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Part 6

Pauvre Abd-el-Aziz! Qu'il se montre à cheval, drapé de la géba, du linceul blanc à capuchon, sous le parasol légendaire, dans l'attitude qu'ont retracée les peintres, au milieu d'un cortège moyenâgeux de cavaliers armés de lances; qu'il revête, au grand scandale des croyants, le fantaisiste uniforme de général anglais imaginé par le caïd Mac Lean; qu'il donne une audience particulière sur un fauteuil de canne, au seuil de la porte en fer à cheval qui ouvre, à l'extrémité de la terrasse de son palais, l'accès des appartements secrets, il me fait irrésistiblement songer à une mélancolique effigie de Pharaon qui est au Louvre. Vous la trouverez dans la salle des antiquités égyptiennes. C'est une statuette en stéatite jaune, finement travaillée, qui représente le roi eunuque de la dix-huitième dynastie, Aménophis ou Aménothès IV.

Les images que nous avons conservées de ce prince nous reportent à la célèbre division du règne de Louis XIV: _avant la fistule, après_. Il y eut, dans la vie du roi, une catastrophe inconnue qui bouleversa sa manière d'être et se traduisit par une dégénérescence analogue à l'infantilisme. Fut-il, comme le pensait Mariette, malheureux dans une guerre avec les Abyssins et dépouillé de sa virilité, suivant la coutume? On ne sait. Mais ses statues lui donnent, à partir d'une certaine époque, un aspect tout différent, l'aspect d'un féminisé imberbe, aux joues flasques et pendantes, au menton gras en saillie, au regard doux, aux cuisses fortes, aux hanches plantureuses.

Abd-el-Aziz ressemble étrangement à Aménothès IV, «le plus paradoxal des souverains qui régnèrent sur l'Égypte pendant l'antiquité.» D'origine servile comme lui, dominé par l'influence du sang nubien qui coule en abondance dans ses veines, comme dans celles du Pharaon, il scandalisa aussi ses sujets par l'abandon apparent des pratiques religieuses de ses ancêtres et se laissa aller à un modernisme déconcertant.

Aménothès IV--rapprochement instructif--tenta une révolution religieuse et sociale en remplaçant le culte symbolique d'Atonou, fonda une ville nouvelle et changea jusqu'à son nom. «Il se distingue à peine de son père, dit M. Maspéro, dont l'autorité s'impose en pareille matière, dans les premiers portraits qu'on a de lui; il a les traits réguliers et un peu lourds, le corps idéalisé, la tournure conventionnelle des Pharaons orthodoxes. Khonniatonou (Aménothès, sous son nom nouveau) affecte un front fuyant, un grand nez aquilin, pointu, une bouche mince, un menton énorme, saillant en avant, se rattachant à un cou maigre et prolixe; peu d'épaules, peu de muscles, mais des seins si ronds, un abdomen si gonflé, des hanches si plantureuses, qu'on dirait une femme[38].»

[Note 38: MASPÉRO, _Histoire ancienne_, t. II, p. 326.]

Et les serviteurs groupés autour de lui dans les figurations d'El-Amarna, qui sont venues témoigner par miracle d'un passé si nuageux, ressemblent au maître déchu, avec leurs profils anguleux, leurs poitrines molles, leurs allures équivoques et leurs ventres ballonnés jusqu'à la caricature.

Escoffier et les déserteurs français, au dire de M. Ernest Alby, ont soutenu qu'après Isly, le crédit de Jeanne Lanternier n'avait pas failli. Il se consolida du fait de la naissance d'un fils. Elle habitait le plus souvent, avec son mari, le palais de Marrakech. Peut-être s'ébattit-elle dans l'_Aguedal_, cet immense jardin, Eldorado barbare, où joua insouciamment Abd-el-Aziz, quand il n'était encore qu'un sultan fainéant. Elle suivit son seigneur, cachée dans ces sortes de tabernacles richement drapés qui dérobent aux regards masculins les traits des dames du harem.

Nous la revoyons par la pensée, assise à la turque sur les divans, mélancolique au souvenir de sa patrie absente, de sa famille dispersée, son frais visage encadré par les plis flottants et les reflets dorés de la _hantouze_ et des _hafidas_, sous le diadème qui la désignait à ses rivales comme l'aimée entre toutes.

Elle promena ses rêveries sous les oliviers, les palmiers alternés de cyprès, parmi la forêt odorante des mimosas et des orangers, au bord des ruisseaux, frangés de lauriers-roses, qui entretenaient une fraîcheur exquise dans cette retraite enchantée.

