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Part 1

SULTANE FRANÇAISE AU MAROC

Si je n'étais captive, J'aimerais ce pays, Et cette mer plaintive, Et ces champs de maïs, Et ces astres sans nombre, Si le long du mur sombre N'étincelait dans l'ombre Le sabre des spahis.

VICTOR HUGO.

DU MÊME AUTEUR

=L'Homme aux lunettes d'or= (Edinger).

Édition in-8º illustrée. Édition in-12 (_Épuisé_). Collection Guyot à 0 fr. 20 cent.

=La Bohème tragique.= 1 vol. in-12 (Savine).

=Les Vacances de Jean Bonhomme.= 1 volume illustré (Firmin-Didot).

=Miton=, _histoire d'un chat du siège_. 1 vol. illustré (Firmin-Didot).

=L'Art de fabriquer des jouets.= 1 vol. illustré (Firmin-Didot).

=L'Abbé de Watteville= (Société d'éditions scientifiques et littéraires, rue Antoine-Dubois).

NOËL AMAUDRU

SULTANE FRANÇAISE AU MAROC

_Précédé d'une lettre à M. S. Pichon_

PARIS

LIBRAIRIE PLON PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 8, RUE GARANCIÈRE--6e

1906 _Tous droits réservés_

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Published 21 November 1906.

Privilege of copyright in the United States reserved under the Act approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.

A. S. PICHON

Sénateur du Jura, ancien Ministre plénipotentiaire à Pékin, ancien Résident général de France à Tunis, Ministre des Affaires étrangères.

CAMARADE,

Je comptais te dédier cet épisode de l'histoire intime du Maroc bien avant ton élection triomphale dans le Jura. Tu n'étais alors qu'un diplomate en vacances, épris de solitude, amoureux de nos belles montagnes qui mériteraient de retenir, au seuil de la Suisse classique, le voyageur distrait. Tu paraissais faire fi des plaisirs que la crainte peut corrompre, devenu provisoirement un parfait rat des champs.

Tout au plus, et comme en te jouant, avais-tu accepté d'être le premier au village et, tôt après, le premier au canton. Ces lauriers, si humbles, tu les avais cueillis d'un air si détaché, qu'il semblait que ce fût, de ta part, un acte de haut dilettantisme.

Aujourd'hui, j'ai l'air, comme l'éléphant pieux, de saluer le soleil levant. Qu'importe! Je maintiens ton nom en tête de cet ouvrage, qui ne sera cité dans aucun Livre Bleu, Blanc, Jaune ou Rouge, et dont l'intérêt se trouve être exclusivement d'ordre anecdotique. Tu n'en seras, je l'espère, ni abaissé ni glorifié outre mesure, et je n'attends même pas de toi le remerciement banal que ne refusent jamais les professionnels du succès.

Mais il est juste qu'ayant à parler du mystère marocain, je ne change rien à mon dessein antérieur de placer sous tes auspices ce roman véritablement vécu, écrit en marge de la grave politique, qui sera l'histoire de demain.

Nous avons eu, en effet, une longue conversation au sujet du Maroc--bien avant Algésiras, hélas!--et je ne puis mieux faire que de la reproduire, en lui gardant sa forme cursive et son allure primesautière.

Voici l'article publié par moi dans _le Rappel_ du 15 septembre 1904 et cité, à cette date, par la plupart des journaux de Paris et de l'étranger:

M. PICHON ET LE MAROC

Chez M. le résident général de Tunisie.--Au château de Vers-en-Montagne.--Opinion de M. Pichon sur l'avenir de l'influence française au Maroc.--Le roghi.--Pas d'expédition militaire.--Pas de fricotages financiers.

_Le Rappel_ l'a annoncé, M. Pichon, arrivé presque au sommet de la hiérarchie diplomatique, a soudain manifesté le désir d'être le premier au village et, par-dessus son uniforme chamarré, il a ceint l'écharpe de maire. Il n'avait point fait ce pas pour reculer et l'on apprit que, sans coup férir, M. le résident général de Tunisie avait été élu par acclamations conseiller général du Jura, succédant en deuxième ligne à un éminent industriel qui était, dit la légende,--oh, les coïncidences!--un petit-fils de Napoléon. Où donc allait son ambition inquiète? Où le mènerait, par ces voies obscures, cette entrée triomphante, sensationnelle, dans une assemblée départementale, maîtresse des destinées électorales, présidée par M. Trouillot?

