. La fièvre est fréquemment la conséquence de cette absence de transition.

Je m’installe avec satisfaction dans une grande pièce sombre où sont une table, un sommier muni d’un matelas, trois fauteuils de paille. Ce mobilier d’un luxe inaccoutumé me ravit. J’en jouis une demi-heure, puis je sors. Il y a, près du poste, deux villages, dont l’un haoussa. Je vais voir ce dernier.

Le chef, averti de ma présence, m’invite à entrer dans sa demeure. Je pénètre dans une case cylindro-conique, faite d’argile et de chaume. C’est son salon. Une entrée s’ouvre sur le chemin, l’autre sur une cour intérieure. Ce salon ne contient que quelques ustensiles misérables, deux peaux de bœuf sur lesquelles il donne ses audiences, et un cheval attaché. Bientôt entre un Bornouan, qui vient me saluer ; puis un marabout haoussa, homme instruit qui a fait le voyage de la Mecque. Le premier voudrait retourner à Garoua, qui est sur ma route. Il me demande la permission de m’accompagner jusque-là. Il est cordonnier ; il travaillera pour moi, si je le désire. Je lui réponds que je n’ai pas besoin, pour l’instant du moins, de son travail ; mais qu’il peut venir s’il veut, et que je me chargerai de sa nourriture aussi longtemps qu’il marchera avec moi et se conduira bien. C’est un usage que j’ai adopté. Il n’entraîne qu’un très faible surcroît de dépenses, et m’assure l’animation d’une suite relativement nombreuse, fréquemment renouvelée. Comme mon Bornouan me dit, au surplus, qu’il parle le haoussa, le foulbé et le toucouleur, outre l’arabe et un peu le français, je me promets, si ma bonne impression se confirme, de l’engager comme interprète, car Denis, ici, n’est plus suffisant.

Le soleil est très ardent à Yoko. Le poste est bien construit et relativement frais, mais j’ai découvert un endroit plus frais encore ; refuge spécial d’un usage bien déterminé, où d’ordinaire on ne se rend que par nécessité ; il est en outre très vaste et d’une méticuleuse propreté. J’ai grande envie de m’y installer pour la journée ; je résiste toutefois à cette tentation ; je craindrais d’étonner les indigènes, et de laisser derrière moi une légende étrange et fâcheuse.

Je retourne au village l’après-midi. On a moins chaud quand on se déplace. Je vais voir le marabout de ce matin, El Hadj Yakobou. Je lui pose quelques questions, principalement sur la route qu’il a suivie en se rendant à la Mecque. Il prend, pour me répondre, un paquet de vieux portefeuilles de toutes tailles, dénoue lentement le cordon qui les lie, les ouvre les uns après les autres. Il cherche longtemps. Je vois des feuillets enluminés, couverts de caractères arabes. Enfin, il a trouvé, et j’ai le renseignement que je désire.

Il me dit ensuite qu’il serait heureux, lui aussi, de m’accompagner, mais seulement jusqu’à la première étape. Il va voir une de ses femmes, qui se trouve là pour le moment. J’acquiesce volontiers. Je lui demande combien il a de femmes.

« Six », me dit-il.

Ce saint homme exagère. Le Coran n’en permet que quatre. Mais deux d’entre elles n’ont rang que de concubines ; de la sorte, tout est concilié ; et le jour du jugement dernier — yum ed dîn — ne lui réservera pas de surprises. Nous allons ensemble à l’autre village, tout proche, qu’habitent des Bayas. Les Bayas sont l’une des tribus païennes qui forment la fruste population de cette partie du Cameroun. Il y a tam-tam devant la porte du chef. Celui-ci arrive des environs où il est allé voir son frère. Il l’a trouvé en bonne santé. Le tam-tam a pour objet de répandre et de fêter, tout à la fois, cette excellente nouvelle. Il est d’ailleurs parfaitement lugubre. Autour des musiciens tourne lentement, à petits pas, avec des déhanchements discrets, un cercle d’hommes et de femmes aux mines graves, qui semblent remplir un devoir plutôt que rechercher un plaisir. Puis voici le chef en personne, un noir robuste, à la face souriante et brutale. Il veut me montrer une nouvelle case qu’on lui construit.

Nous entrons avec lui. Nous traversons la pièce des réceptions, où je retrouve la natte sordide et les peaux de bœuf déjà vues, plus trois chevaux ; c’est, après, la petite cour habituelle ; la case neuve enfin, cylindro-conique comme l’autre, mais avec deux particularités : elle est propre, d’abord ; ensuite ses murs sont couverts de peintures blanches, noires et rouges, de formes géométriques, qui témoignent d’un certain goût.

La journée s’est achevée, tranquille, et j’ai fixé mon départ au lendemain matin ; quelques étapes seulement me séparaient encore de Tibati, où j’allais prendre un premier contact avec ces chefs importants dont la présence conserve au Cameroun une couleur locale toute particulière.