Souvent, elle connut l'ivresse de régner sur le cœur du futur sultan dans un des kiosques mystérieux aménagés pour l'intimité.

Et elle agaçait en riant les lions et les panthères qui, accroupis dans leurs cages, semblaient les gardiens farouches et étonnés des divertissements secrets du Sidnâ.

SULTANE!

En 1859, le fuyard d'Isly succédait à son père. Voilà la paysanne de Châtelay sultane!

Tout fait supposer que son farouche époux lui avait conservé son rang et son influence dans cette immense population féminine qui grouillait, à divers titres, au harem impérial. Abd-er-Rhaman était renommé pour sa cupidité. Il spéculait ouvertement sur le blé et l'orge, faisait, au besoin, métier d'usurier, et les légendes les plus fabuleuses couraient sur son trésor, dissimulé à Mequinez ou dans le Tafilalet, où s'entassaient, disait-on, l'or et les marchandises précieuses. On parlait de cinq cents millions! Il n'est rien resté de cette réserve. Abd-el-Aziz n'a rien à envier à la civilisation européenne; c'est un souverain moderne, il s'est procuré des dettes.

Sidi-Mohammed, d'ailleurs, avait contribué pour une large part à la dispersion du trésor d'Abd-er-Rhaman. Il faisait acheter sans cesse des esclaves et il ne légua à Mouley-Hassan, son fils, que des charges.

«La grosse dépense, dit M. Ludovic de Campou[39], est le harem. Voilà la ruine du budget. Le sultan (_Mouley-Hassan_), ayant hérité du harem de son prédécesseur Sidi-Mohammed, a, outre les femmes légitimes, les concubines et les esclaves attachées à leur service, un personnel féminin de près de deux mille têtes, personnel qu'il faut nourrir, habiller, parer de bracelets et de bijoux, parfumer et distraire. Des juifs de Fez m'ont montré des comptes de plus de 100,000 francs pour des fournitures de soieries et de drap pour les vêtements de ces dames. Il y a, en outre, le harem à renouveler... Je ne parle pas des achats fantaisistes, que le sultan fait en Europe, d'horloges perfectionnées, de fusils, de canons, de pianos mécaniques, de montres à répétition et de diamants...»

[Note 39: _Un Empire qui croule_, 1 vol. Paris, Plon.]

C'est un peu avant son élévation au trône que Sidi-Mohammed aurait permis à Jeanne Lanternier de renouer avec sa famille, de s'enquérir du sort des siens. A quelle date faut-il placer cet acte de haute tolérance? Il semble qu'il a dû suivre la bataille d'Isly. D'après la légende qui a cours encore dans le Jura, la validé aurait fini par retrouver ses sœurs, aurait correspondu avec elles et réussi à les attirer au Maroc, où elles auraient épousé des dignitaires du maghzen.

Ce qui est certain, c'est que les trois sœurs de Jeanne, Claudine, Anne-Antoinette et Anne-Claude Lanternier, dont les noms continuent à figurer au registre des naissances de la commune de Châtelay, disparurent dans des conditions mystérieuses, s'évanouirent un matin, comme des héroïnes de ballades. Ni à Châtelay, ni à Dely-Ibrahim, ni à Alger, l'état civil n'a gardé trace de leur décès. Aucun papier officiel ne mentionne leurs noms. C'est bien étrange.

Marrakech était, pour Sidi-Mohammed, comme pour son père, la cité de prédilection. Il retrouvait, dans ce cadre archaïque, parmi ces populations hostiles à l'étranger, fermées à la civilisation occidentale, un milieu approprié à ses instincts de bas despotisme et de lâcheté cruelle. Le palais impérial était situé hors de la ville, en face de l'Atlas, avec de merveilleux jardins et des pavillons de retraite, séjour enchanté où semblaient revivre le faste insolent et les splendeurs magiques des sultans de légende servis par les fées et les génies.