Et dans le ciel rougeâtre et dans les flots vermeils, Comme deux rois amis, ou voyait deux soleils Venir au-devant l'un de l'autre...

M. Pichon a paru au conseil général de Lons-le-Saunier-les-Bains, subi les compliments acidulés du mamamouchi du Commerce et n'a pas même souri. Son âme a toujours son secret, son cœur, son mystère. Qu'a donc l'ombre d'Allah? Il ne dit rien, donc il pense, et s'il pense, c'est à quelque chose qu'il n'ose pas dire.

LE CHATELAIN DE VERS

J'ai voulu arracher à ce sphinx une part au moins de l'énigme et, le bâton ferré en main, j'ai pris le chemin de son château jurassien de Vers-en-Montagne. Une jolie maison perdue dans le fouillis des sapins, encadrée d'un parc superbe où ne manque même pas la poésie des ruines. M. Pichon occupe un domaine historique, et les tours branlantes qui semblent garder, comme deux sentinelles attentives, sa demeure bourgeoise, sont authentiquement du quinzième siècle.

Bon accueil. Le résident se souvient volontiers de notre amitié trentenaire. Songez-y, je l'ai vu débuter, en tunique de lycéen, dans les réunions publiques. A dix-sept ans, il résolvait couramment la question sociale et faisait imprimer son opinion sur le problème oriental. Une façon d'enfant sublime qui étonnait Clemenceau, et l'on sait que Clemenceau est généralement rebelle à la stupéfaction. Cette crânerie charmante lui a réussi, mais, avec l'âge, elle s'est transformée en une réserve un peu pincée, toute de surface, qui dissimule mal une ardente combativité. Un peu empâté, l'éphèbe gracieux que j'ai connu aux meetings vengeurs de la rue d'Arras, il atteint presque à la majesté par un embonpoint digne d'un haut mandarin.

--Ah, cher ami, trente ans, comme c'est loin! Car il y a trente ans que nous nous connaissons. Quel air pur ici, pas? Quel calme! quelle fraîcheur! quelle solitude! Et comme notre Jura est beau!

--Les superlatifs de Mme de Sévigné, je les connais. Mais nous ne sommes pas réunis pour nous amuser. Il me faut, et sans retard, l'opinion de M. le résident sur la situation du Maroc, l'avenir de l'influence française, le rôle exact du roghi, la possibilité d'une expédition militaire et le danger des spéculations financières à l'occasion du problématique cadeau que nous a fait la perfide Albion.

--Ouf! Est-ce tout, au moins?

Un silence tombe. Une tristesse lourde semble s'appesantir sur la nature radieuse. M. le résident se lève avec un soupir:

--Puisque j'ai le choix du supplice, je préfère la question écrite. Je vais jeter quelques notes hâtives en regard des interrogations qui me sont soumises. Ça colle? Va faire un tour dans le parc.

Sans désemparer, M. Pichon s'assied à son bureau et remplit d'un seul jet sept feuillets qu'il me tend. Je les transcris fidèlement pour _le Rappel_.

DÉCLARATIONS DE M. PICHON

«Je suis pris au dépourvu pour répondre aux diverses questions qui me sont posées à une heure où je m'efforce d'oublier dans le calme reposant de mon cher Jura les grosses affaires qui ne tarderont pas à m'absorber d'une façon complète.

«Ce n'est certes pas que je néglige les intérêts franco-africains, confiés pour une part à ma garde, et qui sont, d'ailleurs, tellement importants que je serais bien coupable de m'en désintéresser, même lorsque j'ai acquis par un labeur acharné, dont je suis loin de me plaindre, le droit au congé réglementaire.

«Nos forêts, nos rivières, nos montagnes sont si attachantes pour nous qui sommes nés et avons vécu près d'elles et qui n'aspirons qu'à y mourir après une vie bien remplie! Que _le Rappel_ ne s'étonne donc pas si mes réponses improvisées se ressentent des préoccupations bien différentes que j'éprouve dans ma villégiature,--hélas! sur le point de se terminer. Le Maroc? Je préférerais parler du _Lac de Chalain_, que d'ignobles travaux sont en train de déshonorer; de la pêche dans l'_Angillon_, ce petit affluent de l'Ain qui a été créé pour rafraîchir ma vallée; d'excursions dans l'Écosse française qu'est notre Comté: je serais plus à l'aise pour satisfaire la curiosité du reporter. Quoi qu'il en soit, puisque l'on invoque à la fois ma connaissance des choses d'Orient, des populations musulmanes et des affaires de Tunisie,--liées, en somme, à celles du Maroc, ne pouvant être séparées de tout ce qui concerne l'avenir de notre empire africain,--je ne puis refuser de dire en deux mots ce que j'en pense.

«Le _roghi_, ses prétentions, ses actions de piraterie, les légendes qu'elles provoquent, feux de paille que tout cela! On sait que l'autorité du sultan du Maroc ne s'exerce que sur une faible partie du pays, sur le _Bled-el-Maghzen_. Le reste est désigné sous le nom de _Bled-Siba_. Les tribus y sont indépendantes. Elles n'ont entre elles ni communauté d'intérêts ni lien politique. Le concert qui peut s'établir entre tribus voisines est tout à fait éphémère. Si le sultan n'a point d'armée--et cela ne paraît pas contestable--le roghi en a moins encore. Il a pu lui arriver de réunir un nombre considérable de fusils. Quelques jours après, il ne lui restait qu'une escorte insignifiante. Les provisions épuisées,--et je n'ai pas besoin de dire comment ils se les procuraient,--ses contingents étaient repartis. D'après les relations les plus autorisées, il ne semble pas que le chef des rebelles ait un grand ascendant sur les montagnards, ni qu'il ait pris la moindre part aux actes de piraterie d'El-Raissouli. Celui-ci n'a agi que pour son propre compte.

LE TRAITÉ AVEC L'ANGLETERRE

«_Passons au traité franco-anglais. Je l'approuve entièrement._ Il fait le plus grand honneur à ceux qui l'ont négocié, au roi d'Angleterre qui l'a voulu, à mon chef le ministre des affaires étrangères, à notre ambassadeur à Londres, M. Cambon, à M. Étienne, qui s'en est occupé, à tous ceux qui ont travaillé à sa conclusion. C'est un des actes les plus importants pour la paix de l'Europe et du monde, un de ceux qui méritent le plus l'appui de tous les républicains, de tous les Français. Il sera fécond, il l'est déjà, et la Russie, notre amie et notre alliée, doit être la première à s'en féliciter au milieu des difficultés terribles qu'elle rencontre en Extrême-Orient et qui n'étonnent aucun de ceux qui ont vu de près la race jaune. Il y a longtemps que, pour ma part, je les ai prévues.

«En ce qui regarde la question du Maroc, les résultats du traité sont assez évidents pour qu'il soit inutile d'y insister beaucoup. Jusqu'à présent, les ministres marocains avaient exploité les rivalités des puissances pour refuser toute concession et repousser toute réforme. Le traité a mis fin à cette situation. L'intervention récente des États-Unis aura pour effet de démontrer au maghzen marocain qu'il doit organiser ses forces de police. Notre concours lui étant pour cela nécessaire, l'incident nous sera plutôt favorable par voie de conséquence. Quant à l'Espagne, il est assurément désirable qu'on s'entende avec elle, et il faut souhaiter que les négociations qui se poursuivent aboutissent. Ce n'est cependant pas pour nous une condition indispensable, puisque nous n'entreprenons pas de conquérir le Maroc par les armes et que, sous réserve de nos droits reconnus et indiscutables, nous ne touchons pas au _statu quo_.

PAS D'EXPÉDITION

«La conquête _morale_, comme dit le questionnaire qui m'a été soumis, est-elle chimérique?

«Je ne le crois pas, mais il faut une prudence extrême. Nous devons nous attacher à résister à toutes les impatiences, à toutes les velléités de mouvements militaires qui compromettraient notre action sous prétexte de la fortifier et de la précipiter. A ce point de vue, on ne saurait trop surveiller notre œuvre de pénétration, tenir la main à ce qu'elle demeure strictement pacifique. Avec du temps, du tact, de la modération et de la sagesse, nous viendrons à bout fatalement des obstacles que _le Rappel_ soupçonne. Par la sécurité des personnes et des biens assurée aux chefs indigènes, nous les gagnerons au nouvel ordre de choses et le Maroc suivra. Déjà le contrôle des douanes, placé sous la surveillance de M. Regnault[1], qui est un ancien agent tunisien de beaucoup de mérite et qui a demandé à mon administration des collaborateurs d'élite, s'est organisé sans difficulté. Il doit en être de même pour les autres services, notamment celui de la police, dont s'occupe mon ami, M. Jonnart.