On dit que, pareille à Aline, reine de Golconde, Jeanne Lanternier trompa sa nostalgie en faisant planter des arbres de France, dont quelques-uns subsisteraient encore. Elle aurait même, nouvelle Marie-Antoinette, obtenu de son seigneur la construction d'un Trianon en réduction, ou, tout au moins, d'une cabane rustique sur le modèle des chaumières de son pays. Mais les fées changèrent ici le dénouement du charmant conte du chevalier de Boufflers. Lorsque la pastoure franc-comtoise reparut au Val d'Amour, elle n'avait plus son pot au lait; elle avait délaissé les attributs symboliques qui rendirent à Aline le cœur de son volage adorateur et firent, par miracle, refleurir ses amours vierges, ainsi que cela se pratique, dit-on, au paradis de Mahomet. Puissance divine de l'illusion!

Une des résidences où le sultan aimait à reposer ses noirs soucis était le palais de Saridj-Ménarah. Il s'y rendait avec son harem. Là aussi régnait un parc ombreux, «délices des rois maures,» comme les jardins de la romance, gardé à l'entrée par une ligne de peupliers. Partout s'étendaient des parterres aux couleurs chatoyantes; dans les kiosques, ménagés pour les apartés impériaux, le caprice sauvagement raffiné du souverain se plaisait à rencontrer les élues de son cœur, étendues à la sybarite sur des lits de roses.

Au milieu de ces splendeurs barbares, Jeanne n'oublia point la terre natale. Elle avait conservé la propriété de la maison paternelle de Châtelay. Ayant appris, un jour, qu'elle tombait en ruine, elle envoya une somme d'argent à l'un de ses parents pour payer les réparations nécessaires.

Les familles ont leur destinée.

Une des causes qui déterminèrent l'exode des Lanternier en Algérie fut l'incendie de cette pauvre isba, où ils avaient si vaillamment nargué la mauvaise fortune. Reconstruite par l'effet des libéralités de la sultane française du Maroc, la maison brûla de nouveau vers 1865. Le fait n'a point été oublié à Châtelay. Il y eut même,--on s'en souvient là-bas,--à cette occasion, un léger scandale. Un paysan refusa de faire la chaîne; la gendarmerie lui déclara procès-verbal et il fut poursuivi en justice.

Il apparaît, à la tolérance dont jouit la sultane en titre, mère d'un héritier de l'empire, aux facilités qui lui furent laissées de correspondre avec les siens, aux privilèges qui lui furent concédés, principalement après Isly et les révélations des prisonniers français, qu'une faveur exceptionnelle lui était attribuée. Et pourquoi Mouley-Hassan ne serait-il pas le fils de la chrétienne renégate? Jamais, dans tous les cas, cette version n'a été démentie.

Les minutieuses constatations de l'état civil sont inconnues, encore maintenant, dans les pays d'islamisme pur. Le Maroc ignorera toujours le droit des gens. En 1844, Abd-er-Rhamam, le beau-père de Jeanne Lanternier, n'hésita pas à retenir à Tanger les ambassadeurs et les consuls étrangers. C'est même, très probablement, ce souvenir fâcheux qui a porté les puissances à décliner, pour la conférence de 1906, l'hospitalité d'Abd-el-Aziz. Elles savaient que le brigandage est, au Maroc, une industrie honorée, et craignaient une réédition du _Roi de la montagne_. Un brigand heureux peut devenir demain fonctionnaire, ministre peut-être.

Qu'est au fond l'_homme à l'ânesse_, le roghi Bou-Hamara? Un frère du sultan, un aventurier, un illuminé? Si une pareille incertitude règne et se propage sur l'identité des princes du sang, à plus forte raison enveloppe-t-elle les êtres de mystère recrutés pour le harem. Elles apparaissent comme des ombres voilées, fleurissent dans la solitude magnifique des palais, s'étiolent et meurent sans que nul ait le droit de s'en inquiéter. En parler même est une offense au maître. Le plus grave tort qu'Abd-el-Aziz ait porté à son autorité spirituelle de fils du Prophète, le plus sérieux argument qu'il ait fourni à la révolte, est la facilité avec laquelle il a laissé répandre dans le public les instantanés représentant ses femmes, le visage nu, en des postures familières.

Donc, Jeanne Lanternier, promue au titre d'épouse honoraire, classée par l'âge dans le rang des _âdjaïz_ (femmes hors d'âge), et, comme telle, autorisée à se mêler aux hommes et à sortir du palais, put fort bien compléter de vive voix la légende qui était née des événements de 1844.