[Note 1: Assistait M. Revoil à la conférence d'Algésiras.]

«Ce n'est pas faire preuve, je pense, d'un optimisme exagéré que d'admettre qu'il ne sera pas nécessaire de recourir à une expédition militaire pour exécuter complètement nos projets. L'armée du sultan, lorsqu'elle sera constituée comme elle doit l'être, suffira pour seconder notre action. Mais, encore une fois, il faut beaucoup de méthode et de réserve, du temps, de la patience, et de la suite dans nos desseins. Il faut donner aux populations indigènes le sentiment qu'elles n'ont en nous que des amis, des guides et des protecteurs animés de la plus sincère sympathie. C'est la règle de notre action en Tunisie, malgré toutes les insanités que les brouillons et les trafiquants d'affaires peu avouables peuvent répandre en racontant le contraire. Ce doit être aussi la règle de notre intervention dans l'empire marocain.»

* * * * *

Mon factum en poche, prêt à prendre le train-brouette qui mène de la station perdue de Vers à la ligne de Pontarlier par Andelot, je susurrai doucement, la main sur le bouton de la porte:

--Tu es un futur député ou sénateur du Jura, dit-on?

--Mon cher, crois-moi, rien ne vaut la pêche à la ligne dans les lacs du prince d'Arenberg et dans mon Angillon, ô gué!

* * * * *

Tels étaient les propos que nous échangions en l'an de grâce 1904, à l'abri du protocole, dans l'air léger des hauts plateaux.

Ma prédiction s'est réalisée, ou à peu près. Te voilà un des rois du jour.

Et maintenant, camarade,

Nous voici arrivés tous deux, moi à la sérénité indulgente qui est le prix de tout effort indépendant, toi, au Capitole.

Nous n'avons plus rien à nous dire. Adieu.

N. A.

Octobre 1906.

SULTANE FRANÇAISE AU MAROC

LA NAISSANCE D'UNE SULTANE AU «VAL D'AMOUR»

L'histoire a des sources ignorées et profondes qui échappent aux plus patientes investigations. Au berceau des peuples, des races et des dynasties veillent des légendes qui semblent des fantômes de vérités, attirants et insaisissables comme ces dames blanches, ces sirènes de la montagne, qui guettaient dans la nuit le voyageur égaré.

Peu de régions, en France, sont aussi favorisées par les souvenirs que cette partie de la Franche-Comté qui s'appelle le _Val d'Amour_. Un nom euphonique entre tous, qui fait songer à l'ère de la gaie science et des gentils troubadours. L'Orient a semé à profusion sa poésie sur ce coin de terre d'une douceur sans pareille, où les moissons s'alimentent du limon des antiques alluvions. Il faut voir dans la splendeur de l'été ce paysage blond, d'un charme virgilien, fait d'harmonie discrète, de lumière apaisée: sous un ciel souvent brouillé à la Daubigny, de grands espaces largement distribués, coupés de forêts, exempts de ce pittoresque heurté qui naît des brusques contrastes. A peine, au midi, une ligne de coteaux bleuâtres s'arrondissant comme les symboles d'une fécondité surhumaine. Loin, bien loin, à l'est, les croupes bonasses du Jura, s'effacent dans un reculement prestigieux, ainsi que des spectateurs attentifs à ne pas envahir l'immense arène où voguèrent les canots gaulois, le grand chemin qui vit passer tour à tour les légionnaires de César, les bandes sarrasines, les hardies chevauchées des croisés et, tout près de nous, hélas! par un étrange recommencement, les revenants des invasions alémanes. Au-dessus de ces champs épiques se déroule, par les matinées frileuses, une lourde brume, pareille à une draperie qui flotte sur une scène vide.

Là, tout raconte la féerie d'un passé héroïque et la gravité du paysan; sa face craintive, sa démarche appesantie semblent refléter un étonnement séculaire, l'impression des spectacles prodigieux dont ses aïeux ont été les témoins terrifiés ou émerveillés.

Au couchant, une rivière coule rapidement dans un frais ravin, dénoncée par une frange de peupliers qui encadre le site et le termine nettement. Son nom, la Loue, rappelle une légende des montagnes du Doubs où elle prend naissance; l'histoire d'une certaine chèvre sorcière qui, par la grâce du Malin Esprit, échappa à la poursuite d'une louve. Celle-ci, emportée par sa frénésie, tomba dans le bassin d'une source et se mit à pousser des hurlements terribles que l'on entend encore aujourd'hui. La chèvre fut brûlée à la suite d'un procès en bonne forme et la louve donna son nom à la rivière qui arrose le Val d'Amour.