On prétend, il est vrai, pour diminuer l'importance de sa personnalité, que Sidi-Mohammed exclut de sa succession, par un acte formel, l'aîn de ses fils, au profit de Mouley-Hassan. Mais ne faut-il pas voir, au contraire, dans cette préférence affichée, rapprochée des honneurs dont il n'avait cessé d'honorer la chrétienne convertie à l'Islam, la démonstration d'une sollicitude persistante pour la «sultane française» et pour le fils qu'elle lui avait donné? Et n'est-ce pas au profit de cet héritier tardif, né au lendemain de l'inoubliable défaite, qu'il s'est résolu à écarter du trône son aîné?

QU'EST DEVENUE JEANNE LANTERNIER?

Le Maroc a été décrit et raconté dans ses moindres particularités. Pourtant, aucun des explorateurs, des savants, des officiers, des trafiquants ou des simples aventuriers qui ont traversé ce pays, si âprement convoité par les puissances, n'a consacré la moindre mention à la favorite de Sidi-Mohammed. Aucun, depuis 1848, ne nous a fait connaître l'épilogue de l'extraordinaire aventure de Jeanne Lanternier.

Nos représentants officiels ont appris par hasard son existence et son nom. En 1899, j'ai écrit à M. Revoil, qui devait plus tard prendre une part si éclatante à la conférence d'Algésiras, pour obtenir quelques renseignements. Voici la réponse qui me parvint:

LÉGATION DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE AU MAROC

Tanger, le 29 décembre 1899.

Monsieur,

Vous vous êtes adressé à moi afin de connaître les informations locales propres à vous éclairer sur la date de la mort au Maroc de la dame Virginie (?) Lanternier et sur la descendance qu'elle y aurait laissée.

Cette question avait déjà préoccupé la Légation et, il y a un an, il avait été écrit à M. le préfet de la Côte-d'Or, qui en avait saisi mon prédécesseur, que, malgré des recherches entreprises à Marrakech même et dans l'entourage du sultan, il n'avait pu être recueilli aucun renseignement sur la dame Lanternier, ni sur les circonstances de sa vie au Maroc.

Recevez, monsieur, les assurances de ma considération distinguée.

_Le consul général, chargé d'affaires de France_, LAMARTINIÈRE.

Ces démarches auprès de notre Légation étaient inspirées par les vives instances d'un sieur Ayard, parent probable de Jeanne Lanternier, habitant Dijon.

Je me suis alors retourné vers la préfecture de la Côte-d'Or. Consultée par moi, à deux reprises, elle ne put me fournir que la preuve de son intervention officieuse à Tanger. Il suffira donc de citer sa dernière lettre:

CABINET DU PRÉFET DE LA COTE-D'OR

Dijon, le 19 mars 1900.

Monsieur,

En réponse à votre nouvelle lettre concernant _la nommée Jeanne Lanternier_, j'ai l'honneur de vous faire connaître que c'est sur une demande adressée directement à la Légation française du Maroc par un nommé Ayard, demeurant alors à Dijon, que des recherches, infructueuses d'ailleurs, ont été faites à la cour chérifienne.

Ma préfecture n'a joué dans cette affaire que le rôle d'intermédiaire entre la Légation et M. Ayard, aujourd'hui décédé, et j'ignore quels liens de parenté l'unissaient à la dame Lanternier.

Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération très distinguée.

_Pour le préfet, le chef du cabinet_, Ch. RAVON.

A Châtelay même, la génération qui a connu Jeanne a disparu. Cependant, en 1906, une dame Baudier vivait encore; elle a raconté à l'un de ses neveux, M. J.-J.-B. Guillemin, négociant à Paris, qu'elle avait vu revenir au pays la «sultane du Maroc». Elle aurait accompli un pieux pèlerinage à la maison paternelle et à la vieille église de Chissey, où elle avait fait sa première communion. Interrogé par moi, un autre des neveux de la vénérable aïeule, M. A. Mathieu, de Chissey, m'a écrit à la date du 16 janvier 1905, en s'excusant de ne connaître que par la légende l'histoire de sa compatriote:

«... Quant à notre tante, Mme Baudier, l'âge aidant, _elle ne se rappelle que vaguement avoir entendu parler de cette personne_...»

Et c'est grand dommage, car son témoignage précis eût éclairé mon enquête laborieuse d'une lumière éclatante. Un de ses ascendants, en effet, M. Baudier, a signé l'acte de naissance de Jeanne Lanternier, en sa qualité de maire de Châtelay.

Pour ne rien négliger, ajoutons qu'un autre originaire du Val d'Amour s'est montré plus explicite. Sa déposition mérite d'être consignée ici, bien qu'il soit témoin de seconde main.

M. Abel E..., employé au Sénat, est né en 1850. Son père était du même âge que Jeanne Lanternier. Il se souvient distinctement lui avoir entendu dire que la «sultane» était venue en France sous l'Empire, probablement à l'occasion de l'exposition de 1855. Un personnage de la cour chérifienne l'accompagnait; il l'attendait à Dijon, pendant qu'elle se rendait au village. Elle donna de l'argent pour restaurer la maison paternelle dont il ne subsiste aujourd'hui qu'un emplacement légendaire. La propriété passa ensuite aux mains d'un cousin, qui demeurait à Chissey. Les deux sœurs de Jeanne ont bien été attirées par elle au Maroc et mariées à des seigneurs de la cour.

Hors la tentative du sieur Ayard, de Dijon, nul ne s'enquit du sort de la paysanne muée en impératrice. Peu à peu, le silence se fit sur elle. On oublia la légende d'un héritage à la Crawford, qui avait un instant ému le pays. Il manqua, peut-être aussi, la lampe d'Aladin pour découvrir le trésor enchanté laissé, sans doute, par la princesse des _Mille et une nuits_.

La cour chérifienne, on l'a vu, a opposé un silence hérissé à toutes les curiosités. Son secret demeure impénétrable. Est-ce que les femmes du harem, même les sultanes, ont une histoire? Saurions-nous quelque chose de celle de Jeanne Lanternier sans les indiscrétions d'esclaves du palais rapportées par un prisonnier français? Sa tombe est anonyme; on l'a enterrée sous les roses avec un verset du Coran pour épitaphe, et sa vie apparaît, dans l'ombre troublante de ce mystère, comme un roman éblouissant qui ne finit point.

Si bien que, dans le Val d'Amour même, il se rencontre déjà des sceptiques qui prétendent que Jeanne Lanternier a imaginé de toutes pièces son odyssée, rêvé sa fortune fabuleuse et joui longtemps en silence du succès de son invention.

Revenue d'une captivité sans gloire après Isly, elle ne se serait révélée à ses compatriotes que pour les mystifier. Seulement, comme elle n'avait pas l'esprit porté aux vastes spéculations, elle ne songea pas à tirer un parti pratique de son passé mystérieux. Elle a dû mourir concierge quelque part et ne rien laisser, pas même des _Mémoires_, à peine une légende, qu'a consciencieusement établie M. Ernest Alby, en y mettant un peu du sien, et à laquelle bon nombre de gens sérieux s'obstinent à attacher de l'intérêt.

Nous sommes tous d'Athène en ce point, et moi-même, Au moment où je fais cette moralité...

ANNEXES

_Les sultanes blanches au Maroc et l'Allemagne._

La question délicate de la généalogie maternelle d'Abd-el-Aziz n'a pas été seulement traitée par les publicistes français; elle a aussi occupé la presse et l'opinion allemandes. Nous n'en donnerons ici qu'une preuve entre vingt.

Au moment où la conférence d'Algésiras--cette solennelle constatation de l'impuissance diplomatique--s'ouvrait dans le noir du mystère comme un pur mélodrame, les journaux d'outre-Rhin, à court de mauvais arguments, s'avisèrent d'invoquer les origines européennes du sultan à l'appui de leur thèse.

Le 12 janvier 1906, le correspondant particulier du _Matin_ à Berlin téléphonait à son journal:

«Un journal allemand nous donne une explication toute simple et définitive de l'attitude de l'Allemagne dans la question du Maroc.

«_Le sultan_, dit ce journal, _est presque allemand; or, l'Allemagne a bien le droit--n'est-ce pas?--de s'occuper des affaires de ses nationaux._

«Un livre d'observations sur le Maroc, récemment paru, dont l'auteur est M. Genthe, journaliste de deuxième plan (qui fut au Maroc au printemps dernier et de qui la présence provoqua un incident dont on retrouve la trace au Livre Blanc), nous révèle, en effet, que la bisaïeule du sultan était Allemande. Elle s'appelait Saghia, native du grand-duché de Hesse. Faite esclave, elle fut vendue en 1790 au sultan Moulaï (Soliman), qui en fit sa quatrième femme.

«Ce fait, nié par les Anglais, qui affirment que la quatrième femme du sultan Moulaï, du nom de Saghia, était une Irlandaise, serait confirmé par des documents laissés par un capitaine autrichien du dix-huitième siècle, qui demeura pendant huit ans au Maroc.