Peut-être la «rapide et dévorante» Loue, comme dit de Persan, l'annaliste de Salins-les-Bains, ne dut-elle, entre nous, son appellation suggestive qu'à l'austère et sauvage beauté de sa source jaillissant d'une gueule de granit, au fracas de ses eaux irritées, à leurs bonds désordonnés.

Si j'insiste sur ces détails, c'est qu'il y a une mystérieuse concordance entre les lieux et les êtres, entre les destinées humaines et le décor impassible où elles s'agitent, où elles se dénouent parfois avec l'imprévu grandiose des drames les plus osés.

A l'une des extrémités du Val d'Amour, au petit village de Châtelay, modeste station aujourd'hui de la ligne de Dijon-Pontarlier, dont le nom se rattache au souvenir d'un poste fortifié destiné à défendre l'ancienne route romaine allant de Quingey à Amagétobrie, naissait, en 1820, d'une famille de pauvres paysans, une enfant appelée à vivre les contes de fées, les légendes merveilleuses qui s'évoquaient pour elle, dès ses premiers pas, à la vue des sites familiers. Un jour, elle devait se muer, par un coup de baguette, en une princesse authentique des _Mille et une nuits_, comme au temps des enchanteurs, devenir une sultane du Maroc, l'aïeule peut-être de Mouley-Abd-el-Aziz.

Voici la mention que j'ai relevée au registre de l'état civil de la commune. C'est une pièce historique:

«Du vingtième jour du mois de novembre, à deux heures du soir, l'an mil huit cent vingt.

«Acte de naissance de _Jeanne-Pierre Lanternier_, née à Châtelay le 20 novembre, à deux heures du soir, fille de Jean Lanternier, domicilié à Châtelay, profession de manouvrier, âgé de vingt-cinq ans, et de Sophie Moreux, profession _idem_, âgée de trente ans, mariés.

«Le sexe de l'enfant a été reconnu féminin.

«Premier témoin: Lanternier (Jean), père de l'enfant, domicilié à Châtelay, profession de manouvrier, âgé de vingt-cinq ans.

«Second témoin: Pourcheresse (Jean), domicilié à Châtelay, profession de manouvrier, âgé de vingt-quatre ans.

«Sur la réquisition à nous faite par ledit Lanternier, père de l'enfant, les noms portés et constatés suivant la loi par moi, Claude-Florimond Baudier, maire de Châtelay, faisant les fonctions d'officier de l'état civil de la commune de Châtelay.

«Et ont signé: Jean Pourcheresse, Jean Lanternier, C.-Florimond Baudier, maire.»

Humble maison que celle où venait de naître Jeanne Lanternier, si humble que la chambre où elle vit le jour fut un peu plus tard transformée en étable. Pareille, sans doute, à ces demeures basses, dont j'ai encore dans l'œil l'image lointaine, coiffée d'un toit de chaume qui se prolongeait en auvent, où s'abritait la simplicité de l'âge d'or. Une espèce de château de cartes fragile, que parait la grâce des giroflées sauvages.

J'ai eu la bonne fortune de rencontrer encore au village un des rares contemporains de mon héroïne, un de ses amis d'enfance, M. Blanc, qui fut maire du pays pendant près d'un demi-siècle.

C'était exactement le 7 mars 1903. En descendant du train de Paris à l'aube, j'eus l'impression soudaine, en voyant se dérouler la plaine nue et froide, au bout d'un chemin à bœufs défoncé, garni de cette boue perfide qui rappelle la bouillie nationale des fils des Séquanes, les _gaudes_ traditionnelles, d'un grand champ de bataille retombé à la majesté terrible des lendemains de tueries. Au premier plan, une vingtaine de maisons s'adossant à une colline pelée. A l'horizon, le clocher roman de Chissey, émergeant gauchement d'un amas de toits bruns.

Les isbas gothiques du Châtelay d'antan étaient remplacées par d'uniformes constructions, propres, confortables, séparées du potager par une barrière verte. Le type de la maison de Rousseau.

On me désigne une porte de grange sur laquelle est crucifiée une chouette, excellent talisman contre le sort ennemi. J'entre hardiment, mais je suis aussitôt arrêté par un molosse au poil hérissé, à l'œil sanglant, qui me crie dans sa langue de passer outre. Au bruit, une autre porte s'ouvre et un grand vieillard, long, sec, coiffé d'une calotte de drap, sanglé dans une redingote que serrait aux reins une cordelette de capucin, demeure tout pantois en me découvrant, avec une moue de surprise fâchée, la main tendue vers le chien dans un noble geste de commandement.

Où avais-je vu cette tête énergique et rusée, que mettait en valeur le jour oblique d'une étroite fenêtre traversant de biais la chambre obscure? Au Louvre, parbleu, à la galerie des Rembrandt.

--C'est moi qui vous ai écrit de Paris au sujet de Jeanne Lanternier, la sultane du Maroc, votre compatriote.

A ce sésame, énigmatique pour un profane, le visage de mon hôte se détend dans un sourire pincé, où se trahit la bonhomie narquoise du Comtois. Il débarrasse à la hâte une chaise de linges et de hardes qui s'y amoncelaient, me l'offre.

D'un coup d'œil j'embrasse le curieux intérieur du patriarche. Un lit fait de planches à peine dégrossies, semblable à un _cadre_ breton; sur la table ronde, un bol à demi rempli de lait, une tablette de chocolat, des paperasses, des livres; un poêle trapu accroupi dans un angle, ainsi qu'un monstre familier; aux solives noircies du plafond, un régime de maïs. Il régnait une chaleur intolérable.

--Ah! c'est vous qui m'avez écrit? Pardonnez-moi de ne pouvoir rien vous offrir suivant la coutume du pays. Je suis végétarien: je ne bois ni vin ni alcool, je ne mange jamais de viande. Six sous par jour suffisent à ma nourriture: une raie de chocolat, deux sous de pain, deux sous de lait. Je ne sors pas de là. Vous examinez mes papiers? Je suis vétérinaire amateur, connu à cinq lieues à la ronde. J'ai été maire de Châtelay pendant quarante ans. Revenons à notre sujet. Je suis né précisément la même année que Virginie Lanternier, en 1820; j'ai donc quatre-vingt-treize ans et j'espère bien atteindre le siècle.

--Compliments. Mais pourquoi appelez-vous votre illustre compatriote Virginie? N'a-t-elle pas reçu à l'état civil le prénom de Jeanne?

--En effet. Mais nous l'appelions ordinairement Virginie. Il arrive souvent, dans nos campagnes, que les gens sont ainsi débaptisés; cela tient à des circonstances futiles, au hasard. Ah! je me souviens distinctement de l'avoir vue à treize ans, lorsqu'elle quitta le pays! Mon prédécesseur, M. Baudier, a qualifié sur le registre le père Lanternier de manouvrier. En réalité, c'était un de ces tisserands nomades qui allaient de maison en maison peigner le chanvre, un _pignard_, comme dit notre patois. Une famille bien dénuée que la sienne, la misère en quatre volumes. La mère travaillait à la journée et tout de suite des kyrielles d'enfants. A la fin des fins, ces braves gens se dégoûtèrent du métier, partirent pour l'Afrique. Nous apprîmes par la suite qu'ils avaient été enlevés par les Arabes (_sic_), et le bruit courut que Jeanne--ou Virginie--avait été vendue avec sa mère au fils du sultan du Maroc. Je ne l'ai jamais revue. On m'a bien souvent écrit à son sujet. Les parents éloignés qu'elle a laissés se sont inquiétés de son sort, alléchés, sans doute, par la perspective d'un héritage fantastique. Rien.

--Et c'est là tout?

--Mon Dieu, oui. Vous trouverez à la mairie des renseignements supplémentaires sur la famille.

Derechef, le cerbère donne de la voix. Un remue-ménage, un commencement de lutte, une voix rude, furieuse, menaçant le fidèle animal.

--Ah! ce doit être le fermier de Germigney qui a son bœuf malade! Excusez.

C'est un congé en forme. Je salue l'ancêtre, je gagne la mairie-école, car les services publics sont ici simplifiés, et je ne tarde pas à reconstituer la descendance des Lanternier.

Jeanne Lanternier--décidément, je m'en tiendrai à l'état civil--a eu un frère aîné, _Désiré_, né en 1818, mort en Afrique, et trois sœurs: Claudine, née en 1823; Anne-Antoinette, née en 1825; Anne-Claude, née en 1827.