«D'ailleurs, la mère elle-même du sultan n'est pas Arabe, mais Circassienne. Elle fut achetée sur le marché de Constantinople par un marchand d'esclaves marocain et offerte gracieusement au père du sultan actuel.»

(_Le Matin_, numéro du 14 janvier 1906.)

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Le correspondant du journal français aurait pu ajouter que l'aïeul du sultan régnant avait consacré comme épouse favorite une Française, Jeanne Lanternier, dont on vient de lire les aventures romanesques. Il y avait donc un précédent plus moderne à opposer aux allégations contestables des écrivains allemands attachés à la politique mondiale.

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_Lettre de M. Victor Waille, professeur à l'École des lettres et à l'École nationale des beaux-arts d'Alger._

Alger, 12 novembre 1905.

Mon cher ami,

L'_Annuaire_ n'indique pas de vignerons du nom de _Lanternier_ à Dely-Ibrahim. Les dossiers du Gouvernement Général, relatifs aux colons qui ont obtenu des concessions, sont également muets en ce qui concerne notre compatriote, dont la descendance dans ce pays est, sans doute, éteinte. Quant à sa fille, qui était, paraît-il, fort belle, elle fut enlevée, non par des pirates, mais par les réguliers d'Abd-el-Kader (sur le cimetière de Dely-Ibrahim) et conduite à Nedroma, puis offerte par l'émir au jeune sultan du Maroc (alors prince impérial). Joli cadeau à faire à un jeune homme, à l'occasion du jour de l'an! Ci-joint l'extrait qu'un de mes amis a bien voulu copier dans un livre datant de 1837...

Bien à toi.

Victor WAILLE.

Ce livre ne faisait que reproduire les articles de _la Presse_ de 1848, cités par nous.

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_Lettre du maire de Châtelay, commune natale de Jeanne Lanternier._

Châtelay (Jura), le 17 décembre 1899.

Monsieur Noël Amaudru,

En réponse à votre lettre du 12 décembre courant, je vous fais connaître qu'on ne sait pas plus à Châtelay qu'ailleurs si jamais notre commune a fourni une impératrice du Maroc.

Quoi qu'il en soit, ce qu'il y a de certain, une famille de Châtelay, en 1833, du nom de _Lanternier_, est allée habiter l'Algérie, lors de la colonisation. Quelques années plus tard, cette famille, travaillant dans les champs, a été capturée par les Bédouins (?) et on ne sait ce qu'elle est devenue.

La personne dont vous parlez comme impératrice, enfant de cette famille, est née en 1820. La maison natale n'existe plus.

Le dernier frère du père Lanternier est décédé il y a deux ou trois ans. Il n'était pas plus renseigné que nous sur la situation.

Veuillez bien agréer, monsieur, les respects de votre très humble serviteur.

_Le maire du Châtelay_,

BLANC.

Les souvenirs du vénérable M. Blanc, contemporain de la «sultane française», l'avant-dernier maire de Châtelay, ne paraissent pas très précis, et il convient de n'attacher qu'une valeur relative à ses allégations. D'autres habitants de la commune se sont montrés plus explicites que lui.

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_Les dynasties arabes au Maroc._

Bou-Hamara est-il ou n'est-il pas le frère aîné d'Abd-el-Aziz? Question de pure forme, car, toutes les fois que l'islamisme marocain s'est senti menacé dans son intransigeance dogmatique, dans son attachement à une civilisation archaïque, il s'est tourné vers les saints de sa religion et a cherché à établir, sous une nouvelle étiquette, une sorte de Restauration musulmane. Les chefs des dynasties qui se sont succédé à Fez et à Marrakech n'étaient que des prétendants sans autres titres que la pureté de leur foi.

La première dynastie est celle des Ommiades, qui a laissé dans l'histoire une trace si éblouissante. Elle fonda le grand empire des Maures et soumit l'Espagne à son joug, mais ne réussit pas à réduire les montagnards berbères. C'est en 783 qu'Édriss, le chérif vénéré dont le nom est invoqué comme celui des saints chrétiens qui mirent l'influence religieuse au service des premiers efforts des rois francs vers l'unité nationale entrevue, se réfugia à l'extrémité de l'Afrique. Il descendait de Fatime, fille de Mahomet, et du pieux Ali. On l'accueillit en maître; il substitua la théocratie islamique à l'impérialisme des califes ommiades et son œuvre dura trois siècles.